‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 4)Chapitre 8 sur 91 · PHÉRÉCYDE · texte numérisé non relu

PHÉRÉCYDE

cette assertion de Tzetzès, que Phérécyde fut le maître de Thaïes, lorsque, tout au contraire, on voit que le philosophe de Milet, né quarante ans avant celui de Syros, fut de plus, dans Tordre delà science, son précurseur et son modèle. Le vrai disciple de Phérécyde, né comme lui dans une des iles de la mer Egée, porte un nom bien autrement illustre que celui de Thaïes et de tous les philosophes de l'Ionie : c'est Pythagore. Ce fait n'est pas seulement attesté par une multitude d'historiens; la peinture elle-même a pris soin d'en conserver le souvenir. Un tableau de Pighius représente Pythagore ado«lescent, qui, conduit par Mercure et par les Muses, se présentée Phérécyde pour en recevoir les premiers rudiments des sciences.

Le maître choisi par Pythagore ne pouvait être un homme ordinaire. Au rapport des anciens, la sagesse de Phérécyde allait jusqu'à lui permettre de prévoir l'avenir; on en cite plusieurs preuves. Un navire poussé par un vent favorable voguait à pleines voiles prêt à entrer an port. Phérécyde dit : a II n'y entrera pas. » Quelques instants après, le ciel change, le navire s'abîme au milieu des Ilots. Une autre fois, après avoir bu de l'eau d'un puits, il prédit qu'avant trois jours il y aurait un tremblement de terre. Avant trois jours, la prédiction était accomplie.

Malgré tant de droits à passer pour un envoyé du ciel, Phérécyde, plus philosophe en cela que Pythagore, ne parait s'être donné que pwr on simple interprète de la science. Du moins son livre sur la Rature des dieux, que nous avons perdu, était un traité scientifique, et, qui plus est, un traité en prose. Seulement la pensée philosophique s'y dérobait sous le voile dune allégorie perpétuelle, comme dans ces livres de l'Orient dont l'auteur s'était pénétré. Le traité de la nature des dieux était resté obscur pour les Grecs eux-mêmes, et Clément d'Alexandrie place Phérécyde à côté d'Heraclite daijs la liste des écrivains énigmatiques.

Pour comprendre les rares fragments qui nous restent, il serait utile de savoir quels sont ces livres secrets des Phéniciens dont le système de Phérécyde doit reproduire l'esprit. M. de Beausobre croit qu'il s'agit de la prophétie de Cham, (ils de Noé. Conjecture asses malheureuse, puisque, selon toute vraisemblance, cette œuvre pré-» tendue contemporaine du déluge est d'un de ces mille faussaires qui déshonorent les premiers siècles de 1ère chrétienne. Huet semble hésiter entre les livres de Moïse et celui de Sanchoniaton. Heinius n'hésite pas et se prononce pour les livres de Moïse. Il est certain que laPhénicie et la Judée, pays limitrophes, sont souvent confondues par les auteurs profanes, et, d'un autre côté, on croit retrouver, sous les symboles de Phérécyde, quelques-unes des idées de la Genèse. Ces concordances sont-elles assez claires et assez nombreuses pour qu'on en puisse conclure que le vrai maître de Phérécyde ait été le légis-. lateur des Hébreux ? On en jugera par le court exposé qui va suivre.

A l'origine, disait Phérécyde, la terre n'avait pas le nom qu'elle porte aujourd'hui. 11 n'existait que le chaos ou l'eau qui est la même chose, le temps et Jupiter. Jupiter a fait un présent à la terre, qui a ainsi mérité le nom que nous lui donnons. Sous ces symboles, que que trouvons-nous ? Deux principes coéternels : une matière informe

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à l'état liquide, une cause ordonnatrice et bienfaisante qui produit le monde et dont l'action s'accomplit dans le temps. Au rapport d'Aristote, Phérécyde ajoutait que rien d'excellent ne manque à la cause première, source et modèle de toutes les perfections. Assurément, il y a loin de ce dualisme déjà si élevé à la cosmogonie matérialiste des Phéniciens. L'idée que l'eau couvrait la terre à l'état de chaos est dans la Bible; mais où n'est-elle pas ? Elle fait le fond du système de Thaïes et de toutes les cosmogonies des anciens peuples. Mais où trouver dans Phérécyde la doctrine de l'unité de principe, le dogme si essentiellement biblique de la création ?

Après la terre sont nées, par une certaine intervention de l'amour, des multitudes de divinités secondaires, entre autres Ophionée, le grand serpent. D'Ophionée sont sortis les ophionites qui forment son armée, et l'armée d'Ophionée est opposée à celle de Saturne» races ennemies et de natures contraires. Un combat s'engage entre les deux armées qui se disputent les régions supérieures. Les vaincus sont précipités dans „'Ogénus, les vainqueurs restent en possession du ciel. Ici, les analogies avec la Bible deviennent évidentes. Heinius insiste sur le nom d'Ophionée, et jusque sur la ressemblance des mots ogénus et gehenna. Malheureusement, dans les traditions religieuses de presque tous les peuples on trouve le combat des bons et des mauvais génies, et le serpent et l'enfer sous un nom ou sous un autre. Sans) doute la ressemblance n'est pas partout aussi marquée , mais cela suffit-il pour forcer la conviction ?

Une doctrine moins générale est celle de l'immortalité des âmes. De tous les philosophes qui ont écrit, Phérécyde, dit Cicéron, est le premier qui l'ait enseignée. A qui l'a -t- il enseignée? Sans doute à Pythagore. Mais lui-même, d'où l'a-t-il tirée? II est vraisemblable, que, pour le maître, de Pythagore, la doctrine de l'immortalité des âmes se confondait avec celle de la métempsychose dont l'esprit, on le sait, n'est pas celui des saintes Ecritures.

Voici un dernier rapprochement. Nous voyons que les Déliens accu* sèrent Phérécyde ^d'impiété, parce qu'il n'offrait point de sacrifices aux dieux et conseillait au peuple de n'en point offrir. Ici Heinius triomphe. Dans cet enseignement de Phérécyde il ne trouve rien moins que cette pensée si souvent reproduite dans les Ecritures, que ce qui convient à Dieu ce n'est ni la fumée des holocaustes ni le sang des victimes. Ingénieux commentaire et qui fait bien de l'honneur à un accusé. Mais ce commentaire est-il le seul possible, et quelle preuve a-t-on qu'il soit le vrai ?

Il est encore parlé dans Phérécyde d'un chêne ailé et d'un grand voile orné de diverses couleurs. Quelque obscurs que soient ces symboles, les interprétations sont nombreuses, aussi nombreuses que les interprètes. Selon Sandius, dans son Traité de Vâmt, le chêne ailé c'est l'esprit j le grand voile, le corps. Pour Fabricius, le chêne c'est Dieu; les ailes, le temps-, le grand voile, la nature prolifique et susceptible de mille transformations. Selon Brucker, par sa durée séculaire le chêne figure la matière éternelle ; les ailes, le mouvement qui s'y produit ; le voile, le monde qui en résulte. Heinius rejette bien loin toutes ces combinaisons. 11 est clair pour lui que le chêne est le globe

terrestre, les ailes l'atmosphère, le voile le grand cercle do monde embrassant la terre et les mers. On comprend qu'il ne nous vienne pas à l'esprit de choisir dans cette longue liste d'interprétations possibles, ni surtout d'y ajouter une interprétation nouvelle. En résumé, nous ne trouvons guère que des doutes à exposer sur Phérécyde et sur ses doctrines. De plus habiles feront luire sur ces questions la lumière qui nous semble leur manquer.

Rapportons un dernier fait, un fait des plus honorables pour la philosophie. Malgré la diversité des traditions relatives aux derniers moments de Phérécyde, il paraît certain qu'il mourut de cette affreuse maladie qu'on appelle maladie pédiculaire. Ses chairs tombaient en lambeaux, dévorées par une hideuse vermine. Ainsi, dit-on, l'avaient ordonné les divinités de Délos pour venger leur culte outragé. Abandonné des dieux, Phérécyde fut visité par Pythagore. C'est un fait rapporté par Diodore de Sicile, par Porphyre, par Jamblique, par Apulée, qu'à la nouvelle de ce malheur , le fondateur de l'école italique quitta la Grande-Grèce qu'il remplissait de sa gloire, afin d'apporter à son maître infortuné quelques consolations. Phérécyde, pour éviter les regards, avait interdit sa chambre. Pythagore entr'ouvrit la porte et demanda au vieillard comment il se trouvait. Phérécyde, le visage caché sous sa couverture, passa hors du lit son doigt rongé jusqu'à l'os et dit : « Tout mon corps est en cet état. » Pythagore l'ensevelit le ses propres mains et lui rendit les honneurs funèbres. Par son génie le disciple a éclipsé le maître ; par sa reconnaissance il le recommande à l'attention et au respect de la postérité.

Consultez , sur Phérécyde de Syros, l'ouvrage deTiedemann intitulé Premiers philosophes de la Grèce, in-8°, Leipzig, 1780; celui de Sturz, Pherecydis utriusque fragmenta, in-8°, Géra, 1789, et surtout le Mémoire de Heinius que nous avons cité, Mémoires de l'Académie royale des Sciences de Berlin de l'an 1747. D. H.

PHILANTHROPIE (La), ou l'amour des hommes, est une vertu toute moderne. Elle a son point de départ dans la fraternité prêchée par le christianisme ; mais le christianisme , pour opérer la révolution profonde qu'il venait faire dans le monde, devait d'abord changer le cœur de l'homme. Il entreprit de faire prédominer l'instinct sympathique qui nous porte vers nos semblables , sur l'instinct égoïste, cet élément nécessaire sans doute à la conservation de l'espèce, mais qui nous arme les uns contre les autres par le stimulant des intérêts contraires. Tâche laborieuse et difficile à réaliser ! Ce devait être l'œuvre des siècles.

Qu'on se rappelle, en effet, le sentiment de surprise qui accueillit ces paroles mémorables du comique latin : « Je suis homme, et rien de ce qui touche l'homme ne m'est étranger. » C'était le temps où le cercle des affections humaines s'arrêtait à l'étroite enceinte de la patrie , et ou le nom d'étranger était synonyme d'ennemi ; c'était le temps où la populace romaine , sourde aux vers élégants de Térence, élevait la voix dans le parterre pour demander un ours ou des gladiateurs , et où des centaines d'esclaves descendaient dans le cirque pour s'égorger , aux applaudissements du peuple entier : c'est alors

qu'an esclave affranchi laissa échapper ce cri de son âme. Noble pressentiment du génie qui devançait son siècle de bien loin, ce germe longtemps stérile , longtemps couvé par l'élite des philosophes antiques , ne put éclore qu'au souffle d'une religion nouvelle : mais il a fallu dix-huit siècles pour faire prévaloir, non pas même la pratique universelle et constante, mais d'abord la seule théorie de ce sentiment, destiné à changer les relations sociales , à rapprocher les hommes par les liens d'un amour mutuel , et à unir les peuples dans la fraternité do genre humain.

Cependant , dira-ton , la philanthropie nest pas une chose non» velle ; ce n'est qu'un surnom donné à la charité , qui , dix-huit siècle* avant la philanthropie , avait annoneé aux hommes qu'ils sont tons frères , et qu'ils doivent s'aimer comme les enfants d'un même Dieu, Oui sans doute, au fond, la charité et la philanthropie sont une même chose : l'une et l'autre reposent sur un même sentiment , sur t'instinot sociable déposé par Dieu au fond de nos cœurs. Mais U suffît d'un peu d'attention pour remarquer entre elles des caractères très-distincts. Ainsi la charité en est restée au sentiment , qui est la source d'où elle dérive ; tandis que la philanthropie s'est élevée à des principes fondés sur la raison et sur la science. L'une est fille de la religion, l'autre est fille de la philosophie. La première, fruit d'an* inspiration touchante et d'une douce sympathie, est une vertu tout individuelle, qui nous sanctifie devant Dieu, en nous faisant aimer des hommes ; la seconde , fruit des lumières et du progrès des idées , devient une vertu sociale , qui travaille à se réaliser dans les institua tions. El pour prendre le fait le plus caractéristique , celui qui marque la différence la plus profonde entre la société antique et la société mo*derne , c'est à la philanthropie que la charité ehrétienne a laissé la tâche de consommer l'abolition de l'esclavage. Malgré les effusions de tendresse que les Pères de l'Eglise répandent sur tous ceux qui souffrent , au milieu des consolations qu'ils prodiguent aux opprimés, jamais aucun d'eux n'a protesté contre la dure loi de la servitude. Ce sont les philosophes d'abord, puis les jurisconsultes romains, issus eux-mêmes du stoïcisme, qui ont fait entendre les premières réclamations en faveur de la nature humaine , qui peu à peu ont mis ses droits en lumière, et les ont fait, par de longs efforts, pénétrer dans la législation.

Ne soyons donc point exclusifs ; accueillons partout l'amour de l'humanité , sous quelque forme qu'il se produise. Par cela seul que la religion sanctifie un des penchants de notre nature, en sera-t-il moins légitime aux yeux de la seule raison ou de la philosophie ? Les émotions sympathiques et les vertus bienfaisantes ne sont«elles dignes d'estime que par leur côté religieux ? S'il est beau d'aimer les hommes en vue de Dieu , ne sera-t-il plus loisible d'aimer son prochain , indépendamment de tout retour vers le ciel ? S'il y a des associations charitables formées en dehors de la direction du sacerdoce, perdront-elles leur caractère bienfaisant, par cela seul qu'elles ne seront pas abritées sons le voile du sanctuaire? La nature humaine est diverse , et obéit dans ses déterminations à des mobiles très-variables. Ne voyons-nous pas tous les jours tel homme , qui

n'a pas cédé à des motifs empruntés à la seule religion , se laisser entraîner par des raisons tirées soit de l'intérêt public, soit de tout autre ordre d'idées , et réciproquement ? Là où l'action des uns est impuissante, l'intervention des autres apparaît plus efficace. Qu'il soit permis à chacun d'être charitable à sa manière.

11 y a plus : la philanthropie qui , dans son principe , est une émotion toute spontanée , un penchant primitif de notre Ame , est devenue , avec le temps, une sorte de science dont la pratique a besoin d'être éclairée. Il n'est pas toujours sans péril d'obéir à un sentiment aveugle , quelque louable qu'en soit l'impulsion première. Par un effet de l'organisation si compliquée de nos sociétés modernes, l'exercice de la bienfaisance, pour être vraiment efficace, doit g 'entourer de lumières , et ne doit pas rester étranger aux problèmes les plus épineux de la science sociale. Le meilleur emploi à donner aux aumônes que distribue la charité privée, est une question d'économie politique , dont la solution n'est pas indifférente à celui qui vent que ces aumônes portent leurs fruits. Les remèdes à apporter aux plaies des grandes villes, telles que la mendieité, le vagabondage , la multiplication des enfants trouvés , la prostitution , les gravas questions du système pénitentiaire , voilà quelques-uns des problèmes difficiles qu'agite la philanthropie. Ici, évidemment, le seul lentimcnt ne suffit plus , fût-il soutenu de toute la ferveur de la religion. Il faut encore le concours des lumières , il faut une étude térimise des moyens Us plus propres à atteindre le but qu'on se propose , afin de ne pas employer en vain les forces de la société» Le sentiment religieux, pour ne pas s'égarer, a donc besoin de s'entourer des secours de la science.

Aujourd'hui plus que jamais, quand les révolutions, mettant à no tontes les plaies sociales , ont si tristement révélé les souffrances des filasses laborieuses , la philanthropie , ou l'art de diriger l'assistance publique , doit devenir de plus en plus unB branche de l'administration et une fonction du gouvernement. Nous n'avons pas trop de toutes les ressources de la société pour résoudre les formidables problèmes qui se dressent devant nous , pour constater les besoins réels des travailleurs, et les distinguer nettement des exigences de certains utopistes, qui fomentent dans les basses classes les passions envieuses, et tendent à soulever une partie de la population contre l'autre. Il y a là un péril imminent pour Tordre public. Que la religion et la phi* lanthropie unissent donc leurs efforts et agissent de concert , en s'é* olairant de toutes les lumières que peut fournir la science moderne. Toutes les douleurs que la religion console , toutes les misères qu'elle cherche à secourir, la philanthropie travaille aussi à les guérir ou à les atténuer. Comment ne seraient*elles pas d'accord, par exemple , quand elles poursuivent Tune et l'autre l'entière abolition de l'esclavage par toute la terre , ou quand elles veulent assurer à chacun le fruit légitime de son travail ? Si le but est commun , pourquoi les efforts ne le seraient-ils pas 1 A Dieu ne plaise que la société nouvelle veuille rompre avec, le christianisme , qui veilla sur son berceau ! Mais

tour, dédaignerait-elle de profiter des

pourquoi la religion, à son to conquêtes de l'esprit nouveau ?

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Non , la philanthropie n'est pas une chimère de la philosophie moderne. Non , ce n'est point un nom inventé pour débaptiser la charité, et pour dépouiller de son caractère religieux une vertu qui fait le fond du christianisme. Il est vrai que la philanthropie, comme toutes les meilleures choses, a eu ses détracteurs et ses charlatans ; elle est devenue , pour quelques-uns , une branche d'industrie qu'ils ont su exploiter habilement. Faut-il déserter le bien à cause de l'abus

Su'on en peut faire ? Les menées de certains philanthropes ont pu être e nature à décréditer la philanthropie. Si la comédie a pu dire de l'un :

Il a poussé si loin l'ardeur philanthropique, Qu'il nourrit tous ses gens de soupe économique ;

tel autre philanthrope bien connu de nos jours remplissait , de son vivant, dix-huit places gratuites, auxquelles il en joignit deux autres qui lui rapportaient trente mille francs de rentes. Les hommes sensés ne peuvent voir sans indignation tel aventurier abuser des noms les plus respectables dans l'Etat , pour spéculer sur la bienfaisance publique , et tirer un lucre personnel d'une œuvre apparente de patronage charitable. Mais ces torts de quelques hommes ne sont pas ceux de la philanthropie. Parmi ses œuvres, à elle, contentons-nous de citer les caisses d'épargne , où la classe laborieuse place ses économies, et qui tendent à substituer des habitudes d'ordre au goût de la débauche; les salles d'asile, qui prennent l'enfant au début de la vie pour l'arracher au vagabondage , et cultiver en lui les instincts de la moralité. Eh bien ! les salles d'asile et les caisses d'épargne ont été à leur tour adoptées par le chef du catholicisme. Un pape , Grégoire XYI , en a approuvé les statuts , le 20 juin 1836. Une instruction , publiée avec son autorisation , disait : « Qu'il ne faut pas voir dans cette institution le seul avantage matériel , mais les nombreux avantages qui en reviendront à la religion et aux bonnes mœurs. Le jour du Seigneur sera mieux sanctifié , parce qu'on y épargnera l'argent dépensé à jouer et à boire. Les pères et mères donneront de bons exemples à leurs enfants , et les élèveront avec plus d'attention. Le vagabondage leur sera défendu, et l'honnête artisan ne sera plus obligé de tendre la main dans les temps du besoin. Les délits diminueront , car la misère et la faim conduisent certainement au mal. Dieu , qui est la charité même , bénira donc cette institution ; lui , qui est la source de tout bien , fera qu'il en naisse du bien nouveau. »

Que pourrions-nous ajouter à un tel fait , pour prouver l'accord de l'esprit philanthropique avec l'esprit chrétien ? N'est-ce pas un assez beau triomphe pour la science mondaine , de voir la religion ne pas dédaigner ses secours , et s'emparer de ses résultats pour les vivifier par la charité, qui est l'âme du christianisme ? A.... d.

PHILELPHE (François) , l'un des plus célèbres humanistes du xve siècle, naquit en 1389, à Tolentino, dans la Marche d'Ancône, et mourut à Florence le 31 juillet 1481. Disciple et gendre de Jean Chrysoloras, il séjourna, en enseignant les lettres grecques, à Venise, à Constantinople, à Bologne, à Florence, à Milan, à Rome, chassé en quelque

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sorte de ville en ville, par la peste et la famine, par les troubles civils, parles guerres étrangères, enfin par de nombreuses querelles littéraires. Le pape Nicolas V le nomma secrétaire apostolique, et Alphonse, roi d'Aragon, le créa chevalier de la Toison-d'Ôr, en le couronnant du laurier poétique au milieu de son camp. Très- versé dans la langue grecque, il traduisit plusieurs ouvrages d'Hippocrate,* de Plutarque , de Xénophon et d'autres classiques. On lui doit aussi une version de la Rhétorique d'Aristote.

Comme moraliste , il doit être cité ici , tant à cause de ses cinq livres De morali disciplina, que pour les dialogues intitulés Convivia mediolanensia.

Le traité De morali disciplina, dont le cinquième et dernier livre n'est pas achevé , parut à Venise en 1552. C'est un résumé précis , parfois sec, des lois morales établies par Aristote et par Cicéron. Distinction des vices et des vertus , des qualités privées et publiques ; indication des moyens d'acquérir les vertus, d'éviter ou de dépouiller les vices ; le tout sans une marche bien réglée , sans liaison systématique : tel est le sommaire et l'esprit de cet ouvrage.

Le Banquet de Milan , publié en 1477 , se compose de deux dialogues où il s'agit plus de littérature en général que de philosophie. Il y est question pourtant d'un grand nombre de problèmes métaphysiques y de l'Ame et de ses facultés, de l'idée, de l'univers créé pu Dieu, de l'harmonie du monde et de celle de la musique, etc. , etc. Une profonde connaissance de la philosophie ancienne , de Py lhagore

et de Platon , s'y révèle à chaque page. Le second livre renferme

quelques beaux éloges de la philosophie , et se termine par cette proposition : Qui n'est pas philosophe est à peine un homme. Mais, par philosophie , l'on entendait alors les humanités et les sciences, aussi bien que l'étude particulière de Dieu et de la nature morale. C. Bs.

PHILODEME, philosophe épicurien , né à Gadara, dans la Cœlé- Syrie, florissait environ un siècle avant l'ère chrétienne. Après avoir parcouru la Grèce , il vint à Rome et se lia d'une étroite amitié avec Calpurnius Pison , que Cicéron fit dépouiller du gouvernement de la Macédoine, pour le scandale de sa conduite. Dans sa réponse aux invectives de Pison, Cicéron, sans le nommer, nous représente Philodème comme un homme d'un commerce aimable, qui joignait à beaucoup d'érudition une politesse exquise. Les mœurs de ce philosophe, si l'on en juge par ses relations et quelques-uns de ses écrits , ne devaient pas être moins faciles que son esprit. Il nous reste de lui des Epigrammes, que Brunck a réunies , au nombre de trente et une , dans le tome h des Analecta veterum poetarum grœcorum. Rosi ni , d'après un manuscrit du Vatican , en a publié deux nouvelles qui ont été reproduites, avec des corrections et un commentaire, dans le tome 1er des Mélanges de critique et de philologie. Philodème avait aussi composé plusieurs autres ouvrages d'une nature plus philosophique : un Abrégé chronologique des opinions des philosophes ( twv <ptXoao<pwv covraÇtç) , cité par Diogène Laërce au commencement de la Vie d'Epicure ; une Rhétorique en deux livres ; un Traité des vices et des vertus qui leur sont contraires (rupt xaxtwv xai twv àvTtxn^évwv àpiVwv ) , publié

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d'êtres , quatre degrés d'existence , comme il y a quatre principes de vie. Ces quatre principes sont , dans Tordre de leur dignité , l'encéphale , le cœur, l'ombilic , l'organe de la génération. De l'organe de la génération viennent la semence et la reproduction des êtres ; de l'ombilic , les racines et la germination ; du cœur, la vie animale et la sensation; de l'encéphale , l'intelligence. L'encéphale est le principe caractéristique de l'homme; le cœur, des animaux; l'ombilic, des plantes ; l'organe de la génération, de tous les êtres vivants. Le solide ayant pour essence le nombre quatre , Philolaûs représente par le nombre cinq les deux derniers degrés de l'existence , la vie animale par le nombre six , la vie intellectuelle par le nombre sept. Il est un dernier genre de vie supérieur à la vie intellectuelle, c'est la vie de l'amour et de l'amitié , de la sagesse et de la pensée pure , qui a pour essence le nombre huit.

Prenez les choses d'une autre façon, pénétrez jusqu'à leurs éléments intimes ; même correspondance avec les objets mathématiques. Le génie de Philolaûs avait découvert qu'il ne peut y avoir que cinq solides réguliers : la pyramide, le cube, l'octaèdre, le dodécaèdre, l'icosaèdre. Il existe aussi cinq éléments : le feu, le plus noble de tous; l'air, l'eau , la terre , et un cinquième que Philolaûs n'a pas nommé. Le feu correspond à la pyramide , la terre au cube, l'air à l'octaèdre , l'eau à l'icosaèdre , le cinquième élément au dodécaèdre. Il est inutile de chercher sur quelles analogies reposait ce symbolisme mathématique dont Philolaûs a peut-être abusé , et que les pythagoriciens postérieurs ont quelquefois poussé jusqu'à l'extravagance.

Considérez maintenant l'ensemble des choses et la vaste harmonie du monde ; le monde est un ; il est un par l'unité , et c'est par les nombres que tout se conserve, que tout s'enchaîne et se perpétue icibas. Sur la question de l'unité du monde , Philolaûs semble s'être séparé de son école. Les pythagoriciens croyaient à une formation progressive du monde , à une série de métamorphoses. Le soleil , jadis , avait suivi une autre route ; la Voie lactée avait été produite par la chute d'une étoile. Philolaûs enseigne, en termes énergiques, que l'unité du monde est éternelle comme l'unité absolue, dont elle dérive; que le monde a toujours été , qu'il existera toujours , parce qu'il n'y a ni dans le monde , ni hors du monde , une cause capable de le troubler pendant qu'il est régi par sa parente et alliée, l'unité pleine de puissance et d'élévation. Si l'unité absolue fait l'unité du monde , le nombre en fait l'harmonie. Les principes des choses n'étant ni de même nature , ni semblables , ces principes ne pouvaient être ordonnés entre eux si l'harmonie ne les pénétrait d'une certaine façon. Les choses semblables, en effet, peuvent se passer de l'harmonie ; mais si les dissemblables , celles qui dépendent de lois différentes, ne sont en harmonie entre elles , comment en résultera-t-il un monde bien ordonné? Mais ce n'est pas seulement dans les choses qui émanent des génies et des dieux que se manifestent la nature et la vertu du nombre , elles éclatent jusque dans les ouvrages des hommes, jusque dans leurs discours , jusque dans les productions de l'art, et surtout dans la musique. Sans les nombres, il n'y a même pas de connaissance possible , car les nombres sont les essences des choses ; il n'y a dm-

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telligible que les essences , et l'entendement mathématique est le cri* tériam de la vérité. Maintenant , ce qui met l'âme en communication avec les choses , ce qui établit entre l'esprit et ses objets une sorte de parenté , c'est la décade. C'est par la vertu propre à la décade qu'il faut apprécier les effets et la nature des nombres. La décade est le type de toute perfection. Elle est grande , elle fait et accomplit tout , elle est le principe et le guide de la vie divine et céleste , aussi bien que de la vie humaine. Il n'y a qu'une seule chose qui ne participe ni du nombre ni de la décade , c'est l'erreur. L'erreur est l'ennemie du nombre , tandis que la vérité en est l'alliée naturelle.

Maintenant , voici de quelle manière les choses sont ordonnées. L'univers est de forme sphérique. Le centre de l'univers, ce n'est pas la terre , comme le disait l'école ionienne, c'est le soleil. Ce n'est même pas le soleil considéré comme corps opaque , c'est le feu placé au centre du soleil lai-même , le feu, le plus noble des éléments, le foyer de l'univers , dit Philolaûs , la maison de Jupiter et la mère des dieux , l'autel , le lien et la mesure de la nature. Autour du soleil se meuvent en chœur les dix grands corps tant célébrés par l'école pythagoricienne. La terre a un double mouvement : l'un de rotation sur elle-même, c'est le mouvement diurne; l'autre, de translation autour du soleil, c'est le mouvement annuel. La terre tourne trois cent soixantequatre fois et demie sur elle-même pendant qu'elle accomplit une de ses révolutions autour du soleil. Chacun des autres astres a sa vitesse et son mouvement propre.

Tel est le système astronomique de Philolaûs. Sans doute , comme , Aristote l'a remarqué , ce système n'a pas sa base dans l'observation. Comme tout philosophe idéaliste , comme DeScartes au xvne siècle , Philolaûs construit le monde à priori , et le construit le plus parfait possible. Or, il est un fait que l'observation lui livre : c'est que la terre est pleine de misères et d'imperfections. Dès lors , comment serait-elle le centre du monde ? c'est au soleil qu'il réserve cette place d'honneur. Le système de Philolaûs n'est qu'une hypothèse ; mais n'est-ce pas par une hypothèse que toute grande découverte commence ? Deux mille ans plus tard , lorsque Copernic , frappé de la complication du système astronomique qui régnait de son temps, se mit à compulser les anciens, et s'arrêta au système de Philolaûs comme au plus simple de tous, fit-il mieux que son modèle, et l'amour de la simplicité diffère-t-il beaucoup de l'amour de la perfection ? La preuve que Copernic ne fit qu'une hypothèse , c'est que , soixante et dix ans plus tard , Tycho-Brahé , qui passe sa vie dans les observatoires , croit encore au mouvement du soleil autour de la terre. Pour produire une démonstration solide du mouvement de la terre , il fallait l'invention du télescope , Galilée et le xvue siècle. Philolaûs n'a pas fait l'impossible , mais il lui a été donné d'émettre le premier dans le monde une vérité dont le soupçon seul est un acte de génie. Ce qui suit est une conséquence du même principe, que la terre est la plus imparfaite de toutes les planètes.

Le feu central donne au soleil sa chaleur et sa lumière. Il se communique même directement aux cinq planètes et à la lune, embrassant ainsi toute la surface extérieure du monde. Mais la terre ne commu-

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nique point avec le feu central , elle ne reçoit que le reflet 'de sa lumière par l'intermédiaire du soleil et de la lune. La région terrestre est aussi la dernière des trois régions de l'univers. Partant du centre, on trouve d'abord la région des éléments purs, c'est-à-dire le feu central et le feu qui embrasse le monde extérieurement : là est la souveraine perfection. Au-dessous est la région des astres , celle du soleil , de la lune et des cinq planètes. C'est un système harmonieux d'êtres incorruptibles , un tout bien ordonné où le changement ne trouve aucune place; Philolaûs l'appelle cosmos, le monde proprement dit. Au-dessous est la région terrestre , celle de la génération et du changement ; Philolaûs l'appelle ouranos , le ciel , sans doute parce que les nuages en sont la limite supérieure. D'autres pythagoriciens parlent d'une quatrième région, celle de Y antipode, que Philolaûs n'a pas nommée.

Tout croit sur la terre par l'influence du soleil , tout y dépérit par l'eau de la lune. La lune est habitée comme la terre ; mais , dans ce monde supérieur tout est plus grand et plus beau que dans le nôtre , et on n'y connaît ni les maladies ni la mort. Ici-bas , croyant saisir la véritable essence des choses , nous n'en saisissons que l'ombre; tout au plus parvenons-nous à nous élever jusqu'à la vertu. Dans te monde supérieur , on connaît la sagesse , qui est à la vertu ce que la victoire est à la lutte , ce que la douce sérénité de l'Ame est aux angoisses du sacrifice. La terre est un lieu d'exil , le corps est un tombeau ; l'âme y est enfermée en punition des fautes qu'elle a commises dans une vie antérieure. Toutefois, l'âme doit aimer le corps, parce que sans les sens elle ne pourrait acquérir aucune connaissance. Malheur à elle si, avant le temps prescrit, elle sort violetoment. de sa prison. Le suicide est une révolte contre Dieu. Quelle est donc la Aature de Pâme? L'âme est l'harmonie des différentes parties corporelles , un rapport numérique , un nombre , comme disent les pythagoriciens. Dans le Phédon, Simmias, disciple de Philolaûs, expose cette doctrine, que Platon accepte en la modifiant profondément. En vingt endroits Philolaûs la professe, et il ajoute que différentes sortes d'organes supposent nécessairement différentes sortes- d'âmes. Mais quoi ! cette doctrine n'est-elle pas celle d'Aristoxène, et Philolaûs a-t-U nié la spiritualité de l'âme et la vie à venir ? En aucune manière. Si l'âme est une harmonie, cette harmonie ne va pas se perdre dans l'harmonie générale ; si elle est l'harmonie des parties corporelles , elle n'en est pas moins antérieure et supérieure à ces parties. Il y a pour l'âme, disait Philolaûs , d'autres genres de vie que celui qui consiste $ animer un corps d'homme ou d'animal. L'âme existe avant d'entrer dans un corps organisé ; elle subsiste après s'en être séparée, avant d'en animer un autre. Ce dogme de la persistance des âmes , que Philolaûs avait défendu pendant sa vie , il semble avoir voulu le confirmer après sa mort. Au rapport de Jarablique , la voix, de Philolaûs reteptit au fond de son tombeau. Un berger, frappé de terreur, alla porter cette nouvelle à Euryte, qui lui demanda, sans a'étoguieiy quelle harmonie cette voix faisait entendre.

Les auteurs anciens qui citent des passages de Philolaûs sont Stobée et Jamblique. JJœckh a donné une édition des fragments de Philolaûs,

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