‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 5)Chapitre 13 sur 156 · NÉS · texte numérisé non relu

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anx modes variables, aux apparences fugitives. Par conséqueat. pins elle est étraneëre ala sensation, et epnree des afTections de la sensibilité en général, plus elle est conforme à la nature rée&e de U chose représentée, c'est^-dire plus elle est adéquate. C'est dans ce sens que ce mot a été employé surtout par Spinoza, qui s'en sert très-firéqnemment. Aux yeux de ce philosophe, la connaissance adéquate par excellence. la connaissance parfaite, c'est celle de l'éternelle et infinie «ssence de Dieu, implicitement renfermée dans chacune de nos idées {Eth., part. II, de Anima). C'est dans cette connaissance qu'il fait comsister l'immortalité de l'&me et le souverain bien.

ADRASTE d'Apbbodisie {Adrastus Aphrodi- «MBUs), commentateur estimé d'Aristote, qui vivait dans le n* siècle après J. C, et a été classé parmi les péripaliticiens purs. Nous n'avons rien conservé de lui, qu'un manuscrit qui traite de la musique.

JEDÈaSE, femme philosophe de l'école néoplatonicienne, épouse d'Hermias et mère d'Ammonins. Elle fut célèbre par sa vertu et sa beauté, mais plus encore par le zèle avec lequel elle se dévoua i l'école néoplatonicienne et i, l'instniction de ses fils.

EUe était parente de Sizianus, qui aurait désiré l'nnir i Proclus, son disciple ; mais ce dernier, & l'exemple d'un grand nombre de néoplatoniciens, regardait le mariage comme une institution profane et voulut garder le célibat, ^désie s'unit à Hermias d'Alexandrie, et conduisit i Athènes, à l'école de Proclus, les fils qui naquirent de cette union. EUe doit, Ipar conséquent, avoir vécu dans le v* siècle après J. C.

fDÉSIUS DE Capp ADOCE [Mdeiius Cappadox), néoplatonicien du iv* siècle après J. G., et successeur de Jamblique. Après l'exécution de Sopater, antre néoplatonicien que Constantin le Grand, converti au christianisme, livra au dernier supplice, iSdésins se tint caché pendant quelque temps pour ne pas subir le même sort : mais plus tard, ayant reparu à Pergame, où il établit une école de philosophie, ses leçons lui attirèrent un grand concours de disciples venus de l'Asie Mineure et de la Grèce.

JEaiDlUB coIjONMA, issu de la noble race italienxie des Colonna, appelé aussi du lieu de sa naissaace .lEgidius Romanua (Gilles de Rome), est un philosophe et un théologien célèbre du iiv* siècle. Ji reçut le surnom de Doclor fundatiatimus et de Princepa Iheologorum. Entré, jeune encore, dans Vototb des ermites de S. Augustin, il vint étudier à Paris, où û. suivit surtout les leçons de S. Thomas d Aquin et celles de S. Bonaventure, devint précepteur du prince qui plus tard porta le nom de Philippe le Bel, enseigna la philosophie et la théologie à l'Université de Paris, fut nommé en 1294 archevèqne de Bourges et mourut à Avignon en 1316, après avoir pris parti pour Boniface VIII contre le prince qui avait été son élève et son bienfaiteur.

Outre son commentaire sur le Magiiter senttttr liarum de Pierre Lombard, on a de lui deux ouvrages philosophiques dont l'un, sous le titre de Traclatus de ose et esaenlia, fut imprimé en 1493 ; l'autre, intitulé Quodlibela, a été publié à XiOnvain en 1646, et se tarouve précède du de Viri» xUuttribua de Curtius, qui donne des renseignements circonstanciés sur la vie et la réputation littéraire de ce philosophe scolastique. C est i tort, sans doute, que les Commentaliones phytieae et metaphytwxe ont été attribuées à yEgidius^ car non-seulement il y est noomié à la troisième personne^ mais on y voit aussi mentionnés des écrivains qui lui sont postérieurs, et le style est d'une latinité plus pure que dans les

écrits de notre auteur. Ses recherches philosophl-

3ues se rapportent presque toutes à des questions 'ontologie, de théologie et de psychologie rationnelle, à divers problèmes relatils à l'être, la matière, la forme, l'individualité^ etc. Il se rattache strictement sur plusieurs points à la doctrine d'Aristote : par exemple^ il considère la matière comme une simple puissance {Potenlia pura), qui ne possède aucun caractère, aucune propriété de la forme ou de la réalité. Il ne fait pas seulement dépendre la vérité de la nature des choses, mais encore des lois de l'intelligence : en somme, il pent être regardé comme un réaliste assez conséquent avec lui-même.

ÎGgidius Romanus n'est pas seulement un philosophe scolastique, c'est aussi un philosophe politique. Sur la demande de son royal élève, il a composé un traité du Gouvernement des prince* (de Regimine principum) imité de celui qui a été écrit en partie par S. Thomas d'Aquin, mais beaucoup plus étendu : et sur la fin de sa vie, probablement pendant la querellede Boniface Vlli et de Philippe le Bel, il a pris la défense du pouvoir temporel du pape dans un traité de la Puùsanee ecclésiastique {de Ecclesiasiica potestate), qui a été découvert et publié assez récemment par M. Jourdain, sous le titre suivant : Un ouvrage inédit de Qiltes de Rome, précepteur de Philippe le Bel, en faveur de la papauté, in-8, Paris^ 1858. Dans le premier de ces deux ouvra-

fes (in-1*, Augsbourg, 1473), on trouve un traité peu près complet de droit naturel, de droit politique et même d'économie politique, oii les idées d'Aristote et de S. Thomas se tronvent unies i quelques principes plus modernes. Le second contient un plaidoyer en faveur des prétentions les plus exagérées de la papauté, telles que les concevait Grégoire VU. — On trouvera nne notice étendue sur Gilles de Rome dans les Réformateurs etpublicisles de l'Europe de U. Ad. Franck, in-8, Paris, 1864.

jEXtBAB ou ÊNËE DE Gaza., d'abord philosophe païen, puis philosophe chrétien du v* siècle. Après avoir suivi les leçons du néoplatonicien Hiéroclès à Alexandrie, après avoir lui-même enseigné quelque temps l'éloquence et la philosophie, il se convertit au christianisme, et greffa si habilement sur cette doctrine nouvelle les fruits qu'il avait recueillis de la philosophie platonicienne, qu'on le surnomma le Platonicien chrétien. Outre un bon nombre de lettres, on a conservé de lui un dialogue écrit en grec, et qui, sous le titre de Théophrasle, traite principalement de l'immortalité de l'âme et de la résurrection des corps. II y est aussi beaucoup parlé des anges et des démons. A ce propos, Enée de Gaza invoque fréquemment la sagesse chaldaîque, ainsi que les noms de Plolin, de Porphyre et de plusieurs autres néoplatoniciens. Il explique la Trinité chrétienne avec le secours de la philosophie platonicienne, établissant un rapport entre le Logos de Platon et le Fils de Dieu, entre l'âme du monde et l'Esprit saint. Il est facile de voir que ce transfuge du néoplatonisme au christianisme aime à faire un fréquent emploi de ses anciennes doctrines, afin de donner à ses croyances religieuses la ionsécraUon d'une conviction philosophique. Voy. jEnea Gatœi Theophraslus, gr. et lat in-K Zurich, 1&60; le même ouvrage avec i^ tradiction la'Une, et les notes f. C?^P- ?^«s, in-4, Leipzig, 16b5 ; enfin on a ^^ '"' y.'^f^'nq ettr'es ii^ér'ges dans le Recueil des lettres «e^ aues publié par Aide Manuce, m-4, Rome, 1499^ et in-f', Genève, 1606. . , , . ,

j^isWtatE. L'antiquité ne nousa laissé sur la vie d'iEnésidème qu'un peUt nombre de r©n. seignements indécis. A peine y peut^n découvrir

iENÉS

AFFl

l'époque où il vécut, sa patrie, le lieu où il enseigna, et le titre de ses écrits. Sur tout le reste, il Miut renoncer même aux conjectures.

Fabricius (ad Sext. Emp.. Hypoth. Pyrrh., lib. I, c. ccxxxt) et Brucker (Hitt. crit. phil.) ont pensé qa'iGnésidème vivait du temps de Cicéron. Cette opinion n'a d'antre appui qu'un passage de Pbotius mal interprété (Phot., Myriob., cod. ocxii, p. 169, Bekio; il résulte, an contraire, d'un témoignage décisif d'Aristoclès (ap. Euseb., Prap. evang., lib. XIV], que la véritable date d'jEnésidéme, c'est le premier siècle de l'ère chrétienne.

iGnésidème naquit à Gnosse, en Crète (Diogène Laërce, liv. IX, c. xii) ; mais c'est à Alexandrie

2u'il fonda son école et publia ses nombreux crits. (Arist. ap. Euseb., lib. I.)

Aucun de ses ouvrages n'est arrivé jusou'à nous. Celui dont la perte est le plus regrettable, c'est le nu^^uvtuv ).iYai, que nous ne connaissons que bien imparfaitement par l'extiaitque Photins nous en a donné (PhoL, Myriob., lib. I). C'est dans ce livre que se trouvait très-probablement l'argumentation célèbre contre l'idée de causalité, que Seztus nous a conservée et qui est le principal titre d'honneur d'iEnésidème. (Sext. Emp., Advers. Math., éd. de Genève, p. 345-3àl, C; (X Pyrrh. Hyp., lib. I, c. xvn.)

Tennemann a dit avec raison que cette argumentation est l'effort le plus hardi que la philosophie ancienne ait dirigé contre la possibilité de toute connaissance apodictique ou démonstrative, en d'autres termes, de tonte métaphysique.

Aucun sceptique, avant ^Enésidème, n'avait eu l'idée de discuter la possibilité et la légitimité d'une de ces notions a priori qui constituent la métaphysique et la raison, afin de les détruire l'une et Vautre dans leur racine et, pour ainsi dire, d'un seul coup. Cette idée est hardie et profonde. Mûrie par le temps, et fécondée par le ^nie,elle a produit dans le dernier siècle la Cribque de la Baison pure, et un des mouvements philosophiques les plus considérables qui aient agité l'esprit humain.

On ne peut non plus méconnaître qn'^nésidème n'ait fait preuve d'une grande nabileté, lorsque, pour contester l'existence de la relation de cause i effet, il s'est placé tour i tour i tous les points de vue d'où il est réellement impossible de rapercevoir. C'est ainsi qu'il a parfaitement établi, avant Hume, qu'à ne consulter que les sens, on ne peut saisir dans l'univers que des phénomènes, avec leurs relations accidentelles, et jamais rien qui ressemble i une dépendance nécessaire, à un rapport de causalité.

Que si l'on néglige les idées grossières des sens pour s'élever à la plus haute abstraction métaphysique, i£nésideme force le dogmatisme à confesser que l'action de deux substances de nature différente l'une sur l'autre, ou même celle de deux substances simplement distinctes, sont des choses dont nous n'avons aucune idée.

Et, de tout cela, il conclut que la relation de causalité n'existe pas dans la nature des choses. Hais, d'un autre cdté, obligé d'accorder que l'esprit Dumain conçoit cette relation et ne peut pas ne pas la concevoir, il s'arrête à ce moyen terme, que la loi de la causalité est. & la vérité, une condition, un phénomène de 1 intelligence, mais qu'elle n'existe qu'à ce seul titre; et de là le scepticisme absolu en métaphysique.

â Pyrrhon, dans l'antiquité, conçut le premier dans toute sa sévérité la philosophie du doute, la fameuse ivox^, on ne peut reftiser à .£nésidème l'honneur de lui avoir donné pour la première fois une organisation puissante et régulière. Et c'est là ce qui assigne à ce hardi penseur une

Place à part et une importance considérable dans histoire de la philosophie ancienne.

Dans ses Du^^uvCwv >éYot, il avait institué un système d'attaque contre le dogmatisme, on il le poursuivait tour à tour sur les questions logiques, métaphyuques et morales, embrassant ainsi dans son scepticisme tous les objets de la pensée, les principes et les conséquences, la spéculation puro et la vie.

Mais tous ses travaux peuvent se résumer en deux grandes attaques, qui, souvent répétées depuis, ont fait jusque dans les temps modernes une singulière fortune, l'une contre la raison en

mpossibilité

critérium absolu de la connaissance, soit qu'il entreprenne de ruiner la métaphysique par son fondement, il semble qu'il lui ait été réservé d'ouvrir la carrière aux plus illustres sceptiques de tons les Ages. Par la première attaque, il a devancé Kant; par la seconde, David Hume ; par l'une et par l'autre, il a laissé peu à foire a ses successeurs.

Consultez, sur iGnésidème, les Histoires générales de Brucker {Hist. crit. philos., t. I, p. 1328, Leipzig, 1766) et de Ritter (Hist. de la phil. ancienne, t. IV, p. Î33 sqq., trad. Tissot, Paris, 1836); l'histoire spéciale de Stsudiin {Histoire et Esprit du scepticisme, 2 vol. in-8, t. I, p. 299 sqq., LeipziK, 1794. ail.); un article de Tennemann dans yEncyclopédie de Ersch., II* part., et la monographie (fjEnésidème, par H. E. Saisset, in-8, Paris, 1840, réimprimée dans l'ouvrage du même auteur, le Scepticisme, in-8, Paris, 1865. En. S.

JESCHINE d'Athènes, disciple de Socrate, anquel on attribue des dialogues socratiques, entre autres Eiyiias et Axiochns. Voy. Diogène Laérce, liv. II. — Boeckh, Simonis Socratici dialogi quatuor. Additi sunt incerti auctoris (vulgo iGschinis), dialogi Eryiias et Axiochus. Heidelb., 1810, in-8.

AFFECnoif (de afficere, même signification) a un sens beaucoup plus étendu en philosophie que dans le langage ordinaire : c'est le nom qui convient à tous les modes de sensibilité, à toutes les situations de l'àme on nous sommes relativement passifs. On peut être affecté agréablement ou d'une manière pénible, d'une douleur ou d'un plaisir purement physique, comme d'un sentiment moral. « Toute intuition des sens, dit Kant (Anal\ft. transcend., 1" sect)^ repose sur des affectums, et toute représentation de l'entendement, sur des fonctions. » Cependant il faut remarquer que, lorsqu'il s'agit d'une signification aussi générale, notre langue se sert plutdt du verbe que du substantif. Dans la psychologie écossaise, les affections sont les sentiments que nous sommes susceptibles d'éprouver pour nos semblables ; en conséquence, elles se divisent en deux classes : les affections oienveillantes et les affections malveillantes. Enfin, dans le langage usuel, on entend toujours par affection on l'amour en général, ou un certain degré de sentiment. Cette dernière définition a été adoptée par Descartes, dans son Traité des Passions (art. Lxxiiii). voy. Amodr et Sensibiuté.

AFFIRIIATIOM (xaiâfasiO. Elle consiste à attribuer une chose à une autre, ou à admettre simplement qu'elle est; car l'être ne peut pas passer pour un attribut, quoiqu'il en occupe souvent la place dans le langage. L affirmation, quand elle est renfermée dans la pensée, n'est pas antre chose qu'un jugement; exprimée par la parole, elle devient une proposition. Ce jugement et cette proposition sont appelés l'un et l'antre affirmatifs. U faut remarquer qu'un jugement amrmatif

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dans la pensée, peut être exprimé sons la forme d'une proposition négative; ainsi, qnand je nie que l'ime soit matérielle, j'affirme réellement son immatérialité, c'est-à-dire son eiistence même. Voy. JoGBMSNT et PHOPOsrrioN.

A FORTIom (à plus forte raison). On se sert de ces mots dans les matières de pore controverse, quand on conclut du plus fort au plus faible, ou du plus au moins.

AeBICOI.A. (Rodolphe), surnommé Frùius à cause de son pays natal, était de BafDoo, village situé dans la Frise, à peu de distance de Groningue. Son véritable nom était Rolef Huesmann, et noade Cruningen, comme le prétend l'abbé Joly, abnsé par une mauvaise prononciation de Groningen. On ne connaît la date de sa naissance que par celle de sa mort, arrivée le 28 octobre 1486. Il avait alors à peine 42 ans : c'est donc en 1444 qu'il fout placer sa naissance, et non en 1442, comme font la plupart des historiens de la philosophie. L'autorité décisive sur ce point n'est pas Helchior Adam, mais l'historien de la Frise, Ubbo Emmins, ainsi que l'a fort bien établi Bayle (art. A^ricola (Rod.). note A.)

Agricola, si l'on en croit un historien de la ville de Deventer, aurait foit ses premières études au collège de Sainte-Agnès^ près de ZvoU, sons le fameux Thomas à Kempis. Ainsi s'expliquerait sa rare habileté dans l'art de copier et d'illustrer les manuscrits. Â ce talent il joignit de bonne heure cenx de musicien et de j>oéte. De Zvoll, Agricola se rendit i Lonrain, ou il se distingua bientôt par ses dispositions philosophiques et par son talent i écrire en latin. Il faisait de Cicéron et de Quintilien une étude assidue, et c'est d'eux

ri'il apprit, non-seulement i écrire^ mais encore penser autrement que les scolastiques. Il soumettait à ses maîtres et développait très-habilement des objections contre 1 ordre suivi dans l'enseignement traditionnel de la logique. Il eut tant de succès à Louvain, qu'il aurait pu y rester comme professeur ; mais ses goûts et sa vocation l'attiraient ailleurs; ayant appris le français avec quelques-uns de ses condisciples, il partit pour Paris, afin d'y perfectionner ses études. Il y demeura plusieurs années, étudiant et enseignant tour i tour jusqu'à l'âge de trente-deux ans, et l'on doit s'étonner que ses biographes allemands aient glissé si légèrement sur ce séjour prolongé dans 1 Université de Paris. 11 serait intéressant de savoir quelle fut l'attitude du jeune maître es arts de Louvain, loraqu'il se trouva en présence des logiciens les plus illustres de cette époque et dans la compagnie de son docte et subtil compatriote, Jean Wessel, qu'on avait surnommé magi$ter eonlradietionis. On peut affirmer à coup sur que ses leçons n'étaient pas l'écho de cette scolastique pour laquelle il avait tout d'abord éprouvé tant de répugnance, etpeuVètre ne furent-elles pas sans influence sur la génération nouvelle. Quoi qu'il en soit, Agricola, qui était d'humeur voyageuse et fort amoureux des lettres anciennes, se sentait attiré vers l'Italie où elles étaient enseignées avec éclat par les Grecs venus de Constantinople, et on l'avaient précédé .plusieurs de ses anciens compagnons d'études. Etant arrivé àFerrare en 1476, il y fut retenu par la libéralité du duc Hercule d'Esté, et surtout par les leçons et les entretiens du philosophe et grammairien Théodore de Gaza, de l'humaniste Guarini et des deux poètes Strozzi. Avec le premier il étudia Aristote et la langue grecque ; avec le second il cultiva les lettres latines; avec tons il rivalisa de savoir et de talent Après avoir suivi les leçons de Théodore de Gaza, il se fit entendre à son tour, et l'on admira son éloquence et sa diction aussi pure qu'élég^te. 11 séjourna deux

ans i Ferrare, et c'est probablement à cette épo* que, c'est-à-dire à l'année 1477, que remonte la première ébauche de son principal ouvrage : car eu dédiant quelcpes années plus tard son de Inventione dialtetwa à Théodoric (on Dietrich) de Plenningen, qu'il avait connu intimement à Ferrare, il lui rappelle que c'est à sa prière et sur ses conseils qu'il a entrepris ce travail, et' il ajoute qu'il le fit un peu vite, au milieu des préparatib de son départ et pendant le voyage, «lors assez long de Ferrare à Groningne. On peut lire là-dessus le témoignage très-intéressant de son premier commentateur. Phrissemins, an début de ses Scholia tn Ubro$ (re$ de Invent. dial. (Cologne et Paris. 1523 et 1539, in-4, SehoKa in Epistolam dédie). C'est donc à tort que Ueiners reporte aux années 14S4 et 1485 la composition de ce traité.

De retour dans sa patrie, Agricola reftasa les hoimeurs et les charges Qu'on lui offrit comme à l'envi, à Groningue, à Nimègue, à A^ers. 11 consentit seulement à suivre quelque temps, en qtialité de syndic de la ville de Groningne, la cour de Haximilien I", auprès de qui il était patronné par d'anciens condisciples ou élèves; mais au bout de six mois, ayant réussi dans sa négociation, il quitta la cour, malgré les efforts des chanceliers de Bourgogne et de Brabant pour l'attacher au service de l'Empereur. Il tenait à son indépendance, et répugnait à tonte fonction qui l'aurait oblige à une vie sédentaire. Il aimait à changer de place, et, suivant l'expression de Bayle, menait une vie tort ambulatoire. Cependant un noble personnage, nommé Jean de Dalberg, à qui il avait appris le grec, ayant été fait évêqne de Worms, trouva moyen de l'attirer et de le retenir, un peu malgré lui d'abord, tantôt à Worms, tantôt à Heidelberg, où l'électeur Palatin le combla de ses faveurs. Dans cette dernière ville d'ailleurs il retrouvait son ami le chevalier Dietrich de Plenningen, qu'il surnommait son cher Pline (Plinium suum), et dont la maison fut la sienne. Puis il gardait la faculté de se déplacer, en allant d'une ville à l'antre; il accompagna même l'évéqne de Worms à Rome, en 1484, lors de l'intronisation du pape Innocent XIII

Sue Jean de Dalberg allait complimenter au nom u comte palatin.

Agricola fit quelques leçons à Worms, mais il y trouva deshaloitucles scolastiques tellement enracinées, qu'il désespéra d'en triompher. Il finit par adopter de préférence le 'séjour de Heidel- Derg où il passa la plus grande partie de ses dernières années, de 1482 à 1486. Il y enseigna avec un grand succès, traduisant et commentant les écrits d'Aristote, notamment ceux d'histoire naturelle, alors inconnus en Allemagne. Son commentaire était surtout philosophique, comme on en peut juger par le développement qu'il présenta un jour a des auditeurs enthousiastes de cette pensée extraite du de Generatione animalium (liv. II, ch. m) : Tà^voûv |iàvov6ùpa9tv iiteiditvBi xal 6ttov tlvai |Ji6vov, ce qu'il traduisait ainsi : ■ Mens extrlnsecus accedit, et estdivinnm quid, nec nascitur ex materia corporum. •

Agricola se livra aussi à l'étude de la théologie et de la langue hébraïque 11 y apporta la même liberté d'esprit qu'en philosophie, et peutêtre se serait-il appliqué tout entier aux ques- Uons religieuses, SI une mort prématurée nel eût arrêté sulitemekt au milieu de sot travaux, le 28 octobre 1486. Son ami, le savsjit Reuchlin, q„i vivait à Heidelberg deoms quelque temps, prononça son oraison funèbre.

Asricola avait écrit, en prose, en vers, en latin et même en allemand. L'ouvrage par lequel il â conquis une place distinguée parmi les phi-

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losopbes de ht Renaissance est intitnlé : de Inveniione diaUetica Ii6rt très. Érasme, qni en adoiirait les idées et le style, en a fait, dans ses Adages, on éloge presque enthousiaste; mais par une inadvertance que justifie le contenu de ce traité, il lui donne le titre de : de Inventione rhetoriea. Agrioola, en effet, ayant pris tout d'abord Cicéron et Onintilien pour guides dans l'étade de la dialectique, fut conduit i la considérer comme instrument de l'art oratoire plutôt âae de la science et de la philosophie. De la cette éfinition : Dialeetieam etu artem probabiliter de una quavû rt ditttrendi. De là aussi la division de cet art en deux parties, l'invention et le jugement ou disposition. L'invention dont il vent parler est celle des preuves, qui se fait au moyen de lienz communs, entendus aussi i la manière des rhéteurs grecs et latins plutôt que d'Aristote. Comment Bmcker a-t-il pu affirmer que le traité d'Agricola est conçu dans l'esprit et cuivant.les vrais principes d'Aristote (juxla penuina Aritlotelii principia)t Assurément rien ne rappelle ici les Anal^igtte$, à peine y a-t-il une ûialogie avec les Toptque*. Loin de suivre l'auteur de l'Organon, Agricola s'en sépare assez nettement, tout en témoignant pour lui du respect et mime de l'admiration ; mais en vérité, il ne le comprend guère, quoiqu'il ait sous les yeax le texte original, et l'on doit reconnaître qu'il n'était point de force à le corriger et à le

Scrfc^tiDsiitT. Aussi ne tronve-t-on sutre d'iées neuves dans cet ouvrage, dont le mérite le plus saillant consiste dans le style. La théorie des lieux est vague et conAise; sons prétexte de dialectique, l'antenr traite dans le second livre des moyens de donner au discours du mouvement et du charme; et dans le troisième, il se livre à des considérations dont on chercherait en vain le rapport avec l'invention, dans le sens restreint ou il prenait ce mot. Ce qui donne an de Inventione kiaUclica une physionomie particulière, ce qui en fait l'originalité et l'importance oistori^e, c'est d'une part l'esprit d'indépendance qui s'y déploie, surtout à l'eg^rd de la •colastique, et d'autre part le style qui, malgré la difftaston que le savant Huet a critiquée & bon droit, est tres-remarquable dans un écrivain allemand du XV* siècle^ par la clarté, l'élégance et une grande valeur d'images, d'exemples, de comparaisons insénienses.

En résumé, Agricola était humaniste plus que philosophe, et c'est par ses qualités d'homme et d'écrivain, plus que par les mérites sérieux de sa dialectiqae, qu'il contribua & préparer une ère nouvelle, celle de la Renaissance. Il eut l'honneur d'enseigner le grec i Heidelberg avant Çenchlin, d'écrire et de parler un bon latin, avant Erasme, de tenter une réforme de l'enseignement philosophique avant Mélanchthon. Il fut donc, pour ainsi dire, le premier initiateur de l'Allemagne, puisque le premier il y introduisit le goût et la connaissance de l'antiquité classique. Son œuvre fut continuée parmi ses compatriotes par de nombreux disciples, parmi lesquels il suffira de citer Rodolphe Langius, Antonius Liber et Alexandre Hégius, qui fut le maître d'Érasme. Sa réputation était grande en Italie, témoin l'éloge que fit de lui Paul Jove, et cette épitapho composée par le célèbre humaniste Hermolaus Barbarus (Ermolao Barbare) de Venise : Invida clautemnt hoc marmorefala Bodolphum

Agricolam, Frisii tpemque deciuque soli.

Sciltcet hoc vivo meruit Qermania taudis. Qttieguid habetLalium,aroscia quicquid habet. Le traité de Inventione dialectica, publié à Cologne en 1523 nar J. M. Phrissemius, fut bientôt connu et employé dans plusieurs collèges de

l'Université de Paris, on il obtint un si grand succès gr&ce aux leçons de Latomus, de J. Sturm et de Jean le Voyer (Visorius), qu'en 1530 la iaculté de théologie accusait hautement la faculté des arts d'abandonner Aristote pour Agricola. Ainsi ce dernier eut le privilège de préluder en France, aussi bien ou'en Allemagne, aux essais plus hardif et plus eillcacesde Mélanchthon et de Ramns.

Les ouvrages d' Agricola ne furent recueillis qu'assez longtemps après sa mort, par un de ses compatriotes, Alard d'Amsterdam, en deux volumes in-4 (Cologne. 1&39), dont le premier est une réimpression des trois livres de Inventione dialecttca ; le second, sous le titre de Lucubraliones, contient un commentaire du Pro lege Manilia de Cicéron, des notes sur Sénèque le rhéteur, la traduction latine de divers morceaux de Phiton, de Démosthène, d'Isocrate et de Lucien, quelques poésies latines, plusieurs discours et des lettres fort intéressantes à Antonius Liber, i Langius, i Reuchlin, & Hégius, à J. Barbirianus, et à un frère utérin d'Agricola, qui s'appelait Jean. Il manque i cette édition, pour être complète : 1* les Commentaria in Boéthium, pnbliâ par Mnrmelius à Deventer (sans date); 2* des poésies allemandes qui probablement ne furent jamais imprimées ; 3' un livre d'histoire, de Quatuor monarehii», qu'Agricola avait composé sur la demande et sans doute pour l'usage exclusif de l'électeur Palatin. Outre les écrits de Rodolphe Agricola, on peut consulter sur la vie et les travaux de ce personnage, les ouvrages suivants: Oratù) de vita Boa. Agrieolœ, recitata Witeberga a loanne Saxone Holtaiico, à la suite de la Fie efe Nie. Fritehlin publiée à Strasbourg en 1605, in-8; — Uelcbior Adam, Vitce german. philosophorum, 1615, in-8 (p. 13etsuiv.);— J. P.Tresshng, Vita et mérita Bod. Agrieolœ, Groningœ, 1830, in-8 ; — A. Bossert, de Bod. Agricola Fri$io, Paris, 1865, in-8 (64 p.). Ce dernier travail contient des inexactitudes et plusieurs assertions qui auraient besoin d'être accompagnées de preuves.

Ch. W.

▲OBIPPA mérite une place trës-honorable dans l'histoire du scepticisme de l'antiquité. Nous ne connaissons de lui que ses Cinq^ motifs de doute (nivTt rpéicoi nj; ncox^;) ; mais cette tentative pour simplifier et coordonner les innombrables ara;uments de son école suffit pour témoigner de retendue et de la pénétration de son esprit. Suivant cet ingénieux sceptique, le dogmatisme ne peut échapper i cinq difficultés insolubles : 1* la contradiction, TpéKO( inè iia- «uviot ; 2* le progrès i l'infini, tpéno< tU ânupov (x6c0i).<i>v ; 3* la relativité, ipiito; àni toû npô« Ti; 4* l'hypothèse, tpônof 6ito4itix4;; 5* le cercle vicieux, Tp6xo( ètdÛnXo;. Voici le sens de ces motif», que les historiens n'ont pas assez remarqués. Il n'y a pas un seul principe qui n'ait été nié. Par conséquent, aussitôt qu un philosophe dogmatique posera un principe quelconque, on pourra lui objecter que ce principe n'est pas consenti de tous. Kt tant qu'il se bornera à l'affirmer, on lui opposera une affirmation contraire, de façon qu'il n aura pas résolu l'objection de la contradiction. Pour se tirer d'affaire, il ne manquera pas d'invoquer un principe plus général ; mais la même oojection reviendra incontinent et le forcera de faire appel & un principe encore plus élevé. Or, c'est en vain qu'il remontera ainsi de principe en principe, l'objection le suivra toujours, toujours insoluble, dans progrès à f infini. Poussé a bout, le dogmatiste déclarera qu'il vient enfin d'atteindre un principe premier, un principe évident de soi-même. Mais qu'est-ce

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qa'nn principe évident? celui qui paraît vrai. Reite i démontrer qu'il n'a pas une vérité seulement relative, «pi; ti. Renoncez-vous aux prea- Te«f votre principe reste une hypothèse. Risgaez-vous une démonstration? vous voilà dans le èiaUèle, car il fout un critérium i la démonstration, et le critérium a lui-même besoin d'être démontré.

On ne peut méconnaître dans ces cinq motifs d' Agrippa un grand art de combinaison et une certaine vigueur d'intelligence. Tennemann n'y a vu qu'une copie des dix motifs de Pyrrhon. Cest une grave erreur. Pyrrhon avait réuni en dix catégories un certain nombre de lieux communs, ou il retournait de mille laçons l'objection vulgaire des erreurs des sens j les cinq motifs i'kgti^^tniiiasent, an contraire^ une analyse déjà savante des lois et des conditions de 1 intelligence. La valeur purement relative des premiers principes, la nécessité et tout ensemble l'impossibilité d'un critérium absolu, le caractère subjectif de l'évidence humaine, en un mot, tout ce que le génie du scepticisme avait conçu depuis plusieurs siècles de plus spécieux, déplus subtil et de plus profond, tout cela y est résumé sons une forme sevfere et dans une progression exacte et puissante.

Le besoin de rigueur et de simplicité qui parait avoir été le caractère propre d'Agrippa le conduisit à une réduction pms sévère encore. II ramena tout le scepticisme à ce dilemme : U itnrroO OQ par une autre chose, ii ixifov. Intelligible d'elle-même^ cela ne se peut pas : 1* à cause de la contradiction des jugements hnmainsj 3* à cause de la relativité de nos conceptions ; 3* à cause du caractère hypothétique de tout ce qui n'est pas prouvé. Intelligible jûr une autre chose, cela est absurde: car, du moment que rien n'est de soi intelligible, tonte démonstration est un cercle, ou se perd dans un progrès à l'infini.

Simplifier ainsi les questions, c'est prouver qu'on est capable de les approfondir, c'est bien mériter de la philosophie. Voy. Sextns £mpiricu», Hyp. Pyrrh., lib. I, o. xiv, xv, xvi. — biogène Laèrce, liv. Ix. — Euseb., Prœparat, Ev., lib. XIV, c. xvm. — Menag. ad Laêrt., p. 3&1.

Eh. s.

jtQBlPPA DB Nettesbeih (Henri Cornélius) est un des esprits les plus singuliers çrae l'on rencontre dans l'histoire de la philosophie. Aucun antre ne s'est montré à la fois plus hardi et plus crédule, plus enthousiaste et plus sceptique, plus nanrement inconstant dans ses opinions et dans sa conduite. Les aventures sont accumulées dans sa vie comme les hypothèses dans son intelligence d'ailleurs pleine ae vigueur, et l'on peut dire que l'une est en parfaite harmonie avec l'autre. C'est pour cette raison que nous donnerons à sa biographie un peu plus de place que nous n'avons coutume de le faire.

Né à Cologne, en 1486, d'une famille noble, U choisit d'abord le métier de la guerre. Il servit pendant sept ans en Italie, dans les armées de l'empereur Uaiimilien, où sa bravoure lui valut le titre de chevalier de la Toison-d'Or {auratus e^rucs). Las de cette profession, il se mit à étudier a peu près tout ce que 1 on savait de son temps, et se fît recevoir docteur en médecine. Cest alors seulement que commence ponr lui la vie la plus errante et la plus aventureuse. De 1506 à 1509 il parcourt la France et l'Espagne, essayant de fonder des sociétés secrètes, taisant des expériences d'alchimie qui, déjà à cette époque, étaient sa passion dominante, et to^'^'S en proie à une dévorante curiosité. En 1509, u s'arrête à Dôle, est nommé professeur d'hébreu a

l'université de cette ville, et fait sur le de Verbo mirifico de Reuchlin des leçons publiques accueillies avec la plus grande faveur. Ce succès ne tarda pas à se changer en revers. Les Cordeliers, peu satisfaits de ses doctrines, l'accusèrent d'hérésie, et ses affaires prenaient un mauvais aspect, quand il jugea a propos de s'enfuir à Londres, on ses études et son enseignement, prenant une autre direction, se portèrent sur les épltres de saint Paul. En 1510, on le voit de retour i Cologne, où il enseigne la théologie, et en 1511, il est choisi par le cardinal Santa-Croce pour siéger en qualité de théologien dans un concile tenu à Pise ; mais le concile n'ayant pas duré, ou peut-être n'ayant pas en lieu, il se rendit de là a Pavie, où , rentrant à plemes voiles dans ses anciennes idées, il fit des leçons publiques sur les prétendus écrits de Mercure Trismégiste. Il en recueillit le même fruit que de ses commentaires sur Reuchlin à Dêle. Une accusation de magie est lancée contre lui par les moines de l'endroit, et il se voit obligé de chercher un refuge à "Turin, où il n'est guère plus heureux. En 1518, grâce i la protection de quelques amis puissants, il est nommé syndic et avocat de la ville de Metz. Ce poste semblait lui offrir un asile assuré j mais, combattant avec trop de vivacité l'opinion vulgaire, qui donnait à sainte Anne trois époux, et prenant, en oubre, la défense d'une jeune paysanne accusée de sorcellerie, on lui imputa à lui-même, et pour la troisième fois, ce crime imaginaire. Il reprit donc son bâton de voyage, s'arrêtant successivement dans sa ville natale, à Genève, à Fribourg, et enfin à Lyon. Là, en 1524, dix-huit ans après avoir reçu le grade de docteur, dont il n'avait jusque-là fait aucun usage, il se mit dans l'esprit d'exercer la médecine, et se fait nommer par François I" premier médecin de Louise de Savoie. N'ayant pas voulu être l'astrologue de cette princesse dans le même temps où il prédisait, au nom des étoiles, les plus brillants succès an connétable de Bouroon, alors armé contre la France, il se vit bientât daiis la nécessité de chercher à la fois un autre asile et d'antres moyens d'existence. Ce moment fut pour lui un véritable triomphe. Quatre puissants personnages, le roi d'Angleterre, un seigneur allemand, un seigneur italien et Uargnerite, gouvernante des Pays-Bas, l'appelèrent en même temps auprès d'eux. Agrippa accepta l'offre de Marguerite, qui le fît nommer historiographe de son frère, l'empereur Charles V. Marguerite mourut peu de temps après, et il se trouva de nouveau sans protecteur, au milieu d'un pays où de sourdes intrigues le menaçaient déjà. Agrippa leur fournit lui-même' l'occasion d éclater, en publiant à Anvers, qu'il habitait alors, ses deux principaux ouvrages, de Vanifate seientiarum, et de occulta Philoso-

riia. Pour ce fait il passa une année en prison Bruxelles, de 1530 a 1531. A peine mis en liberté, il retourna à Cologne, repassa en France, et chercha de nouveau à se fixer à Lyon, où il fut emprisonné une seconde fois, pour avoir écrit contre la mère de François I". Quelquesuns prétendent qu'il mourut en 1534, dans cette dernière ville ; mais il est certain qu il ne termina son orageuse carrière qa'un an plus tard, à Grenoble, au milieu du besoin, et, si ion en croit quelques-uns de ses biographes, dans ^n hôpitaf. Il assista aux commencemente de U Ré. forme, qu'il accueillit avec beaucoup de feveur; il par7a™avec les plus grands égards de Luther et de Mélanchthon; maïs il demeura cathoUque autant qu'un homme de sa trempe pouvait rester attaché à une religion posiUye.

11 y a djins Agrippa, consiaere comme pbuoso-

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jhe, deox hommes trfes-diatincts l'iin de l'antre: l'adepte enthousiaste, auteur de la Philotophie oeetui», et le sceptiqrie désenchanté de la vie, mais toojonrs plein de hardiesse et de v!|nieur, qfii a écrit sur l'Incertitude et la vantti da teience». Noos allons essayer de donner nne idée de ces deox ouvrages, auxquels se rattachent plus on moins directement tous les antres écrits d'Àgrippa.

Le bnt de la Philosophie occulte est de &ire de la magie une science, le résumé ou le complémentde toutes les autres, et de la justifier en même temps, en la rattachant à la théologie. dn reproche aimpiété si fréquemment articule contre elle. En effet, selon iÇgrippa, tontes nos connaissances supérieures dérivent de deux sources : la nature et la révélation. Cest la nature, ou plutôt son esprit, qui a initié les hommes aux secrets de la kabbale et de la philosophie hermétique, inventées l'une et l'antre au temps des patriarches. La révélation nous a donné l'Ancien et le Nouveau Testament, la Loi et l'Evangile. Mais la parole révélée présente un double sens: nn sens naturel , accessible i. toutes les intelligences, et nn sens caché que Dieu réserve seulement à ses élus. Ce dernier, sur lequel se fonde aussi la kabbale , est regardé par Agrippa comme nne troisième source de connaissances {de Triplici ralione cognosctndi Deum). Eh bien, telle est l'étendue et l'importance de la magie, qu'elle s'appuie à la fois sur la nature, sur la révélation et sur le sens mystique de l'Ecriture sainte. Elle nous fait connaître, à commencer par les éléments, les propriétés de tous les êtres, et les rapports qui les unissent entre eux. En nous donnant le secret de la composition de l'univers, elle nous livre en même temps tontes les forces qui l'animent et le pouvoir d'en disposer pour notre propre usage; enfin elle nous élève au dernier terme de toute science et de toute perfection, à la connaissance de Dieu, tel qu'il existe pour lui-même, tel qu'il existe en sa propre essence, sans voile et sans figure. Hais cette connaissance sublime, à laquelle on ne parvient qu'en se détachant entièrement de la nature et des sens, qu'en se transformant, à proprement parler, en celui qui en est l'objet, Agrippa faitraven de n'y avoir jamais pu atteindre, enchaîné qu'il était à ce monde par une famille, par des soucis, par diverses professions, dont l'une consistait a verser le sang humain (de occulta Phil. append., p. 348). Aussi ne veut-il pas que l'on regarde son livre comme une exposition méthodique et complète de la science surnaturelle, mais comme une simple introduction à une œuvre de ce genre, ou plutât comme un recueil de matériaux assemblés sans ordre, dont l'usage cependant ne sera point perdu pour les adeptes [Praf. et Conclus., p. 346).

Tels sont i peu près le caractère général et le but de la magie, voici maintenant comment elle est divisée. Liinivers se compose de trois sphères principales, de trois mondes parfaitement subordonnés l'un a l'autre, et communiquant entre eux par une action et une réaction incessantes. Ces trois mondes sont représentés par les éléments, les astres et les pures intelligences. Ils s'appellent le monde élémentaire on physique, le monde céleste et le monde intelligible. Il faut, en conséquence, que la magie se partage en trois grandes parties. La magie naturelle a pour objet l'étude et la domination des éléments ; la magie céleile ou mathématique a les yeux fixés sur les astres, dont elle découvre les lois" la

Puissance, et auxquels elle arrache le secret de avenir ; enfin le monde des intelligences et des purs esprits est le domaine de la magie reli-

gieute on cérémoniale, on plutôt de la thénrgie. Rien n'est pins grand ni d'un effet plus ixMtique que la manière dont Agrippa se repr&ente l'univers dans son ensemble, et que le réie qu'il fait jouer à l'homme par la science. Il suppose que tons les êtres répartis entre les trois mondes aont nous venons de parler forment une chaîne non interrompue, destinée i nous transmettre les vertus émanées du premier être, cause et archétype de l'univers; car c'est pour nous^ exclusivement pour nous, qne l'œuvre des six jours a été accomplie. Hais cette chaîne par laquelle Dieu descend en quelque laçon jusqu'à nons est aussi le chemin qui doit conduire l'homme jns-

?n'i Dien. Arrivé à cette hauteur, identifié par intelligence avec la source de toute puissance et de toute vertu, il n'est plus dans la nécessité de recevoir les grices d'en haut par le canal des autres créatures ; il pent lui-même modifier ces créatures & son gré. et les douer de propriétés nouvelles {de occulta Phil., lib. II, c. i). Il n'y a pas lieu de suivre Agrippa dans ses rêveries astrologiques, ni dans sa classification des anges et des démons; toute cette partie de son travail n'est d'ailleurs qu'une répétition des livres hermétiques et de la kabbale, considérée dans ses plus grossiers éléments. Il suffira de signaler ce qn'U y a de plus original dans sa théorie de la nature

Parmi les éléments qui ont servi à la composition de ce monde, il n'y en a pas de plus pur que le feu. Hais il existe deux espèces de feu, le feu terrestre et le feu céleste. Le premier n'est qu'une imitge, une pâle copie du second, qui anime et qui vivifie toutes choses. Après le feu vient l'air, que l'on compare à nn miroir divin; car tout ce qui existe y imprime son image, qne l'élément fidèle lui renvoie. Et comme l'air, par sa subtilité, pénètre à travers notre corps jusqu'au siège de l'âme, ou dn moins de l'imagination, il nous apporte ainsi les visions, les songes, la connaissance de ce qui se passe dans les uenx et chez les personnes les plus éloignées de nous {de occulta Phil.. lib. H, c. vi). La nature et la combinaison des éléments nous expliquent les propriétés de chaque objet de ce monde, même nos propres passions, qui, selon Agrippa, n'appartiennent pas & l'&me. Seulement il faut distinguer deux classes de propriétés : les unes naturelles, sensibles, auxquelles s'applique parfaitement le principe que nous venons d'énoncer; les autres sont les qualités occultes dont nulle intelligence humaine ne peut découvrir la cause : telle est, par exemple, la vertu qu'ont certaines substances de combattre les poisons et la puissance d'attraction exercée par l'aimant sur le fer. Agrippa ne doute pas que les propriétés de cet ordre ne soient une émanation de Dien transmise à la terre par l'Ame du monde, moyennant la coopération des esprits célestes et sous l'influence des astres.

Le rtœport de l'esprit et de la matière est nn des proDlèmes qui ont le plus vivement préoccupe notre philosophe, et voici comment il a essayé de le résoudre. L'esprit, qui se meut par lui-même, dont le mouvement est l'essence, ne peut rencontrer le corps, naturellement inerte, que dans un milieu commun^ dans un élément intermédiaire comme le médiateur plastique, les esprits animaux ou le fluide magnétique inventés plus tard. C'est à la même condition que l'àme du monde, qn'il ne faut pas confonure avec Dieu, peut entrer en relation avec l'univers matériel et pénétrer de sa divine puissance jusqu'au moinore atome de la matière. Or, cette substance intermédiaire et invisible comme l'espritj ce fluide éthéré dont les êtres sont plus on

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moins imprégnés, Agrippa l'appelle l'esprit du monde; ce sont les rayons du soleil et des antres astres qu'il charge de le distribuer, comme autant de canaux, dans tontes les parties de la nature. Plus l'esprit du monde est accumnlé dans nn corps , et dégagé de ia matière proprement dite, pms ce corps est soumis à l'action de l'àme, à la force de la volonté, soit de la nôtre, soit de cette force universelle qui, sous le nom d'àme du monde, est sans cesse occupée à répandre partout les vertus vivifiantes émanées de Dieu. Ce principe est la base de l'alchimie ; car l'alchimie n'a pas d'antre tâche que d'isoler l'esprit du monde des corps où il est le pins abondant, pour le verser ensuite sur d'antres corps moins richement pourvus, et qui, par cette opération^ deviennent semblables aux premiers : c est ainsi que tous les métaux peuvent être convertis en or et en argent ; et Agrippa nous assure avec le plus grand sang-rroid qu'il a vu parfaitement réussir, dans ses propres mains, cette œuvre de transformation; mais l'or qu'il a fait n'a jamais dépassé en quantité celui dont il avait extrait l'esprit. Il espère qu'à l'avenir on sera plus habile ou plus heureux {JJbi supra, lib. II, c. xii-xv).

Le livre intitulé : de l'Incertitude el de la vanili des sciences [de Incertitudine et vanilate scientiat^m) nous offre un tout antre caractère. Composé pendant les dernières années, les années les plus mauvaises de ia vie de l'auteur, il est l'expression d'une âme découragée, portée au scepticisme par l'injustice des hommes, par le dégoût de l'existence et l'évanouissement des plus nobles illusions, celles de la science. Il a poar but de prouver «qu'il n'y a rien de plus pernicieux et de plus dangereux pour la vie des nommes et le salut des âmes, que les sciences et les arts. • Au lieu de nous consumer en vains efforts pour lever le voile dont la nature et la vérité se couvrent à nos yeux, nous ferions mieux, dit Agrippa, de nous livrer entièrement à Dieu et de nous en tenir & sa parole révélée. Cependant, ni ce mysticisme, ni ce scepticisme absolu qui parait lui servir de base, ne doivent être pris à la lettre. Au lieu du procès de l'esprit humain. Agrippa n'a fait réellement qu'une satire contre son temps^ qu'une critique amère, mais pleine de verve, de Hardiesse, et généralement de vérité, contre l'état des sciences au commencement du xvi* siècle. Elles sont toutes passées en revue l'une après l'autre, la philosophie, la morale, la théologie et ces sciences prétendues surnaturelles, auxquelles il avait consacré avec tant d'ardeur les plus belles années de sa vie. La philosophie, telle qu'elle existait alors, c'est-â-dire la scokstique, n'est & ses yeux qu'une occasion ,de frivoles disputes, et une servilité honteuse envers quelques hommes proclamés les dieux de l'École : par exemple, Aristote, saint Thomas d'Aquin, Albert le Grand. La morale ne repose sur aucun principe évident par lui-même; elle n'a pour base que l'observation de la vie commune, l'usage, les mœurs, les habitudes ; en conséquence, eue doit varier suivant les temps et les lieux. La magie, l'alchimie et la science de la nature ne sont que des chimères inventées par notre orgueil. Enfin, ce n'est pas envers la théologie qu'Agrippa se montre le moins sévère; il s attaque avec tant de violence i certaines parties du culte, aux institutions monastiques, an droit 'canon, qu'il n'aurait sans doute pas échappé au bûcher sans les soucis que donnaient alors les progrès toujours croissants de la Réforme. Ce n'est pas seulement une œuvre de critique qu'il faut chercher dans cet ouvrage éminemment remarquable; c'est aussi un monument de solide érudition, et l'on y rencontre

DUT. PBILOS.

souvent, sur l'origine de certains systèmes, les vues les plus profondes et les plus saines. Ac- , cueilli par les uns comme toute une révélation, par les autres comme une œuvre inlâine, tel fut l'intérêt qu'il excita partout, qu'en moins de huit ans il eut sept éditions. Il n'est certainement pas étranger au mouvement de régénération que nous voyons plus tard personnifié dans Bacon et dans Descartes On lui pourrait trouver plus d'une analogie avec le de Autfmentia el digniiale scientiarum. Cependant, il ne faut pas être injnste, bien qu'Agrippa lui-même nous en donne l'exemple, envers la Philosophie occulle. Si l'un de ces deux écrits jiaratt avoir en même temps annoncé et prépare l'avenir, l'autre répand sonvent de vives lueurs sur le passé ; il nous montre ce que sont devenues au commencement du xvr siècle, combinées avec les idées chrétiennes, ces doctrines ambitieuses et étranges dont il faut chercher l'origine dans l'école d'Alexandrie et dans la kabbale. On peut même avancer que le dernier a plus de valeur pour l'histoire que le premier.

Nous avons dit que le de Incertitudine et vanitate scientiarum a eu en quelques années, depuis la première publication de cet écrit jusqu à la mort d'Agrippa, sept éditions. Ces sept éditions sont les seules qui ne soient point mutilées: elles parurent, la première sans date, in-8, les antres â Cologne, in-I2, 1527 : & Paris, in-8, 1531, 1532^ 1537 et 1539. Cet ouvrage a été deux fois traduit en français : d'abord en l£82 par Louis de Mayenne Tnrquet, et par Gueude ville en 1726. Il en existe aussi des traductions italiennes, allemandes, anglaises et hollandaises.

Le traité de occulta Philosophia a été publié une fois sans date, puis i Anvers et i Paris en 1531, à Malines, à Bâle, à Lyon, in-f, 1535. Il à été traduit en français par Levasseur, in-8, Lyon, sans date. Outre ces deux ouvrages principaux. Agrippa a publié aussi un Commentaire sur le grand art de Raymond Lulle, qu'il se reproche dans son dernier ouvrage ; un petit traité intitulé de Triplici ratione cognoscendi Deum, une dissertation sur le mérite des femmes, de Feminei sexus prœcellentia, traduite en français par Gueudeville. Tous ces divers écrits, et plusieurs autres de moindre importance, ont été réu-

nis dans les œuvres complètes d'Agrippa [Agrippœ

JB. in duos tomos digesla), in-8, Lyon, 1550 et

rsSO. Dans cette édition complète, on a ajouté à

la philosophie occulte un quatrième livre, qui n'est point authentique. On peut consulter Monm, de H. Corn. Agrippa el P. Ramo Cartesii prœnunliis, in-8, Paris. 1833.

AIIXY (Pierre à'), Petrjus de Alliaco, chancelier de l'Université de Paris, évéque de Cambrai et cardinal, légat du pape en Allemagne, aumônier du roi Charles VI, n a pas moins tfimportance dans l'histoire de la philosophie scolastique qu'il n'en eut pendant sa vie au milieu dos événements du grand schisme, sur lesquels il exerça quelque influence, et du concile de Constance dont U présida la troisième se^ion. Né à Compiègne en 1350, il étudia au collège de Navarre, dont plus tard il fut le grand maître; et, après avoir obtenu successivement toutes les di- «tnités que nous venons d'énumérer, il mourut en 142a. Parmi les ouvrages nombreux qu il a laissés, quelques-uns seulement se rapportent à l'étude de la philosophie, qui ne se séparait pas, à cette époque, de la science théologique. Le principal, celui dont nous Urerons en grande nartie l'exposition rapide de sa doctrine, est le commentaire qu'il écrivit sur le Livre des Sentences de Pierre Lombard, commentaire qui n a

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toutefois que dos rapports partiels avec l'ouvrage dont il a pt>ur but de faciliter l'étude. Il y a touché plusieurs questions importantes, dans lesquelles paraît au plus haut degré la subtilité pénétrante do sa dialectique. La dialectique est le caractère général de la philosophie au moyen ige. Réalistes et nominaux, quelle que fût d'ailleur» leur opposition, pratiquentà l'envi cet exercice souvent sophistique dans l'emploi qu'ils en font.

Pierre d'Ailly a exposé une doctrine sur la connaissance. Elle a surtout pour objet les principes de la théologie : mais elle laisse voir quelle était la pensée de I écrivain sur l'évidence des vérités pbilosophitpes. Après avoir fait une distinction entre les vérités théologiques elles-mêmes, dont plusieurs, l'idée de Dieu, par exemple, sont atteintes par les lumières naturelles, il arrive à cette conclusion générale : qu'il y a dans la théologie des parties dont l'homme peut avoir une science proprement dite, et d'autres, desquelles cette science n'est pas possible. Les premières sont celles qui peuvent s'acquérir par le raisonnement, et passer ainsi de 1 état d incertitude à l'état d'évidence; les secondes, celles qui n'arrivent jamais à l'évidence, mais sont aux yeui de la foi à l'état de certitude. L'évidence lui paraît incompatible avec la foi, d'après ces paroles de l'Apitre : Fidea est invisibilium substantia rerum, « La foi est la substance des choses invisibles. »

Quoiqu'il admette et démontre que les lumières naturelles nous conduisent à la connaissance de Dieu, on ne saurait dire qu'il s'élève toujours à ce principe par des arguments complètement satislaisants. Pour démontrer la possibilité de la connaissance de Dieu, contre le scepticisme de ses adversaires, il établit, par des considérations d'une rare sagacité, que la connaissance consiste dans le rapport de l'objet conçu avec l'intelli» eence qui en reçoit la perception, dans une sorte d'opération de l'objet sur le sujet préparé pour la recevoir et pour y obéir. II répond aussi à l'objection tirée de l'immensité de Dieu que nous ne pouvons comprendre, et montre que, dans le rapport établi plus haut, la connaissance ne se mesure pas à l'objet à connaître, mais à la portée du sujet connaissant; aussi n'avons-nous pas de Dieu, selon lui, une connaissance formelle, mais une connaissance analogue à celle que nous avons de l'homme en général, sans que, sous cette notion abstraite, nous placions le caractère particnlier de tel ou tel individu. Après cette préparation, il distingue la connaissance abstraite de la connaissance intuitive, celle-ci lui paraissant la seule par laquelle on puisse savoirs! un objet est réellement ou n'est pas. Quant à la connaissance abstraite, elle s'applique aux (qualités semblables que l'on saisit dans divers individus pour les généraliser, et aussi aux notions des êtres, lorsqu'on supprime par la pensée l'existence de l'objet qu'elles représentent.

Sa conclusion consiste à dire que la croyance en Dieu, que nous fondons sur les données naturelles de notre intelligence, est, non pas certaine, mais probable, et que l'opinion contraire, ou la négative, n'est pas aussi probable. On s'étonnera moins de ce singulier résultat, lorsque l'on saura que la nécessite d'un premier moteur, celle d'une cause première, ne sont également, aux yeux de Pierre d'Ailly, que de simples probabilités. Du reste, il ne faut pas croire que Pierre d'Ailly ait porté cette espèce de scepticisme dans la philosophie, pour rehausser davantage la nécessité de la foi. On no peut douter qu'il ne voulût bien sincèrement rendre justice à la raison et en reconnaître les droits. Son scepticisme, en ce

point, est un scepticisme philosophique, auquel il est conduit par sa manière d'envisager les prin cipes qui constituent les bases de la raison humaine; c'est d'ailleurs on scepticisme qu'il ne s'avoue pas i lui-même. Tel est l'inconvénient inhérent à la dialectique, lorsqu'elle n'est pas contenue dans de sages limites par une psychologie bien arrêtée. Le scolastique du moyen âge, entraîné par la forme qui enfermait son esprit, conduit par des mots mal définis, dont la puissance superstitieuse le dominait comme ses contemporains, marchait de déduction en déduction, sans s'être avant tout rendu des principes un compte satisfaisant.

Doit-on conclure de tout ce qui précède que les principes a />Korj fussent entièrement inconnus a Pierre d'Ailly ? Non, sans doute ; ce serait méconnaître le caractère de ses écrits, et la vraie nature de l'intelligence humaine. Pierre d'Ailly place son point de départ dans la philosophie expérimentale, et il reconnaît dans Aristote^ avec éloge, l'équivalent du principe célèbre : Nihileat in mlelUctu qttod non prxus fuerit m sensu. Seulement, comme il ne pousse pas le sensualisme à ses dernières conséquences, il admet aussi des principes a priori, sans cependant leur donner l'importance qu'ils doivent avoir; il leur obéit plutôt qu'il ne les reconnaît, il cède à leur influence plutôt qu'il ne les analyse. Dans un passage de son commentaire sur les Sentences, se posant cette question : Qu'est-ce qui fait qu'un principe est vrai? il renvoie à un traité qu'il a composé, de Tnsolubilibm. Ce travail, dontle véritable titre est Conceptus et insolubilia, ne jette aucune lumière nouvelle sur la valeur qu'il attribue aux principes. Il demeure certain que le point de vue en partie sensualiste de Pierre crAilly ne saurait être douteux, et quand nous trouverions dans ses autres ouvrages quelques affirmations contraires, il s'ensuivrait seulement que l'auteur n'échappe au sensualisme que par l'inconséquence.

C'est sans doute par suite de ce défaut de vues a priori, et de ce besoin d'administrer la preuve dialectique des principes eux-mêmes comme des faits de conscience, que Pierre d'Ailly a rejeté l'argument d'Anselme dans le Proslogium, connu de nos jours sous le nom de preuve ontologique Anselme, il est vrai, ayant présenté sous la forme dialectique un argument qui est surtout psychologique, a donné, en apparence, raison i ses adversaires; mais Anselme était réaliste et^ en dehors même des termes de la question en litige, il attribuait aux idées une valeur que le nominalisme était naturellement porté à leur refuser, ne voyant en elles que le fruit de la faculté abstractive. Au contraire, un fait psychologique, incontestable dans sa force et dans sa généralité, entraînait la conviction d'Anselme, sans qu'il s'en rendit compte, tandis que les scrupules de la dialectique nommaliste ne pouvaient manquer d'en chercher la démonstration. Du reste, il était indispensable que la pensée philosophique se dégageât du réalisme confus des xi* et xii* siècles, par un nominalisme qui, un peu subtil sans doute, devait revenir plus tard, par la psychologie, à une appréciation plus sure de tous les éléments de l'intelligence. Il est facile de voir d'ailleurs qu'encore que soumis à l'autorité de l'Église et i celle d'Aristote, l'allure du nominalisme avait une liberté qui dut plus tard porter ses fruits. Qu'un prélat du xv* siècle ait pu être à moitié sceptique et presque sensualiste^ sans cesser d'être orthodoxe, c est un fait qui constate une distinction singulière entre le philosophe et le théologien, distinction qu'il n'est pas facile d'admettre dans toutes les questions, mais qui fut, à plus d'une

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époque, tme sauvegarde pour l'indépendance de la pensée.

La notion de Dieu étant ainsi obtenue avec plus on moins de certitude pour l'homme, plusieurs idées accessoires s'y rattachent dans la doctrine de Pierre d'Ailly. Dans son commentaire sur la seconde (question du Livre de» Sentences, il se demande 81 nous pouvons jouir de Dieu, et répond avec adresse à ses adversaires qui se fondaient sur l'impossibilité où le fini est de saisir l'infini. Il conclut que l'homme peut jouir de Dieu, non-seulement en vertu de la révélation, mais par suite même des lumières naturelles, puisque pouvant connaître Dieu, nous pouvons aussi l'aimer. Cette question, qui passe tout naturellement à la théologie, contient, dans son développement, des réflexions qui préludent à la querelle de Bossnet et de Fénelon sur l'amonr pur.

L'existence de Dieu fournissait à Pierre d'Ailly une base inébranlable pour y fonder d'une manière solide le principe de la loi. Quoiqu'il ne donne pas toujours de ses idées une démonstration satisfaisante, il pose cependant des principes certains entre lesquels se trouvent ceux-ci : Parmi U* loi» obiigaloirt», il ^ en a une première, une et timpU. — Il n'y a point de succession à Vinfini de (oit Migatoire». On peut croire que le spectacle des désordres du grand schisme d Occident, où les souverains pontifes mettaient si sonvent leur volonté i la place des lois de toute espace et de tous degrés, inspira à Pierre d'Ailh' le Besoin de rappeler son siècle à des principes fixes dont la rigueur ne tat pas toujours goûtée par ceux de ses contemporains qu'ils blessaient dans leurs intérêts on condamnaient dans leur condnite.

L'accord de la prescience divine et de la contin-

fsnce des faits ititurs a exercé la subtilité de ierre d'Ailly. comme celle de la plupart des philosophes qui (ni ont succédé, mais sans plus de gaccës. Il cherche, après Pierre Lombard, qu'il commente, la solution de ce problème, et croit y être parvenu i l'aide de distinctions qui ressemblent plus à des jeux de mots qu'à une analyse quelque peu sûre. A l'aide de cette conclusion : fUtid qviod Deut scil necessano evenie< necessitate wnfnutabililatis, non (amennecessi(a(« in&vitaMitati»i il parait ne pas douter que l'intelligence ne doive être complètement satisfaite par ce non-sens. Au milieu de ce travail d'une dialectique spécieuse, on ne peut disconvenir que les raisons en faveur de la prescience divine, soit que l'antear les tire des lois de l'intelligence, soit qu'il les puise dans les saintes Écritures, ne •oient beaucoup plus concluantes que celles sur lesquelles s'^puie la contingence des làits, et par suite la liberté morale de nos actes.

Quoique d'Ailly, à l'exemple de tons ses contemporains, ait fort négligé la science dont la philosophie bit aujourd'hui sa base la plus essentielle, cependant il a laissé un traité cieAniTna, véritable essai psychologique, tel qu'il pouvait être conçu à cette époque. L'analyse des facultés y est incomplète et arbitraire; mais, par une sorte d'anticipation cnriense de pnrénologie, elles sont rapportées aux cinq divisions que les anatomistes contemporains reconnaissaient dans le cerveau. Dans l'examen des rapports de l'âme avec les ob- ^ Jets extérieurs, l'auteur discute les deux hypo- . thèses des idées représentatives et de l'aperception I immédiate. Cette discussion, renouvelée de nos jours entre les partisans de Locke et ceux de l'école I écossaise, n'était pas nouvelle, même du temps de Pierre d Ailly, et on la retrouve à des époques ' aotérieures du moyen &ge, d'où il serait facile de U suivre jusqu'à la philosophie grecque. iM hiâorlens de la philosophie rangent, avec

raison, Pierre d'Ailly parmi les nominalistes. Il ne faudrait pas cependant en conclure qu'il n'ait point admis dans sa, conception philosophique quelque élément réaliste. Il est en effet nominahste avant tout, mais il ne l'est pas exclusivement, et ces expressions que l'on trouve dans ses écrits, notione» œiemœ, mundu» intellectualia et idealis, renferment le germe d'un réalisme bien entendu. Dans un chapitre où il examine s'il y a en Dieu d'antres di.-stinctions que celle qui résulte des personnes de la Trinité, il établit, d'après Platon, qu'il ne cite pas toutefois avec une parfaite intelligence, et d'après S. Augustin, qu il y a en Dieu les idées types ou modèles de tontes les choses créées. U diffère cependant des réalistes scolastiqnes en un point important : il reconnaît l'existence de ces Idées en tant qu'elles répondent à tous les objets individuels créés ; mais il en nie l'existence absolue comme universani. Il y a là un progrès réel vers l'accord des deux doctrines rivales, et Pierre d'Ailly, en se plaçant ainsi entre les deux extrêmes, montre une réserve pleine de sagacité.

Tels sont les traits principaux de la doctrine de Pierre d'Ailly. S'ils ne suffisent pas pour établir un système coordonné et complet, du moins, par la manière dont ils sont présentés, ils font preuve d'une rare pénétration; mais en même temps, la certitude de quelques principes et l'évidence de certaines données s'affaiblissent dans les distinctions d'une dialectique qui étend son domaine à toutes les parties de la philosophie. Il ne pouvait en être autrement à une époque où l'ignorance de l'observation psychologique concentrait tout l'effort de la pensée sur les nuances que l'on pouvait trouver dans le sens des mots, et où la victoire, dans la dispute, était plus souvent la récompense de la subtilité que celle du bon sens. U ne faut pas oublier que c'est à la puissance de sa dialectique que Pierre d'Ailly dut sa gloire, et sans doute aussi le singulier surnom de Aquila Franeiœ, et malletis a vcritate aberrantium indefestus, que lui donnèrent ses contemporains Les plus éminents de ses disciples furent le célèbre Jean Gerson et Nicolas de Clémangis.

Le principal ouvrage de Pierre d'Ailly est ainsi intitulé : Pelri de AUiaco quœstiones super IV libb. Senienliar^m. Argentor., 1490, in-f* Ellies Dupin a donné nne Vie de Pierre d'Ailly dans le tome I des œuvres de Gerson, Anvers, 1706, 5 vol. in-^. H. B.

agrp* (Rabbi], l'un desplus célèbres docteurs du judaïsme. Après avoir vécu, dit-on, pendant cent vingt ans, il périt, sous le règne d Adrien, dans les plus atroces tortures, pour avoir embrasse le parti au faux messie Barchochébas. Le Talmud en fait un être presque divin, ne craignant pas de l'élever au-dessus de Moïse lui-même, et, si l'on en croit la tradition, il aurait en jusqu'à vingtquatre mille disciples. Cependant, à considérer les souvenirs les plus authentiques qui nous soient restés de lui, il n'est guère possible de voir en lui autre chose qu'un casuiste et l'un des plus fanatiques soutiens de ce que les Juifs appellent la Loi orale. Aussi n'aurait-il pas été nommé dans ce Recueil si l'on n'avait eu le tort de lui attribuer l'un des plus anciens monuments de la kabbale, le Sépher ietsirah ou Livre de la création. On loi a également fait honneur d'une autre production beaucoup plus récente, et qui n est pas tout à fait sans intérêt pour l'histoire du mvsticisme. C'est un peUt ouvrage en hébreu rai>binioue qui a pour titre : le» Lettres de Rabt Akiba (othioUi. schel Habi Akiba, in-4, imprimé à Cracovle en 1579, et à Venise en lbb6). L'auteur sup- T>ose au'au moment où Dieu conçut le projet de créer l'univers, les vingt-deux lettres de 1 alplia-

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