‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 5)Chapitre 131 sur 156 · HEL · texte numérisé non relu

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est vrai que ces deux écrivains ponvaient retrouver dans l'ouvrage d'Helvétius beaucoup de leurs propres pensées ; mais la manière dont Helvétius les présentait ne leur donnait pas un relief bien éclatant. Quoi qu'il en soit, cette espèce de retour de l'opinion fut très-sensible à l'auteur du livre de l'Esprit. H s'émut profondément des critiques dont il avait été l objet ; et ce fut en partie pour y répondre, en partie pour y faire droit et les aésarmer, qu'il reprit, dans le livre de l'Homme, les mêmes tlïéories qu'il avait déjà développées dans le livre deVEsprit. Il rejeta les unes, modifia les autres, et, en définitive, essaya de mieux établir ses principes. Hais déjà d autres influences avaient pénétré dans cette société brillante qu'animaient les discussions du parti philosophique ; le livre de l'Homme n'obtint aucun succès. Peu à peu Helvétius, toujours en quête des moyens d'arriver à la gloire, abandonna la philosophie pour la poésie, qui 1 occupa seule sur la fin de sa vie.

La part d'influence qu'obtint Helvétius dans le mouvement philosophique du siècle dernier étant due exclusivement au livre de l'Esprit, il n'y a lieu à s'occuper ici que de cet ouvrage. Il se divise en quatre discours, dans lesquels sont exposés en détail, et d'une manière propre à l'auteur, les principes, d'ailleurs fort connus, de la morale de l'intérêt.

Il commence par affirmer que l'homme est nn animal parement sensible, dont toute l'existence se compose de sensations. Il se donne d'autant moins de peine pour établir cette énorme hypothèse, qu'au dernier siècle elle avait presque la valeur d'un axiome. Entre l'homme et les autres animaux, la différence n'existe donc que du plus an moins, c'est-à-dire seulement dans le degré de sensibilité. Cette différence lui parait due exclusivement à celle des organes qui est tout à l'avantaee de l'homme.

La sensibilité, excitée au point de devenir le moteur des actions humaines, se produit sous différents modes qu'on appelle les passions. Celles-ci ne sont que le développement dans toute sa plénitude de la sensibilité physique. Les facultés actives, ou la volonté, n'appartiennent donc point à un principe distinct de la sensibilité: elles ne sont que cette faculté même envisagée comme la source unique de nos actions. Le mot de liberté, tel aue l'entend le sens commun, est un mot vide de sens.

Si les passions sont le principe unique de nos actes et de notre puissance, le plaisir ou la donleur en sont les effets inévitables, c'est-à-dire la fin et le but de toute existence humaine. Rechercher le plaisir, iUir la douleur, telle est donc la seule loi qui soit conforme i notre nature.

Après avoir établi ces principes , Helvétius s'efforce de les confirmer par l'expérience. Il soutient que, chez les nations comme chez l'individu, le plaisir, l'intérêt est le but suprême et universel des actions humaines, soit que nous cédions aux mouvements irrésistibles de l'instinct et de la passion, ou que nous nous laissions guider par la réflexion et le calcul. C'est d'après les avantages et les désavantages, ou le bien et le mal qui en doivent résulter pour nous, que nous dirigeons notre propre conduite et que nous apprécions celle des autres. Par conséquent, ce qu'on appelle vice ou vertu n'est qu'une autre manière de désigner les qualités agréables ou désagréables, utiles ou nuisibles des choses. En dehors de cette signification, les mots Tertu ou vice ne correspondent à aucun fait réel, à aucune qualité des objets, des actes, ni de l'agent.

Pour démontrer cette dernière assertion, Hel-

vétius se borne à l'analyse des actions humaines; mais, prenant en détail les actes les plus désintéresses, les passions même les plus généreuses et les plus bienveillantes, il essaye de les expliquer par des motifs personnels et intéressés. Si un homme fait du bien à ses semblables, s'il se dévoue pour son père, son fils ou sa patrie, c'est, suivant Helvétius, parce qu'il trouve à faire cette action, à s'imposer un sacrifice, un plaisir supérieur à toutes les souffrances qui en dérivent ; c'est parce que ces héroïques déterminations emportent avec elles une sensation de plaisir que nous estimons mille fois plus que la douleur qui les accompagne. De sorte que ce dévouement apparent, ce prétendu sacrifice qui constitue aux yeux de l'humanité la beauté de l'amour filial, la sublimité de l'amour de la patrie, devient, dans l'analyse d'Helvétius, un véritaole calcul, par lequel nous mettons un certain plaisir au-dessus de toute peine, et qui nous porte à obéir i une passion particulière, plus puissante, plus dominatrice que les autres.

Si le sacrifice que nous faisons, tout en nous procurant une sensation agréable, est en même temps utile aux autres, alors il reçoit le nom de vertu. iLa perfection consiste donc à faire concorder le plus complètement possible notre plaisir personnel avec l'intérêt des autres.

On comprend ainsi comment l'homme, être essentiellement égoïste dans le système d'Helvétius, est néanmoins susceptible de bienfaisance, de justice, de patriotisme. Tous ces mots désignent une manière d'accorder notre intérêt avec celui des autres, de leur rendre utile notre propre bonheur.

Mais, alors, qu'est-ce qui peut donner naissance a l'injustice 1 Ce n'est pas une opposition quelconque entre la vertu et l'intérêt, entre le juste et l'utile Une pareille opposition n'existe pas. Et pourtant l'injustice est patente dans le monde; elle frappe et offusque tous les regards I L'injustice vient de ce que les hommes iraperçoivent pas toujours en quoi leur intérêt personnel s'accorde avec l'intérêt général. Faute de lumières suffisantes, ils mettent leur conduite en opposition avec l'intérêt général, et entrent en lutte avec la société. La moralité de l'individu est proportionnée à son instruction et à l'étendue de son intelligence. « L'homme vertueux, dit Helvétius (Disc. III, cb. xvi), n'est donc pas celui qui sacrifie ses plaisirs, ses habitudes et ses plus fortes passions à l'intérêt public, puisqu'un tel homme est impossible ; mais celui dont la plus forte passion est tellement conforme à l'intérêt général, qu'il est presque toujours nécessité à la vertu. »

Telle est, en substance, la psychologie morale d'Helvétius. Restait à indiquer les moyens d'appliquer ces principes à la direction de la vie humaine. La destinée de l'homme étant telle que le prétend Helvétius, comment l'accomplir? C est le aernier problème qu'il se pose, et ce problème il le résolut d'une manière qui lui est tout i fait propre.

Puisque les passions, comme nous l'avons dit tout à l'heure, sont le principe et le mobile de toutes nos actions, la source unique du bonheur dont nous sommes capables^ il faut bien se garder de leur opposer un frein. Les satisfaire est, au contraire, notre première loi. Il faut, quand elles ne sont pas assez fortes, les exciter, les faire naître, les exalter de toute manière. Sans elles, rien de beau, rien de bon, rien de grand parmi les hommes.

Mais pour diriger habilement les passions, et empêcher que l'une d'elles, par une prédominance excessive, ne nuise au développement des

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autres, il faut une règle, la seule que reconnaisse et comprenne Helvétius. Il veut que les passions soient gouvernées et développées simultanément par l'éducation.

En efTet^ tons les hommes ont reçu de la nature la même constitution physique; par conséquent, ils se ressemblent, ils sont primitivement égaux par leurs facultés intellectuelles et morales, car toutes ces facultés^ selon Helvétius, ont leur origine dans la sensation, qui elle-même dépend des organes. Mais nos sensations sont plus ou moins variées, plus ou moins nombreuses, suivant le milieu oans lequel nous vivons, suivant le temps, le lieu, le pays, la famille où le sort nous a fait naitre, et où se passent les premières années de notre existence. Or, toutes ces circonstances réunies, auxquelles il faut ajouter le gouvernement qui nous régit, les maîtres qui ont formé notre enfance, les amis qui nous entourent, les lectures dont nous avons été nourris, les occupations que le hasard ou notre propre cnoix nous a imposées, constituent, dans ta plus large acception du mot, ce qu'on appelle l'éducation. Donc, l'éducation seule nous explique la diversité et l'Inégalité qu'on observe dans l'espèce humaine. Les nommes ne sont rien que ce que l'éducation les a faits, et si on leur enseignait les moyens d'accorder leur intérêt personnel avec l'intérêt de tous, on leur montrerait le chemin du bonheur, et on ferait disparaître les injustices et les crimes qui affligent la société. Helvétius va plus loin encore. Puisque tous les hommes sont capables d'apprendre a lire et à écrire, « ils pourraient tons également, dit-il, s'élever à ces grandes idées dont la découverte les placerait au rang des hommes illustres. > Il reconnaît aux législateurs le pouvoir d'allumer dans les cœurs toute espèce de passions, et de façonner i leur gré l'esprit, les mœurs et le caractère des peuples soumis à leur empire.

le plaisir mis à la place du devoir, la liberté confondue avec la passion, telle est toute la philosophie d'Helvétius. Ce sont les principes de Hobbes et d'Ëpicure mis à la portée des salons et des beaux esprits du iviii* siècle. La forme anecdotique et frivole dont ils sont revêtus ici les met au-dessous de la critique. La seule idée

c'est l'hypothèse de l'égalité

ligences et de la toute-puissance de l'éducation.

Cette idée, qu'on a essayé plus tard de transporter dans la pratique, excite d'abord l'étonnément ; mais quand on l'examine de plus près, on n'y trouve plus qu'un paradoxe insoutenable. Quel est l'homme, en effet, chargé d'instruire l'enfance ou la jeunesse, qui ne remarque tout d'abordj entre les esprits qui lui sont confiés, des dinérences considérables? Et qu'on ne dise pas que ces dilférences viennent de la famille, ni du gouvernement, ni des autres circonstances extérieures : car le père de famille qui a plusieurs enfants, qui leur donne i tous la même éducation, les voit cependant se distinguer les uns des autres par des vocations diverses et des facultés inégales.

D'un autre c<"ité, nous voyons constamment des esprits très-médiocres rester tels malgré les secours de l'éducation la plus complète et la mieux dirigée ; et, au contraire, des intelligences précoces devancer ces secours, comme Pascal qui devine Euclide. Les intelligences énergiques brisent les obstacles que leur opposent les circonstances extérieures, et parviennent, dans des si-

tuations difficiles, à remplacer l'éducation que la société leur reruse, par celle qu'elles se donnent.

11 est donc absolument faux que le degré d'intelligence qu'on observe chez un homme soit en rapport avec la culture qu'il a reçue, et ne soit qu'une conséquence ou un résultat de l'éducation. C'est que toutes les intelligences ne sont pas égales, quoiqu'elles obéissent aux mêmes lois et s'appuient sur les mêmes principes. L'unité de la raison n'exclut pas l'inégalité des esprits.

Helvétius appelle i son aide une foule d'anecdotes pour montrer que le génie n'est qu'un mot, et que les plus admirables découvertes sont le trait du hasard. En acceptant même tous les faits qu'il raconte, on peut lui répondre que les mêmes occasions sont souvent offertes au vulgaire et i l'homme de génie; mais que le vulgaire ne voit rien là où l'homme supérieur rencontre le germe d'une découverte éclatante.

L'éducation, malgré sa puissance incontestable, ne fait donc pas tout chez l'homme. Son influence a des limites, et il ne suffit pas d'instruire les hommes pour en faire des citoyens utiles ou des hommes de génie. L'intelligence n'est pas une table rase, une pure capacité, vide de tout principe, et partant, le bien et le mal qui se font dans la société ne sauraient s'expliquer exclusivement par l'éducation.

Il n'est pas moins absurde de prétendre qu'il soit au pouvoir des législateurs d'allumer à leur gré dans les cœurs toutes sortes de passions, et que les diverses formes de gouvernement exercent sur les caractères des nations une action toutepuissante. La législation, la forme du gouvernement ont une influence analogue i, celle de l'éducation. Elles sont une sorte d'éducation générale et extérieure^ mais par cela même moins pénétrante et moins efficace que l'éducation individuelle.

C'est à ses défauts mêmes, c'est-à-dire à cette fausse clarté, qui consiste à supprimer, avec les difficultés de la science, tout ce qui en fait la dignité et l'intérêt, que le livre de l'Esprit dut la meilleure partie ae son succès. Publie au milieu du dernier siècle, au sein d'une société spirituelle, mais peu grave et peu laborieuse, il fît croire qu'il avait mis à la portée de tous les problèmes les plus compliqués de la philosophie, et dut éblouir cette foule qui aime à se persuader qu'elle sait sans avoir appris.

On a souvent réimprimé les œuvres d'Helvétius. Les éditions les plus complètes sont celles de Servière et de P. Didot, publiées l'une et l'autre à Paris, en 1195. La première se compose de h vol. in-S: la deuxième de 14 vol. in-l8.

Voy. un Mémoire de M. Damiron sur Helvétius dans le tome IX du compte rendu des séances de l'Académie des sciences morales et politiques.

HEICERT (Paul Van), théologien hollandais, né à Amsterdam en n&6, mort en 1825, se si-

§nala de bonne heure par une grande liberté 'opinions. Elle lui valut une sorte de persécution, à la suite de laquelle il renonça à la prédication, et se mit à étudier les théologiens et les philosophes allemands. C'était le temps où les ouvrages de Kant commençaient à soulever d'ardents débats entre ses adversaires et ses partisans. Van Hemert fut séduit par cette philosophie critique, qui ré-

Sondait aux exigences de sa raison. Il entreprit e la faire connaître à ses compatriotes dans un ouvrage considérable, publié en langue hollandaise, ÉUmails de la fJiilosophie de Kant, Amsterdam. 1795. Ces doctrines inquiétèrent beaucoup d esprits dans un pays ou la philosophie était surtout cultivée par des théologiens

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