‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 5)Chapitre 51 sur 156 · CARN · texte numérisé non relu

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cienne. Il se peignait fort bien Ini-méme et donnai l une fort juste idée de son râle philosophi^e. en disant : « Si Chrysippe n'eût point existe, il n'y aurait pas eu de Carnéade. »

Elève d'Hégésinus, oui lui transmit l'enseignement traditionnel de l'école, initié par Dioaène de Babylone à la dialectique stoïcienne, Carnéade reprit avec un éclat nouveau la lutte engagée par Arcésilas, et il fut pour Chrysippe ce que le chef de la nouvelle Académie avait été pour Zenon.

Les historiens anciens de la philosophie nous représentent Carnéade comme un raisonneur vraiment merveiUeuz et doué de ressources extraordinaires. Capable de tout oser et de réussir en tout, il savait tout rendre vraisemblable, même l'absurde, et tout obscurcir, même l'évidence. Un jour, devant l'élite de Rome, qui, pour l'entendre, désertait ses fêtes (Lactance^ Intt. div., liv. V, ch. xv; — Plut., in Cat. maj.), il peignit la justice avec une éloquence divine. Le lendemain il démontra que la justice est un mot vide de sens, et se fît applaudir du même auditoire (Cicéron, de l'Orateur, liv. III, ch. xviiij.

Quelle doctrine eût subi impunément les attaques d'un tel adversaire? Le stoïcisme, déjà ébranlé, faillit y périr. La physiologie de Zenon et de Chrysippe, leur dieu-monde, animal éternel dont la providence universelle n'est qu'une universelle fatalité, leur théorie de l'indifférence du plaisir, toute leur métaphysique, toute leur morale, Carnéade n'épargnait rien. Hais la lutte s'engagea principalement sur les questions logi-

Sues, et, entre autres, sur la question de la céibre çavrauia xaTaXïiitrixVi (Sextus, Adv. Mathem.. p. 212 saq., édit. de Genève), type et mesure de la vérité dans toute l'école stoïcienne. A l'aide de sorites ingénieux (le sorite était l'argument favori de Carnéade), il s'attacha à prouver qu'entre une perception vraie et une perception fausse il n'y a pas de limite saisissable, l'intervalle étant rempli par une infinité de perceptions dont la différence est infiniment petite (Cicéron, Quest. acad., liv. II, ch. xvi ; — Sextus, Hyp. Pyrrh., lib. I, c. CLXVU sqq.). II alla juson'a combattre l'axiome des mathématiques : ' oeux quantités égales à une troisième sont égales entre elles (Jalenus, de Optimo dieendi génère, p. 558 dans Sextus, édit. latine). Or, dégagez cet axiome du caractère mathématique qui en voile la généralité, vous avez le principe de contradiction qui, sous une forme logique, n'exprime rien moins que la foi de la raison en elle-même. Le nier, c'est nier la raison, et atteindre la dernière limite et la suprême extravagance du scepticisme.

Carnéade n'hésita pas, seulement il fit une réserve pour la pratique. Déjà la théorie du vraisemblcAle lui montrait la route de l'inconséqiiencej il y suivit Arcésilas. Toutefois, disciple toujours original, il fit d'une théorie indécise un système régulier, et porta dans l'analyse de la probabilité, de ses degrés, des signes qui la révèlent, la pénétration et l'ingénieuse subtilité de son esprit (Sextus, Adv. Mathem., 169, B.; Hyp. Pyrrh., lib. 1, c. xxzili; — Cicéron, QiMsI. acad., lib. II, c. xxii et suiv.). Hais à quoi sert tout l'esprit du monde, séparé du vrai? La première condition d'une solide théorie de la probabilité, c'est une théorie de la certitude. Car qu'est-ce que la probabilité, sinon une mesure? Et comment mesurer sans une onJté?

On n'échappe pas à la logique par l'inconséquence. Arcésilas et Carnéade avaient nié la certitude spéculative ; il fallut, bon gré, mal gré, aller jusqu'au scepticisme absolu et universel.

On peut dire que l'école académique périt avec Carnéade. Elle jeta quelque éclat encore, il est vrai, sous Antiocbns et Pnilon ; mais ces esprits timides ne sont pas les véritables disciples de Carnéade et d'Arcésilas : l'héritier de la nouvelle Académie, c'est l'école pyrrhonienne renaissante ; le continuateur de Carnéade, c'est iSnésidème.

Sur Carnéade, voy. l'article de Baylo dans le Dictionnaire critique; — Huet, de la FaitUsse de l'esprit humain; — Gouraud, Dissertatio de

ouvrages indiqués

En. S.

CABPENTIER ou CHAHFENTIER (Jacques), né à Clermont en Beauvoisis en 1524. Il étudia la philosophie à Paris, et la professa d'abord au collège de Bourgogne. Nommé plus tard procureur de la nation de Picardie, il parvint aux fonctions de recteur de l'Académie de Paris pour la philosophie, et remplit cette place durant seize ans, jusqu'à sa mort, arrivée en 1&74. Doo teur en médecine, ce fut sans doute à la protection du cardinal de Guise qu'il dut d'être le médecin du roi Charles IX. Uathématicien distingué, il soutint une lutte très-vive contre Ramus, pour une chaire de mathématiques, laissée vacante par la retraite du titulaire, qui la lui résignait. La contestation fut portée jusqu'au Parlement. Le conseil même du roi dut intervem'r; et, après de longs délmts, en 1568, la chaire fut maintenue à Charpentier.

Le nom de Charpentier est surtout célèbre par la mort de son infortuné rival. De Thou, dans le livre III de son Histoire, à l'année 1572, n'hésite pas à charger la mémoire de Charpentier du meurtre de Ramus. Suivant lui, et il ne faut pas oublier que c'est le témoignage d'un contemporain, c'est Charpentier qui excita l'émeute des écoliers, assassins du hardi novateur ; le témoignage du grave historien n'a pu être formellement démenti; et, dans les œuvres de Charpentier lui-même, certains passages, que nous citerons plus bas, semblent prouver qu'il avait prévu cette catastrophe, et qu'il en mt certainement peu affecté.

Charpentier n'a point^ en philosophie, de doctrine originale; il ne tient une place dans l'histoire de la science que par son ardent attachement au système d'Aristote ; et il faut le classer parmi les plus purs péripateticiens. Il se porta contre Ramus le constant adversaire de toute innovation ; et il crut devoir, pour l'intérêt même de la jeunesse qui lui était confiée, maintenir dans toute leur sévérité les études et la discipline telles que le passé les avait faites et les lui avait transmises. Tous ses ouvrages, toute sa polémique n'eurent que ce seul but. Il se contenta de porter dans lexposition des doctrines plus d'ordre, plus de clarté que la scolastique n'en avait mis ; et à cet égard, il rendit de très-réels services; mais, quant au fond même, quant aux principes, il s'y montra fidèle jusqu'à la passion et à l'entêtement. Il est vrai que les réformes proposées par Ramas n'étaient guère acceptables; mais à ces tentatives un peu hasardeuses, on pouvait en substituer de plus prudentes, et Charpentier n'y parut pas même songer. Ses livres de logique, assez nombreux, ne sont qu'une reproduction Adèle et très-regulière des opinions d'Aristote ; il ne va point au delà ; ses livres de physique le répètent également, et c'est toujours aux ok^ervations du pailosophe grec qu'il a recours ; ce n'est pas aux sienne* propres, qui pouvaient certainement lui en apprendre bien davantage sur les questions de pnysiologie qui paraissent l'avoir occupé. Parmi ses ouvrages on en peut distinguer

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deux : Deseriptio untverta natura, en qvatre livres, oii il fraite snccessiyement des principes communs des choses, des cinq corps simples, des mixtes imparfaits on météores^ et enfin de l'une. Ce n'est (ju'un extrait fort clair du système d'Aristote snr ces grands objets, et U le Ure. arec une sagacité qui pouvait £tre mieux employée, de xârPhytique, du traité du Ciel, de la Météorologie et du traité de FAme. Le second ouvrage de Charpentier' qu'on peut citer est plus important que celui-ci : c'est sa traduction, avec commentaires, du petit traité d'AIclnous sur le système de Piaton. C'est pour lui une occasion de comparer Aristote et Piaton sur tontes les parties de Ja philosophie ; et il établit cette comparaison avec une érudition étendue et très-solide, qui pent encore éclairer les études de notre temps. Sa préface surtout est remarquable, et «lie sera toujours lue avec erand profit par ceux qui voudront traiter cet inepuisaole sujet. A la suite de chacun des chapitres d'Alcinoûs, des remarques parfaitement classées, et rédigées avec un ordre fort rare à cette époque de science un peu confuse, expliquent toutes les difficultés du texte, et servent à en éclaircir le résumé, qui est lui-même concis et substantiel. Charpentier y déploie des connaissances très-profondes et trèsexactes. L'histoire de la philosophie comptait certainement alors fort peu de savants qui la connussent aussi bien; et Ramns, sur ce point, était loin de valoir son adversaire. Ce pins. Charpentier, tout péripatéticien qu'il est, sait rester parfaitement juste envers Platon, et il n'hésite pas, sur quelques-uns des points les pins graves, à lui donner tout avantage sur Aristote, notamment en ce qui concerne l'immortalité de 1 ime. Ce iivre^ quoique très-bien composé, est entremêlé de digressions au nombre de douze, dans lesquelles Charpentier, à propos, il est vrai, des questions traitées par Alcinoûs, revient h. ses querelles personnelles, et expose aussi ses propres opinions sur quelques-uns des plus grands problèmes de la science, les idées et les universaux, l'immortalité de l'àine, le destin, le libre arbitre, etc. Il défend, dans l'une entre autres, le dieu d' Aristote contre la théodicée de Platon, et il s'appuie même sur les dogmes chrétiens pour soutenir la doctrine péripatéticienne.

La première de ces digressions est consacrée à sa méthode^ question fort controversée entre Ramus et lui; et, à cette occasion, il reprend tonte la latte antérieure et en raconte les phases. Il remonte jusqu'au fameux arrêt royal du 10 mars 1543, époque à laquelle il n'avait luimême que dix-nenf ans; if cite cet arrêt tout entier avec la sentence du Parlement, et les sentences non moins graves que tous les savants français et étrangers avaient portées contre les audaces de Ramus. Après cette interruption, qui n'a pas moins de 132 pages, l'auteur reprend son commentaire précisément au point où il l'a laissé ; et de la note 4, oii il avait quitté Alcinoiis pour Raimus, il passe à la note 5, où il continue et achève sa pensée. Les autres digressions sont confues sur un plan tout pareil ; et de même que la première est dédiée au cardinal de Lorraine, tes autres le sont à quelques-uns des personn^es dont Charpentier avait obtenu la protection on l'amitié. Ce sont, en quelque sorte, des repos et des distractions que 1 auteur donne à sa propre pensée et à ses lecteurs; et, chose assez singulière, cette étrange façon de composer Un livre n'dte rien à la clarté et à l'unité de celui-là. Le ton de la polémique contre Ramus est celui d'une ironie qui ne se lasse point un seul instant. Ramus y est rarement désigné par son nom personnel. Il y est appelé Logodsedalus,

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et le plus souvent Thessalns, du nom d'un médecin contre lequel Galien avait autrefois dirigé des sarcasmes non moins amers. Le commentaire sur Alcinoûs est suivi d'une lettre où l'auteur répond aux attaques de Ramns, qu'un premier

Samphlet avait fait sortir d'un silence gardé epuis près de vingt ans. Charpentier, en se défendant, affirme qu'il n'a pas été le premier agresseur, qu'il a même jadis rendu des services à celui qui le. provoque. Et dans une seconde lettre, datée de janvier 1571, il avertit Ramus de prendre garde i. l'issue que ses invectives pourraient bien avoir un jour. NuUa animi attentione eontideras guis tuarum conteniionum exitue esse posait. Est-ce un sinistre présage? et ces paroles que l'aigreur de la polémique a peutêtre seule inspirées, indiquent-elles aéjà la déplorable vengeance sons laquelle Ramns succombait dix-huit mois plus tard? Qui pourrait le dire? En terminant l'édition de son Alcinoiis, qni est de 1573, Charpentier lui-même parle de la mort de son ancien adversaire, et il n'a pas un mot pour le plaindre. Il rejette sur les désordres du temps le retard apporté dans ses travaux; mais il s'applaudit de cette nouvelle lumière, qui, au mois d'août dernier, s'est levée sur la religion chrétienne, de même qu'il félicite le roi et les Guise dans sa dédicace : < Puis est venue s'y joindre la mort inopinée de Ramus et de Lambin. Ils sont morts tous deux comme je mettais la dernière main à, mon ouvrage, dont la plus grande partie était dirigée contre eux, non sans quelque aigreur venue de la discussion. Je me suis pris à craindre de sembler combattre contre des ombres on me réjouir insolemment de leur mort, qui m'a ôté, je l'avoue, les plus vifs aiguillons à la culture assidue des lettres. ■ Bien qu'il avoue qu'il a été sur le point de supprimer cette seconde édition, ce n'est pas le langage d'un homme qui comprend ou qui prévoit l'affreuse responsabilité qui va peser sur lui. A côté de ce souvenir si peu généreux donné à son adversaire, il souffrait qu'un de ses collègues, Duchesne, insultât la mémoire de Ramus dans une de ces pièces de vers que l'usage du temps exigeait en tête des ouvrages les plus sérieux. Duchesne se moque de la tombe que Thessalns a trouvée dans la Seine, toute digne qu'elle était de lui ; et Charpentier place cette atroce épigramme an frontispice de son Alcinoiis. Mais, d'un autre côté, il ne faut pas oublier que cet Alcinoiis est dédié au cardinal de Lorraine, qui, protecteur de Charpentier, l'avait été jadis aussi de l'infortuné Ramns. Charpentier mourait lui-même, l'année suivante, de phthisie, et à peine &ge de cinquante ans.

On peut distinguer encore parmi ses ouvrages ses Ânimadveniones in liiros très dialecticarum institutionum Pétri Rami : c'est le plus important de ses travaux logiques; il est de 1555. Charpentier occupait déjà des fonctions assez élevées dans l'Académie de Paris; il se plaint des provocations de Ramus. et ce n'est qu'à grand'peine qu'il se décide à lui répondre. Il le fait d'ailleurs avec une sorte de modération; et, reprenant une i une ses assertions principales, il lui en démontre la fausseté avec une érudition et une science certainement très-supérieures. Avant ce combat public, les deux adversaires avaient discuté ces règles d'abord devant l'Académie, puis devant le cardinal de Lorraine, qui s'était porté modérateur entre eux. Ce qui indigne surtout Charpentier c'est que Ramns vent enseigner la logique aux jeunes gens en moins de deux mois. Qu'aurait-il dit s'il avait su que. plus tard, les écrivains de Port-Royal en prétendraient réduire l'étude à quatre ou cinq jours ^>

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Quels qn'aient été les torts de Charpentier, on

S eut dire qu'il apportait dans ses aiscussions es qualités rares, un savoir étendu et précis, une méthode excellente, une parfaite justesse d'esprit à défaut de génie, et qu'il employait déjà les procédés d'une critique saine et forte, qui depuis a été rarement surpassée. C'étaient là des titres suffisants à l'attention de l'histoirej et l'on doit s'étonner que l'exact Brucker l'ait passé sous silence dans son grand ouvrage. Il y a fait figurer bien des noms qui ne valent pas celuilà.

Voici la liste des ouvrages les pins remarquables de Charpentier par ordre de dates : Descriptio vniversCB artis disserendi ex Aristot. Organo collecta et in très libros dislincta, in-4, Paris, 1654 ; — Animadversiones in libros très dialeciicarum institutionum Pétri Ramii ln-4, ib., 1555 ; — de Elementia et de meleona, traduit de l'italien, in-4, ib., 1558 ; — Disputatio de animo, methodo peripaietica utrum Aristot. mortalis sit an immortalis, traduit aussi de l'italien, in4, ib., 1558 j — Descriptionis logicœ liber primus, in4, ib., 1560 ; — Descriptio universce naturœ ex Anstotele, in-4, ib., 1560; — Artis analyticœ sive judicandi descriptio ex Aristot. Analyt. poster., in-4, ib., 1561 ; — Compendiiim in communem artem disserendi, in-4, ib., 1561 ; — Platonis eum Aristotele in universa philosophia comparatio quœ hoc commentario in A Icinoi institutionem ad tyusdem Platonis doctrinam explicatur, in-4, ib., 1573. Cette édition contient plusieurs lettres et

famphlets contre Ramus, de 1564, 1566, 1569 et 571. — On attribue aussi à Charpentier la publication de l'ouvrage apocryphe d'Aristote de la Métaphysique Égyptienne : Libri XIV qui Aristotelis esse dicuntur de secretiore parte divinoe sapientiœ secundum jEgyptios ex arabica sermone, in4, Paris, 1571. B. S.-H.

CABPOCBATE, originaire d'Alexandrie et chrétien do naissance^ est le fondateur d'une secte

Ebilosophique et religieuse qui jeta un certain clat dans le second siècle de notre ère. Il paraît avoir eu le projet de concilier le christianisme, non-seulement avec la philosophie orientale, mais aussi avec les principaux systèmes de la philosophie grecque, et, en particulier, avec le platonisme, auquel il emprunta la théorie de la préexistence des âmes et de la réminiscence. Comme la plupart des gnostiques, il attribuait la création on monde à des génies inférieurs et malfaisants, au-dessus desquels il reconnaissait, comme principe suprême, l'unité que l'esprit peut atteindre par un mode supérieur de connaissance. Ëpipbane, fils de Carpocrate, compléta la doctrine métaphysique de son père par un système de morale dont le point de départ était la communauté de toutes choses : ce qui l'amenait à considérer les lois humaines comme des infractions à la loi divine, puisqu'elles ne permettent pas que le sol, les biens de la terre et les femmes soient communs entre les hommes. Ces détestables maximes firent imputer aux disciples de Carpocrate de honteux excès. Cependant saint Irénce déclare douter qu'il se fît parmi eux « des choses irréligieuses, immorales, défendues. » Voy. Gnosticisme. X. CKRTÈaiANISKE. Nous donnons le nom de cartésianisme au mouvement philosophique qui s'est accompli pendant le xvii* siècle sous l'influence do Descartes. Nulle révolution philosophique, soit dans les temps anciens, soit dans les modernes, n'a été plus grande et plus féconde; nulle n'a donné une plus sûre impulsion à toutes les branches dos connaissances humaines; nulle n'a suscité plus de systèmes, et entraîné plus de grandes intelligences. Mais est-il juste de donner

exclnsirement le nom de Descartes à cette révolution de laquelle est sortie la philosophie moderne tout entière? Descartes en est-il bien le chef et le principal promoteur? N'est-elle pas en grande partie l'ouvrage des philosophes dn xv* et du XVI* siècle ? et Bacon ne pent-il pas aussi en revendiquer la gloire? Il est vrai que dans le cours du xv* et du xvr siècle la philosophie avait vu se succéder d'audacieux réformateurs qui sont les précurseurs de Descartes. Tous par des voies diverses, les uns par le péripatétisme, les autres par le platonisme et le mysticisme; les uns avec une tendance empirique, les autres avec une tendance idéaliste, avec plus ou moins de talent et d'audace, ont préparé la ruine de la philosophie scolastique et de l'émancipation de la raison. Pomponace, Vanini suivent encore eu apparence l'autorité d'Aristote, mais ils l'interprètent à leur manière; François Patrizzi et Ramus s'attachent, au contraire^ & Platon et font la guerre à Aristote; Telesio, Giordano Bruno et Campanella rejettent également l'autorité de l'un et de l'autre, et entreprennent de fonder des systèmes sur la seule autorité de la raison. Enfin les grands mystiques de la même époque, tels que Paracelse, Robert Fludd, J. B. Van Helmont, entraînent aussi l'esprit humain dans des voies nouvelles. La plupart de ces novateurs ardents ont même été martyrs de leurs généreux efforts

Îtour conquérir l'indiépendance de la pensée phiosopbique. Rien de plus vrai que ce portrait du philosophe de la Renaissance tracé par Pomponace : « La soif de la vérité le consume, il est honni de tous comme un insensé, les inquisiteurs le persécutent : il sert de spectacle au peuple. • Tel a été, en effet, le sort des malheureux précurseurs de Descartes. La soif de la vérité I^s consume, et pour l'éteindre, leur esprit fougueux se précipite dans toutes les directions sans règle ni méthode. Leur vie est errante et agitée, les inquisiteurs les persécutent, l'exil, la prison, les tortures, le bûcher, voilà leur lot et leur partage. Ainsi ont vécu, ainsi sent morts Ramus, Giordano Bruno, Vanini, Campanella. Sans nul doute, tous ces intrépides martyrs des droits de la raison avaient déjà beaucoup fait pour l'émanciper et préparer les voies à une philosophie nouvelle, et cependant beaucoup restait encore à faire. Ils avaient, il est vrai, courageusement protesté contre le joug de la philosophie scolastique; mais tons n'avaient pas osé ouvertement protester au nom de la raison, la plupart avaient invoqué seulement une autorité contre une autre autorité, Platon contre Aristote, on bien le véritable Aristote contre l' Aristote défiguré des écoles. Ceux-là mêmes qui avaient protesté contre le principe de l'autorité, au nom de la raison, n'avaient pas élevé leurs protestations à la hauteur d'une méthode. Hais il importe surtout de remarquer qu'aucun d'entre eux n'avait encore produit un système qui renfermât une part de vérité assez grande et dont les parties fussent assez fortement liées entre elles pour aspirer à remplacer la philosophie scolastique et a dominer sur les intelligences. Tontes ces diverses tentatives de réforme philosophique plus ou moins incomplètes, plus ou moins malheureuses, viennent aboutir a Descartes, qui achève et fait triompher la révolution philosophique commencée avec tant d'ardeur et d'héroïsme par les philosophes dn xv* et du xvi* siècle.

Nous ne nions pas que l'auteur de l'Instauratio magna ait rendu des services à l'esprit humain et à la philosophie moderne ; mais nous ne pouvons pas le considérer, avec quelques philosophes écossais et quelques philosophes encyclopédistes du xviu* siècle, comme le promoteur

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irincipal de la rénovation de la philosophie et Jes sciences an xvn*. Si Bacon a en, dans le XTm* siècle, des admirateurs qui ont fait sa part beaucoup trop grande, il a, de nos jours, des détracteurs qui la font beaucoup trop petite. Nous ne donnons point dans l'excès de ces détracteurs aveugles et passionnés. Bacon est un grand esprit, ses ouvrages contiennent des vues fécondes •t vraiment prophétiques sur l'avenir de la science, sur la méthode et le perfectionnement des sciences d'observation; mais Bacon n'est pas nn métaphysicien, il ne pose ni ne recherche le principe de la certitude, et, en dehors de la métaphysique, son nom ne se rattache à aucune de ces grandes découvertes par lesquelles Oescartes a renouvelé les sciences et préparé tous leurs développements ultérieurs.

D'ailleurs, en fait, la question est tranchée par le peu d'inHuence qu'a exercé Bacon sur le xvn* siècle. A peine est-il connu, i. peine est-il cité par ses contemporains et par les savants et philosophes illustres qui parurent après lui. Hais si le xvn* siècle connaît à peine Bacon^ partout il

Eorte l'empreinte profonde de la philosophie de lescartes. Voilà pourquoi nous avons donné le nom de cartésianisme au mouvement philosophique qui s'est accompli pendant cette grande période de l'histoire de la philosophie moderne.

Le principe de toute certitude, placé dans l'évidence, c'est-i-dire dans la raison, juge souverain du vrai et du faux ; le point de départ de la philosophie cherché dans 1 observation du mot par Ini-méme; la distinction de l'âme et du corps; celle des idées innées ou naturelles et des idées acquises; l'existence de Dieu démontrée par la notion même de l'infini ; la substance corporelle ramenée à l'étendue, et la substance intellectuelle à la pensée; la conservation du monde assimilée à une création continuée ; et, par suite, une forte tendance à concentrer toute activité dans la cause première : voilà les côtés les plus considérables de la doctrine de Descartes. Ce n'est point ici le lien de développer ces divers principes et moins encore de les apprécier ; bornons-nous à indiquer la part qu'ils ont eue dans les destinées de la philosophie moderne.

De toutes les théories de Descartes, il n'en est pas qui ait exercé une influence plus générale que sa théorie sur le fondement de la certitude. A partir de Oescartes, non-seulement la philosophie dn XTii* siècle, mais la philosophie moderne toat entière rejette le principe de l'autorité, qui, sons une forme on sous une autre, avait constamment dominé dans la philosophie du moyen tge, et ne reconnaît et n'accepte comme vrai que ce qui est évident. Les plus pieux métaphysiciens du xro* siècle tiennent aussi fermement pour ce

Srincipe que les philosophes les plus incrédules n xvm*, avec cette différence, toutefois, qu'ils distinguent sévèrement entre les vérités de la foi et les vérités de la raison, entre la théologie et la philosophie. Autant est faux et pernicieux, dans l'ordre de la foi, le principe de l'évidence ; autant est faux ei pernicieux le principe de l'autorité transporté dans l'ordre de la science et de la philosophie : voilà ce que répètent constamment Arnauld, Malebranche, Bossuet, Fénelon. Il &nt donc reconnaître que Descartes a fait triompher d'une manière dénnitive en philosophie le critérium de l'évidence ou l'autorité souveraine de la raison ; car c'est la raison qui juge de ce qui est évident on n'est pas évident et, en conséquence, de ce qui est vrai ou faux.

La méthode de Descartes a eu, à peu de chose près, la même fortune que sa théorie de la certitude. Descartes prend pour point de départ la pensée. Il la distingue rigoureusement de tout

ce qui n'est pas elle, du corps et des organes. Il pose d'abord comme fait primitif, environné d'une évidence irrésistible, l'existence de la pensée, et c'est de l'existence de la pensée et de l'étude du mot qu'il tire ensuite l'existence de Dieu et du monde. On peut dire qu'ici encore l'influence de Descartes a été générale et décisive. En effet, si vous exceptez Spinoza tout entier absorbé par une autre tendance et quelques philosophes allemands de notre siècle, tous les philosophes modernes partent du moi et do la pensée, tous s'accordent à considérer le moi, non pas comme le terme, mais comme le point de départ nécessaire de la philosophie.

Non-seulement Descartes a posé dans l'étude du moi le point de départ de la philosophie, mais il a déterminé et appliqué la vraie méthode à suivre dans l'étude du mot. Il en a donné à la fois le précepte et l'exemple. Quel est ce précepte? U ne faut pas étudier le mot avec les yeux du corps, avec les sens, avec l'imagination qui emprunte toutes ses données aux objets extérieurs ; c'est avec l'âme qu'il faut étudier l'àme, avec la pensée qu'il faut étudier la pensée. La conscience et la réflexion peuvent seules nous informer de ce qui appartient au mai. Tous les phénomènes que les sens nous révèlent se passent dans la matière étendue et sont étrangers à l'esprit. Voilà la vraie méthode psychologique que Descartes a nettement déterminée et appliquée avec profondeur dans les Méditations, qu'il a défendue victorieusement contre toutes les objections do Hobbes et de Gassendi. Grâce à lui, cette méthode, qui est la seule vraie méthode psychologique, a généralement triomphé dans la philosophie moderne. C'est par là que Locke, en particulier, se rattache au cartésianisme. Les nistoriens de la philosophie, qui ont placé Locke en dehors du mouvement cartésien, se sont, en général, trop préoccupés de la polémique contre les idées innées, et n'ont pas assez remarqué que Locke applique à l'entendement humain cette même méthode dont Descartes a donné le précepte et l'exemple.

Par un antre côté de sa philosophie, la Théorie des idées innées, Descartes a frayé la voie à ses successeurs sur d'importantes vérités. La doctrine de Malebranche sur la raison est sans nul doute supérieure à la doctrine cartésienne, qui se bornait à reconnaître l'existence des idées innées, et qui n'en déterminait ni les caractères, ni l'origine, ni la nature. Cependant Descartes a démontré que nous ne pouvons avoir l'idée de l'imparfait et du fini sans avoir ,en même temps l'idée du souverainement parfait et de l'infini. Contre Hobbes et Gassendi^ il a établi que cette idée de l'infini est irréductible à l'idée de l'indéfini et à toute autre idée dérivée de l'expérience et de la généralisation. U s'ensuit que l'existence de l'Être infini on de Dieu est implicitement contenue dans l'idée que nous en avons, et il a fondé sur cette idée la vraie preuve de l'existence de Dieu, et par là il a préparé la théorie de Malebranche.

Il y a une raison universelle qui éclaire tous les hommes ; cette raison est en nous, mais elle n'est pas nous; elle ne vient pas do nous, elle est la sagesse, le Verbe de Dieu même, avec qui nous sommes constamment unis par l'idée de l'infini, et en qui nous voyons toutes les vérités éternelles et absolues ; voilà l'essence de tous les admirables développements renfermés dans' les ouvrages de l'auteur de la Recherche de la vérité sur la tiature de la raison. Or le germe de toute cette théorie n'est-il pas contenu dans ce que Descartes a établi d'une manière si solide relativement à l'idée do l'infini? La théorie de Malebranche a été suivie à son tour par Bossuet et

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Fénelon. Elle tient une grande place dans toute la métaphysique de l'époque. Plus tard, elle a été mal comprise et repoussée; mais la philosophie de nos jours l'a de nouveau adoptée, et constamment s'en inspire. C'est donc à Descartes, et après lui à Malebrancbe, que nous devons rapporter le princii)e de cette théorie, qui a exercé une si grande influence sur la philosophie du XVII* siècle, et qui semble appelée & en exercer une non moins grande sur la philosophie du zix*. La théorie de Desoartes sur la substance et sur la conservation de l'univers a produit des résultats moins heureux : car elle a conduit une partie de son école à nier l'efficacité des causes secondes et la personnalité humaine. Descartes ne nie pas positivement la réalité des causes secondes, il ne nie pas la liberté et la personnalité, il accorde à l'ame le pouvoir de diriger le mouvement ; mais il y a dans les Méditations et dans les Principes quelques semences, comme parle Leibniz, qui, cultivées par des esprits exclusifs, doivent produire ces conséquences. Bientât, en effet, de la Forge considéra Dieu comme la cause directe et efficiente de tous les rapports de l'&me et du corps, qui sont indépendants de notre volonté. Sylvain Régis, allant plus loin, nia que la volonté fût une cause véritaile, et soutint qu'il fallait aussi rapporter directement à Dieu les actes que, par suite d'une illusion, nous avons coutume de rapporter à nous-mêmes. Geulinz admet que toutes nos idées, tous nos sentiments, sans exception, viennent de Dieu, qui les produit dans notre âme par une opération merveilleuse, au moment même où il produit certains mouvemants dans nos organes. Selon Clauberg, l'homme et toutes les choses de l'univers ne sont que des actes divins : nous gommes à l'égard de Dieu, ce que sont nos pensées i l'égard de notre esprit. Malebranche prêta à ces théories extrêmes Pantorité de son génie et de sa piété, et il se plut à répéter que Dieu seul est la cause de toutes les modifications de notre ftme, de toutes les 'idées de notre entendement, de toutes les inclinations de notre volonté, de tons les mouvements de notre corps: que tout vient de Dieu et rien des créatures. Enfin Spinoza, qui avait répudié de l'héritage de Descartes la meilleure et la plus noble part, pour n'en conserver que les erreurs, Spinoza refusa le nom de substance i ces choses incapables d'agir par elles-mêmes, qui ne peuvent continuer d'exister qu'à la condition d'être continuellement créées: et comme il ne voyait dans l'univers qu'une seule cause, il ne reconnut qu'un seul être dont toutes les autres existences sont des formes fugitives. Leibniz même, qui avait si bien reconnu la source des erreurs de l'école cartésienne, ne sut pas s'en garantir : et, après avoir démontré l'activité essentielle de la substance, il refusa à ses monades tout pouvoir d'agir les unes sur les antres, et finit par l'hypothèse de l'harmonie préétablie.

Après avoir suivi les destinées philosophiques des principes de Des-nrtes dans les grands systèmes qu'il a préciti's, et quij plus on moins directement, relèvent de lui, il faut apprécier l'action générale qu'il a exercée sur la société du ivii* siècle, sur les hommes de génie, sur les grands écrivains de ii tte époque (font la philosophie n'a pas été l'ctiiùe spéciale et la principale gloire. La doctrine c.ir:ésienne avait eu, dès son apparition un in,m,.„ g retentissement, comme -'" .''iJ, d-iin''u8^'" PJ"' 'es discussions qu'elle *°''^t^ et L'^"i,*'''- l'Europe à l'autre. Les «avaO^;;'«« théologiens les plus illustres de H^^iit gIL.^J'. ^ ^^'fi'^o et'^des Pays-Bas, ^bSf'ii^^'^di, Arnauld, Catérus, le P. Bonrdin

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» etc., engagèrent avec Descartes

même une polémique dont l'éclat rejaillit sur la nouvelle doctrine, et contribua à ses progrès. Pendant que les universités hésitaient, le cartésianisme gagnait sa cause auprès des gens do monde. Il pénétra dans le Parlement et dans la ma^gistrature, dans la congrégation de l'Oratoire et jusque dans la Sorbonne; Descartes put même se vanter de compter parmi ses disciples une reine sur le trône, Christine, et la princesse Elisabeth, célèbre par la profondeur et l'étendue de son esprit. En 1650, année de sa mort. « il était le pnilosophe de tout ce qui pensait en France et en Europe. »

Hais bientêt les anciens maîtres de Descartes an collège de la Flèche, les jésuites, d'abord indécis, s'alarment de l'esprit et des progrès de sa philosophie, et s'efforcent de la détruire. Ils ne se contentent pas des violentes critiques, des satires, des pamphlets de quelques-uns de leurs pères; ils ont recours à la persécution. Gr&ce à leurs intrigues, treize ans après la mort de Descartes, ses ouvrages sont condamnés à Rome par la congrégation du Saint-Office, avec la formule adoucie du Donec corrigantur. Ils empêchent, par un ordre du roi, de prononcer l'oraison funèbre de Descartes dans l'église Sainte-Geneviève du Mont, au milieu du concours d'amis et de disciples qui s'étaient réunis pour célébrer, par de magnifiques funérailles, le retour de ses restes mortels en France. Excitée par eux, la Sorbonne, en 1670, sollicita du parlement de Paris un arrêt contre la philosophie nouvelle. Pendant quelque temps, il fut vivement question de remettre en vigueur ce fameux arrêt de 1624, qui avait été aussitôt abrogé que publié, et par lequel il était défendu,&peineaevie, de soutenir aucnneopinion contraire aux auteurs anciens et approuvés. Mais l'arrêt burlesque par lequel Boileau tourn» en ridicule la prétention du Parlement à maintenir, envers et contre tous, l'autorité d'Aristote, et un mémoire éloquent d'Amauld, publié par M. Cousin {Fragm. phil.^ 3* édit.), prévinrent la condamnation immédiate du cartésianisme.

L'avis des plus sages et des plus modérés prévalut, et le Parlement ne rendit pas l'arrêt qui lui était demandé; mais les jésuites ne se tiennent pas pour battus ; ils en appellent du Parlement au conseil du roi, qui, a lenr requête, proscrit en France l'enseignement de la philosophie cartésienne. Conformément i cet arrêt, tontes les universités de France, et entre autres les universités de Paris^ de Caen et d'Angers, proscrivent la philosophie nonvelie et défendent de l'enseigner, de vive voix ou par écrit, sous peine de perdre tous ses privilèges et ses degrés. En 1^, le P. Valois citait, devant l'assemblée du clergé de France, Descartes et ses disciples comme des sectateurs et des fauteurs de Calvin. Tous les cartésiens furent un moment alarmés; Régis fut obligé de suspendre son cours à Paris. Chacun craignait de se voir exposé à la signature d'un formulaire et d'être excommunié comme hérétique (Keeu«il de pilces curietues concernant la philosophie de Descarte*). La congrégation de l'Oratoire veut d'abord résister, mais bientôt elle est obligée de céder et de subir un concordat qui lui est imposé par les jésuites, en 1778. par lequel elle s'engage i enseigner : 1* que l'extension n'est pas ressence de la matière ; 2* qu'en chaque corps naturel il y a une somme substantielle réellement distinguée de la matière; r&me possible, etc.

Alors la philosophie de Descartes eut de courageux confesseurs, un siècle plus tôt elle aurait eu des martyrs. Parmi ses coniesseors, nommons

re ; 3* que la pensée n'est pas l'essence de raisonnable; v que le vide n'est pas im-

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le P. Lamy, de l'Oratoire, chassé de sa chaire de philosophie, interdit de l'enseignement et do la prédication, à caose de son opini&tre attachementaux principes de Descartes; nommons encore le célèbre P. André, jésuite, chassé pour la même cause de coiléee en collège, puis enfin mis à la Bastille à la demande des chefs de son ordre. Cette persécution, qui se prolonge jusque dans les premières annérâ du zviii* siècle, ne réussit pas. pour nous servir d'une expression du P. Anore, à décartésianiser la France. Pendant quelque temps elle arrêta, dans les collèges et les universités, l'enseignement de la philosophie nouvelle j mais, en dehors des écoles, le cartésianisme ne continua pas moins de se propager et de se développer dans le monde en toute liberté. Malgré ia censure prononcée par Rome contre le cartésianisme, les plus grands théologiens du siècle, les hommes les plus éminents par leur science et leur piété, teb qu'Arnauld, Bossnet, Fénelon, ne continuèrent pas moins d'être ouvertement cartésiens, tout comme les anathèmes du concile de Sens et les condamnations des papes n'avalent pas empêché, au moyen &ge, Albert le Grand et saint Thomas d'Aquin de commenter Aristote et de professer le péripatétisme. C'est avec l'autorité de Descartes qu'Arnauld cherche le plus souvent à combattre Malebranche. Une partie du traité de FExistenee de Dteu de Fénelonn'est qu'une éloquente paraphrase du discours de la Méthode; et quand Fénelon abandonne Descartes, c'est pour suivre Malehranche. Enfin Bossuet. dans son traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, expose et résume la plupart des principes métaphysiques et physiologiques de Descartes.

L'influence de Descartes n'embrasse pas seulement la philosophie, mais aussi la littérature de son siècle. C'est dans l'esprit et dans les principes du cartésianisme qu'il faut chercher l'explication des caractères les plus généraux de la grande littérature du siècle de Louis XIV. Descartes avait profondément séparé la philosophie de la politique et de la religion. La littérature du xvii* siècle imite son exemple. Elle écarte soigneusement toutes les questions sociales et politiques en ce qui concerne les vérités de la foi; elle est toujours pieuse et soumise ; en tout autre ordre d'idées, elle est pleine d'indépendance et de bon sens, elle a secoué tout respect superstitieux pour l'autorité des anciens; elle n'accepte rien comme vrai dont la raison ne reconnaisse l'évidence. La littérature du zvii< siècle doit encore à la philosophie de Descartes cette tendance fortement idéaliste et spiritnaliste qu'elle manifeste dans ses productions les plus diverses. C'est l'&me, et non pas le corps, qu'ont en vue les grands écrivains de ce siècle. Nul ne s'adresse exclusivement au corps, nul ne flatte les sens et les passions, nul ne finit à cette terre la destinée de l'homme. Tons, comme Descartes et d'après Descartes, distinguent l'âme du corps, tons placent dans l'âme et dans la pensée l'essence de l'homme, tons lui affirment une destinée par delà cette vie et par delà ce monde.

Dans les premières années du zvin* siècle, le cartésianisme était ainsi parvenu au plus haut degré de sa splendeur et régnait en France sans contradiction. Cinq ans plus tard, tout était changé sur la scène philosophique ; le cartésianisme avait disparu, et il avait fait place à une philosophie entièrement opposée. Vers le commencement de la seconde moitié du xvin* siècle, à peine reste-t-il, dans la philosophie et dans la science, quelques traces de cartésianisme; à peine en est-tl question, si ce n'est pour le tourner en ridicule et le reléguer parmi les

chimères et les vieilles erreurs du passé, à l'égal de la philosophie scolastique. Comment, en un temps aussi court, une aussi grande révolution s'est-elle accomplie T

Il faut l'attribuer sans doute à la part d'erreur que renferme le cartésianisme, part que nous signalerons à l'article Descahtes. Mais, à cdté de cette cause fondamentale, il en est d'autres accessoires dont il faut tenir compte. Ainsi, après avoir posé en principe la souveraineté de la raison et la règle de l'évidence, le cartésianisme était parvenu a un tel degré d'autorité et de puissance, qu'il menaçait de devenir à son tour un redoutable obstacle aux développements ultérieurs de l'esprit humain. Les disciples de Descartes, comme ces péripatéticiens qu'ils avaient combattus, s'étaient mis à jurer sur la parole du maître. Il leur semblait qu'après Deacartes, nul progrès nouveau ne fût possinle, ni en physique ni en métaphysique. Descartes allait bientôt succéder à cette infaillibilité dont, pendant si longtemps, avait joui Aristote^ et le cartésianisme en était déjà venu au point de consacrer l'immobilité en physique et en métaphysique, l'immobilité en toutes choses. Dès lors, il eut contre lui tous ceux qui pensaient que le dernier mot de la science n'avait pas été dit par Descartes. Hais ce sont surtout les grandes découvertes de Newton qui vinrent porter le coup mortel au cartésianisme. la fortune de la physique de Descartes n'avait été ni moins prompte ni moins éclatante que celle de sa métaphysique. L'hypothèse des tourbillons semblait avoir à jamais résolu tous les problèmes physiques et astronomiques que présente l'étude du monde matériel. Or, an moment oti cette grande hypothèse régnait en souveraine dans la science, voici que Newton découvre la loi de la gravitation universelle qui la renverse en ses fondements. En vain les cartésiens voulurent-ils d'abord défendre l'hypothèse des tourbillons; il fallut céder à l'évidence et reconnaître que Newton avait raison contre Descartes. Haupertuis, dans son ouvrage sur la figure des astres, a l'honneur d'introduire en France et d'adopter le premier, entre les savants français, la loi de la gravitation universelle. Après Manpertnis, c'est un adversaire plus habile et plus dangereux, c'est Voltaire, qui entre en lice contre les cartésiens. Dans ses éléments de physique, il attaque vivement l'hypothèse des tourbillons; il démontre son impuissance à expliquer des faits dont l'explication simple et naturelle vient donner à la théorie de Newton la plus éclatante confirmation. L'ouvrage de Voltaire mettait à la portée de presque tontes les intelligences ce grand débat scientifique. Il était à la fois un modèle de clarté, de bon goût et de convenance. Désormais il fut impossible de soutenir l'hypothèse des tourbillons, qui périt tout entière avec Fontenelle, son dernier défenseur. Hais la physique cartésienne ne tomba pas toute seule : dans la plupart des esprits, elle était étroitement associée avec la métaphysique; elle l'entraîna dans sa chute. De la fausseté démontrée de la physique de Descartes, on conclut généralement à la fausseté de sa métaphysique, et elle fut enveloppée tout entière dans la même réprobation.

C'est ainsi que, vers 1150, le cartésianisme fit place à une philosophie qui, certes, ne valait pas celle de Descartes, la philosophie de Locke; mais s'il paraît mort dans la seconde partie du xviii* siècle, il ressuscite, en quelque sorte, an XIX*. Après avoir combattu et renversé le sensualisme, la philosophie de nos jours a renoué la chaîne des grandes traditions méUphysiques qu'avait rompue la philosophie superficielle du

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