‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 5)Chapitre 75 sur 156 · DIDE · texte numérisé non relu

DIDE

mais il considère le principe du corps, la matière, comme un être essentiellement actif et vivant ; il en fait une sorte d'âme de la nature. Cette hypothèse est loin, sans doute, d'expliquer l'homme tout entier : mais si elle laisse en dehors la vie morale et intellectuelle, la pensée et U volonté, elle explique la vie sensible et animale ; ce que ne fait même pas le matérialisme ordinaire. Diderot ne concevait pas seulement la masse matérielle qui fait le fond de la nature comme une simple collection de forces j il se la représentait comme un çrand tout dont les diverses parties correspondent et conspirent ensemble.

L'unité de la nature ne lui était pas moins évidente que la force et l'activité de la matière. Cette manière de considérer et d'expliquer le monde touche au panthéisme: non point au panthéisme idéaliste qui absorbe l'univers en Dieu, mais au panthéisme naturaliste qui absorbe Dieu dans le monde. Aussi ne doit-on pas s'étonner d'entendre l'athée Diderot s'écrier (Petuée* philosophiques) : « Les hommes ont banni la Divinité d'entre eux ; ils l'ont reléguée dans un sanctuaire : les murs d'un temple cornent sa vue ; elle n existe point an delà. Insensés oue vous êtes I détruisez ces enceintes qui rétrécissent vos idées; élargissez Dieu ; voyez-le partout où il est, ou dites qu'il n'est point. »

Si l'esprit vaste et fécond de Diderot subit l'influence de la philosophie de son siècle, au point de rester fermé au monde métaphysique, son àme était trop grande et trop libre pour s'enchaîner à la morale étroite et mesquine de l'intérêt bien entendu. Il n'avait qu'à consulter sa propre nature, pour s'assurer que le principe d'Helvétius ne suffisait point à rendre compte de tons les actes de la vie de l'homme. Il ne voit dans la morale chrétienne et dans toute morale idéaliste qu'un absurde ascétisme faisant violence & la nature. Sa loi, son idéal, c'est la nature. Tout ce qui la dépasse lui semble chimérique et arbitraire. Hais, a'un autre câté, il veut la nature complète j il la veut avec toutes ses faiblesses, mais aussi avec toute sa force, sa bonté et sa fécondité. 11 glorifie les passions et prêche l'amour du plaisir : mais en même temps il célèbre les nobles affections, les sentiments purs, l'enthousiasme et le dévouement. Cette morale n'est point la vraie, sans doute; que peut la nature, même avec toutes les inspirations de la sensibilité et de l'imagination, si elle n'est point ' éclairée par un rayon de cette lumière qui vient d'un monde supérieur? Que peut la nature sans l'idéal ? Et pourtant mieux vaut encore la nature simple mais vraie, aveugle mais riche, capricieuse mais puissante, que la triste loi de l'intérêt. 11 est curieux d'entendre Diderot rétablir et relever la nature humaine, mutilée et abaissée par Helvétius. A ce philosophe exaltant le hasard et le montrant partout comme le principe du génie, Diderot répond: • Les hommes de génie sont, ce me semble, bientêt comptés, et les accidents stériles sont innombrables. C'est que les accidents ne produisent rien : pas plus que la pioche du manœuvre qui fouille les mines de Golconde ne produit le diamant qu'elle en fait sortir.... Homme de génie, tu t'ignores si tu penses que c'est le hasard qui t'a fait: tout ■on mérite est de t'avoir produit. Il a tiré le rideau qui te dérobait à toi-même et aux autres le chef-<rœuvre de la nature. » Commentaire phikuophique sur le livre d'Helvétius. Cet ouvrage n'a point été publié complètement dans la collection des Œuvres de Diderot. Il n'est connu que par les fragments qu'en cite Naigeon dans sa Notice sur la vie et M ouvrage» de Diderot.

Dans ce commentaire, Diderot met en question le principe de toute la métaphysique d'Helvétius et de Condillac, que sentir, c'est juger. « Le stupide sent, mais peut-être ne juge-t-il pas. L'être totalement privé de mémoire sent, mais il ne juge pas. Le jugement suppose la comparaison de deux idées. La difficulté consiste i savoir comment se fait cette comparaison. ■

Diderot ne pense pas avec Helvétius que la douleur et le plaisir physiques soient les seuls principes des actions de l'homme. « Sans doute il faut être organisé comme nons et sentir pour açir ; mais il me semble gue ce sont là les conditions essentielles et primitives, les données sine qua non, mais que les motifs immédiats et prochains do nos aversions et de nos désirs sont antre chose.... Comment résoudrez-vous, en dernière analyse, à des plaisirs sensuels, sans un pitoyable abus des mots, ce généreux enthousiasme qui les expose (les philosophes) & la perte de leur liberté, de leur fortune, de leur honneur même et de leur vie? •

Diderot ne s'occupa de métaphysique et de morale qu'accidentellement. Son génie et son goût le portaient surtout vers la critique de la poésie et des beaux-arts. Dans ces études, Diderot n'a point d'égal. Sa critique sait unir aux vues philosophiques les pins élevées une science profonde du technique et un sens exquis des beautés de détail. Quelle vérité d'analyse, et quelle verve d'expression dans ses articles sur les saionsi Quelle connaissance de l'antique, et quel sentiment du vrai et du naturel I Une seule chose manque i cette critiqne incomparable, le sentiment de l'idéal. C'est toujours la même muse qui inspire Diderot dans l'étude des beauxartSj^ comme en morale et en métaphysique; et malheureusement cette muse ne descend pas du ciel. Personne n'a au même degré que Diderot le sentiment de la nature et de la réalité; mais ce sentiment, si profond et si exquis qu'A soit, ne doit point exclure le sens de 1 idéal. L'insuffisance du principe de la critique de Diderot se révèle surtout dans ses essais de réforme dramatique. Il serait sans doute injuste d'en juger par les compositions de l'auteur ; car, bien qu'il se soit cru une vocation sérieuse pour le théâtre, il est évident qu'il était dépourvu du génie dramatique. Ses drames manquent d'intérêt, de mouvement et d'intrigue ; la causerie et la déclamation y remplacent l'action. Il n'avait vraiment que le génie du dialogue; et, si son genre eût prévalu, les grandes passions et les grands mouvements dramatiques eussent disparu de la scène, et le drame eût dégénéré en conversation de salon. Hais quand la théorie dramatique de Diderot eût eu à son service le génie d'un Shakspeare, elle ne pouvait produire une œuvre dVt vraiment belle. Non que la réforme de Diderot ne soit d'une profonde vérité ; il a eu raison d'invoquer la nature et la liberté dans un temps où le sentiment du naturel se perdait tout i fait, et où le génie dramatique se trouvait à l'étroit dans les règles d'Aristote. La tradition classique avait épuisé son mouvement. Il fallait que la poésie et l'art s'engageassent dans des voies nouvelles, sous peine de dégénérer en stériles et froides imitations des chefs-d'œuvre du grand siècle. Diderot pressentit le premier cette nécessité de transformation ; il comprit que l'esprit littéraire périssait faute d'air et d'espace, et voulut tout émanciper et tout élargir, la poésie et l'art aussi bien que la vertu et Dieu. Hais il oubliait, comme les artistes et les

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