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ï-'j-oma dans le Pé! .y r.nr**. et piirat aoi j^eoi O.) mpique* cb v>c f-^me des Purifications fat lo'aox appiït:d.ssemects de U Grèce enuère. Lorsqo'il roulât rentrer dans sa patr> on f-arti poissant laî en interdit l'accès, et il ret->Bma dans le Pé:c;-.aEè«-, ûi il acheva sa Tie dans l'obscorité. Odeiques-ons imagmèrent qn'.l ar^t été emporté an c;el et mis an rang des d^eox; d'antres qn'il s'était iioyé dans la mer ; taé en tombuit de son char; étringlé de sa propre main ; précipité dans le cratère de l'Etna, qui arait reromi une de ses sandales. De tontes ces C;sliles, la dernière, la plus accréditée^ est certaicement la plos r:diCale.
Émpédocle s'était exercé snr les sajets les plus dJTen. On cite de ini des trai^édies, des épigrammes, un Hymne à ApoHon. an p<<éaie epiqne sur rEJTpcdilion de XtrxH, qo^tre poèmes didactiqnes tur Ut Médecine, sur la Politique, §ur la Salure, tur la Purification». Cesl iins le traité $ur la Sature (xtp» ^^imiK,"., ouvrage de cosmologie, de physiologie et de psychologie tont ensemble, gn'était contenue la pensée philosophique d'Empedocle, comme c'est dans les Purifications (Ka»a(;uo-.), ouvrage de liturgie et de magie, qu'étaient contenus ses préceptes religieux. Tous ces ouvrages ont péri ; il nous reste ce qne les auteurs en ont cité : deux épigrammes, quelques vers des Purifications, de nombreux fragments du traité sur la Sature. Ces fragments, rapportés aux différents livres d'où ils sont tirés, peuvent donner une idée du plan de l'onvrdge. Dans le premier livre, l'autenr, après s'être prononcé sur les vraies conditions Je la connaissance, traitait de l'univers en général, des forces qui le produisent, des éléments dont il se compose. Dans le second, des divers objets de la nature, des plantes, des animaux. Dins le troisième, des dieux et des choses divines, des âmes et de leurs destinées. Même en philosophie, Empédocle reste poète et théologien. Esprit homérique, comme Aristote rappelle, il personnifie, il déifie toute chose; il s'enveloppe de mystère et se dérobe volontiers sons le demi-jour du symhole. De là l'obscurité de sa doctrine, marquée dès l'antiquité par cette statue voilée que lui érigèrent ses concitoyens. Buayons d'exposer cette doctrine dans l'ordre même que l'auteur a suivi.
1* Des conditions de la connaissance. De l'univert, det forces qui le produisent^ des éléments dont il se compose. Nous avons péché avant de descendre en ce moi.de. Êtres déchus, nous expions dans la vie présente le crime qne nous avons commis.
• Triste race des mortels, s'écrie le poète en commençant, race bien malheureuse! de quels désordres, de quels pleurs vous êtes sortis 1 De ^elle haute dignité, de quel comble de bonheur je suis tombé faimi les hommes I J'ai gémi, je me suis lamenté à la vue de cette demeure nouvelle qu'habitent le meurtre, l'envie et tous les antres maux. >
Aujourd'hui, la vie est courte et traversée de mille douleurs; les sens nous trompent, notre intelligence est faible et l'univers est innni. Ni la vue ni l'ouïe ne peuvent nous faire connaître l'univers; l'intelligence ne peut le comprendre. he» dieux seuls peuvent faire couler de nos lèvres une source d'eau pure. Prions-les de nous conduire à la sagesse sur le char docile de la piété.
An fond, à en juger par sa doctrine, Empédocle n'a pas pour la raison humaine tont le dédain qu'il fait paraître, liais sa méthode avouée est un véritable mysticisme fondé sur l'hypothèse d'une dégradation résultant d'une faute antérieore. 'Voici maintenant la doctrine elle-même.
£:> part de ce principe, accepté de toute l'ant-ptité, que la mat.ère dû moule est étemelle, que cette matière se transforme sans jamais cesser d'être la même, que rien ne naît, ries ne périt abaolwnent. A l'origine donc était l'unité, sphère bien arrondie, partout égale i elle-inéme et immobile. Empédocle l'appelle ii^Aérus («fstpo;). Ce n'est point l'unité pure de Parménide, ni le chaos des bcméoméries d'Anaxagore. D'une part, le sphérus est la matière du monde, il en contient :es 'ormes variées, les qualités multiples, les éléments divers. Seulement, dans son sem infini, nulle diversité n'éclate encore. Tout est maintenu dans l'unité par une force de laquelle tonte unité dérive. Cette force est l'Amitié (^tlta), l'harmonie, Vénus, Cypris, la source de tonte beauté comme de tout bien. D'autre part, le sphérus est l'amitié elle-même, le principe même de l'unité qui est en lui, une force agissante, un dieu. Voilà ce qu'Aristote appelle le mélange {pixi^^) d'Empedocle, qui contient le monde en puissance ; a la fois matière, cause et effet.
Avec l'Amitié seule nul mouvement n'aurait lieu, et le monde serait impossible. Il faut un
j principe distinct, et même opposé. Ce principe est la Discorde (5c!xo<), lUrs, cause de tout
. mal, le dieu de la guerre qui divise et oui sépare. D'après des lois fatales et immuanles, i un moment donné, l'Amitié dut céder l'empire i la Discorde. A l'instant, la division s'introduisit dans le sphérus. Les membres du dien, dit le poète, tremblèrent d'un mouvement convulsif. Les éléments confondus se séparèrent. L'air sortit le premier ; de l'air comprimé jaillit le feu. L'eau et la terre, encore indistinctes, continuaient de s'agiter. Leur mouTement même le» sépara.
I^es quatre éléments : le feu, l'air, l'eau et la terre, sont irréductibles l'un à l'antre, éganx en
Suissance et en dignité. Ils sont simples, c'est4/ire parfaitement homogènes. Ils sont composés, c'est-à-dire formés de particules infiniment petites, qui sont les éléments des éléments euxmêmes. Enfin, les vrais éléments ne sont pas ceux que nos sens grossiers perçoivent. Ce sont des êtres vivants (^rà^u)! V^^^ V^' ^^ personnes, des dieux. Le feu, c'est Jupiter; l'air, c'est Junoù
?ui porte la vie; la terre, Pluton; l'eau, NesUs plorée qui arrose tout ce qui est mortel. Par cette déification de la matière du monde, on allait droit an système de Démocrite. Aussi Aristote accuse-t-il Empédocle de ne recourir que le moins possible à l'Amitié et i la Discorde. et de tout disposer comme si les éléments se suffisaient à eux-mêmes. Tels sont les caractères généraux des éléments. Voici leurs caractères particuliers : la terre et l'air, le feu et l'eau sont opposés deux à deux. La terre est dure et pesante, l'air est mou et léger; le feu est blanc et chaud, l'eau est noire et froide. Le feu s'oppose aussi aux trois autres éléments pris ensemble. Empédocle regarde cette opposition comme celle d(k sec et de l'hamide, du chaud et du froid, et se sert ainsi des quatre éléments comme s'ils n'étaient qne deux.
Une fois dégagés du sein du sphérus, les quatre principes ennemis se tiennent isolés les uns des autres : le feu au-dessus, l'air sous le feu, l'eau et la terre dans la partie inférieure. Agités de mouvements divers, ces éléments tourbillonnent sous l'influence de la Discorde dans un immense chaos. Or, c'est une loi de la nécessité, loi inflexible et éternelle, que l'Amitié et la Discorde aient alternativement l'empire du monde ; que le mouvement succède an repos, le repos an mouvement ; que tour à tour les élements-
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se combinent et se séparent; que tout passe de l'un au multiple, et retourne du multiple à l'un. Donc, lorsque le temps fatal ftit arrivé, la Discorde fit un mouvement en arrière, et l'Amitié vint se poser au centre du tourbillon. A mesure qu'elle étendait son influence, la Discorde recalait devant elle, elle recula jusqu'à l'extrémité dn tourbillon. Là, elle continua d'occuper certaines parties qui restèrent séparées de l'ensemble; les autres s'associèrent et se réunirent sous l'influence de l'Amitié. L'air pénétra en sifflant jusque dans les entrailles de la terre. Le feu brûla jusque dans les profondeurs de l'Océan. A leur tour, ces composés se combinèrent, semblables entre semblables, l'bnmide avec l'humide, le rude avec le rude, le chaud avec le chaud. Voici comment ces combinaisons se sont formées. Tous les objets de la nature envoient hors d'eux-mêmes certaines émanations ou effluves (àno^^oai) qui sont leurs parties nleines et solides. De même, tous les objets delà nature sont poreux. Entre leurs parties pleines, sont certains interstices qui, en s ajoutant les uns aux autres, forment des conduits intérieurs appelés pores. l«s parties solides on effluves sont de diverse grosseur pour les différents objets, et, dans chaque objet, la grandeur des pores dépend de la grosseur des parties solides. De sorte que les effluves de tel objet sont facilement reçus par les pores d'un objet de même nature, mais non par les pores d'un objet de nature différente ou opposée. C'est la convenance des pores et des effluves qui constitue co qu'on appelle les afûnités des objets physiques et les sympathies des êtres moraux. C'est elle qui rend possible le mélange des différentes substances, et c'est ce mélange bientât détruit qui explique tous les phénomènes possibles, les jeux variés de la nature, l'accroissement et le dépérissement des indiviaus, leur naissance, leur mort.
« Rien n'est engendré, disait Empédocle, rien ne périt de la mort funeste. Il n'y a que mélange on séparation de parties (|ii(i< tt SiàXlalii tt lii-riviuv); et voilà ce qu'on appelle nature. »
Toutefois ce mélange, ou. pour parler plus rigoureusement, cet assemblage de parties, ne suffit pas pour tout expliquer. La vaste harmonie de l'univers, les organes des plantes et des animaux, ne résultent pas même d'un simple mélange. Jusqne dans ses moindres détails, le monde porte la trace d'une intelligence qui a tout oroonné pour une bonne fin. Cette intelligence partout manifestée, ce principe qui donne à chaque chose sa forme et son essence, Empédocle l'a reconnu et l'a appelé d'un très-beau nom, la Raison ou le Verbe (Aôifoi;). Mais Aristote l'accuse de n'en avoir fait aucun usage, et d'avoir expliqué l'organisation et la constitution des différents êtres par la fortune et le hasard. Le reproche est fondé. On s'en convaincra par ce qui va suivre.
2* Du monde et des divers objets dont il se compose. Le monde, assemblage fortuit d'éléments réunis par l'Amitié, ne fut d'abord qu'une masse informe sans harmonie et sans beauté. Point d'astres au ciel, point de plantes ni d'animaux sur la terre, rien de solide et rien de liquide; tout était mêlé et confondu. Peu à peu, du mouvement des éléments l'ordre naquit. Le ciel se divisa en deux régions : celle des nuages et celle du feu. Les astres brillèrent. Le soleil, dardant ses rayons, perça les nuages et échauffa la terre. Des plantes et des animaux parurent, êtres incomplets et de formes bizarres qui se complétèrent avec le temps. Telle est, en deux mots, l'origine du monde. Insistons sur tous les points
Le monde est un et de forme sphériqne comme produit de l'Amitié. Par cela même, il est fini. La terre est au centre. Autour de la terre, le ciel divisé en deux sphères, la sphère humide, la sphère ignée. Ces deux sphères tournent ensemble, mais en sens opposé. Elles ont chacune leur période de prédominance. De la sphère ignée, vient le jour et l'été. De l'autre, la nuit et l'hiver. Du mouvement inverse des deux sphères naissent les vents : le vent du midi, quand c'est la sphère ignée qui prédomine; le vent du nord, quand c est la sphère humide. Enfin, c'est le mouvement rapide des deux sphères qui maintient la terre immobile au centre du monde, et, sans ce mouvement, la sphère supérieure, masse solide durcie par 1 action du feu, pourrait s'affaisser sur elle-même. Ce mouvement n'étant pas essentiel, il s'ensuit que le monde est périssable.
Les astres sont des amas de feu, les uns fixés à la voûte du ciel, les autres libres et errants. Quoique la lumière soit composée d'effluVes de feu, le soleil n'est pas lumineux par lui-même. Placé à la limite inférieure du ciel, il ne fait que refléter la pure lumière qu'il reçoit de Tolympe. 11 est de même grandeur que la terre et en est deux fois plus éloigné que la lune.
La lune est un globe d'air congelé. Sa lumière lui vient du soleil. Son char rase l'extrémité supérieure de la région terrestre. C'est elle qui produit les éclipses de soleil, en s'interposant entre le soleil et la terre.
Voici maintenant l'explication des principaux météores. La pluie, c'est l'humidité que rend l'air lorsqu'il est comprimé. La grêle n'est que la pluie congelée sous l'influence de la chaleur. L'éclair, c'est le feu s'échappant dn nuage oii le soleil l'avait lancé. ILa foudre n'est qu'une plus grande quantité de feu. Ve tonnerre, c'est ce mime feu qui s'éteint dans le nuage humide. Passons an monde inférieur.
La mer est la sueur de la terre provoquée par l'action du soleil : c'est pourquoi elle est salée. Les sources d'eau chaude sont produites par des courants d'eau en contact avec des feux souterrains. Ce sont aussi des feux souterrains qui expliquent la formation des roches et des métaux.
Les phénomènes magnétiques viennent de la convenance parfaite des pores et des effluves de l'aimant et clu fer. Dès que les effluves de l'aimant ont chassé l'air que contenaient les pores du fer, le courant des effluves de fer devient si fort que la masse entière est entraînée.
Les plantes sont les plumes et les poib de la terre. Nées spontanément, ainsi que les animaux, elles ne sont elles-mêmes quedesanimauxavortte. La terre, encore faible à l'origine, ne produisait que des plantes; dans sa force, elle produisit de» animaux, non pas d'abord des animaux entiers, mais des membres isttlés : des yeux sans visage, des têtes et point de cerveau, des bras qui erraient sans être attachés à une épaule. Sous l'action continue de l'Amitié, ces membres isolés se réunirent, mais au hasard : une tête d'hommo avec un corps de bœuf, et ainsi du reste. Tous ces monstres restèrent inféconds et périrent. Enfin, après bien des combinaisons, il se forma des composés capables de se conserver et de se reproduire. Ailleurs on raconte qu'il sortit de terre certains types d'hommes a l'état brut, statues à peines ébauchées, sans visage et sans voix, qui lurent ornés et embellis par l'influence de Vénus.
L'accroissement des plantes et des animaux n'est qu'une suite de cette loi des affinités que le semolable cherche son semblable; ainsi le feu s'unit au feu, la terre à la terre, le tout en vertu de la convenance des pores et des effluves.
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Lorsque le semblable manque au semblable, il y a appétit. Lorsqu'ils s'unissent, il y a plaisir. L'union des contraires produit la douleur. Et comme les mêmes phénomènes sont les conditions de nutrition, il s'ensuit que tout ce qui se nourrit, que les plantes elles-mêmes souffrent et jouissent.
Maintenant viennent les mystères de la génération. Empédocle avait cru remarquer qu'il n'est pas une seule plante qui ne soit en même temps mile et femelle. L'homme aussi avait commencé par être i, la fois mile et femelle. Empédocle raconte, avec Platon, comment, dans les temps primitifs, l'homme et la femme ne faisaient qu'un seul être. Seulement, la partie mile tenait pins du principe igné; la partie femelle tenait plus du principe numide. Ces deux moitiés se séparèrent et depuis lors elles cherchent constamment à se réunir. Sur l'acte même de la génération et sur la formation du foetas, ce système renferme des détails dn plus haut intérêt, mais qui ne peuvent pas trouver place
Les perceptions des sens sont, comme tous les
Îthénomènes, le résultat d'une convenance entre es pores et les effluves, et comme cette convenance est relative, les perceptions et les impressions le sont aussi.
Les fonctions intellectuelles s'exécutent de la même manière. L'esprit est composé des quatre éléments. Or, comme le semblable attire le semblable, l'esprit, par sa seule natnre, est en communication avec tont ce qui l'environne. En vertu dn même principe que le semblable attire le semblable, l'esprit, formé des quatre éléments, ne peut avoir pour siège qu'une substance de même nature. Or, le sang est aussi formé des quatre éléments. C'est donc dans le sang que 1 esprit est répandu, surtout dans le sang qui avoisine le cœur. La lenteur et la tristesse dans l'esprit viennent d'un sang pauvre et raréfié. La vivacité, l'impétuosité, de la densité -et ds la richesse du sang, et ainsi du reste. De même nature que le corps et liée à lui par la loi des semblables, l'âme devrait périr comme le corps, lorsque le feu qu'il contient se dégage et se dissipe. Pourtant, il n'en est rien, comme nous allons nous en convaincre.
3° Det choies divines, des dieux, des démon» et des âmes. Dans les vers d'Ëmpedocle, il est question d'un dieu suprême, « qui n'a ni la tête ni le corps d'un homme, ni bras qui naissent des épaules, ni pieds ni genoux agiles, pur esprit, esprit saint et infini, dont la pensée rapide pénètre tout l'univers. »
Ce Dieu suprême, c'est le sphérus, i la fois cause et matière du monde.
Au-dessous du sphérus, sont les autres dieux : Jupiter, Junon, PInton, Nestis, l'Amitié et la Discorde. Sous ceux-ci toute une hiérarchie de dieux secondaires et de génies. Formés des quatre éléments, comme tout ce qui est dans la nature, ces génies sont, par cela même, en communication permanente avec les mortels ; mais, éternels «t exempts de toute vicissitude, ils vivent dans un bonheur parfait.
Loin du ciel, dans nos régions ténébreuses, sont d'antres génies. Nés dans le ciel comme les premiers, semblables à eux, ils participaient i tous leurs biens ; mais, poussés par la Discorde, ils se souillèrent de meurtre et d'injustice, et furent précipités sur la terre. Celle-ci les renvoya à la mer, la mer & l'air. Ainsi odieux à tous les éléments et reietés par toute la natnre, ils sont en proie à d'atroces supplices. Leur occupation, leur joie est de pousser les hommes au mal pendant que les bons génies les poussent
au bien. Il n'est pas d'âme humaine qui n'ait son bon et son mauvais génie.
Nos âmes sont aussi des êtres déchus. Sorties de la Divinité, mais chargées d'un grand crime, elles sont tombées d'en haut dans cette enveloppe mortelle qu'on appelle le corps. liais, puui Empédocle, i.uUe punition n'est éternelle. Les mauvais génies eux-mêmes, après avoir expié leurs crimes, remonteront au ciel, et y rentreront en possession de tous leurs biens. L'âme humaine est condamnée â errer pendant trente mille ans d'un corps dans un autre. Dans la métempsycose de Pylfaagore, l'âme ne pouvait habiter que des corps d'animaux. Empédocle, d'après ses vues sur la nature, devait la faire descendre jusqu'aux végétaux. Lui-même se rappelait avoir été tour â tour, mâle et femelle, arbre, oiseau et poisson. Après avoir habité ces tristes demeures, l'âme est admise dans un corps plus noble, celui d'un poète, celui d'un roi. Enfin, après l'entière expiation de son crime, elle remonte au ciel, pour y jouir d'un bonheur sans fin. Par une honorable inconséquence que le prêtre et le poète arrachent au physicien, Empédocle fait les âmes immortelles. Dans son système, le bonheur n'est donné qu'à la vertu.
• La vertu, dit-il, n'est pas telle pour ceux-ci, telle autre pour cenx-li. Cest une loi nniverselle, qui embrasse la vaste étendue de l'air et l'immensité du ciel. • C'est de sa physique qu'Empcdocle tire les principaux préceptes de sa morale. Tous les êtres sont composés des mêmes éléments; il y a une sorte de parente qui règne par tonte la terre. Par conséquent, le premier devoir est de respecter tous les objets de la nature, de s'abstenir de tonte violence, de ne pas même verser le sang des animaux. Dans le corps d'un animal peut être cachée l'âme d'un parent, l'âme d'un ami.
• Le père saisit son fils qui n'a fait que changer de forme, et l'immole en prononçant des prières. L'insensél Son fils l'implore, pour calmer sa fureur, il ne l'écoute pas, il l'égorgé et va ensuite dans sa maison préparer un sacrilège repas I •
D'après les mêmes motifs, Empédocle n'eAtpas dû permettre aux hommes l'usage des végétaux; mais la nécessité l'y contraint, et il n'en est que deux, la fève et le laurier, qu'il déclare inviolables. La chasteté et la tempérance en toutes choses sont les vertus qu 'Empédocle recommande le plus souvent. Sa morale n'a qu'un seul but : détacher l'homme des choses sensibles, l'élever vers les choses d'en haut, et par li rétablir sur la terre cet âge d'or, cet âge de paix et d'harmonie qu'il dépeint sons les plus vives couleurs.
Tel est en abrégé le système d'Empédocle, système de pbysiaue et de théologie dans le^cl tout est sons la dépendance d'un être mystérieux que l'on nomme a peine. D'où viennent tontes les vicissitudes des choses, la séparation des éléments, la formation du monde et tous les phénomènes qui s'y produisent? De la domination alternative de l'Amitié et de la Discorde. Et qui produit cette domination alternative, qui rend inévitables la naissance ou la mort, le mélange ou la dissolution des parties? Une seule cause, la nécessité. An fond, le dieu suprême d'Empédocle, ce n'est pas le sphérus, ce n est pas surtout cette intelligence dont il a parlé une fois après Anaxagore, c'est l'ancien dieu du paganisme, le dieu des théologiens et des poètes, le destin.
Il y aurait sur Empédocle toute une bibliothèque â consulter. Nous recommandons d'abord ses fragments réunis par Sturx en 1805, par Peyron en 1810, par Karsten en 1838, par Miillacn en 1860, aans le volume de la collection Didot, Fragmenta philosophorum grœcorum.
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Plus de cent antenrs anciens exposent sa doctrine sans citer ses paroles. Les principaux sont Platon 'dans presque tons ses dialogues, principalement dans le Sophiste, dans le Ménon, dans le Phédon ; Aristote, dans presque tous ses ouvrages, principalement dans le de Anima, dans le de Générât, animal, et dans la Métaj^yaique; Cicéron, Ïtrincipalement dams les Académiques, et dans e traité de la Nature de» Dieux; Plutarque, dans presque tons ses ouvrages, surtout dans le de Placitù philosoph.; Galien, surtout dans son Histor. philosoph.; Diogfcne Laërce, Vie d'Empédocle; enfin Lucrèce, Porphyre, Eusèbe, Proclus, Seitus Empiricus, Simplicius, Stobée, Tbémistius, Philopon et les Scoliastes.
Parmi les nombreux ouvrages modernes, nous citerons seulement les suivants : Système <FEmpédocle, par Tiedemann, dans le Magasin de Oœttingue, t. IV, n* 5; — de te Philosophie d'Empédocle, de H. Ritter, dans les Fraonients littéraires de Wolf, 4* cahier; — Recherches sur la vie d'Empédocle, de Bonamy, dans les Mémoires de l'Académie des inscrip., t. X; — Empedocles Agrigentinus, devita et philosophia ejus, etc., par Sturz, in-8, Leipzig, 1805; — Empedoclis et Parmenidis fragmenta, etc., etc., par Peyron, in-8, Leipzig, 1810; — Raynaud, de Empeaocle. 1848, in-8; — enfin celui qui peut tenir lieu de tous les autres: Empedoclts Agrigentini catviinum reliquiae. De vila ejus et ttudis disseruil, fragmenta explicuit, philosophiam iUustravit Simon Karsten, in-8, Amst., 1838. D. H.
EMPIBISIIE (de 'Eixntipîa. expérience). L'empirisme est cette doctrine philosophique qui, née a différentes époques de l'histoire d'une réaction inévitable contre les excès de la spéculation métaphysique, nie la certitude de tout ce qui dépasse les limites de la pure expérience. Pour la philosophie empirique, il n'y a de vrai, de réel, de perceptible, de certain, que le fait qui nous est directement et immédiatement connu : tout le reste peut bien être affirmé, mais ne sera jamais connu, ni démontré.
On voit sur-le-champ tout ce qu'il y a d'arbitraire dans un pareil principe, et quelles en sont les conséquences. S'il n'aboutit pas nécessairement au scepticisme absolu, du moins il le favorise et il équivaut à la négation directe de toute science, de toute théorie. S'il n'y a de vrai que les faits, toute science se résoudra en une collection d'expériences particulières qui pourront être réunies en un faisceau, mais qui ne pourront avoir de lien entre elles, parce qu'il n'y a point de lois générales et universelles sans vérités générales et universelles. Dans le monde réel, il n'existera que des phénomènes ; les substances elles-mêmes seront révoquées en doute. 11 existera de l'étendue et de la pensée, mais nul n'aura le droit d'affirmer ni la matière, ni l'esprit.
On comprend que, malgré les. répugnances de certains esprits pour les hautes abstractions, pour les théories absolues, il s'en soit trouvé assez peu qui aient poussé jusqu'à l'extrême le principe de l'empirisme. Peu de philosophes l'ont en enet professé d'une manière explicite et complète, et ceux qui l'ont fait se sont à peu près confondus avec les sceptiques. Mais il s'en est trouvé beaucoup qui l'ont accepté, en faisant des réserves plus ou moins étendues. Entre l'empirisme pur et le système qui nie seulement la certitude des idées nécessaires et des principes absolus qui sont comme le fonds de la raison humaine, il y a place pour des opinions plus ou moins tempérées. El plus d'un bon esprit, qui d'abord se serait soulevé contre les assertions de
l'empirisme, a été conduit peu à peu à l'affirmer complètement ; Diderot, par exemple, qui en cela se faisait l'écho de la philosophie contemporaine : • Les objets sensibles, dit-il, ont les premiers frappé les sens ; et ceux qui réunissaient plusieurs qualités sensibles à la fois ont été les premiers nommés : ce sont les différents individus qui composent cet univers. On a ensuite distingué les qualités sensibles les unes des autres; on leur a donné des noms : ce sont, la plupart, des adjectifs. Enfin, abstraction faite de ces qualités sensibles, on a trouvé ou cru trouver quelque chose de commun dans tous les individus, comme l'impénétrabilité, l'étendue, la couleur, la figure, etc., et l'on a formé les noms métaphysiques et généraux, et presque tous les substantifs. Peu à peu on s'est accoutumé à croire que ces noms représentaient des êtres réels; on a regardé les qualités sensibles comme de simples accidents, et l'on s'est imaginé que l'adjectif était réellement subordonné au substantif, quoique le substantif ne soit proprement rien, et que l'adjectif soit tout. » (Lettre sur les sourds et muets. Œuvres, t. Il, p. 10.) Quelques lignes plus loin, Diderot déclare que la substance est un être imaginaire.
Il serait facile, en multipliant les exemples et les citations, de montrer que toutes les théories sur le moi et l'&me humaine qui ont leur source dans la philosophie de Locke, conduisent à cette ' conséquence de l'empirisme. Hume n'a-t-il pas déclaré formellement que le moi humain n est rien de plus qu'une succession d'impressions et d'idées? Et Condillac n'a-t-il pas dit la même chose en d'autres termes, lorsqu'il a fait de notre â.me une collection de sensations et d'idées? Mais ce qu'il importe d'examiner, ce ne sont pas tant les opinions qui aboutissent à l'empirisme, que la prétention même sur laquelle il se fonde.
La faiblesse de l'empirisme vient de ce qu'il a d'étroit et d'exclusif; son tort est de nier ce qu'il y a de nécessaire et d'absolu dans la connaissance humaine. Et, en effet, si l'empirisme avait raison, s'il n'y avait de certain que les faits réduits à eux-mêmes, à l'état de purs phénomènes, les sciences expérimentales seraient impossibles aussi bien que toutes les autres sciences. Sans doute les faits réels, actuels, sont avant tout ce par quoi nous pouvons connaître tout ce qui est accessible à notre intelligence ; la connaissance de ces faits, c'est-à-dire l'expérience, est le point de départ de toute science. Dans ces limites, l'empirisme aurait raison. Hais vouloir se borner à ce point de départ, y enfermer l'esprit humain, c'est une folie et une absurdité; c'est nier gratuitement la légitimité de toutes les opérations intellectuelles qui s'ap-
fiuient sur les faits pour les dépasser et trouver es vérités générales et universelles; c'est nier la valeur, la légitimité et la portée du raisonnement. Or, à quel titre et de quel droit vient-on nier les vérités fournies par le raisonnement? Si l'empirisme ne les nie pas, il reconnaît des vérités qui vont au delà des faits purs et simples; et par cela seul il est en contradiction avec son principe, qui n'admet comme certains que les phénomènes. Et s'il nie ces vérités, sur quoi appuie-t-il sa prétention? Car c'est le même esprit, la même intelligence qui connaît les faits et qui en déduit les conséquences. L'opération du raisonnement et celle de la perception sont distinctes; mais c'est de la même faculté de connaître, du même principe pensant qu'elles émanent toutes deux. Nier l'une, c'est infirmer l'autre; car leur autorité, venant d'une même origine, est égale, sinon semblable.
Ajoutons qu^il n'est pas d'expérience propre-
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ment dite qni n'implique l'intervention de la raison et quelqnes-nnes de ces vérités que nie l'empirisme. Concevra-t-on, par exemple, qne nous puissions faire les comparaisons et les généralisations auxquelles conduisent plusieurs expériences, et qu elles supposent souvent, s'il n'y a pas dans le sujet pensant, qui compare et qui généralise, une unité substantielle? Concevra-t-on aucune des opérations de l'esprit, si l'esprit n'est pas un sujet, une substance, s'il n'est qu'une succession d'actes? Et quelle idée aurons-nous de chaque acte en lui-même, si nous ne le rattachons à rien, si nous ne pouvons ni le comparer ni l'analyser? Que Ton discute sur la nature et sur l'essence de l'être qui pense, qui observe et qui raisonne, mais qu'on ne nie pas ce qui est impliqué dans tous ses actes de perception et de raisonnement, à savoir son existence substantielle, laquelle pourtant échappe à l'expérience pure^ à la simple observation, puisque celle-ci atteint les phénomènes et n'atteint pas les substances. Or, c'est là précisément le tort que se donne l'empirisme.
De même dans les sciences physiques et naturelles, quelle loi pourra-t-on légitimement affirmer, si l'esprit ne peut aller an delà des faits? Vous dites que la loi de l'attraction est la loi universelle de la matière. Hais qui vous l'a appris? Car l'expérience, comme l'a fait remarquer Aristote il y a plus de deux mille ans, nous apprend bien ce qui est ici, là, aujourd'hui ou hier; mais l'expérience ne peut rien nous dire de ce qui existe ailleurs^ de ce qui sera demain, de ce qui a toujours existé; et dans la physique et les sciences naturelles, vous affirmez l'identité des lois de la nature pour tous les temps et pour tous les lieux.
Ainsi, il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de science qui se borne à la connaissance du particulier; 1 expérience, telle que la désireraient les empiriques, limitée à tel corps, à tel point de l'espace, à tel instant de la durée, ne peut permettre à l'esprit d'affirmer ni de croire une vérité qui s'étende à l'universalité des corps, à l'immensité de l'espace, à l'éternité de la durée. Ce qui constitue toute science, c'est le passage du particulier au général; et ce passage n'est possible que parce que l'esprit franchit l'abîme
fiar la puissance de certains principes que l'anayse psychologique découvre dans la raison, qu'elle dégage des faits où ils sont impliqués, mais que l'analyse, ultérieure aux faits, ne constitue pas. > Les sens, dit Leibniz (iVouv. Essai», p. 19Ô, éd. Erdmann], quoique nécessaires pour toutes nos connaissances, ne sont point suffisants pour nous les donner toutes, puisque les sens ne donnent jamais que des exemples, c'estàrdire des vérités particnlières ou individuelles. Or, tous les exemples qui confirment une vérité générale, de quelque nombre qu'ils soient, ne suffisent pas pour établir la nécessité universelle de cette même vérité ; car il ne suit pas que ce qui est arrivé arrivera toujours de même. « D'où il paraît que les vérités nécessaires, telles qu'on les trouve dans les mathématiques
Sures, et particulièrement dans l'arithmétique et ans la géométrie, doivent avoir des principes dont la preuve ne dépende point des exemples ni, par conséquent, au témoignage des sens.
auoique sans les sens on ne se serait jamais avise 'y penser.
« Il est vrai qu'il ne faut point s'imaginer tt'on puisse lire dans l'àme ces éternelles lois Je la raison à livre ouvert; mais c'est assez qu'on les puisse découvrir en nous à force d'attention, i qui les occasions sont fournies par les sens •
I L'empirisme n'est donc que l'exa^ration oo la con^quence extrême du sensualisme. Aussi l'histoire de la philosophie nous montre-t-elle peu de philosophes qui aient professé cette doctrine complètement dans tonte sa franchiMi. L'esprit humain a besoin de croire et d'affirmer, et l'empirisme est presque entièrement négatir. Hais daîns les écoles sensualistes un assez grand nombre de philosophes ont admis, avec plus ou moins de tempérament, la prétention de l'empirisme; et, sous ce rapport, on peut indiquer les écoles où l'influence de cette aoctrine s est fait le pins sentir.
Dans l'antiquité l'école ionienne, celle de Thaïes et de ses successeurs, paraît avoir été sensnaliste jusqu'à l'empirisme. Lorsque Heraclite proclamait que tout s'écoule, et niait l'être absolu, Heraclite donnait, dans le langage poétique de son temps, une expression à l'empirisme. L'école de Démocrite et des atomistes, sans admettre les lois nécessaires de l'esprit humain, croyait à des substances, à des unités matérielles appelées atomes. Hais bientôt les principaux sophistes reprenaient les assertions de l'empirisme ionien, et Protagoras enseignait que connaître c'est sentir, que le caractère de la sensation est de varier à l'infini, suivant les dis-
Sositions de l'être sensible ; que chacun connaît sa façon, et que, tout savoir dérivant de la sensation^ toute science est purement expérimentale, individuelle, relative. En d'autres termes, les sophistes rétrogradaient jusqu'au système d'Heraclite, à la négation de la vérité absolue.
Plus tard, la double influence de Platon et d'Aristote ruine les derniers débris de la sophistique, et l'empirisme, relégué parmi les disciples d'iEnésidème, tend de plus en plus à se confondre avec le scepticisme.
Au moyen âge, on le retrouve également parmi les médecins et les ^chimistes: mais il ne sert de drapeau à aucune des grandes écoles de la scolastique.
Enfin, an début de l'esprit moderne, il se glisse dans le camp du sensualisme ; et nous en voyons les principes assez explicitement professés par Bobbes. Peu à peu ce qu'il y a de positif et d'expérimental dans le sensualisme séduit les esprits; la métaphysique de la sensation se produit en France et en Angleterre avec cette clarté persuasive et élégante qui fit le succès de Locke et de Condillac; les penseurs do xvm* siècle se lancent de plus en plus dans cette voie, et les doctrines de l'époque aboutissent an célèore Système de la nature, où le baron d'Holbach essaya d'appliquer le principe de l'empirisme aux principaux problèmes de la métaphysique et de la morale. « Connaître un objet, suivant lui (ch. ii), c'est l'avoir senti, et le sentir, c'est en avoir été remué. » Voilà la science complètement détruite, et la pensée identifiée avec le mouvement. Comme il n'existe pas d'objets généraux, nous ne pouvons être remués par eux ; nous, ne pouvons ni les sentir ni les connaître ; il n'y a donc pas de science du général. « Aucune notion, ajoute-t-il (ch. x), ne peut rigoureusement être la même dans deux hommes chaque homme a, pour ainsi dire, une
langue pour lui seul, et cette langnie est incommunicable aux antres. » Ainsi d'Holbach reprend pour son compte, sans s'en douter, la vieille formule d'Heraclite et de Protagoras; et l'empirisme du xviu' siècle aboutit aux conclusions qu'avait balbutiées l'esprit philosophique dans son enfance. Tant il est vrai qu'il n^a été donné à aucun système d'échapper à ses véritables conséqucncesl
Plus près de nous, à la fin du dernier siècle
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«t an commencement de celni-cij la philosophie semble, par excès de prudence, se circonscrire dans la contemplation du jeu de nos facultés, sans aucun égard à leurs objets et au résultat de leur action. Sans répudier absolument l'em-
Pirlsme qui avait précédé, l'idéologie ne peuple esprit humain que de sensations rappelées on généralisées, qu'elle nomme des idées.
C'est ainsi que nous arrivons au temps présent, cil l'empirisme, sons le nom nouveau de positivi*me, suppute sur le même principe et <u>oatit ani mêmes conséquences. Fb. R.
EKCTCXOPÉDISTES (l'EnCTCLOPÊDIE ET LES).
La France, en 1750, offrait le triste spectacle d'un gouvernement faible qui subit l'influence d'une opinion publique plus puissante que lui. La littérature philosophique avait pris un ton résolument agressif, et, malgré quelques intermittences, battait en brèche, sons tontes les formes, les vieilles croyances, les vieilles institutions, les vieux usages. Ce qu'on a appelé depuis \e parti philosophique, était dès lors a peu près formé. Il lui fallait un drapeau à l'ombre duquel il pAt se rallier et donner à ses idées cette force d'ensemble qui seule produit les grands résultats. Ce drapeau fut l'Encyclopédie.
Par cela seul que c'était une idée hostile aux institutions du temps qni présidait à l'exécution de V Encyclopédie, on comprend que la publication de cet ouvrage dut rencontrer des obstacles. Aussi l'histoire des difficultés et des tribulations par lesquelles l'Encyclopédie fut d'abord arrêtée et retardée, et même des habiletés i l'aide desquelles elle triompha, est-elle nn des points curieux de l'histoire des rapports du gouvernement avec la littérature au zvnr siècle. D'Alembert et Diderot prirent sur eux la responsabilité de tout l'oQvrage ; mais ils s'efforcèrent de rattacher à sa rédaction les hommes les plus distingués de l'époque. Aussi on remarque tout d'abord, parmi les auteurs de l'Encyclopédie, Dumarsais, Daubenton, Ronsseau qui donna l'article Musique, Buffon l'article Nature, et le «hevdlier de Jauconrt, qui rédigea, avec un dévouement à la science que rien ne put lasser, tous les articles concernant la physique et l'histoire naturelle. A dater du troisième volume, d'Holbach, La Condamine, Harmontel et Langlet-Dufresnoy, qni fit l'article Histoire, se joigtiirent aux premiers. A dater du tome quatrième, il faut ajouter Duclos {DécUimaiion des anciens), Bonllanger (Corvée et Déluge), Voltaire, qui commença de fournir beaucoup d'articles, Montesquieu, qui en fît un seul, le comte de Tressan, l« président de Brosses, l'abbé Horellet, Danville, Quesnay, Necker (Frottement), et Tureot. qui fournit un mémoire dont on fit usage à 1 article Coton. Turgot en avait préparé d'autres ; mais guand l'ouvrage fut prohibé, Turgot crut devoir 1 sa dignité de magistrat de ne pins être le collaborateur de cette entreprise.
On comprend sur-le-champ qu'un si grand nombre d'écrivains différents^ apportant chacun des vues diverses, devaient jeter dans le corps de l'ouvrage d'inévitables disparates, et une incohérence d'idées et d'opinions fort sensible. Les autenrs de l'Encyclopédie prenaient d'ailleurs de toutes mains et pillaient, sans s'en cacher lorsqu'on le leur reprochait, Trévoux et Buffler, Fnretière etBasnage.
Le premier volume, annoncé avec fracas et bruyamment attendu, parut en 1751 . Il était dédié an comte d'Argenson, ministre de la guerre. Contre les usages en pareil cas, la dédicace était fière et dégaRée : « L autorité, disaient les éditeurs, rafnt i un ministre pour lui attirer l'hom-
mage aveugle et suspect des courtisans: mais elle ne peut rien sur le suffrage du public, des étrangers et de la postérité. C'est à la nation éclairée des gens de lettres, et surtout à la nation libre et désintéressée des philosophes, que vous devez. Monseigneur, l'estime générale, si flattense pour qui sait penser, parce qu'on ne l'obtient que de ceux qni pensent, etc. » S'il y avait de l'habileté dans cette dédicace envisa-
fée comme précaution, il y avait plus de hariesse dans la manière dont elle était rédigée ; et bientôt le contenu de certains articles commença d'inquiéter le clergé et les Jésuites, et 1 soulever de nombreuses clameurs. Le Gouvernement donna donc l'ordre de suspendre la publication. Hais celle-ci avait ses partisans, qui se remuèrent activement, qui la patronnèrent avec tant de chaleur, qu'on vit, chose étrange I le Gouvernement insister en dessous main auprès des autenrs pour qu'ils eussent i continuer l'œnvre suspendue par ses ordres, dont le succès promettait une certaine gloire à l'époque ; et cependant le ministère, malgré cette démarche, n'osait pas révoquer les arrêts qu'il avait rendus contre l'ouvrage, trois mois auparavant! C'est qu'en effet, si les philosophes comptaient des amis assez puissants à la cour pour leur obtenir la tolérance du Gouvernement, il y avait déji dans les articles de Diderot, pour ceux gui, suivant Grimm, savaient réfléchir, le germe d'une infinité éidées qu'il ne fallait que développer pour éclairer Us hommes. Le parti philosophique hésitait encore à mettre trop en lumière ses opinions; mais il s'efforçait néanmoins de les faire pénétrer partout, et, malgré ses ménagements, il devenait assez facile à ses adversaires d'en reconnaître la trace. Lorsque parut le quatrième volume (septembre 1754), le nombre des souscripteurs s'élevait à trois miUe; en décembre 1757, à la publication du septième volume, il y en avait quatre mille.
Ce fut aussi le moment où l'Encyclopédie fut attaquée avec le plus d'acharnement dans les journaux et les pamphlets des adversaires du parti philosophique. Palissot publiait ses Petites lettres, etc., et Moreau le Nouveau mémoire pour servir à l'histoire des Cacouacs. On représentait les encyclopédistes comme formant un parti dans l'État, qui avait pour but formel la ruine de toutes les institutions existantes. Et de fait, si c'est trop dire que d'attribuer cette intention à tous ceux qni prenaient part à l'^*»eyclopédie; si même, aux yeux de la plupart d'entre eux, les plus grandes hardiesses spéculatives ne pouvaient avoir de portée ni d'effet dans le monde réel, il n'en est pas moins évident que la pensée qui présidait à la rédaction de l'ouvrage était peu favorable à tout ce qui avait ses racines dans le passé, et que ses tendances avouées appelaient nn nouvel ordre de choses. Pour se défendre contre les accusations, les auteurs et les patrons de l'entreprise faisaient remarquer qne, de cinquante écrivains qui J contribuaient, il n'y en avait pas trois qui vécussent ensemble ou qui eussent d'étroites liaisons entre eux. C'est assez vrai ; ils n'avaient guère de commun qu'une grande indépendance d'esprit. Mais d'Alembert et Diderot revoyaient tous les articles, et donnaient à l'ouvrage entier la teinte générale de leurs opinions, Diderot surtout, qui était spécialement chargé de la partie philosophique. La variété des écrivains n'ôtait donc pas tant qu'on pourrait le croire i l'unité de dessein et d'intention, au moins dans une certaine ligne. An besoin même on niait la portée évidente d'un article. C'est ce qui arriva, par exemple, pour l'article Qenive, où d'Alembert
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déclarait que les théologiens de la ville de Genève étaient au fond sociniens ou déistes. Cette accusation mit en grand émoi ces personnages, et dans le premier moment Grimm (15 septembre 1757) trouvait que d'Alembert avait commis là une grande étourderie, et avait l'air de le bl&mer ; mais, après un an (1" septembre 17à8), et lorsque la colère des ennemis de d'Alembert s'était un peu apaisée, il retournait son blime et disait, i propos du même article, que ce n'était pas dans la vue de faire de la peine aux ministres de Genève que d'Alembert les avait taxés de socinianisme, mais bien, au contraire, pour leur faire honneur.
Cependant le clergé continuait ses plaintes contre l'Encyclopédie. Jansénistes, molinistes^ tons les partis se réunissaient pour la signaler a l'indignation publique. Un mandement de l'archevêque de Paris (février 1759) vint même attaquer en face les philosophes ; et l'Encyclopédie^ sur le réquisitoire de l'avocat général Séguier, fut enfin déférée au Parlement. Cela n'empêcha pas le huitième volume de s'imprimer pendant ce temps-là. Hais, le 8 mai de la même année, parut un arrêt du conseil qui révoquait les lettres de privilège accordées i lEncyclopédit, et défendait la publication de l'ouvrage. On en écoula bien de nouveaux volumes au dehors du royaume; mais, i l'intérieur, on
fiarut vouloir tenir la main à l'exécution de 'ordre du conseil. L'imprimeur Le Breton fut mis à la jBastille (1766), pour avoir envoyé vingt à vingt-cinq exemplaires à des souscripteurs de Versailles, qui furent obligés de les remettre au comte de Saint-Florentin. Il est vrai que huit jours après l'imprimeur sortait de la Bastille. Mais ce petit emprisonnement avaiit porté ses fruits, et pour éviter de nouvelles tracasseries, Le Breton mutila, i l'insu de Diderot, les derniers volumes de l'Encyclopédie (1770). Le philosophe, justement courroucé, écrivit à l'imprimeur une lettre où il exhale son indignation et son mépris en des termes souvent éloquents. Mais le mal était irréparable. Le Breton ayant eu soin de détruire le manuscrit an fur et & mesure que le tirage s'effectuait. Ainsi se termina, par une sorte d'avortement, cette entreprise colossale, si éclatante i son début. La guerre entre les philosophes et le clergé, entre celui-ci et les jansénistes, querelle oui lut suivie de l'exil du Parlement, tout cela, sur le déclin d'un règne devenu honteux, commençait i inquiéter les esprits, et le public, détourné par de tristes préoccupations, fit peu d'attention à la fin d'une publication qui l'avait vingt ans plus tôt si fortement ému.
Arrivons maintenant aux doctrines que renfermait l'Encyclopédie, et tâchons d'en apprécier rapidement le véritable caractère et les tendances les plus marquées.
Ce qui distingue éminemment l'entreprise de d Alembert et de Diderot c'est qu'elle fut avant tout une œuvre soumise à une pensée philosophique, et c'est particulièrement de ce côté que nous avons à la considérer ici. Ces deux hommes lui imprimèrent avec force le cachet de leurs opinions, et la firent entrer dans le courant de leurs idées. Tous les autres collaborateurs, quelle que fût d'ailleurs leur valeur personnelle, ne viennent qu'en seconde ligne dans l'achèvement de 1 œuvre commune. Le but de l'Encyclopédie était tout à la fois de montrer i l'esprit humain 1 étendue de sa puissance, en déroulant le tableau de ses richesses; et en même temps d'achever, en traitant librement de toute science, de toute doctrine, l'émancipation de la pensée Humaine, si nettement commencée par la révo-
lution cartésienne. Cest à ce point de vue qu'il faut se placer pour juger avec impartialité toalo la partie philosophique de ce grand ouvrage dont Diderot fit le prospectus et d'Alembert le discours préliminaire ; et c'est ainsi que l'on pourra en apprécier sainement le côté utile, et faire la part des passions et même des préjugés du parti philosophique.
Le discours préliminaire par lequel VEncyelopédie s'annonça eut un succès considérable, succès mérité d'ailleurs à beaucoup d'égards, quoiqu'il ait été vanté outre ipesure par les amis et patrons de l'entreprise. D'Alembert y montrait d'abord, et cela en conformité avec les idées du temps, l'origine de nos premières connaissances, puis celle de la société, et par suite la notion du juste et de l'injuste prenant place parmi nos croyances. Il passait alors à l'origine des diverses sciences, de la physique et des mathématiques, et des siences d'imitation, telles que la peinture, la sculpture et la musique. Enfin d'Alembert proposait sa division des sciences humaines, calquée avec quelques changements sur celle de Bacon.
Il y a peu de chose à dire sur la partie du Discourt priliminaire oîi d'Alembert traite des origines ae la société et des sciences. Ses doctrines, sur ce point, n'offrent rien de particulier, et ne sont guère qu'un reflet de celles que propageait, en 1750, la philosophie sensualiste. Seulement l'esprit sobre et modéré de d'Alembert évita les conséquences extrêmes qui séduisent de préférence les écrivains résolus et énerfiques. Il fit & peu près la même chose pour la ivision des sciences. On sait que la question d'une classification des sciences ne date que de la publication du Trailé de la dignité et de l'ac' croitsement dts sciences; mais celle que Bacon avait donnée fi i oublier toutes les antres. D'Alembert, en l'empruntant pour Y Encyclopédie, y introduisit plusieurs modifications. Bacon avait ramené es sciences humaines i trois chefs principaux, qui sont : la mémoire, comprenant tout ce qui est histoire; Vimagination, renfermant tout ce qui est poésie ; et la raison, contenant tout ce qui est philosophie ou science de Dieu, de l'homme et de la nature. Or, cette classification est loin de satisfaire ii toutes les exigences du problème. La division psychologique sur laquelle elle repose n'est ni rigoureuse ni exacte ; les sous-divisions n'y sont pas irréprochables, attendu que beaucoup de branches de l'arbre de la science rentrent les unes dans les autres. L'ordre de filiation et de dépendance des sciences y est i peine indiqué pour quelques-unes, loin d'y être entièrement observé. D'Alembert essaya de compléter cette classification, en y ajoutant la distinction de l'ordre bistorioue et de l'ordre rationnel de nos connaissances, cest-idire l'ordre dans lequel les sciences se produisent dans la société, et celui dans lequel elles dépendent les unes des autres. Ce dernier est, aux yeux de d'Alembert, à peu près identique avec l'ordre de développement de nos diverses facultés. Le savant mathématicien ne se faisait pas d'ailleurs illusion sur la valeur de cette classification, même corrigée par lui. Et peutêtre touchait-il an nœud de la difficulté, lorsqu'il disait que les analogies et les différents points de contact des divers objets de la connaissance humaine, les uns avec les autres, laisseront toujours une trop grande part à l'arbitraire dans une pareille entreprise, pour qu'on rencontre jamais une classification satisfaisante. Il est certain, en effet, que la plupart de nos facultés interviennent dans la formation de chaque science, et que, par conséquent, ranger les
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sciences suivant les facaltés auxquelles elles appartiennent, c'est poser les bases d'une division radicalement mauvaise. De plus, les séiences, en raison même de leurs progrès continus et de leur extension successive et indéfinie^ se subdivisent en plusieurs autres. H faudrait donc, d'un cdté, diviser les sciences d'après les méthodes ou procédés intellectuels qui sont nécessaires pour les constituer, et de l'autre les subdiviser d'après leurs objets. Les mêmes méthodes s'appliqnant à plusieurs sciences à la fois, ce premier point de vue devrait comprendre le second et servir & fonder les divisions principales.
Telle était l'introduction que d'Alembert mit en télo de l'Encyclopédie (nous ne parlons pas des mathématiques). Il fit encore 1 article Genève dont nous avons fait mention, et de nombreux articles de grammaire et de littérature. Il ne se contenta pas d'y insérer des articles ; il se servait d'ailleurs de son influence et de ses relations dans le monde pour attirer des protecteurs à la grande œuvre et même pour dénoncer les ennemis de l'Encyclopédie, comme le démontre une lettre fort curieuse de Haiesherbes à d'Alembert, qui témoigne du peu de goiit du phiIosopl)e pour les critiques et les contradictions (voy. Uém. de Morellet, liv. I, p. 43- 52). Hais, découragé par les tracasseries du Gouvernement, qui tantôt tolérait, tantôt ordonnait de snspenare l'Encyclopédie, mécontent aussi des libraires-éditeurs, d'Alembert abandonna l'entreprise avant la fin, et cessa d'y prendre part après la publication du huitième volume.
Diderot, lui, ne se fatigua ni ne se rebuta jamais, et fut sans relâche l'&me véritable de VEneyclopédie. II y aborda et y traita toute sorte de sujets, les faits historiques et les faits fabuleux, les usages anciens et modernes, la philosophie et les superstitions, la politique et la grammaire. Il y rédigea entièrement tout ce qui concerne les arts mécaniques, et initia ainsi le
Ïiremier les hautes classes de la société ii tous es efforts, glorifiés et souverains aujourd'hui, alors si dédaignés, de cette puissance toute moderne qui s'appelle l'industrie. Les articles qu'il fournit sur ces matières si diverses s'élèvent au nombre prodigieux de 990. Nous n'avons i considérer ici que ceux qui se rapportent aux différentes sciences philosophiques.
Sur tous les problèmes philosophiques dont Diderot expose une solution dans l'Encyclopédie, il ne faut pas lui demander une systématique unité d'opinions qui n'allait pas i la fougue de son esprit. Hais on peut se convaincre facilement que, s'il conserve encore quelques traditions de 1 école française du xvn* siècle, toutes ses sympathies sont acquises aux théories du sensualisme anglais, qui, i cette époque, se répandait beaucoup en France, et surtout à la morale et à la politique de cette école. Diderot, d'ailleurs, lisait peu, recueillait quelques faits, et se b&tait d'inventer des hypothèses pour les expliquer. Et comme il se regardait avant tout comme l'apôtre des doctrines nouvelles qui commençaient à prévaloir dans notre pays, il adoptait de préférence, tantôt ouvertement et tantôt par voie d'allusions et de conséquences, les tendances les plus négatives de cette philosophie. C'est ainsi qu'en général sa métaphysique est un mélange assez confus des théories de l'école de Halebranche, de Leibniz et de Wolf, avec les opinions des philosophes anglais contemporains. Sa prédilection pour Hobbes, Locke et Shaftesbury est même sur certains points nettement marquée. Dans ses meilleurs articles de logique, il se borne à copier tantôt Buffier, et d'au-
tres fois Condillac. H s'étend davantage sur les questions de morale, de justice et de droit naturel. Et cela se conçoit d'autant plus, que ce sont là les côtés faibles du cartésianisme, ceux qu'il a le plus laissés dans l'ombre, et que les encyclopédistes aspiraient surtout aux théories qui peuvent se traduire en actes. La morale de V Encyclopédie est. au fond, la morale du bonheur et de l'intérêt, sans toutefois que les théories de cette doctrine y soient exposées dans toutes leurs [conséquences. Voici comment Diderot déduit ses idées. Suivant lui, l'homme cherche le bonheur, et c'est dans ce but que la société a été établie. Les hommes, par le fait seul de leur existence, ayant tous un droit égal au bonheur, le droit égal de tous à tout, est un droit essentiellement naturel. En conséquence de cela, le juste, suivant Diderot, est ce qui est conforme aux lois civiles par opposition à l'équitable, qui consiste dans la seule convenance avec les lois naturelles (sur lesquelles Diderot ne s'explique pas). Ce sont les lois écrites qui, en ratifiant les principes naturels d'équité, produisent et manifestent la véritable justice, ce qui n'empêche pas Diderot d'ajouter qu'une action est moralement bonne, si elle s'accorde avec l'essence de l'être qui la produit. Or cette dernière assertion s'éclaire singulièrement de cette assertion de Diderot, que les passions sont excellentes en elles-
lement distincte de l'idée d'utile, et n'emporte nullement avec elle l'idée absolue d'obligation morale. Diderot distingue un peu, il est vrai, l'idée de la sensation; mais ces deux phénomènes ne lui paraissent dignes d'attention que dans le rapport qu'ils ont avec le bonheur de l'individu, et, par conséquent, le côté sensible de notre nature lui parait bien supérieur i l'autre, qu'il s'occupe peu d'ailleurs d'en distinguer. Il confond complètement le principe des devoirs sociaux qui vient de la destination morale de l'homme, avec le bonheur présent. Aussi ne sera-t-on pas étonné qu'à l'article Immortalilé, il ne parle que de cette espèce de vie que nous acquérons dans la mémoire des hommes, et garde sur la vie Ititure un silence fort significatif. A l'article Épieurt, il dit encore : « Épicure est le seul d'entre tous les philosophes anciens qui ait su concilier sa morale avec ce qu'il pouvait prendre pour le vrai bonheur de l'homme, et ses préceptes avec les appétits et les besoins de la nature. •
Arrivant aux questions de droit naturel, Diderot part de ce principe, que la liberté est la condition de l'obligation et du droit. Nous avons des passions qui créent en nous des besoins, et ces besoins se résument tous dans le désir inné du bonheur. Il faut donc, dans ce but, raisonner nos actions, c'est-à-dire faire servir au développement de notre nature sensible la raison, qui est notre plus haute faculté, laquelle ne nous a été donnée, comme toutes les autres, que pour contribuer à notre bonheur. Hais il est absurde d'exiger des autres qu'ils fassent ce que nous voulons. Qui donc décidera, entre les hommes, de ce qui est juste ou injuste dans leurs rapports mutuels ? Ce sera, suivant Diderot, le genre humain, parce que le bien de tous est la seule passion qu'il ressente, et que la volonté générale est toujours bonne. • Si même les animaux pouvaient communiquer avec nous, dit-il, et voter dans une 'assemblée générale, il faudrait les y appeler, et alors les questions de droit naturel ne se débattraient plus pawlevant l l'humanité, mais par-devant l'animalité. »
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L'homme a donc d'abord le droit natnrel le plus sacré à tout ce qui ne lui est point contesté par l'espèce entière. Et puisque, dans ses rapports avec ses semblables, il doit consulter la volonté générale, il s'agit de savoir où se trouve le dépôt de cette volonté générale. C'est, suivant Diderot, dans les principes du droit écrit de toutes les nations policées.
La soumission & la volonté générale est donc Je lien de toutes les sociétés, le vrai fondement du droit naturel; les lois doivent être faites dans l'intérêt du bonheur de tous, et non en vue du bonheur d'un seul. Donc le bonheur du genre humain, qui est le seul bonheur légitime, exige que la puissance législative appartienne à la volonté générale, laquelle, suivant Diderot, n'erre jamais ; car, même dans l'hypothèse que les idées du genre humain se maintiendraient dans un flux perpétuel d'affirmations et de négations successives, le fondement du droit naturel n'en subsisterait pas moins, puisque la loi serait toujours dans sa mobilité 1 expression exacte de la volonté générale de l'espèce entière, et que cette conformité de la loi avec la volonté générale est la source unique de tout droit, de toute justice. Il ajoif te que la volonté des peuples est le fondement du droit et de la puissance des souverains ; il attaque (art. Autorite) l'axiome que toute puissance vient de Dieu, et déclare que le prince ne tient que de ses sujets l'autorité qu'il a sur eux, qu'il ne la possède qu'à titre de leur représentant, et qu elle est essentiellement bornée par les lois de la nature et de l'Ëtat.
Sur les questions d'esthétique qu'il aborde, mais qu'il ne résout qu'en partie, Diderot, qui s'était beaucoup occupé de la théorie du beau, et dont les gâtons avaient eu du succès, ne se montra guère plus indépendant du sensualisme régnant, et suivit, sur quelques détails seulement, les inspirations de sa nature enthousiaste. Dans l'article du Beau, il commence par exposer d'une manière générale les opinions de Platon, de Hutcheson, du P. André et de Le Batteux sur ce sujet; puis, analysant pour son compte la notion de beauté, il arrive à des conclusions qui peuvent se résumer ainsi : Nos besoins et l'exercice le plus immédiat de nos facultés conspirent, dès notre naissance, à nous donner des idées d'ordre, d'arrangement, de proportion, d'harmonie et de beauté. Nous découvrons ensuite le même ordre et une beauté analogue dans tous les êtres qui nous environnent: de sorte que cette notion nous devient bientât familière. En l'analysant, on voit qu'elle découle des notions d'existence, de nombre, de longueur, largeur et profondeur, et d'une infinité d autres. De sorte qu'en définitive la notion du beau se résout com-
Êlétement dans celle des rapports. Aussi, pour liderot, n'y a-t-il pas de beau absolu, quoiqu'il distingue le jugement qui perçoit le beau, de la sensation agréable que la vue de la beauté nous procure ; le beau est relatif i nous, mais il faut toujours distinguer le beau réel et le beau aperçu; le premier est dans les choses, et le second est la vue variable que nous en avons. < C'est même, dit-il, l'indétermination des rapports d'un objet avec d'autres, la facilité de les saisir, et le ]>Iaisir qui accompagne leur perception, qui a fait imaginer que le beau était plutôt «ne affaire de sentiment que de raison. • La diversité des rapports perçus aurait été ainsi la cause de la diversité des opinions humaines sur la beauté. Comme démonstration de sa théorie, Diderot ajoute des remarques fort ingénieuses, et essaye de l'appliquer i quelques
Ainsi Diderot ne voit pas qu'au contraire, dans le phénomène complexe produit en nous par la vue du beau, le sentiment ou la sensation seule est relative, et que le jugement qui affirme la beauté n'est pas relatif. Mais si, sur ce point, Diderot est encore le disciple du sensualisme, surtout en voulant démontrer, dans le même article, que toutes nos idées de beauté sont tirées de l'expérience, et qu'ainsi elles se résolvent dans la notion essentiellement variable et complexe de rapports, du moins il entrevoit dans la notion du beau quelque chose d'indépendant des conventions et des caprices des hommes, ce qu'il appelle le beau réel et donne ainsi une certaine fixité i l'idée du beau.
HUi dehors des articles qui se rapportent à tons ces divers points de doctrine, nous signalerons d'abord l'article Académie, qui contient nne appréciation, remarquable pour l'époque, de la révolution philosophique inaugurée par Descartes. Diderot y montre très-bien comment l'établissement des Académies a contribué au développement de l'esprit laïque dans la direction des intérêts moraux de la société.
Nous citerons également l'article Encyclopédie, qui est peut-être le plus remarquable de tous ceux qu'écrivit Diderot, et qui est certainement un de ceux où il montra le plus de verve et de sagacité. Cet article abonde en traits éloguents, tels qu'ils jaillissaient, comme par éclairs, de la plume de cet écrivain. Il y expose ses idées sur le projet d'un dictionnaire universel raisonné des connaissances humaines, sur sa possibilité, sa destination, ses matériaux, l'ordonnance générale de ces matériaux, le style, la méthode, les renvois, la nomenclature, les manuscrits, les auteurs, les censeurs, les éditeurs et le typographe. C'est là qu'il déclare, contrairement à toutes les idées reçues alors en pareille matière, que le Gouvernement ne doit pas se mêler d'un pareil ouvrage. « Les projets littéraires conçus par les grands, dit-il, sont comme les feuilles qui naissent au printemps, se sèchent tous les automnes, et tombent sans cesse les unes sur les autres an fond des forêts, où la nourriture qu'elles ont fournie à quelques plantes stériles est tout l'effet qu'on remarque. > Il montre ensuite les révolutions inévitables des sciences, des arts et de la langue, et dérend cette doctrine de la perfectibilité de l'esprit humain, que le xvin* siècle n'a pas inventée^ mais dont il a fait, pour ainsi dire, une religion. Dans nul article peut-être Diderot ne déploya avec plus d'aisance cette faculté rare qu'il avait de s'occuper de toute espèce de sujet avec un égal enthousiasme.
Tel est l'ensemble des doctrines philosophiques que les deux principaux auteurs de YÈncyclopédie répandirent dans le corps de ce grand ouvrage. Malgré les défauts nombreux qui le déparèrent, il eut d'abord un grand éclat. Au moment où la philosophie nouvelle voulait tout refaire, les opinions, les mœurs, les croyances, les lois et les institutions, c'était une pensée hardie et féconde de réunir dans un seul tableau tous les divers aspects de la connaissance humaine. Et ce fut une de celles qui contribuèrent le plus & affermir l'esprit novateur et à le préparer aux grandes choses qu'il accomplit un peu plus tard. Malheureusement l'Encyclopédie fut exploitée dans un intérêt de parti, et prit trop souvent les allures du pamphlet, ce qui, joint aux circonstances extérieures, l'empêcha de tenir tontes ses promesses. On peut même remarquer que, loin d'avoir servi & rattacher les sciences les unes aux autres, comme cela semblait devoir être son but principal et avoué, VEncuclopédie a. précédé de très-peu le moment où les diverses
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branches de la connaissance hnmaine ont cessé d'itre cultivées ensemble.
L'Encyclopédie on Dictionnaire raisonné des sciences, arts et métiers, par nne société de gens de lettres, mis en ordre par Diderot et quant à la partie mathématique par Dalembert, se compose de 17 Toi. in-r, dont le premier parut en 1751, le dernier en 1765, plus 11 vol. de planches dont le premier est de 1762 et le dernier de 1772. Un supplément de 5 vol. parut en 1776-7. L'EncyelopMie fut réimprimée à Genève, 1777, 39 vol. in-4, et à Berne et Lausanne en 1778, 72 vol. gr. m-8, plus 3 vol. de planches in-4. FR. R.
EHTELÉCHIE (en grec, ivttUx*^' i <^° ^vTi)ic, parfait; Ixetv, avoir; littéralement possession de la perfection). Ce terme a été créé par Aristote, traduit par Hermolaûs Barbarus en perfectihabia, et depuis remis en honneur par Leibniz. Après avoir, an premier livre de la Milaphm^ue, exposé sa tnéorie des quatre causes, matérielle, formelle, efficiente ou motrice, et finale, qui correspondent à ces quatre questions : Quelle est la matière d'un objet T Quelle est la forme ou l'essence T Qnel est le moteur? Quelle en est la finT Aristote, par des éliminations successives, les réduit à deux, la matière et la forme, le possible et l'être, la puissance et l'acte. Or I entélécbie, c'est la forme ou l'acte par opposition i la matière on i sa puissance. C'est ainsi qu'Aristote dit : âi>]pTitUvou Se xa6' ixatrcov Tivin tgO |iiv 8uvd|i(i ToO S'tnOxxçitf, distinguons d'abord, en chaque genre, ce qui est en puissance et ce qui est en entélécnie, en acte. C'est ainsi qu'il définit l'ftme tantôt la forme, tantôt l'entéléchie première de tout corps naturel, organisé, ayant la vie en puissance. C'est encore ainsi qu'avec une différence assez sensible, mais compréhensible, il définit le mouvement : la réalisation ou l'entéléchie du possible en tant que possible, parce
Îue la réalisation ne commence qu'avec 1 acte, 'entéléchie est donc, pour Aristote, tantôt la forme, tantôt l'acte, tantôt la réalisation du possible on le mouvement par lequel la matière prend nne forme et tend a une fin, tantAt l'être même qui résulte de la réalisation de la pnissance, qui possède en soi le principe de son action et tend de lui-même i sa nn. Pour Leibniz, en donnant à ses monades le nom d'entéléchies, il a consacré sur ce point essentiel l'affinité de sa doctrine avec celle d'Aristote. Consultez la Métaphysique (FArisloU, liv. IX et XI ; VEsaai sur ta Mélaphytigue d'Aristote de M. Ravaisson, 1. 1, p. 384 et suiv.: — une dissertation de M. Berterean. de Entelechia apud Leibnitivm, Paris, 1843, in-8. Et voyez l'article Péripatéticienne (philosophie). A. B.
ENTBOtlBIASaiE (iv6ou<na<r|ii<). Ce mot est dans Platon et dans Aristote ; il signifie proprement inspiration divine, et, d'une manière plus Sénérale, inspiration, excitation extraordinaire e l'iime, exaltation intérieure qui se manifeste an dehors par des paroles ou des actes plus énergiques ou plus violents. L'enthousiasme est habituellement attribué aux poètes, aux artistes; mais il peut appartenir dans une certaine mesure i tons les hommes; la pensée la plus grave et la plus austère ne l'exclut pas. Le savant, le philosophe aussi peuvent le sentir ; et Socrate, dans le Phèdre, rapporte & l'influence des nymphes l'enthousiasme dont il est animé. L'enthousiasme est si peu le privilège de quelques &mes, ane parfois des nations entières en sont agitées ; de grands événements politiques ou religieux le leur inspirent ; c'est l'enthousiasme qui produit dans les penples ces admirables élans de courage
âui sauvent la patrie et la liberté, et tous ces évouements éclatants on inconnus qui sont
SICT. FBILOS.
l'honneur de la nature humaine. Cest lui encore qui enfante ces convictions ardentes, ces grandes croyances qui poussent les individus au martyre, et qui organisent les sociétés. Inspiration des poètes, ou même des devins et des prophètes, réflexion sublime et profonde des philosophes, héroïsme des guerriers et des peuples, dévouement des martyrs et des patriotes, ce sont là des faces diverses de l'enthousiasme qu'il faudrait toutes étudier pour le bien comprendre dans tonte son étendue et dans tonte sa puissance. La psychologie et la morale n'en ont peut-être pas assez tenu compte; et c'est une lacune que la philosophie de nos jours a commencé et continuera sans doute à combler. Il n'est point dans l'Ame humaine une faculté qui soit à la fois ni plus obscure ni plus importante; mais il faut ajouter que cette faculté, bien qu'appartenant i tous, ne se manifeste clairement que dans quelques-uns, à de rares intervalles, et qu'elle a pu échapper ainsi à une analyse toujours trèsdifficile, d'ordinaire trop peu profonde, et qui d'ailleurs ne doit s'adresser qii aux généralités.
L'&me humaine n'a que deux mouvements possibles : on elle s'abandonne i. la puissance qui l'anime, sans avoir conscience de la force qui la pousse, sans essayer de comprendre et de diriger l'instinct qui la mène ; ou bien, tout en obéissant encore, elle intervient, du moins pour une part plus ou moins grande, dans les effets de cette puissance dont elle se rend compte, et qu'au besoin elle modifie. Le premier de ces mouvements est la spontanéité; le second est la réflexion avec toutes les nuances, avec tous les degrés que l'une et l'autre peuvent recevoir.
Dans la spontanéité, l'homme n'est pour rien ; il est mû par une force qui ne vient pas de lui, qu'il ignore tout en la suivant. L'être moral n'apparait pas alors; la volonté et la liberté, bien qu'elles vivent toujours, ne sont point éclairées par cette lumière supérieure de la raison sans laouelle il n'y a point de vraie responsabilité. L individu vit alors d'une vie d'autant plus puissante qu'elle est plus aveugle; il en sent la plénitude; elle déborde en lui, mais il ne la règle pas ; il ne tente même point de la régler, tant le mouvement qui l'emporte est rapide et irrésistible. D'oii vient cette puissance intérieure
Î[ui meut l'homme ? Et puisqu'elle n'est pas de ui, de qui la tient-il, à mii doit-il la rapporter? A Dieu, a répondu la philosophie grec^e; et de là le sens profond et parfaitement vrai du mot enthousiasme (4v et4«). Biais cette acception, tirée de l'étymologie même, n'est pas celle qu'ordinairement on y attache. L'enthousiasme est une certaine nuance de la spontanéité : ce n'est pas la spontanéité même; et bien qu'en nous ce soit certainement quelque chose de divin qui donne à notre intelligence le mouvement et la vie. et produise ce ^uela philosophie moderne appelle la spontanéité, ce n'est qu'à l'un des enets les plus saillants de la spontanéité, et non à la spontanéité toute seule, que la philosophie grecque a joint la notion d'une intervention divine. Ceci, d'ailleurs, s'explique suns peine. La spontanéité, telle que nous la comprenons aujourd'hui, est le fait le plus profond de notre nature, et il a fallu une très-longue analyse pour le découvrir dons les ténèbres où il se cache, et le démêler an milieu de cette multitude de faits beaucoup plus apparents qui le voilent à l'observation, même la plus attentive. Il ne faut donc pas confondre l'enthousiasme avec la spontanéité. La spontanéité est bien plus divine encore que l'enthousiasme sans contredit; mais c'est l'enthousiasme seul qu'on rapporte plus particulièrement à l'influence de la divinité. La
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spontanéité est on fait généra) qni appartient i tons les hommes sans exception, et qve la science ne pent faire remonter qu'l Dieu. L'entlionsiasme, né dans certaines circonstances, ne durant qné quelques instants, a pn être attribué dans le polytnéisme i la faveur spéciale d'un dieu tntélaire, se communiquant à une àme privilégiée qu'il veut remplir et embraser.
Quel est donc précisément l'état de l'&me dans l'enthousiasme 7 II est fort difficile de le dire, quand l'&me est dans cet état extraordinaire, elle ne l'observe point, par les causes mêmes qui le produisent; quant elle n'y est plus, les éléments de l'observation lui font défaut, et le souvenir en est bien effacé et bien peu saisissable. C'est en vain qu'on le demanderait & ces tmes fortunées que l'enthousiasme enflamme durant une vie tout entière, i ces poites qui ont chanté sous l'inspiration qui les consumait. Ils ont transmis aux peuples le feu divin dont ils brûlaient eux-mêmes; mais ils le leur ont transmis avec cette naïveté qui les caractérise et en fait au milieu de la vie commune de sublimes enfants et des interprètes aveugles, quoique divins, de la pensée des nations. Les poètes ne nous diront donc pas ce que c'est que t'enthousiasme. Quand Socrate va leur demander leur secret, ils ne savent que lui répondre, et le désappointement du philosophe est au moins égal 1 son admiration. Il faudrait bien moins encore interroger les artistes; leur inspiration n'égale pas en violence celle des poètes, mais elle n'est pas plus claire pour eux; ils ne la comprennent pas davantage, et ils pourraient tout aussi peu l'expliquer. Il faut même renoncer i obtenir le mot de cette énigme des savants qui, comme Archimède ou Newton, ont éprouvé les austères transports de l'enthousiasme scientifique. Il n'y a que le philosophe qui puisse nous donner ici quelques lumières certaines; et précisément parce que la philosophie est le domaine propre de la reflexion, et que le philosophe sent aussi parfois ce puissant et divin instinct auquel les autres obéissent aveuglément, lui du moins, habitué comme il l'est a observer tons les mouvements de son &me, il observe celui-là avec d'autant plus de soin qu il est plus singulier et plus rare. Il ne le répudie pas, mais il le contient de peur d'être emporté par lui ; et quandj , pour son malheur, il s'y abandonne, c'est qu'il <. quitte te ferme sol de la raison et de la personmalité pour tomber dans ces excès et ces abîmes •où se perd le mysticisme.
Cest donc au philosophe de savoir ce qu'est l'enthousiasme, doù il vient, où il doit s'arrêter, •et de montrer quelle est sa grandeur et aussi sa faiblesse. C'est donc au philosophe, bien qu'il -doive pins que tout autre éviter ce redoutable .attrait dos tmes les plus nobles, de faire la part rigonrense de ce qu il y a de divin et d'humain tout à la fois dans l'enthousiasme, d'admirable mais de périlleux, de fort mais de caduc.
Un premier fait de toute évidence que les poètes, tes artistes, et tous ceux que l'enthon- •iame a une fois transportés, peuvent attester -unanimement, c'est que rime dans ces moments sublimes ne s'appartient pas. Les plus vives de ' ses facultés, les plus brillantes, les plus fécondes -«ont en jeu, et l'&me a perdu toute action sur «lies. Tout entière à l'émotion divine qui la bouleverse, elle ne la sent que pour y céder, qae pour y succomber. Qui pent donc agiter ainsi fime de l'homme, l'arracher à elle-même, l'enivrer si pwissamment? Une seule cause : 11dé«, la vue. le sentiment du bien, quelles iqu'en soient les fbrmes, le beau, le juste, le -saint, le Vrai. Voilà la cause unique de l'enthou-
siasme ; il ne peut pas j en avoir d'autre ; voilà le délicat mais irrésistible intermédiaire dont Dieu se sert pour transporter les âmes. Et, dès lors, rien d'étonnant que l'enthousiasme soit reporté a. Dieu même, que l'enthousiasme rende en quelque sorte Dieu même présent ; c'est que le bien, s'il n'est pas Dieu, ne vient que de Dieu cependant; c'est que toutes les formes dn bien viennent ae lui sans distinction, et que la vérité, la sainteté, la justice, la beauté sont également divines. Voilà comment l'idée du bieo, conçue dans tout son éclat et dans toute sa puissance, aboutit et accable le philosophe luimême ; voilà comment Platon en détourne les yeux de peur d'en être aveuglé, ou, pour mieux dire, de peur de céder à ce transport qiii dte i l'àme la lumière splendide et douce de la réflexion. L'idée dn bien est le mobile perpétuel de l'homme sans doute; mais quand elle agit
filus puissamment que de coutume, c'est alors 'enthousiasme qu'elle provoque avec toute son énergie, qui pent aller parfois jusqu'au délire.
Si l'àme en cet instant ne se possède plus, la cause qui la pousse a beau être divine et sainte, notre nature fragile court grand risque de tomber, et sa chute alors est d'autant plus grave, que l'exaltation de l'àme l'a élevée plus haut. Si c'est le bien que l'homme poursuit dans cette noble ivresse, est-ce toujours le bien qu'il voit? Est-ce toujours le bien qu'il saisit? £t que de périls ne court-il pas qaand il renonce, sans d'ailleurs le plus souvent le savoir, à ces facultés d'un autre ordre, plus sûres et tout aussi puissantes que l'enthousiasme, on notre personnalité intervient du moins avec sa part de raison et de responsabilité? En faisant le plus attentif et le plus régulier usage de la reflexion pour se conduire et éviter la faute, l'homme n'est pas assuré de ne point se tromper. Hais ne l'est-il pas bien moins encore quand il abandonne son seul guide, et qu'il se livre à cet autre agent aveugle que sa raison doit conduire, bien loin de se soumettre à lui? Voilà comment cette sentence vulgaire est parfaitement vraie, « que du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas. > Voilà comment il n'y a qu'un pas aussi de l'enthousiasme patriotique à l'inhumanité ; en un mot, voilà comment il n'y a qu'un pas de tout enthousiasme aux aberrations et aux excès les plus étranges quand ils ne sont pas les plus coupables.
Dans de justes limites, l'enthousiasme ennoblit l'homme et le transforme presque en dieu Mais qu'il est difficile de marquer ces limites I Qu'il est difficile surtout de s'y tenir I C'est donc une arme à la fois dangereuse et puissante, qui blesse les imprudents, qui n'appartient, en général, qu'aux forts, mais dont la raison doit attentivement surveiller l'usage périlleux. C'est une noble et grande passion de Pâme, qui bien souvent l'égaré, et qui lui ôte d'autant plus de forces pour revenir de son erreur, que d'abord elle lui en a plus donné pour la commettre. Il y a toujours un grave danger pour l'homme à sortir de sa nature, même pour s'élever au-dessus d'elle; et si quelques instants il se grandit outre mesure, c'est, en général, pour tomber bientôt au-dessous de lui-même. In medio virtug. Hais qu'elles sont admirables et rares ces àmcs favorisées du ciel qui savent joindre, dans une puissante et féconde harmonie, l'enuiousiasme a la raison, tempérer les ardeurs de l'un par le calme de l'autre, et emprunter à tous deux ce
âu'ils ont d'excellent, en laissant ce qu'ils ont 'excessif! C'est ce juste tempérament qui fait toutes les grandes choses, aepuis les chefsd'œuvre des. poètes et des philosophes, jusqu'aux