‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 5)Chapitre 92 sur 156 · ERAS · texte numérisé non relu

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ces, cédant anz obsessions de ses tntears et i nne dure nécessité, il entra comme norice dans le couvent des chanoines réguliers de Stein, au diocèse dtJtrecht. Il est i remarquer qu'il y cultiva la peinture sans négliger ses antres études, dans lesquelles il eut pour compagnon et pour ami Guillaume Hermann. Il sortit bientôt du couvent de Stein, avec la permission de l'évéque dtltrecht, pour s'attacher a l'évéque de Cambrai, Henri de Bergues. Hais après un séjour i Paris, fait au collège de Navarre avec l'agrément du prélat, il revint i Cambrai, se lia d'amitié avec Battus, et fit, par son intermédiaire, connaissance avec la marquise de Weère, de la générosité de la({uelle il eut à se féliciter. Ce fut par la protection de cette dame, et avec celle de milord Hontjoie, qu'il fit son premier voyage en Angleterre, après lequel il retourna plusieurs fois i Paris, et revint ensuite en Hollande. Il se livra particulièrement, dans cet intervalle, i l'étude au ères et à celle de la théologie, ou il fit de grands progrès. Après plusieurs voyages en Angleterre, il trouva enfin l'occasion de visiter l'Italie, vers laquelle le poussaient d'ardents désirs.

Il ne put cependant partir qu'en 1506, lorsque déji il était âgé d'environ quarante ans. Sa grande érudition, l'élégance de son style et la nnesse de son esprit, lui procurèrent d'importantes relations et lui attirèrent de nombreux admirateurs, parmi lesquels nous devons citer Pierre Bembo, le cardinal Grimani et le cardinal Jean de Hedicis (depuis Léon X). Il séjourna i Turin, où il prit le grade de docteur en théologie, à Bologne, à Venise, on il logea chez Aide Manuce pendant l'impression de ses Adages, et i Rome. Il quitta cette ville pour retourner en Angleterre, malgré les offres magnifiques que lui avait faites le cardinal Grimant. Il eut, du reste, à s'en repentir^ car il ne trouva pas dans cette nouvelle patrie ce que des promesses exagérées lui avaient fait espérer. Nonobstant ses liaisons avec les hommes les plus illustres de cette contrée, Guillaume Warrham, Thomas Homs, Fischer, Thomas Cramer, Colet. André Ammoniode Lucqnes et Canossa, tous deux légats, et Henri VIII lui-même, il fdt encore obligé de quitter l'Angleterre, on, contre son attente, il éprouvait de nouveau la mauvaise fortune. La miscre toutefois ne parait pas avoir refroidi sa verve satirique, car c'est pendant son séjour en Angleterre qu'il écrivit son Éloge de la folie. Cet ouvrage fut condamné par la Sorbonne, le 27 janvier la42. Il n'avait pas encore été mis i l'index i Rome, ce que ses ennemis n'obtinrent que plus tard, et ave: quelque peine. Bientôt après ce voyage, pressé par les chanoines réguliers de rentrer au couvent de Stein, il s'y refusa, et obtint du pape un bref qui le mit^ pour le reste de sa vie, à l'abri de ces sollicitations.

De retour en Brabant, Érasme se trouva, par l'appui du chancelier Sauvage, en faveur auprès du roi catholique Ferdinand. Il fut même un moment question de le faire précepteur du prince Charles (depuis Charles-Qumt) et de Ferdinand son frère ; mais le peu d'attrait que lui offrait la cour ne lui permit d'accepter qu'une pension de trois cents livres, au lieu de la brillante fortune à laquelle il serait parvenu, s'il eût en plus d'ambition. Les membre* de la faculté de théologie de Lonvain inscrivirent le nom d'Érasme parmi ceux de leurs docteurs, à peu près vers l'époque où ce savant prenait avec ardeur le parti de Reucblin, attaqué en cour de Rome.

Érasme avait déji refusé les offres que lui taisait, pour l'attirer en France auprès de lui, le

nonce Canossa, évéque de Baveux, lorsque François I" se mit de la partie. Malgré les instances du roi et de Budée, son intermédiaire, il persista dans son refus. La crainte de compromettre son repos au milieu des envieux que lui attirerait la faveur du prince, et des discnssions tbéologiqnes oui commençaient i naître, parait en avoir été la cause. Il n'en resta pas moins plein de reconnaissance pour François I", et s'exprima, après la bataille de Pavie et la paix de Madrid, avec une indépendance pleine de sympathie pour le monarque français. Il refusa des offres analogues q^i lui furent faites par le prince Ernest de Bavière, par la raison qu'appartenant à Sa Majesté Catholique en qualité de conseiller, il ne pouvait s'attacher i aucun autre prince. Érasme eut encore plus d'une occasion de refnser divers asiles que lui offrirent des prélats, des princes et même le roi d'Angleterre. Il se fixa enfin i Bâle, qu'il connaissait par plusieurs voyages; son revenu lui permettait d'y vivre avec aisance, et il y était attiré par l'amitié de l'évéque et la publication de ses ouvrages, confiée aux presses de Froben. Il y arriva au mois de novembre 1521. L'amitié des souverains pontifes Adrien VI et Clément VII l'engagea de nouveau à retourner i Rome ; deux fois il se mit en devoir de répondre i leur désir, mais deux fois sa santé le força d'y renoncer.

II perdit en 1526 Jean Froben, qu'il regretta sin::èrement. Cette mort ne le décida cependant pas & abandonner la ville; il aida Jérôme Froben, l'aîné des enfants du défunt, i. conserver la gloire de l'imprimerie, si bien illustrée par son père. Il fut de nouveau sollicité par le roi d'An-

fleterre, auquel il adressa un refus fondé sur ivers motifs apparents, mais dont la cause véritable, qu'il cachait soigneusement, était la crainte d'être obligé de se prononcer dans la Question du divorce de ce prince et de Catherine a' Aragon. La familiarité qui s'était établie i Bâle entre lui et plusieurs des principaux réformateurs, et en particulier sa liaison avec Œcolampade, le forcèrent i quitter enfin cette ville, dans laq;nelle un plus long séjour n'eût pas manqué de le compromettre. II choisit Fribonrg. II y demeura de l'an 1529 & l'an 1535 où il revint i B&le, et ces six années ne furent pas moins fécondes que les autres en ouvrages d'une polémique piquante ou d'une solide érudition. Il ne resta d'ailleurs i. Bâle qu'un peu moins d'un an: arrivé dans le cours du mois d'août 1635, il y mourut dans la nuit du 11 au 12 juillet 1536.

Telles sont les vicissitudes au milieu desouel les se passa la vie d'Érasme. Ami de la modération, du repos et de l'étude, il vécut dans une lutte continuelle, parcourut toutes les contrées de l'Europe éclairée, et fut forcé d'abandonner pendant plusieurs années la ville de son choix, déchirée par les luttes religieuses. Si des relations nombreuses, chères i son cœur, précieuses pour son esprit, flatteuses pour son amourpropre, lui firent trouver souvent ces conversations élégantes, ce commerce littéraire pour lequel il semblait si heureusement né, les brutales invectives et les grossières accusations de quelques-uns de ses adversaires tourmentèrent quelquefois sa vie, et menacèrent même d'en troubler tout à fait le repos. Au milieu de ces nombreuses provocations, il ne se laissa que rarement emporter à des représailles que son goût délicat ne pouvait manquer de désavouer, et qui n'altérèrent que passagèrement la douce et pénétrante sagesse dont il opposa le calme aux excès d'une époque aveugle et passionnée. Toutefois, cette philosophie pratique ne suffit

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pas pour que noDS comptions Érasme parmi les nommes (jai ont acquis quelque gloire dans cette partie des travaux de l'intelligence. Initié sans doute aux études phllosophiipies de son temps, il ne leur donna néanmoins dans ses écrits aucune place de quelque importance. Ce n'est pas que la philosopnie ne puisse lui devoir quelques-uns de ses progrès, mais elle les lui doit indirectement, par le mouvement qu'il imprima à l'étude des langues anciennes, et l'estime dont il donna hautement l'exemple pour les philosophes de l'antiquité. Ancnoe recherche approfondie sur la nature de leurs opinions, aucune question traitée tx profct$o n'annonce de sa part de prédilection p«ur ces recherches.

Mais, quoique aucune théorie ne soit explicite dans les nombreux écrits que noiu a laissés Érasme, l'esprit philosophique s'y fait remarquer à un luiut degré. Favorable i la réforme dans une assez juste proportion, il se distingua cependant de Luther par un caractère non équivoque de réflexion indépendante. Le moine de Wittemberg combat l'Église romaine par une autre orthodoxie, orthodoxie qu'on peut appeler biblique, et dont il se fait le juge suprême; c'est l'Écriture sainte interprétée dans un sens, qu'il oppose à l'Écriture samte interprétée dans un autre. Dans les réformes, au contraire, que favorisait Érasme avec une nardiesse inespérée, c'est surtout l'esprit philosophique qui dicte ses jugements sur la discipline, sur la tradition, qui dirige sa critique à la fois rigoureuse et mesurée. Quoiqu'il ne puisse être compté que parmi les lettrés, il y a, dans tout l'ensemble de son œuvre, quelque chose d'un heureux éclectisme, qui ne dépasse pas, il est vrai, les limites du bon sens, mais qui frappe comme une lumière renaissante, au milieu des ténèbres, profondes encore, de la scolastique. Il y a déjà de la philosophie dans la réforme seule du langage, et dans l'abandon de formules vieillies qui retenaient la pensée captive : l'élégance de la diction prélude à la liberté de la pensée.

Indépendamment de cette part qui revient i Érasme dans le mouvement ae la Renaissance, on peut le compter, comme Théophraste dans l'antiquité et la Bruyère dans les temps modernes, parmi les philosophes moralistes les plus ingénieux et les plus exacts. La finesse des aperçus, l'éclat pittoresque de l'expression, s'alhent heureusement chez lui pour que la pnrase relève la pensée et lui donne encore plus de

Srix^. Comme critique de mœurs, il se rapproche • l'esprit de^^Démocrite. Les preuves s'en trouvent aans VEloge de la folie, dans ses lettres, dans ses divers traités sur l'éducation, dans ses Collo^ue$ et dans ses ExhortatioM. Son livre des Adages, composé avec autant de goût que d'érudition, montre quelle importance il attribuait à cette sagesse populaire qui s'est, dans tons les temps, exprimée par des proverbes.

11 en rétablit l'intégrité contre Luther, qui l'avait entièrement sacrifié à, la gr&ce. Quoique la manière dont Érasme traita cette matière n'ait point été désapprouvée par les orthodoxes, on ne peut nier que sa solution n'inclinât au pelagianisme, et ne montr&t en lui des tendances plus rationnelles que théologiques. Ses dissertations sur ce sujet se trouvent & la fin du tome II* et au commencement du tome X* de ses œuvres complètes, édition de M. Le Clerc.

En étudiant la vie d'iSrasme, ses ouvrages, et, en particulier, sa correspondance, nous n'avons pu nous empêcher de fSure un rapprochement

dont la justesse, nous l'espérons, ne sera pas contestée. Le clergé, et surtout le clergé séculier, comptait à cette époque grand nombre de savants distingués et polis, auxquels la première aurore de la Renaissance avait inspiré un vif amour pour l'antiquité. On est frappe de la faveur avec laquelle ces esprits enthousiastes et généreux, docteurs, évéques^ cardinaux, souverains pontifes même, semblent tons disposés i accueillir, quelques-uns à provoquer, une réforme prudente et modérée. Mais à peine la rupture opérée par Luther est-elle achevée, que ce mouvement cesse : la méfiance arrête l'élan des intelligences; & la vue des-fureurs des sectaires, les moindres essais deviennent suspects; le sentiment de l'ordre menacé invite i se tenir sur ses gardes le pouvoir déjà trop prompt & recourir à la rigueur. Ce fait n'est-il pas analogue à ce qui se passa en France à la fin du xviii* siècle? Une partie du clergé et la noblesse de la cour, qui avaient applaudi au développement des idées nouvelles et dont l'esprit frondeur n'avait pas toujours épargné les objets les plus respectables, reculèrent épouvantés devant les terribles représailles de 1789 et des aimées suivantes. Semblables aux lettrés du xvi* siècle, ils maudirent les principes qu'ils avaient défendus avec transport quelque temps auparavant, aussi incapables de découvrir ce qui se cachait de vérité sous les passions révolutionnaires, qu'ils l'avaient été de sentir l'injustice des attaques irréfléchies auxquelles souvent ils s'étaient livrés sans mesure.

Indépendamment de l'édition citée plus baut, commencée en 1703, on a, imprimés a part, un grand nombre d'ouvrages d'J&asme. Le recueil de ses lettres et de celles de plusieurs des amis avec les<qnels il était en correspondance, est en particulier d'un vif intérêt pour l'étude de cette période de l'histoire des lettres et de la philosophie en France, en Allemagne, en Italie et en Angleterre. Fidèle reflet de l'esprit des lettrés laïques et ecclésiastiques de tout rang et de toute dignité qui étaient en commerce littéraire avec Érasme, elles font connaître, mieux que tout autre livre, l'esprit et les passions de cette époque.

Les œuvres complètes d'Érasme ont été publiées à Bàle, 1540, 8 vol. in-^; à Leyde, 1703-6, 10 vol. in-^, par Jean Le Clerc. On peut consulter : Vie d'Érasme, par J. Lévesque de Bnrigny, Paris, 17&7, 3 vol. in-12: — E. Charles, de Adagiia Eratmi, Parisiis, 1862, in-8; — Desdevises du Désert, Erasmut Rolerodamu* moT^m el litter-arum vindex, Paris, 1862, ln-8; — M. Nisard, VHistoire d'Éraime et de set ieritt en tète d'une traduction de l'Èlo&i de la folie, Paris, 1843, ia-12 ; — Gustave Feugère, Eratme, étude sur sa vie et ses ouvrages, in-8, Paris, 1874. H. B.

ËBiaËNE (JeanSuot) est né au commencement du ix< siècle dans une des lies Britanniques, mais on ne saurait dire dans laquelle; les trois provinces se le disputent, et ces deux noms, Scofus, Erigena, indiquent chacun une patrie difl'érente. La même obscurité qui couvre son berceau nous cache les dernières années de sa vie. Les historiens anglais du xi* et du xii* siècle l'ont confondu avec un certain Jean qui vivait en France et qui, rappelé en Angleterre par Alfred le Grand, reçut la direction de l'abbaye d'Ethelinge, ob il tut assassiné par ses élèves et honoré comme martyr. C'est grftce i cette confusion, sans doute, que Scot Ërigène a été en possession, pendant plusieurs siècles, des honneurs canoniques. Son nom figure encore dans le Martyrologe imprimé à Anvers en 1586. Mais bientôt, par une destinée bizarre, il ne paraît plus que aans les Index de la cour de Rome.

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La sente chose qni nous soit assez bien connue dans la vie de Scot Ërigène, c'est son séjour à la cour de Charles le Chauve. Placé par ce prince à la tête de l'école du palais, et hautement admiré par sa science, il fut engagé dans les controverses les plus graves de son temps, dans les discussions de la gr&ce et de l'eucharistie : et comme il y porta la hardiesse de sa pensée, il y compromit, par les condamnations «ju'il s'attira, l'autorité de ses doctrines métaphysiques. Chez lui le théologien fit toujours beaucoup de tort au philosophe.

Nous n'avons plus l'ouvrage que Scot Ërigène écrivit sur l'eucharistie {de Corpore et Sanguine Domini); mais on sait qu'il ne voyait dans le sacrement de l'Église qu un souvenir, une commémoration du sacrifice de la croix. Lorsque Bérenter, deux siècles pins tard, après avoir renouvelé cette doctrine, fit sa soumission au concile de Rome en 1059, il fut condamné à br&ler de sa main, avec ses propres ouvrages, le traité de Jean Scot, où il avait puisé son hérésie. Malgré cette circonstance, il est remarquable que Scot Érigène fut choisi par deux évêques, Pardule de Laon et Hincmar de Reims, pour combattre Gottescalk, qui, exagérant encore la rigueur des doctrines aagustiniennes, anéantissait le libre arbitre. C'est à cette occasion qu'il publia son livre sur la Prédestination {de Prœdestinalione). Hais le libre penseur, par ses audaces philosophiaues, faillit compromettre la cause de Pardule et d'Hiucmar qui l'abandonnèrent bientât; vivement attaqué par saint Prudence, évéque de Troyes, et par le diacre Flore, an nom de 1 Église de Lyon, il vit son livre condamné par le concile de Valence en 855, et en 859 par le concile de Langres.

Son autorité cependant était toujours considérable dans les écoles do Paris, quand une traduction de saint Denys l'Arcopagite^ qu'il publia peu de temps après, fut une occasion pour le pape Nicolas I" de aemander à Charles le Chauve la disgrice du philosophe. On ne sait si Charles le Chauve se rendit aux injonctions ou aux prières de Nicolas I". C'est depuis cette époque que tous les renseignements nous manquent sur Scot Ërigène.

Nous avons déjà nommé quelques-uns des ouvrages les plus importants de Jean Scot : son traité de l'Èuchaiislie, qui est perdu ; le traité de la Prédestination, publié, en 16o0, par le président Mauguin, dans ses Vindiciat jyrœdeslinationis et gratice,et la traduction de suint Denys l'Aréopagite ; il faut citer parmi ses autres ouvrages, dont la plupart sont perdus ou enfouis dans les bibliothèques de nos anciennes abbayes : 1* de Visione Dei, que Mabillon a vu manuscrit dans la bibliothèque de Clairmarest, près de Saint-Omer; 2 le de Egressu et régressa animœ ad Deum, que Guillaume de Nortbausen a vu encore, en 1594, dans la bibliothèque de l'électeur de Trêves, et dont un écrivain allemand, H. Greith, dans son Spicilegium Vaticanum, croit avoir découvert un fragment, malheureusement sans importance; 3° un Commentaire tur saint Denys VAréopagite, contesté à tort par dom Rivet, et dont H. Greitb a découvert au Vatican une partie assez considérable qu'il a promis de ptiblier bientôt; 4* une Traduction latine de» scolies de saint Maxime, sur saint Grégoire de Nazian%e, imprimée par Thomas Gale dans son édition du de Divisione naturas; b' une Homélie sur le commencement de l Évangile selon saint Jean, indiquée par dom Rivet, et que M. Ravaisson vient de retrouver parmi les manuscrits provenant de l'abbaye de Saint- Évroult; 6* plusieurs pièces de vers, publiées à dlfTérentes époques, par Usser, ûucange, Mabil-

lon, Angelo Haï, et récemment par îiîi. Ravaisson et Cousin.

Nous arrivons & son grand ouvrage, mpl Matui |ji«pi<T(ioû {de Divisione naturœ), imprimé à Oxford, en 1681, par Thomas Gale (ln-^). Il y en a une nouvelle édition, publiée récemment en Allemagne et due aux soins de M. Schlûter, attaché à FUniversité de Miinster. C'est là le plus important des écrits de Scot Érigène, celui qui contient toute sa philosophie. Il est divisé en cinq livres et composé en forme de dialogue. C'est un entretien entre le maître et le disciple, sur le monde, natura, sur l'universalité des êtres, sur ce grand tout qui comprend à la fois Dieu et l'homme, le Créateur et la créature, la. pensée, tout en suivant son développement dialectique, se détourne et se perd à chaque instant à travers un grand nombre de questions secondaires; elle revient ensuite sur ses pas et se répète avec une confiance inépuisable. Ce n'est point du tout la sécheresse scolastique des sommes de théologie, mais plutdt une fertilité trop abondante, un chaos riche et confus. Malgré la confusion et la subtilité, l'expression est souvent grande, et elle atteint parfois une vraie poésie que soutient l'élévation de la pensée, et je ne sais quel enthousiasme philosophique.

Ce qui fait l'importance de Scot Erigène, c'est surtout la place où il nous apparaît dans l'histoire, et la direction générale qu'il a donnée à la philosophie de son temps. Après les siècles barbares qui suivent les invasions, et quand la science se dégageait péniblement dans les laborieuses mais grossières compilations d'Alcuin et de Bède le Vénérable, Scot Érigène s'élève tout à coup à la métaphysique, et, entreprenant de réduire en un système tout l'ensemble des croyances chrétiennes, il ouvre la route à la philosophie du moyen âge. On trouve chez lui, il est vrai, bien des idées de Plotin et de Proclus ; esprit subtil et enthousiaste, il étudiait avidement les Pères de l'Église grecque, surtout les Pères alexandrins, et il avait traduit et commenté l'Aréopagite. Mais il n'est pas seulement le continuateur des doctrines d'Alexandrie, il n'est pas seulement le dernier des néo-platoniciens, u est surtout le premier des scolastiques.

Il commence par diviser le monde entier, les êtres, les natures, en quatre catégories : i* la nature qui n'est pas créée et qui crée; 2* la na> tare qui est créée et qui crée; 3* la nature qui est créée et qui ne crée pas; 4* la nature qui n'est pas créée et qui ne crée pas.

La première, c'est Dieu, c'est le Oien incréé et créateur, celui qui possède la vie et qui la répand. La seconde, ce sont les causes premières par lesquelles il accomplit son œuvre. La troisième, c'est la création. La dernière, c'est Dieu encore, c'est le Dieu qui est la fin de toutes choses comme il en est le commencement et vers qui retourne, sans pourtant se confondre avec loi, la vie universelle échappée de ses mains. Scot Érigène fait donc une longue étude de Dieu,

Puis des causes premières, puis du monde et de homme qui en est le faite, et il montre enfin ce monde créé par Dieu et retournant en lui. On ne contestera pas la grandeur de cette conception, et, si on Ut l'auteur lui-même, on admirera avec quelle sollicitude enthousiaste il vent placer le monde et l'homme au sein de Dieu , il veut les envelopper de la divinité, en s'efTorçant toutefois de ne pas les confondre avec elle.

Son étude sur Dieu rappelle beaucoup les idées des alexandrins. Il commence par déclarer que Dieu est inaccessible à l'esprit de l'homme, qu'il ne peut être connu par la pensée, ni nommé par les langues humaines ; qu'il ne rentre dans au-

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cône des eatégories; qa'il est snpénenr i tonte qualification. Toat ce qui est oiétennioé a nn contraire : le bien a poar contraire le ma] - le contraire de Fessence est le néant. Ces contraires sont parallèles l'on à l'antre; or, si Dien était la bonté, la vérité, l'essence, il y anrait nn contraire i diacnne de ces choses, et ce contraire, cette opposition ser.iit coétemelle i Dieu. Va tel antagonisme est impossiiiie. 11 tant donc s'élever pins haut, aa-dessns da monde des luttes et des différences, jnsqn'an Dien indéterminé, jnsqu'an Dieo sans nom, dont parle l'Aréopa^te. Après aroir répété qne nons ne pouvons connaître ce Dieo inaccessible, Ërigène noos le montre partout, autour de nous, dans ses cenvres, et surtout dans la trinité de notre âme, créée a Tiniage de la trinité divine.

La seconde nature, dans la division de l'onirersalité des êtres, c'est la natnre qni est criée et qui crée. Où est cette nature, si ce n'est dans les causes premières de toutes choses? Ces causes, ce sont les idées, les modèles, le* formes dans lesquelles sont déposés les principes immuables des cboses. Scot Erigène expose et dévelc^pe la création de ces causes premières. H suit, pour cela, le récit de la Genat, qu'il inteiprèto, selon les habitudes de son temps et celles de son génie propre, avec une subtilité singulière, cherchant partout un sens spirituel an lieu du sens littéral, et mettant souvent les théories les plus hardies soos la protection d'un verset de la Bible. « Les causes premières, dit Scot Ërigène. sont créées par le Père et déposées dans le Verbe : In prineipio feàt Deut calttm et terram. In priitcipio signifie ici dans le sein du Verbe. Ces causes sont cMtemeUes i Dieu, et, quant ao monde, il est i la fois étemel et créé. U est étemel, car Dien ne souffre pas d'accident, et la création eut été un accident dans la vie divine, si Dien avait existé avant le monde. Il est créé, l'Écriture le proclame. Éternité du monde, création du monde, comment concilier ces deni idées T Quel est le point oii se consomme leur identité? Cette identité est en Dieu: Dieu aussi est toot 1 la fois éternel et créé. Il est à la lois simple et multiple, il est l'unité et la ploralité. U demeure dans son unité immobile, qm soutient la variété des phénomènes; mais il court en même temps i travers cette variété infinie, et, en la créant, il se crée lui-même en elle; car, dams toute chose, dans tout être, c'est lui qui est la substance véritable: retrancnez cette substance, retranchez l'idée de cette sagesse divine, tout s'écroule. Cest ainsi que Dien se crée dans tout ce (}u'il crée. La même chose peut donc être i la fois étemelle et créée, innnie et finie; éternelle, infinie en Dien. c est-à-dire dans la cause oïl elle subsiste, créée et finie dans sa manifestation réelle.

Scot Érigène continue, en suivant toujours la Genèêe, le développement de la création, et il descend de Dieu jusqu'aux dernières limites dn monde, jnsqn'i ce qui n'existe pas, jnsqn'i la matière. Ces deux mondes, le monde intellectuel et le monde sensible, seraient séparés par un abîme s'il n'y avait entre eux une nature qui, appartenant i 1 un et à l'autre, les rapproche, les nnit, les concilie et termine leurs dinérences. Il n'y s rien an-dessous dn corps, il n'y a rien audâuns de l'intelligence. Or, ces deux extrémités se rencontrent et s'unissent dans un être, qui est l'honime. C'est en loi que vient finir cette grande division des êtres commencée en Dien ; n est le terme, le but et comme le sommet de la création.

De même qne les causes premières ont été conçues dans le Verbe, de même toutes les créa-

tures ont été conçues dans l'homme ; il est le résumé du monde créé, qu'il doit rapporter an Créateur. L'homme est le médiateur, le rédempteur de la création, le sauveur des êtres; car il les renferme tous en lui, et il va les rapporter i

Telle est, dans les plans de la divine sagesse, la dignité de la nature humaine. Voilà pourquoi l'homme a été créé i l'image de Dien. Il a reçu, pour des fonctions divines, une âme qui est l'image de la divine Trinité. Hais l'exécution de ces plans a été interrompue. L'homme a reftisé cette mission sublime ; il est tombé, par le péché, de cette haute place on Dieu l'avait mis.

Ici se présente une remarquable discussion sur le mal et le péché. • L'état de l'homme dans le Paradis n'était pas, dit Scot Ërigène, celui de la perfection complète. Cet état primitif n'est que la disposition an bien, au saint, au vrai, laquelle est innée dans l'homme et qu'il doit développer. Ce moment, que nous plaçons avant la chute et que nons nommons innocence. Paradis, ce moment n'a pas existé. Si l'homme était demeuré dans le Paradis, quelque courte que f&t la durée de cet état bienneureux, il serait nécessairement arrivé i la perfection. Cet état anterienr i la chute était donc une simple disposition par laquelle l'homme eût atteint la perfection divine, ril eût persévéré dans le bien. Il ne l'a pas fait ; au lien de se tourner vers Dieu, qui était sa règle et son but, il s'est tourné vers lui-même. Ce n'est point le mal qni l'a tenté, car le mal n'existe pas. Ce n'est j>as le désir qui a tenté et corrompu la volonte ; c'est la volonté qni est tombée des hauteurs où elle était créée : elle est tombée de Dieu sur elle-même.

« Hais rien, pourtant, ne sera en péril. Dien remplira la fonction que l'homme a reponssée. L'homme divin, lésns^rist, prendra la place qu'Adam a laissée vide. Il se revêtira de la nature humaine, il rapportera i Dien toute l'humanité, et tout l'univers qui y est renfermé. •

Nous arrivons à la quatrième nature, à celle oui n'est pas créée et qui ne crée pas, c'est-idiire à Dieu considéré, non-seulement comme principe, mais comme la fin de toutes choses. Scot Ërigène décrit avec une sorte d'enthousiasme poétique ce retour de la création au sein du Créateur, et l'état futur de ce monde ressuscité en Dieu. Il nie l'éternité des peines ; il nie qu'il y ait un enfer matériel. Il voit dans ces dogmes des traditions du paganisme. X.a croyance aux peines étemelles lui semble une opinion manichéenne. Croire qu'il y aura éternellement des méchants et des peines pour les punir, c'est placer en face dn bien infini, en face de Dieu, une puissance infinie et éternelle comme loi, le mal. Le mal n'existe pas ; ce n'est qu'on accident, accident qui doit disparaître avec les filles qu'il a engendrées, la misère et la mort. Les cb&timents ne seront pas des ch&timents matériels. Le supplice sera dans les consciences. Peut-il être une autre joie que de voir le Christ, un autre supplice que de ne pas le voir? Enfin, il y aura deux états pour les élus. Le premier est la simple restitution de la nature de l'homme avant la cnute ; dans le second, l'homme s'élève andessus de l'humanité par la grice, il est déifié. Mais le degré suprême de la déification, l'union complète avec Dieu, n'est accordé qu'an Verbe.

Il peut sembler que Jean Scot soit le dernier représentant de l'esprit néo-platonicien an sein de l'Église, loin d'être l'inaugurateur d'une époque nouvelle. Hais non ; il est beaucoup moins mystique que Plotin et Proclus ; il est beaucoup moins alexandrin que Denys l'Aréopagite, et aux endroits même où il se rattache le plus à ces

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