‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 5)Chapitre 97 sur 156 · SIQUE · texte numérisé non relu

SIQUE

EUBUUSE CK UiLET, le plus connu des disciples d'Euclide, florissait vers le milieu dn IV* siècle avant notre ère, et succéda à Ichthyas, son condisciple, dans la direction de l'école de Mégare. Sa vie entière n'a guère été qu'une lutte contre Aristote, lutte à peu près stérile, dans laquelle une logique captieuse essayait de prévaloir contre le bon sens.

Parti de ce principe mégarique, qu'il n'y a de réel que ce qui est un, toujours semblable, toujours identique à soi-même, Ehibulide, dès le premier pas, rencontrait pour adversaire le fondateur d'une grande école contemporaine qui fait de l'expérience la condition de la science, et place l'essence des choses dans ce que les raégariques appellent le non-être, dans les différences qui les séparent. Eubulide a attaqué la doctrine péripatéticienne par sa base, et s'est efforcé de montrer, comme Zenon d'Êlée son prédécesseur et son modèle, qu'il n'est pas une seule des notions expérimentales qui ne donne lieu à d'insoluble* difficultés. Telle est l'intention que l'on retrouve an fond des sophismes fameux que l'antiqniti nous a conserva d'Eubulide. Diogène Laêrce en compte sept : le menteur, le caché, Vileelrt, le voile, le tos. le cornu, le chauve. Hais d'abord, le eaeM, l'eleclre, le voili, ne sont qu'un mêm*

EUCL

EUOi

«reament sous différents noms. Il en est de mime da ta* et du chauve, et ainsi les sept sophisme* se réduisent à quatre. Faisons-les connaître en peu de mots :

Quelqu'un ment et dit qu'il ment. Hent-il, ou ne ment-il pas? Il ment; c'est l'hypothèse. Il ne ment pas; car ce qu'il dit est vrai. Donc, il ment et ne ment pas en même temps, ce qui est contradictoire. Voilà le menteur.

Voici le wiU : Connaissez-vous votre père 7 — Oni. — Connaissez- vous cette personne voilée?

— Non. — Cette personne voilée est votre père. Donc, vous le connaissez et ne le connaissez pas en même temps.

Voici le la* : Va grain de blé fait-il nn tas?

— Non. — Et dem grains de blé? — Pas davantage. On insiste en ajoutant chaque fois un seul grain de blé ; et l'adversaire est forcé de convenir, on que cent mille grains de blé ne font pas un tas, ou qu'un tas de olé est déterminé par un seul grain.

On a tout ce qu'on n'a pas perdu. Vous n'avez pas perdu de cornes; donc, vous en avez. Tel est le cornu, dont le nom a fini par s'appliquer à tout un genre.

Rien n est plus facile que de trouver la clef de pareils sophismes. Il vaut mieux essayer d'en marquer le but.

Par le tas, tout ce qui est composé de parties, tout ce qui implique succession ou étendue, semble convaincu de n'avoir aucune part possible i l'existence. Qu'en conclure? sinon que l'expérience est une source inépuisable d'erreurs.

De môme, dans le voile et dans le cornu, on triomphe des prétendues contradictions de la raison et de l'expérience, et de ces deux modes de connaissance nous savons quel est celui que l'on se réserve de sacrifier à rautre.

Nous avouons que dans le menteur, où c'est la raison qui semble se contredire elle-même, il n'est pas facile de découvrir un sens sérieux. Mais il faut dire ici que les subtilités d'Eubulide n'ont pas toujours eu pour but l'intérêt d'une doctrine; qu'Eubulide le premier a mis son école sur la voie du scepticisme, et que ce second successeur d'Euclide n'est déjà plus pour les anciens eux-mêmes qu'un disputeur infatigable, qu'un sophiste de profession. Quand il s'agit d'un pareil homme, un argument qui permet d'em- Wrasser un adversaire porte en soi son explication.

Voy., pour la bibliographie, l'article Héoarique (école). D. H.

EDCUDE LE SocRATiQDB a d& nattre à Mégare, environ 440 ans avant notre ère, et ne peut être confondu, par conséquent, avec le géomètre d'Alexandrie, contemporain des Ptolémées.

Son premier maître fat Parménide. Lecteur assidu de ses écrits, il s'était pénétré de ses doctrines lorsqu'il arriva dans l'école de Socrate. Il n'en fut pas moins le disciple dévoué de son nouveau maître. L'entrée d'Athènes ayant été interdite sous peine de mort àtous les Megariens, Euclide, dit-on, usait de ruse pour entendre Socrate. Il se glissait dans la ville, sons un vêtement de femme, a la nuit tombante, et s'en retournait à Mégare à la pointe du jour. Ce qu'il y a de plus certain que cette anecdote d'origine un peu suspecte, c'est qu'Euclide déjà fixé à Mégare, allait fréquemment entendre Socrate à Athènes; c'est que, le jour de la mort de Socrate, il accourut de Mégare pour recueillir les dernières paroles de son vieux maître et le voir de ses yeux une dernière fois (Platon, Phédon, Thiétite).

Malgré cette vive affection, le nouveau socratique n'échappa jamais complètement à l'inflaence de son éoucation première. Il lui resta

de l'école éléatique un penchant invincible à la subtilité. •Euclide, lui dit un jour Socrate, tu sauras vivre avec des sophistes, jamais avec des hommes. • Ces paroles sévères ne l'effrayèrent

Sas, car, du vivant de son maître, il alla foner à Mégare une école de philosophie. Un immense honneur était réservé à cette école naissante.

Socrate étant mort, ses disciples s'enfuirent d'Athènes, craignant pour leur vie. Ce fut à Mégare, dans la maison d'Euclide, qu'ils trouvèrent un nouveau centre d'études et un asile. Le fondateur de l'école mégarique compta donc im instant parmi ses disciples les plus éminents des socratiques. Platon lui-même suivit ses leçons avec ardeur, et (chose bien glorieuse pour Euclide) cet enseignement n'a pas été sans .iniluence sur le fôndateur de rAcadémie. Voici, en quelques mots, quelle était cette doctrine qui excitait l'intérêt des socratiques et de Platon lui-même.

Euclide enseignait d'abord que l'essence du bien est l'unité, l'unité sous toutes ses fermes, c'est-à-dire enveloppant l'immobilité, l'identité, la permanence. Il s'ensuit nécessairement que le monde sensible, toujours divers, toujours mo' bile, est sans caractère moral et sans rapport an bien.

En second lieu, Euclide enseignait que l'être est aussi l'unité, l'identité, la permanence, ce qui implique que le monde sensible, livré a nn écoulement perpétuel, n'a aucune part à l'existence.

Or, puisque le bien et l'être sont respectivement identiques à une même chose, l'unité, il s'ensuit qu'ils sont identiques entre eux. Donc le bien seul existe. Le mal n'est qu'un nen-être, et tout ce qui est est bien. De là un optimisme loeique qui a devancé et préparé l'optimisme métaphysique de Platon et de Leibniz.

Ennn, le bien et l'être se définissant par l'unité, il s'ensuit que le bien en soi est un, que l'être en soi est un. Il ne s'ensuit pas qu'il n y ait qu'on seul être et uneseule sorte de bien ; car 1 unitépeut se rencontrer en plusieurs choses. Or, il y a du bien et de l'être partout oii il y a de l'unité. Ce qui est nn participe du bien et de l'être sans être 1 unité ni l'existence mêmes. Euclide enseigne expressément que le bien et l'être, malgré leur unité, reçoivent différents noms, autrement dit revêtent des formes diverses, se présentent sous des points de vue variés. Les noms du bien et de l'être sont la sagesse (fpovTitri;), Dieu, l'intel* ligense (voû;), et plusieurs autres encore. Ainsi, cette sagesse dont parle Socrate, la science su-

Srême jointe à la suprême vertu, est un bien 'une certaine nature. Ainsi ce principe unique que les philosophes appellent- Dieu et l'intetli-

fence, c'est comme bien qu'il existe, c'est du ien qu'il procède ; il n'est pas la cause du bien, c'est le bien pris a un certain point de vue.

Ces différentes manifestations du bien et de l'être sont-elles ces formes incorporelles et intelligibles (voTiTà itTs «ai &<;û|taTa Air) dont il est parlé dans le Sophiste, ces idées immobiles et immuables que certains contemporains et amis de Platon considéraient comme les véritables êtres? En d'antres termes : Euclide, combinant et conciliant les doctrines de Parménide et de Socrate, a-t-il réalisé les genres et les espèces qui senties éléments de toute définition ? a-t-il, de Taveu de Platon lui-même, trouvé dans son principe, sinon dans son développement, la théorie des idées platoniciennes? Schleiermachor et quelques critiques allemands l'ont pensé. H. Ritter a soutenu jusqu'au bout la thèse contraire. Noos nous rangeons sans hésiter du parti de Schleier-

EUGL

EUDO

mâcher. Hais il nous semble qne le développement et la jusliûcation de sentblables opimotis ne peuvent trouver place ici.

Un fait plus certain et non moins digne de remarque, c'est qu'Enclide, devançant Aristote, avait, au moins logiquement, distingué l'acte et la puissance (voy. Abistote), et résolu, d'après ses idées sur l'être, la question des rapports qu'ils ont entre eux. Dans le péripatétisme, le mouvement se déânit le passage de la puissance i. l'acte produit par une cause en acte, et tout phénomène phjsique se ramène au mouvement. Dans la doctrine mégarique, le mouvement ne doit pas être possible. C'est par sa théorie sur les rapports de l'acte et de la puissance qu'Euclide évite cette possibilité. Selon lui, il n'y a puissance que lorsqu'il y a acte. Lorsqu'il n'y a pas acte, il n'y a pas puissance. Par exemple, celui qui ne construit point n'a pas le pouvoir de construire; mais celui qui construit a ce pouvoir an moment où il construit. Ainsi, agir, c'est pouvoir ; ne pas agir, c'est ne pouvoir pas. La puissance et l'acte ne sont que les deux noms d'one seule et même chose. Ce qui est ne changera jamais; ce qui n'est pas ne saurait devenir. Comme le remarque Aristote, en supprimant la puissance, c'est une très-grande chose que l'on supprime, c'est le mouvement, c'est la génération. Mais cette suppression n'est que la conséquence du principe d où est sortie toute la philosophie des mégariques, savoir que l'être et le bien résident dans l'unité. En résumé, par sa distinction logique de la puissance et de l'acte, Euclide a ouvert la voie au péripatétisme: mais, entre ses mains, cette distinction reste stérile et n'aboutit coiume sa doctrine entière qu'à la négation de tout ce qui n'est pas l'unité, qu'à l'anéantissement de toute activité et de toute vie.

Avec une pareille doctrine, la dialectique, l'art de se dérenare ou de réduire au silence un adversaire, devenait indispensable. Voici deux des procédés dont Euclide faisait usage : il rejetait toute explication analogique, disant que si les objets comparés étaient semblables, il valait mieux s'occuper de la chose elle-même que de sa ressemblance; que s'ils ne l'étaient pas, la comparaison était vicieuse. L'intention d'Ëuclide, en proscrivant ce procédé si naturel, était-elle d'y substituer une méthode de démonstration rigoureuse, ou ne voulait-il que rendre plus dilucile la solution des objections qu'il proposait? C'est ce qu'il est impossible de décider aujourd'hui.'En second lieu, il attaquait les démonstrations, non par les conséquences, mais par les prémisses. Ce second procédé n'est que la méthode de la réduction à l'absurde. Elle sert à dépouiller l'erreur d'une apparence spécieuse.

Le fondateur de l'école mégarique avait sans doute d'autres armes plus redoutaLles. Nous savons que dans sa lutte contre les écoles empiri- 3ues, sentant d'où lui venait sa force, il s'était étuié à saisir les côtés faibles de ses adversaires, à ruiner leurs doctrines au moins autant qu'à établir la sienne. Ce fut ce qui abaissa et perdit son école. Peu à peu, ce qui n'était qu'un moyen devint un but. Du vivant même d'Euclide, on disputa pour disputer; on ne chercha plus à convaincre par des raisonnements, on s'ingénia à embarrasser par des sophismes. Ce fut alors

Sue Diogène le Cynique s habitua à dire la bile [o/ifi), et non l'école (<ixo)ti) d'Euclide, et l'opinion publique, confirmant cette sentence, punit ces philosophes égarés de l'odieux surnom de disputeurs (ipKTTixoi). Le mot fit fortune. Un siècle plus tard, Timon parle encore de cet Euclide le disputeur, qui souffla à tous les mégariens la rage de la dispute.

La prédiction de Socrate était donc réalisée. Euclide l'avait accomplie lui-même. Les disciples allaient encore surpasser le maître. On no sait de quelle manière ni à quelle époque Euclide mourut.

Voy. pour la bibliographie l'article HÉoaBiQUB (école). D. H.

EODËME. On connaît sous ce nom deux philosophes, l'un de Chypre, l'autre de l'tle de Rhodes, tous deux de l'école péripatéticienne, tous deux disciples immédiats d'Aristote, à moins

3u'on n'ait attribué aux mêmes personnages eux origines différentes. Quelques fragments répandus dans le commentaire de Simplicius sur la Physique d'Aristote, nous ont été conservés sous le nom d'Eudème de Rhodes. Quelques-uns, sans doute parce que son nom est inscrit sur 1* titre, ont voulu faire honneur au même philosophe de la Morale à Eudème, que d'autres ont attribuée à Aristote. Selon Boêthius, commentateur d'Aristote, il aurait perfectionné la théori» des modes du syllogisme, et tracé les règles du syllogisme hypothétique, un peu négligées par 1 auteur de l'Organum.

EUDOXE, astronome et philosophe, né à Coideen Carie vers l'année 405 avant Jésus-Christ, commença par étudier la philosophie à l'école de Platon vers 383. Il ne parait pas être resté longtemps à Athènes, et ce que l'on sait de sa do^ trine prouve assez qu'il n'embrassa pas toutes les opinions de son maître. Il partit bientdt pour l'Egypte avec des lettres d'Agésias pour le roi Nectanébés; on peut donc fixer la date de ce voyage vers 378. Il resta longtemps à Héliopolis, où sans doute il fut initié aux doctrines astronomiques qui y étaient conservées. Puis il alla étudier la géométrie à Tarente auprès d'Archytas, ce qui a décidé quelques historiens à le ranger parmi les pythagoriciens. Enfin, il joignit à ces connaissances celle de la médecine, qu'ilapprit en Sicile de Philistion. Il revint à Athènes, ou il eut pour élève Hélicon qui accompagna Platon dans son troisième voyage en Sicile. Il mourut, d'après Diogène Laêrce, à cinquante-trois ans. c'està-dire vers 352, à Cnide, où il avait étaoli un observatoire. Ses travaux astronomiques ont laissé un long souvenir dans l'antiquité ; on en trouve les traces dans le poSme d'Aratus, et dans les commentaires qu'y ajouta Hipparque. Quant à ses écrits philosophiques, il n en reste rien. Mais ils avaient quelque valeur puisque Aristote en fait souvent mention. D'aborcl au livre XII de la Mélaphy$ique, ch. vui, il discute sa théorie des sphères, destinée à expliquer le mouvement du soleil et de la lune. Au livre I" et au 11 vre XIII, il rappelle qu'Eudoie a, comme Anaxagore, admis que les idées « sont causes au même titre que fa blancheur est cause de l'objet blanc anquel elle se mêle. » Enfin, dans plusieurs passages de ses Ethiques, il expose et critique sa doctrine morale. Eudoxe pensait que le plaisir est le souverain bien, parce que nous voyons tous les êtres sans exception le désirer et le poursuivre. Il en donnait une autre raison : te bien suprême est au-dessDs de toute louange j l'éloge implique une relation, et ne peut s'appliquer a ce qui est absolu, par exemple aux dieux. Or on ne loue pas le plaisir, il est donc en lui-même quelque chose de divin et de parfait. Par contre la douleur est redoutée de tous les êtres, comme contraire à leur nature, comme l'opposé du bien. Le plaisir est donc une fin en soi, et non un moyen, et par suite il est le vrai but de l'activité humaine. Chaque fois qu'Aristote veut désigner le fondateur de l'hédonisme il nomme Eudoxe et non Aristippe; mais il est probable que la doctrine du premier se distinguait profondé-

Page 1