II
avec MorîD sur le mouvement de la terre , il prend bien soin d'établir que la question n'est pas de savoir si la terre se meut , ni si le mouvement de la terre peut être démontré ; mais s il est possible de prouver par les lumières naturelles de la raison, que la terre est immobile. Et ainsi il rend la question toute personnelle àMorin^ qui avait prétendu démontrer l'immobilité de la terre. Il ne faut pas, avec Bailly, accuser Gassendi de faiblesse : (ialilëe s'était rétracté, et Descartes lui-même « avait trouvé un tour, comme dit Leibnitz {Théod., t. ii, § 186 ), pour nier le mouvement de la terre, pendant qu'il était copernicien à outrance. » Ces grands hommes savaient bien que cette vérité était du nombre de celles qui se défendent d'elles-mêmes , et n'ont pas bescHn de martyrs.
Dans la philosophie, comme dans les sciences, Gassendi montra moins le génie de l'invention qu'un grand talent de contrôle et d'examen.
Ses dissertations contre Aristote furent son début : début éclatant , si Ton ne considère que l'attention dont il devint l'objet; début malheureux, si l'on examine avec impartialité le fond et la forme de ses attaques. L'autorité d'Aristole dominait encore, et s'opposait à tout progrès scientifique. Cependant les découvertes de Copernic, de (ialilée, de Harvey, de Kepler, inspiraient aux esprits vraiment libres le désir d'examiner les titres et de secouer le joug de celte autorité devenue plus lourde et moins légitime que jamais : ce que tant d'autres se réduisaient à désirer, Gassendi voulut le faire , et en cela il eut raison. Mais, pour avoir raison jusqu'au bout, il fallait le faire avec vérité et avec convenance : avec vérité d'abord, en distinguant la véritable doctrine d'Arislote de l'aristotélisme dénaturé par les sèches formules de la scolastiquc; avec convenance, en ne louchant que respectueusement à ce monument imposant à I ombre duquel s'était pendant tant de siècles développée la pensée humaine. (lassendi manqua à ce double devoir. L'érudit qui plus tard sut si bien distinguer la véritable doctrine d'Epicure de celle qu'on attribuait à ce philosophe, ne rendit pas la même justice au fondateur du Lycée ; ou si qucl(|uefois il poussa jusqu'à Toeuvre originale, ce ne fut que pour en contester l'authenticité par des raisons peu digues de lui-, le philosophe observateur eut le tort impardonnable (le ne pas reconnaître qu'Aristote, loin de proscrire l'observalion, l'avait recommandée aussi expressément que qui que ce soit après lui, et en avait donné d'éminents exemples dans ses travaux d'histoire naturelle, de politique et de logique ; puis, oubliant cette belle parole de son prédécesseur Vives, Aristotetem veneror,et ab vo verecunde rfwrsentio, Gassendi mit dans ses attaques une légèreté et une violence à jamais déplorables, et qu'on^voit péniblement contraster avec la douce gravité et l'urbanilé pleine de grâce qu'on remarque dans tous ses autres écrits. Mais les réactions ne sont jamais modérées, et le philosophe provençal, dans toute lardeur de la jeunesse et d un premier combat, devait subir plus qu'aucun autre cette loi de l'humanité.
Dans son examen de la doctrine de Fludd, Gassendi fut plus heureux, et déploya les plus sérieuses qualités de lesprit mêlées à une sorte d'ironie socratique. Après une exposition , qu'on peut encore regarder cooune une excellente introduction à l'étude de l'école mystique
da XVI' el du xyii* siècle, il fit triompher avec le calme et Tévidence de la raison les sages principes de l'expérience sur les doctrines superstitieuses qui prétendaient substituer à l'étude de la nature des traditions secrètes el des opérations magiques.
Gassendi montra la môme modération polie dans ses discussions avec Descartes, et, s'il eut quelque avantage sur son adversaire, ce fut certainement celui d'avoir su mieux que lui railler sans blesser, et garder jusqu'à la 6n ce calme et cette patience philosophique qui permet de tout écouter et de tout dire avec mesure. Ce n'est que dans cette polémique que le sensualisme de Gassendi , déjà évident dans ses travaux antérieurs, se formule avec netteté. Descartes et Gassendi veulent tous deux le libre examen, et ne se rendent qu'à l'évidence; mais ils n'ont de commun que ce point de départ : aussitôt après ils se séparent et se tournent l'un contre l'autre. Le premier cherche l'évidence dans les intuitions de la raison , dam l'inteUection pure du simple et de l'absolu ; le second, dans les perceptions des sens et les informations de la conscience. C'est même dans cette opposition que se trouve le motif commun qui leur fit repousser la logique de Técole, l'un parce qu'elle méconnaissait /;ette valeur de l'intuition , l'autre parce qu'elle acceptait aveuglément les principes généraux dont les éléments doivent être demandés à l'expérience. Descartes avance que « l'esprit est plus aisé à connaître que le corps, » et son adversaire lappelle o Anima (ô Esprit) ; Gassendi répond <c que Vanatomie, la chimie, tant d'arts différents, tant de sentiments et tant de diverses expériences, manifestent plus clairement la nature du corps, » et son adversaire l'appelle o Caro (ô Chair). Le premier repousse l'expérience, et demande à la raison ces principes absolus que toute intelligence voit toujours évidents et qui semblent innés; le second défie la raison de fournir une seule de ces vérités générales qui constituent la science réelle et applicable, et montre avec une clarté parfaite qu'à l'expérience seule il appartient de fournir les éléments de ces principes, et que même la conception de$ principes absolus est nécessairement précédée d*un fait â^ expérience , d'un antécédent psychologique, comme on a dit plus tard. L'un, V esprit, prouve l'existence de Dieu, par l'analyse des caractères internes de l'idée de l'infini et du parfait, et, au lieu de demander à l'harmonie du monde la preuve de la perfection divine , il tire de cette idée la preuve à priori de la nécessité de l'harmonie; il n'observe pas le monde, il le construit «et établit les lois de tout ce qui est et peut être, sans rien considérer que Dieu seul et que ses perfections infinies, sans les tirer d'ailleurs que de certaines semences de vérité qui sont naturellement dans nos âmes. » L'autre, la chair, part des faits que nous livrent les sens et la conscience, accumule les expériences, pour tirer de leur comparaison les lois des phénomènes; puis de c«s lois il s'élève à leur auteur, et trouve dans leur harmonie la nécessité d'un ordonnateur suprême.
Il ne nous est pas possible de suivre dans tous ses détails cette discussion qui n'était rien moins que la naissance de la lutte entre le sensualisme et l'idéalisme : lutte indispensable pour faire comprendre en même temps à l'esprit humain la valeur de la raison et celle de l'expérience.
Auprès de Descartes, qui se disait « esprit tellement détaché des