‹ Dictionnaire des sciences philosophiquesChapitre 108 sur 135 · SS · texte numérisé non relu

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choses corporelles qu'il ne savait même si jamais il y avait ea aacaos hommes avant lui, et partant ne s'émouvait pas beaucoup de leur autorité y » (lasscndi n'est qu'un esprit à demi indépendant. S'il secoua le joug d'Aristole , ce ne fut que pour choisir dans Tantiquité une autre autorité qui le soutint , et à laquelle il rapportât même ce qu'il y avait de plus original en lui , sa théorie de la formation des idées générales. Le sensualisme de Gassendi lui fit naturellement choisir Epicurc. Il s'attacha à montrer que la vie du philosophe grec avait été calomniée , et ses doctrines mal comprises et dénaturées. Mais y en adoptant la philosophie épicurienne et en s'appliquant à ta justifier, il eut grand soin d excepter tout ce qui pouvait blesser le dogme ou la morale catholique , et poussa même la précaution jusqu'à le dédarer dans le titre de son livre. Ce qu'il aimait sans réserve dans Epicure, c'était donc moins le moraliste que le physicien; ce qu'il voulait par-dessus toute chose y c'était la réhabilitation de la doctrine des atomes; mais, de ce côté, ses efforts ne furent pas heureux {Voyez Atomishe). Il réussit beaucoup mieux dans les travaux qull entreprit pour faire connaître la vie et les doctrines d'Epicure. Il fallait pour cela rassembler, mettre en ordre , discuter tous les témoignages qui avaient pu survivre aux siècles. Gassendi le fit avec un rare bonheur, et les traités quil publia sur ce point sont des chefs-d'œuvre d*érudition et de saine critiqije.

Le Sy magma philosophicum renferme l'ensemble de la doctrine de Gassendi. Ost moins un système neuf qu'un choix d'idées « con* struit après avoir bien considéré tous les philosophes , » et une sorte d'éclectisme conciliant où le spiritualisme et le sensualisme sont juxtaposés. Ainsi, dans sa logique, qu'il emprunte à Aristote, malgré les attaques de sa jeunesse , après avoir établi que toute idée vient des sens, il admet à côté de V imagination, faculté des idées sensibles, Y entendement, faculté des idées intellectuelles. Dans sa physique , il soutient Sue toute force vient de la matière, et par suite il incline à établir que ^ieu ne peut se concevoir que sous une forme sensible, et que Fâme n'est qu'une substance ignée ; mais aussitôt cette opinion se combine avec le spiritualisme chrétien, et, à côté d'un Dieu et d'une àme selon les sens, il admet une àme et un Dieu selon la raison. Un semblable mélange se retrouve dans sa morale. A côté des préceptes les plus sublimes empruntés à la doctrine chrétienne, se trouve ce principe incomplet et faux , que le but de la vie est ce qui en soi se désire , c'est-àdire le bonheur. C'est la solution épicurienne de Tantiquité préparant la morale de Vintérét bien entendu du xyiii*" siècle.

Le sensualisme qui se trouve au fond de cette réunion de doctrines diverses , leur donne une espèce d'unité ; c'est d'ailleurs la seule que l'on trouve dans les travaux philosophiques de Gassendi, qui tous furent entrepris à l'instigation de ses amis, et plutôt par occasion que par suite d'un plan arrêté. On ne rencontre pas en lui cette originalité, ce génie systématique, qui firent de son adversaire un chef d'école, taudis qu il resta seulement le centre de quelques communications libres, pour être bientôt après oublié, ou du moins éclipsé par Locke. Mais, avoir été l'ami de Galilée et le défenseur de sa doctrine, le rival de Dc^cartes^ le premier disciple de Bacon et le premier historien

de la philosophie en France , le précurseur de Locke , et , comme tel , le véritable père de l'école sensualisle moderne, ce sont là encore d'assez beaux titres de gloire.

Comme homme, Gassendi se signala par l'élévation de son âme et la douceur de ses sentiments ; toujours modeste malgré sa célébrité, toujours doux et bienveillant malgré la vivacité de sa polémique , il n'eut que des adversaires mais jamais d'ennemis. Prêtre pieux, tolérant et charitable, il donna l'exemple de toutes les vertus; mais son demiscepticisme fut exagéré , son estime pour Epicure et quelques-unes de ses liaisons furent mal interprétées, et firent exprimer des doutes sur son orthodoxie et sur ses sentiments religieux. Cette phrase, qu*il s'est plu à répéter dans ses ouvrages d'astronomie et de philosophie : a Committo semper meque et mea omnia judicio unius sanctse catholicœ, apostolicae, romansequeEcclesiœ, cujus ego alumnus sum, et pro cujus fide sum paratus fundere vitam cum sanguine, » répond à la première accusation. Soixante-trois années de^ertus chrétiennes, en répondant à la seconde, ont fait vivre son souvenir chez .les habitants des Alpes, qui l'appellent encore le saint prêtre, noire bon prévôt, et vont lui élever une statue.

Voici la liste des ouvrages philosophiques de Gassendi : Exereitationes paradoxicœ adversus Artstoteleos , in-4.°, Grenoble, 1624 : le livre ii fut publié séparément à La Haye en 1659; — EpUtolica dissertatio, in qua prœcipua principia philosophiœ Rob, Fluddi deteguntury in-12, Paris, 1631 ; et dans le t. m des OEuvres, sous le titre d' Examen philosophiœ Fluddanœ; — Disquisitio adversus Car^ tesium, in-12, Paris, 1642; — Disquisitio metaphysica, seu Dubitationes et instantiœ adversus Cartesii Metaphysicam, in-12, Amst., 1644 ;

— De vita, moribus et doctrina Epicuri libri octo, in-4**, Lyon , 1647;

— De vita, moribus etplacitis Epicuri, seuAnimadversionesin librumX Diogenis Laertii, in-f**, ib. , 1649; — Syntagma philosophiœ Epicuri, cum refutaiione dogmatum quœ contra fidem christianorum ab eo assertasunt, ib., 1649; La Haye, 1655; Londres, 1668; Amst., 1684 ; — Syntagma philosophicum , dans les t. i et ii des OEuvres complètes.

Les écrits de Gassendi, ses doctrines et sa vie, ont été l'objet d'un grand nombre de travaux , parmi lesquels on doit citer : Sorbière, Dissertatio de vita et moribus P. Gassendi, en tête du Syntagma philosophiœ Epicuri, et des OEuvres complètes de ce philosophe. — Gaultier-Charleton, Philosophia Epicureo-Gassendo-Charletoniana, etc., in-f**, Londres , 1654 : cet ouvrage répandit en Angleterre les idées de Gassendi.

— Ger. de Vries , Dissertatiuncula historico-philosophica de Ren, Cartesii Meditationibus a Gassendo impugnatis, in-S**, Utrecht, 1690. — Hen. Ascan. Engelcke, Censor censura dignus , philosophus defensus, in-4°, Roslock, 1697 : cette dissertation est une réponse aux Exereitationes paradoxicœ adversus Aristoteleos; elle fut suivie d'une autre, Disputatio ad Gassendi librum primum Exercitationum , in-4**, ib. , 16V^9. — Bugerel , Vie de Gassendi, in-12 , Paris , 1737 : cet ouvrage donna lieu à une Lettre critique et historique à l'auteur de la Vie de Gassendi, in-12, ib., 1737, par l'abbé Delavarde. Une deuxième édition de l'ouvrage du P. Bugerel fat donnée, en 1770, à Bouillon , par

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de Camburat; avec un abrégé du système de Gassendi. -Joh. Achat. Fel. Blelkc, Dissertatio qua sistitur Epicurus atheus contra Gassen^ dum, etc., in-4®, lëna, 1741. — Le P. Mène, Eloge de Gassendi, mémoire couronné par l'Académie de Marseille, et publié en 1767. — Damiron, Mémoire sur Gassendi, lu à TAc^démie des Sciences morales et politiques en août 1839. — Annales des Basses-Alpes , année 1839; Dissertations sur le nom de Gassendi, par le docteur Honnorat. Ajoutons que , dans les diverses histoires de la philosophie et des sciences, l'exposition et l'appréciation des travaux de Gassendi occupent une grande place. On consultera avec fruit : J. Fabricius, Hist. bibL, t. v^ p. 264. — Montucla, Histoire des mathém,, t. ii, p. 197, 292, 321 et suiv. — J. Got. Bulbe , Bibliothèque critique de ^Histoire de to philosophie (ail.), p. 591; et V Histoire de la philosophie , du même, publiée par la Société royale de Goëttingue , dans V Histoire générale du sciences et des arts; — enfin tous les historiens modernes de la philosophie. J. D.-J.

GATAKER (Thomas de), né à Londres en 1574, mort le 17 juin 1654, fut un des élèves les plus distingués de Técole de Cambridge. II s'est occupé principalement d'études littéraires sur les livres saints, et, de son temps, il a eu la réputation d'être le plus scrupuleux, le plus esact de tous les critiques. On rencontre toutefois , dans ses Animaivsrsions sur le style du Nouveau Testament des assertions nouvelles, aventureuses , qui ont effrayé même des docteurs hétérodoxes ; aussi fut-il accusé d'avoir compromis , par la singularité de quelques-unes de ses opinions , le principe du libre examen.

Thomas deGataker ne prit qu'une faible part aux controverses philosophiques du ivu* siècle. Ayant toutefois traduit du grec en latin le traité de Marc Aurèle Antonin, qui a pour titre £^ eautôv f)tgx{a ^û^txa, il crut devoir annexer à cette traduction, d'ailleurs copieusement annotée, une dissertation préliminaire sur la secte stoïcienne. Il y a deux éditions de cet opuscule : l'une, mentionnée par Tenncmann, de Cambridge, in-4*' , 1653; l'autre, que nous avons sous les yeux, d'Utrecht , in-f*, 1698. En voici le litre : Prœloqtnum , in quo de disciplina stoica cum sectis aliis, peripatetica et academica vetere, evicurea vero prœcipue collata, deque eorum, qui hanc se-quuti sunt,kenecœ, Epicteti, Marci, scriptis disserilur. Ce titre semble annoncer non pas une dissertation ou quelques pages, mais un traité considérable. En fait, Gataker, peu versé dans Texamen des problèmes métaphysiques, n'aborde dans ce Prœloquium que diverses thèses de morale, à l'occasion desquelles il se prononce ouvertement pour les stoïciens contre les épicuriens. Son opinion sur les stoïciens est simplement celle de saint Jérôme : Stoici nostro dogmati in plerisque con-cordant. Mais encore celte opinion pouvait-elle être la matière d'une dissertation ample et intéressante : celle du théologien anglais n'est que sommaire. 11 a suivi Jusle-Lipsc, mais de fort loin. B. H.

GAUNILON, moine de Marmoutiers au xi** siècle, est connu par les réflexions qu'il adressa à saint Anselme , et dans lesquelles il réfute Targument développé , par le saint archevêque ^ dans le Proslo^

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gium ( Voyez Aniklhb). Saint Anselme croyait avoir trouvé une preuve de Texistence de Dieu lellement simple , qu'un homme, même ignorant {insipiens), pouvait la comprendre , Gaunilon répondit par un opuscule ayant pour titre : Livre eti faveur dun ignorant {Liber pro insipiente).

Saint Anselme pose en fait qu'il n'y a point d'homme, quelque dénué qu'il soit de connaissance, qui n'ait l'idée d'un être élevé par sa perfeclion au-dessus de tous les êtres; il ajoute : « Cet objet, au-dessus duquel on ne peut rien comprendre, n'est pas dans l'intelligence seule; car s'il n'était que dans l'intelligence, on pourrait au moins suppose^ qu'il est aussi dans la réalité, et celte condition nouvelle constituerait un être plus grand que celui qui n'aurait d'existence que dans la pure et simple pensée. Si donc cet objet, au-dessus duquel il n'est rien , était seulement dans l'intelligence, il serait cependant tel qu'il y aurait quelque chose au-dessus de lui : conclusion qui ne saurait être légitime. Il existe donc certainement un être au-dessus duquel on ne peut rien imaginer, ni dans la pensée, ni dans le fait. »

Gaunilon répondit par plusieurs observations :

1**. Que s'il y a des objets dont la conception est facilement réveillée en nous par le mot qui les exprime. Dieu ou l'Etre au-dessus duquel il ne saurait y en avoir aucun, n'est pas de ce nombre, étant tel, an contraire, qu'il n'est conçu que difficilement et toujours d'une manière incomplète.

2*". Qu'il ne sufïit pas de comprendre les paroles par lesquelles on exprime une chose, pour croire à son existence; que nous avons dans l'esprit beaucoup d'objets que nous concevons plus clairement que l'idée de Dieu , et dont cependant nous sommes sArs qu'ils n'existent pas.

d°. Que s'il y a des objets dont l'idée dans l'esprit emporte immédiatement la réalité, il y en a d'autres parmi lesquels se trouve l'idée àé Dieu , dont l'existence réelle a besoin de démonstration.

4"*. Qu'il n'est pas plus nécessaire de conclure l'existence de Dieu de la définition donnée dans le Proslogium, de VEtre au-dessus duquel il ne saurait y en avoir un plus grand, qu'il ne l'est de la conclure de lA même idée simplement énoncée par le mot Dieu.

S"". Que, non-seulement, nous ne pouvons conclure de l'idée claire d'une chose à son existence , mais encore que nous ne pouvons dire que nous connaissons Dieu parfaitement, ne pouvant le rapporter à une espèce ou à un genre qui nous soit connu. Dieu n'étant d'ail-* leurs conçu que par l'entremise d'un mot , qui présente à l'homme in^ telligent une notion toujours incomplète, quoiqu'à la vérité suffisante^ mais sous lequel l'ignorant ne suppose rien, et d'où, par conséquent, il ne saurait faire sortir la réalité de ce qu'il exprime.

6"*. Qu'en admettant même que nous ayons l'intelligence des paroles qui expriment Dieu , et que nous puissions regarder comme étant dans l'esprit un objet que la pensée ne saurait représenter sous la formé d'un être réel quelconque , il ne suit pas de cette manière d'être idéale, qu'il soit nécessairement dans la réalité; au contraire, la certitude dé sa réalité doit précéder dans l'esprit, afin que l'intelligence s'élève à la conception la plus complète de sa nature et de ses attributs.

Ansehne^ en réponse à Gaunilon , développa de nouveau son argu*

ÎM)4 GAUNILON,

ment y ne s'adressanl pins cette fois à l'ignorant ^ il le dit lui-mènne. mais au catholique. Ce n*est pas cependant sans efforts qull parvient à établir que, dè^ qu'on admet en soi l'idée d'un être parfait, comme cette idée comporte nécessairement celle d'existence ^ on en doit conclure la réalité de son objet.

Tâchons de déterminer avec exactitude le point précis de la difficulté qui opposa l'un à l'autre ces deux esprits pénétrants.

Tous deux reconnaissent en réalité la présence dans l'esprit de Tidée d'un être parfait, et de la perfection duquel l'existence fait partie. Gaunilon ne s'explique pas sur ce point sans réserve; il regarde cette idée comme confuse dans toutes les intelligences , surtout dans celle de l'ignorant; mais à la rigueur il l'admet , malgré la sévérité de son jugement, qui ne lui permet guère de croire à l'inconnu.

La différence consiste en ce que le fait , une fois admis de part et d'autre, Anselme en tire immédiatement la réalité objective de Dieu, tandis que Gaunilon, moins hardi, mais peut-être plus logique, ne se bâte pas de sortir du fait. A peine convient-il que nous avons dans l'esprit le concept d'un être parfait, et que l'existence entre comme partie nécessaire dans cette idée de perfection. Il finit par l'accorder à son adversaire, mais il est loin d'en tirer les mêmes conséquences. Il n'est pas sûr que nous croyions à cet être , que nous y croyions en quelque sorte invinciblement; mais en le supposant , il se demande si, sur ses données , nous avons raison d'y croire , si nous devons , de la seule idée de Dieu, tel que saint Anselme le définit, conclure sa réalité objective; il ne le pense pas, et la conclusion du saint prélat lui paratt précipitée.

Dans un siècle exclusivement dominé par la forme dialectique , les objections de Gaunilon durent trouver des partisans. Aussi les voit-on se reproduire à plusieurs reprises dans le cours du moyen âge, et toujours avec succès, plus heureuses que ne le fut souvent l'argament d'Anselme qu'elles servirent à combattre. La disposition des esprits en faveur du nominalisme pendant les siècles qui suivirent expliquent cette supériorité passagère de Gaunilon. Comment, en effet, proc^ait le moine de Marmoutiers? Prenant les faits sous leur aspect le plus superficiel , il constalait que la notion de Dieu était presque absente de beaucoup d'intelligences, confuse dans la plupart, incomplète dans les esprits même les plus cultivés. De là , au point élevé auquel se ratta* che la preuve ontologique, il y avait loin, et Ton doit reconnaître que l'expérience, du moins celle qui s'arrête à la surface de l'âme, était favorable à Gaunilon. Parlant du fait psychologique qu'il allait chercher dans les profondeurs de l'âme, saint Anselme pouvait sans aucun doute s'élever jusqu'à l'existence objective de la cause première; mais il dépassait de beaucoup l'état des esprits au xi* siècle, et la forme dialectique à laquelle il eut recours, montre qu'il ne se rendait pas bien compte des conditions de sa découverte. La psychologie n'avait pas encore établi les principes sur lesquels on a fait depuis reposer toute la science métaphysique; on ne s'était pas encore posé les questions qui devaient conduire à la connaissance de leur valeur objective.

La difflcullé élevée en ce moment entre Gaunilon et saint Anselme rentre donc dans le problème plus général abordé longtemps après par la philosophie de Kant, la légitimité du passage du subjectif à

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