‹ Dictionnaire des sciences philosophiquesChapitre 109 sur 135 · GAZA · texte numérisé non relu

GAZA

l'objectif. Qui peut douter qu'une solution complète d'une question prématurée ne fût alors impossible? Aux yeux d'Anselme , dans la question de l'existence de Dieu y la légitimité de la conclusion n'était pas même mise en doute; aux yeux de Gaunilon, elle était loin d'être démontrée. Tous deux conviennent d'ailleurs de la présence dans l'esprit de ridée et du principe , avec cette différence que saint Anselme, par une analyse moins timide et plus savante que son adversaire , les retrouve dans tous les esprits. Or, à une époque où la logique et presque le syllogisme étaient considérés comme la seule voie à la connaissance y le point de départ du proche d'Anselme devait échapper à bien des esprits qui cherchaient la démonstration d'une majeure au lieu d'observer un fait , et les objections de Gaunilon ne pouvaient perdre leur importance qu'aux yeux d'une psychologie plus avancée. Leibnitz lui-même, parmi les modernes, a contesté en partie la valeur de l'argument d'Anselme (Voyez Anselme); à plus forte raison, la subtilité scolastique dut-elle en méconnaître la portée. Attaqué par la dialectique , Anselme ne pouvait répondre que par la dialectique, seule forme de preuve familière à son siècle. Il démontra facilement à Gaunilon que , sur plusieurs points , il avait ou mal entendu , ou infidèlement reproduit ses arguments; mais sur le point principal, encore qu'il l'appuyât d'explications pleines de force et de sagacité, il lui fut impossible d'idler au delà du fait psychologique , savoir, que le principe suprême est conçu dans notre pensée comme existant , sans que nous puissions mettre en doute la présence et l'universalité de l'idée qui l'exprime. Quant à passer de l'idée à la réalité objective de Dieu , le siècle d'Anselme ne pouvait y suffire, et il fallut le génie de Descartes pour élever à une certitude absolue l'argument du Proslogiutn laissé imparfait par son auteur.

L'opuscule de Gaunilon a été imprimé dans toutes les éditions des œuvres de saint Anselme. Nous en avons donné la traduction avec celle du Monologium et du Proslogiutn. H. B.

GAZA ou GAZIS (Théodore) est un de ces Grecs du xy« siècle qui, fuyant leur patrie envahie par les barbares, vinrent chercher un refuge en Italie et y apportèrent avec leur langue nationale une connaissance plus exacte des deux principaux philosophes de l'antiquité. Théodore Gaza était péripatéticien, et il se voua particulièrement à la traduction des œuvres d'Aristote. On ignore l'époque précise de sa naissance ; mais on sait qu'il reçut le jour à Thessalonique et qu'il vint en Italie en 1&29, sa ville natale étant tombée au pouvoir des Turcs. Après avoir professé le grec à Sienne, il se rendit à Ferrare sur l'invitation du duc, et il y fonda une académie dont il fut le chef jusqu'en 1455. Alors il quitta Ferrare pour se rendre à Rome, où l'appelait le pape Nicolas y. Gaza savait parfaitement le latin qu'il avait appris de Victorino de Feltre , et le pape le chargea de publier dans cette langue quelques-uns des ouvrages les plus importants des philosophes grecs. Il commença par la traduction des Problèmes d'Aristote, qui le mit en querelle avec Georges de Trébizonde, mais lui concilia l'estime et la protection du cardinal Bessarion. Il traduisit aussi les Problèmes d'Alexandre d' Aphrodise ; V Histoire des animaux , par Aristote (in-f", Ye-

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ms/^yiVJ6)y tilHiëtoire déifiantes f par ThéophrasteCiu-8''i Paris, iâi9j. On assure qu'il avait traduit toutes les œuvres du philosophe de Slagire, niais qu'un noble désintéressement lui lit jeter au feu son travail, pour ne pas diminuer la gloire de Jean Ârgyropyle. Il a produit encore d'autres traductions et quelques écrits originaux qui ne sont d'aucun intérêt pour la philosophie. 11 mourut en 1478 dans TAbruzze , pourvu d'un petit bénéûce qu'il avait obtenu par la faveur du cardinal Bessarion et dans un état voisin de la misère. X.

GilZALI (Abou-Hamed-Mohammed-ibn-Hohammed)y vulgairement nommé Algazel, le plus célèbre théologien musulman de son temps, et appartenant à la secte orthodoxe des schaféites, naquit à Tous, ville du Khorasan, l'an 450 de l'hégire (1038 de J.-G.)- Il étudia dans sa ville natale , puis à Nisabour, et donna de bonne heure des preuves d'un grand talent. Ses connaissances profondes dans la théologie musulmane et dans la philosophie ne tardèrent pas à lui gagner la haute faveur de NizAm al-Molc, vizir du sultan Maiec-Schah le Seldjoukide, qui lui confia la direction du collège Nizamyyia , qu'il avait fondé à Bagdad. Gazâli avait alors trente-trois ans, et déjà il jouissait d'une grande célébrité. Après quelques années, il quitta sa chaire pour faire le pèlerinage de la Mecque. Après avoir rempli ce pieux devoir, il faisait tour à tour briller son talent dans les chaires de Damas, de Jérusalem et d'Alexandrie. Il était sur le point , dit-on , de se rendre d'Alexandrie dans le Maghreb, auprès de Yousouf-ben-Taschfin, prince almoravide, qui régnait à Maroc; mais ayant appris la mort de Yousouf, il s'en retourna à Tous, sa ville natale, où il se livra à la vie contemplative des souûs, et composa un grand nombre d'ouvrages, dont le principal but était d'établir la supériorité de 1 islamisme sur les autres religions et sur la philosophie, ce qui lui mérita les surnoms de Hodjjat-al-ùidm , Zéin-al-dln (Preuve de i islamisme. Ornement de la religion). Le plus célèbre de ses écrits théologiques est son Ihyâ olottm al-dîn {R€:ftauralion des connai^tmnces religieuses) y ouvrage de théologie et de morale, qui, jusqu'à présent, nous est inconnu. Ce ne fut qu'à regret que Gazâli quitta encore une fois sa retraite pour aller & INisabour, et pour reprendre ensuite la direction du collège de Bagdad. Après s'être de nouveau retiré à Tous, il y fonda un monastère pour les soufis, et passa le reste de sa vie dans la contemplation et dans les actes de dévotio^. Il mourut l'an 505 de l'hégire (1111 de J.-C).

Les renseignements les plus complets sur la vie de Gazâli ont été donnés par M. de Hauimer dans l'introduction que ce célèbre orientaliste a mise en tète de son édition arabe-allen)unde du Ayyouha 'l-wéUd (O enfant !)j traité de morale de Gazâli ( O kindJ die beruhmte ethiêche Abhandlung Gha$ali*8, Vienne, 1838}. Mais ce qui nous intéresse ici bien plus , c'est l'histoire de la vie intellectuelle de Gazâli , la marche de ses études , le rang qu'on doit lui assigner parmi Ws philosophes musulmans, et l'influence qu'il a pu exercer sur la philosophie de son temps. Sur ces divers points, Gazâli nous fournit lui-même des renseignements précieux dans un écrit dont le titre , peu susceptible d'une traduction littérale, peut se rendre par : Délivrance de l'erreur^ et eo^poté de l'état vrai des cho$e$. Nous possédons de cet écrit une analjrse dé-

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taillée > mais inachevée , par M. Pallia (Mémoireè de VAcùdémie royale des Sciences morales et politiques, t. i^'^ savants étrangers, p. 165 et suiv.) ; et M. Schmoelders , dans son Essai sut les écoles philosophiques chez les Arabes y en a publié le texte arabe tout entier, accompagné d'une traduction française, qui, malgré ses défauts dans les détails, en reproduit assez fidèlement la substance. Gazâli, pour répondre à di-* verses questions qui lui avaient été adressées par un ami, parle d*abord de la difficulté qu'il y a, au milieu des doctrines des diverses sectes, à démêler la vérité d*avec l'erreur, et des efforts qu il n'avait cessé de faire, depuis Tâge de vingt ans, pour parvenir à la connaissance du vrai. Après avoir étudié et approfondi tour à tour les doctrines de toutes les sectes religieuses et philosophiques , il arriva à douter de tout, et tomba dans le scepticisme le plus absolu. Il douta des sens, qui souvent nous font porter des jugements contredits par l'intelligence; mais celle-ci ne lui inspira pas plus de confiance , car rien ne prouve la certitude de ses principes. Ce que, dans Tétat de veille, nous croyons être vrai, soit par la perception des sens ou par Tintelligence , ne Test peatêtre que par rapport à l'état où nous nous trouvons; mais sommes-nous bien sûrs qu'un autre état ne surviendra pas, qui sera à notre étal de veille ce que celui-ci est au sommeil, de sorte qu'à l'arrivée de œt état nouveau nous reconnaissions que tout ce que nous avons cru vrai, au moyen de notre raison , n'était qu'un rêve sans réalité? A la vérité, Gazàli revint ensuite de son scepticisme; mais ce ne fut point par le triomphe de la raison. Recherchant la vérité aveo ardeur, il approfondit de nouveau les doctrines des motecallemin, des baténites ou allégéristes , des philosophes et des soufis, et ce ne fut que dans la vie ascétique et contemplative , dans le mysticisme et Y extase des soufis , que son esprit trouva la satisfaction qu'il avait cherchée, et reprit le calme qui Tavait fui. Nous n'avons pas à nous occuper ici des doctrines des soufis, dont il sera parlé plus loin, et sur lesquelles Gazàli neparati avoir exercé aucune influence notable. Ce qui marque la place de Gazftli dans l'histoire de la philosophie des Arabes, c'est son scepticisme , non pas qu'il se soit produit dans ses ouvrages sous la forme d'un système, mais parce qu'il a su s'en servir avec habileté pour porter un coup funeste aux études philosophiques.

Parmi le nombre prodigieux de ses écrits, et donton peut voir la longue liste dans l'opuscule de M. de Hammer, dont nous avons parlé plus haut, deux méritent surtout notre attention : 1** son ouvrage intitulé Makdcid al-faldsifa {les Tendances des philosophes) ^ et 2^ son Tehâfot al-faldsifa {le Renversement ou la Destruction des philosophes). Ces deux ouvrages existent très-probablement en arabe, dans la bibliothèque de l'Ëscurial , sous le n"* 628 du catalogue de Casiri. Notre Bibliothèque royale ne possède en arabe que les derniers feuillets du Makdcid dans le manuscrit n*' 882 ; mais on y conserve des versions hébraïques des deux ouvrages de Gazàli. Le livre Makdcid est un résumé des sciences philosophiques; l'auteur y expose la logique, la métaphysique et la physique, et ne s'écarte point delà doctrine péripatéticienne, telle qu'elle avait été formée par Farabi et Ibn-Sina. Cet ouvrage, traduit en la^ tin vers la fin du xii« siècle, par Dominicus Gundisalvi {Voyez Jour- BAiif , Recherches, etc., nouvelle édition, p. 107-ilS) , a été puMié à

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Venise 9 en 1506 , par Petras Liclhtenstein de Cologne ^ sous le titre de Logica et philosophia Algazelis Arabi. On s'est étonné avec raison de voir GazAii reproduire fidèlement la doctrine des philosophes qu'il attaque avec tant d'ardeur dans sa Dettruction {Voyez Degérando, Hist. comparée des systèmes de philosophie, t. iv , p. 230). M. Rilter a cru devoir supposer que Gazâli avait écrit cet ouvrage à une époque où il était encore partisan delaphilosophied'Aristote (WoyezHist. delà philosophie^ t. Yiii, p. 59 et 60 y ail). Mais la vérité est que Gazàli n'avait d'autre but dans cet ouvrage que de préparer ses attaques contre les philo- ; sopheSy comme il le déclare lui-même dans la préface ^ qui a été supj primée dans la plupart des manuscrits latins et dans l'édition de Venise^ mais que nous trouvons dans deux différentes versions hébraïques et dans un manuscrit latin du fonds de la Sorbonne (n"" 941). Gazàli s'adressant à celai qui lui avait demandé d'écrire une réfutation des philosophes, s'exprime en ces termes : «Tu m'as demandé, mon frère, de composer un traité complet et clair pour attaquer les philosophes et réfuter leurs opinions , afin de nous préserver de leurs fautes et de leurs erreurs. Hais ce serait en vain que tu espérerais parvenir à ce but avant de parfaitement connaître leurs opinions et d avoir étudié leurs doctrines; car vouloir se convaincre de la fausseté de certaines opinions, avant d'en avoir une parfaite intelligence, serait un procédé faux , dont les efforts n'aboutiraient qu'à l'aveuglement et à l'erreur. H m'a donc paru nécessaire, avant d'aborder la réfutation des philosophes, de composer un traité où j'exposerais les tendances générales de leurs sciences, savoir de la logique, de la physique et de la métaphysique, sans pourtant distinguer ce qui est vrai de ce qui est faux : car mon but est uniquement de faire connaître les résultats de leurs paroles, sansm'étendre sur des choses superflues et sur des détails étrangers au but. Je ne donnerai, par conséquent, qu'un exposé, comme simple rapporteur, en y joignant les preuves qu'ils ont cru pouvoir alléguer en leur faveur. Le but de ce livre est donc l'exposé des tendances des philosophes , et c'est là son nom. » L'auteur dit ensuite qu'il passera sous silence les sciences mathématiques, parce que tout le monde est d'accord sur leurs principes, et qu'il n'y a rien dans elles qui puisse être refuté. Les doctrines de la logique sont généralement vraies et on y trouve rarement des erreurs ; mais celles de la métaphysique sont pour la plupart contraires à la vérité ; dans celles de la physique le vrai et le faux se trouvent mêlés. — La fin de l'ouvrage, tant dans le manuscrit arabe n<* 882 (fol. 42, verso) , que dans les deux versions hébraïques, est conçue en ces termes : « C'est la ce que nous avons voulu rapporter de leurs sciences, savoir de la logique, de la métaphysique et de la physique, sans nous occuper à distinguer ce qui est maigre de ce qui est gras, ce qui est vrai de ce qui est faux. Nous commencerons après cela le livre de la Destruction des philosophes, afin de montrer clairement tout ce que ces doctrines renferment de faux. »

Après ces déclarations explicites on ne s'étonnera plus que Gazâli , dans le livre Makâcid, parle dans le sens des philosophes. M. Schraoelders s'est donc donné une peine inutile en analysant ce livre, diaprés la version latine {Essai mr les écoles philosophiques chez les Arabes, p. 220 et suiv.) , dans le but de faire connaître le prétendu système de

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Gazâli; car nous devons faire observer que le livre que M. Schmoeh ders cite constomment sous le titre Miydr Olilm {Parangon de Ui science), croyant sans doute qu'un titre arabe inspire plus de confiance, n'est autre que le livre Makdcid. L'erreur de M. Schmoelders vient de ce que, selon M. de Hammer^ un ouvrage de Gazàli, intitulé Miydr, contiendrait un abrégé de logique; il a donc cru pouvoir 11dentifier avec la Logica et philosophia, ce qui prouve que, tout en prétendant écrire sur la philosophie de Gazàli, il n'a pas jeté les yeux sur la version hébraïque du Makdcid, ni même sur les débris de l'original arabe. M. Ritter , qui n'est pas orientaliste , a fait une erreur involontaire, en cherchant dans la Logica et philosophia des doctrines de Gazàli {ubi supra, p. 67-72) ^ et il a cru devoir supposer que ce philosophe a plus tard changé de système.

Nous arrivons au livre Tchdfot. M. Schmoelders ^ au lieu d'examiner la version hébraïque de ce livre , ou tout au moins la mauvaise version latine de la réfutation d'Ibn-Roscbd, qui renferme une bonne partie de l'ouvrage de Gazâli, a mieux aimé fonder son jugement sur une subtilité grammaticale, et il soutient hardiment (i^^m^ p. 215) que le titre que Gazâli a donné à son ouvrage, signifie Réfutation mutuelle; que, dans ce livre, Gazâli n'a nullement l'intention de réfuter les philosophes par des raisons dont il veuille faire sentir la justesse et la solidité, mais que recueillant les diverses critiques faites par autrui, il les range seulement de manière à montrer que l'opinion d'un philosophe est en contradiction avec celle d^un autre, que tel sytème en bouleversa un autre, en un mot, que parmi les philosophes la discorde règne perpétuellement. Il ajoute que Gazâli déclare lui-même, à la fin du premier chapitre de son livre, que tel a été son but, et il s'étonne que personne avant lui n'ait remarqué ce passage. Nous regrettons que M. Schmoelders n'ait pas cru devoir citer textuellement le passage dont il veut parler; nous devons supposer que, feuilletant dans la Destructio destruc" tionum , il aura rencontré , à la fin de la première disputatio , le passage suivant : «Ait Algazel : Si autem dixerit adhsesislis in omnibus qusestionibus oppositioni dubitationibus cum dubitationibus, et non evadet id, quod posuistis, a dubitationibus, dicimusdubitatio déclarât corruptionem sermonis procul dubio, et solvuntur modi dubilationum , considerando dubitationem et quaesitum. Nos autem non tendimus in hoc libre nisi adaptare opinionem eoruïn et mutare modes rationum eorum cum eo cum quo declarabitur destructio eorum, et non incumbemus ad sustentandum opinionem aliquam , etc.» Certes, il est permis de ne pas comprendre ce latin, mais rien nejustifie l'interprétation que M. Schmoelders adonnée avec tant d'assurance à ce passage obscur. Voici quelle en est la traduction littérale d'après la version hébraïque : « Si on me disait : Dans toutes vos critiques et objections, vous ne vous êtes appliqué qu'à accumuler doutes sur doutes, mais ce que vous avancez n'est pas non plus exempt de doutes; je répondrais : La critique fait ressortir ce qu'il y a de faux dans un discours, et la difficulté peut se résoudre par l'examen de la critique et de l'objection. Mais nous n'avons dans ce livre d'autre intention que d'énoncer leurs opinions et d'opposer à leurs argumentations des raisonnements qui montrent leur nullité. Nous ne voulons pas ici nous faire le champion d'un système particulier (selon Ibn-Roschd^

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GazAli ne veut pas passer pour être le champiou du système des aschirites) ; nous ne nous écarterons donc pas du but de ce livre, et nous ne compléterons pas notre discours , en alléguant des arguments en faveur de la nouveauté du monde; car notre but est seulement de détruire les arguments qu'ils ont produits pour établir Téternité de la matière. Après avoir achevé ce livre, nous en composerons un autre pour affermir l'opinion vraie; nous l'appellerons J9a5e«(/e« croyances, etnousle oonsacrorons à la reconstruction, de même que le présent livre a pour but la démolition. » On voit qu'il ne s'agit pas ici de montrer que les philosophes ne sont pas d'accord entre eux et se réfutent mutuellement; mais de démolir les doctrines des philosophes par une critique générale.

En effet, il attaque les philosophes sur vingt points, dont seize appartiennent à la métaphysique , et quatre à h physique (en prenant ces mots dans leur sens aristotélique). 11 démontre : i*" que leur opinion concernant l'éternité de la matière est fausse ; ^ qu'il en est de même de leur opinion touchant la permanence du monde ; S"" qu'ils sont dans Terreur en appelant Dieu Vouvrier du monde ((^«jxicupy-;) et le monde son ouvrage; 4<> qu'ils s'efforcent en vain de démontrer l'existence de 0et ouvrier du monde; 5"" qu'ils sont incapables d'établir l'unité de Dieu et de démontrer la fausseté du dualisme ; ô"" que c*est à tort qu'ils nient les attributs de Dieu; 7** qu'ils ont tort (dans leur système) de soutenir que rèlre absolu, ou 1 existence première, est une existence abstraite, qui n'entre dans aucune espèce ni catégorie, et qu'on ne saurait établir aucune comparaison ni distinction entre elle et toute autre existence; 8° qu'ils ont tort de dire que l'fUre premier (Dieu) est un être abstrait sans qualité; 9** qu'ils cherchent en vain à établir que cet être est incorporel ; lO** qu'ils sont incapables de démontrer que le monde a une cause , et que, par conséquent, ils tombent dans l'athéisme ; 11** qu'ils ne sauraient démontrer (dans leur système) que Dieu connaît Texistence des choses; ni 12° qu'il connaît sa propre existence; 13" qu'ils ont tort de soutenir que Dieu ne connaît pas les choses partielles; 14"* qu'ils ne sauraient alléguer aucune preuve pour établir que les sphères ont une vie et obéissent à Dieu par leur mouvement circulaire ; Ib"" qu'il est faux de dire que les sphères ont on certain but et une tendance qui les met en mouvement (ce qui se rapporte particulièrement à une théorie d'Ibn-Sina, comme le fait observer Ibn-Roschd dans sa réfutation) ; 16** que leur théorie, sur les âmes des sphèVes, qui connaîtraient les choses partielles et influeraient sur elles, est fausse; i7<» que leur théorie sur la causalité est fausse, et qu'ils ont tort denier que les choses puissent se passer contrairement à ce qu'ils appellent la loi de la nature , et qui peut être considéré comme une habitude ; 18* qu'ils ne sont pas en état d'établir, par une démonstration rigoureuse , que Time humaine est une substance spirituelle existant par elle-même; ni 19** qu'elle est impécissable ; 20* que c'est à tort qu'ils nient la résurrec- Ubn des morts , et l'existence du paradis et de l'enfer.

Les objections élevées par (iazàli , contre le principe de causalité , formant le point le plus important de son scepticisme, nous nous arrêterons un momentà ce chapitre pour en faire connaître la substance. 11 n'estpas nécessaire, selon nous , dit Gazàli , que , dans les choses qui arrivent habituellement j on cherche un rapport et une liaison entre oe qu'on croit être

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la cause et ce qa*on croit être l'effet. Ce sont^ an contraire, denx choses parfaitement distinctes, dont Tune n'est pas l'autre, qui n'existent ni ne cessent d'exister Tune par Tautre. Ainsi, par exemple, Tétanchement de' la soif et le boire , le rassasiement et le manger , la mort et la rupture de la nuque , et , en général , toutes les choses entre lesquelles il y a une relation visible, ne sont dans cette relation mutuelle que par la toute-puissance divine, qui depuis longtemps y a créé ce rapport et cette liaison, et non pas parce que la chose est nécessaire par elle-même et ne saurait être autrement. Cette toute-puissance, qui en est la cause unique, peut aussi faire qu'on soit rassasié sans manger, qu'on meure sans se rompre la nuque , ou qu'on continue à vivre tout en se la rompant; et il en est de même dans toutes les circonstances où il y a visiblement une relation mutuelle.

£n somme, tous les raisonnements de Gazâli peuvent se ramener à ces deux propositions : l"" Lorsque deux circonstances existent toujours simultanément , rien ne prouve que l'une soit la cause de Tautre; ainsi, par exemple, un aveugle-né, à qui on aurait donné la vue pendant le jour, et qui n aurait jamais entendu parler ni du jour ni de la nuit, s'imaginerait qu'il voit par l'action des couleurs qui se présentent à lui, et ne tiendrait pas compte de la lumière du soleil par laquelle ces couleurs font impression sur ses yeux ; S"* quand même on admettrait l'action de certaines causes par une loi de la nature , il ne s'ensuit nullement que reiïet , même dans des circonstances analogues et sur des objets analogues, soit toujours le même : ainsi le coton peut, sans cesser d'être le coton , prendre (par la volonté de Dieu) quelque qualité qui empêche l'action du feu , comme on voit des hommes, au moyen d'emplâtres faits avec une certaine herbe , se rendre incombustibles. En un mot, ce que les philosophes appellent la loi de la nature ou le principe de causalité, est une chose qui arrive habiluellement , parce que Dieu le veut; et nous l'admettons comme certain , parce que Dieu, sachant , dans sa prescience , que les choses seront presque toujours ainsi , nous en a donné la conscience. Mais il n'y a pas de loi immuable de la nature qui enchaîne la volonté du Créateur.

Quelques auteurs, entre autres Ibn-Roschd, pensent que Gazftli n'était pas toujours de bonne foi , et que, pour gagner les orthodoxes , il se donnait l'air d'attaquer les philosophes sur tous les points, quoiqu'au fond il ne leur fût pas toujours opposé. Moïse de Narbonne, au commencement de son commentaire hébreu sur le Makdcid , dit que GazAli écrivit , après le Tehdfot, un petit ouvrage qu'il ne con6a qu'à quelques élus , et où il donne lui-même le moyen de répondre aux objections qu'il avait faites aux philosophes. Ibn-Tofail, malgré le respect qu'il professe pour Gazâli, fait ressortir ce qu'il y a de chancelant et d'indécis dans ses doctrines. Le passage d'Ibn-Tofail nous parait important pour bien caractériser Gazâli , et on nous permettra de le citer ici (Voyez Philosophas autodidacixis, sive Epistola de Haiebn Yokdhan^ p. 19-21) : « Quant aux écrits du docteur Abou-Hamed Al-Gazâli, cet auteur, s'adressant au vulgaire, lie dans un endroit et délie dans on autre, nie certaines choses et puis les déclare vraies. Un de ses griefs contre les philosophes , qu'il accuse d'inGdélité , est qu'ils nient la r^nrreotion des corps et qa'ils établissent que les Ames seules sont récom-

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Bnsées ou punies ; puis il dit , au commencement de son livre AIizdn (ou Mtzdn al-amal, la Balance des actionê)f que cette opinion est professée par les docteurs soufis d'une manière absolue, et dans son écrit intitulé Délivrance de l'erreur, il avoue que son opinion est semblable à celle des soufis, et qu*il s'y est arrêté après un long examen. Il y a 9 dans ses livres , beaucoup de contradictions de ce genre , comme ceux qui les lisent et les examinent avec attention pourront s'en convaincre. Il s'en est excusé lui-même à la fin de son, livre Mîzân alamal, là où il dit que les opinions sont de trois espèces , savoir : celle qui est partagée par le vulgaire et qui entre dans sa manière de voir ; celle qui est de nature à être communiquée à quiconque fait des questions et demande à être dirigé; et celle que Thomme garde pour luimême et dans laquelle il ne laisse pénétrer que ceux qui partagent ses convictions. Ensuite il ajoute :« Quand même ces paroles n'auraient d'autre effet que de le faire douter de ce que tu crois par une tradition héréditaire , tu en tirerais déjà un profit suffisant ; car celui qui ne doute pas n'examine pas, celui qui n'examine pas ne voit pas clair , et celui qui ne voit pas clair reste dans l'aveuglement et dans le trouble. » Il ajoute cette sentence en vers : « Accepte ce que tu vois, et laisse-là ce que tu as seulement entendu ; lorsque le soleil se lève y il te dispense de contempler Saturne. » Ibn-Tofail cite ensuite un autre passage de Gazàli, d'où il résulte que cet auteur avait composé des livres ésotériquesy dont la communication était réservée à ceux qui seraient dignes de les lire ; mais il ajoute que ces livres ne se trouvaient pas parmi ceux qu'on connaissait en Espagne.

En somme , si Gazûli s'est arrêté à un système quelconque , il n'y est arrivé que par la contemplation et par une certaine exaltation mystique qui f d'ailleurs , ne s'est pas traduite en une doctrine originale. Gazàli attache surtout un grand prix au côté pratique de la vie ; dans son épttre morale O enfant (p. 23) ! il compare la science à l'arbre, et la pratique au fruit. Ses ouvrages , en grande partie, sont des traités de morale, où il recommande la piété, la vertu et les bonnes œuvres. Parmi ces traités un des plus remarquables est le Mîzdn al-amal, dont la version hébraïque, due à Rabbi Abraham ben-Ilasdaï de Barcelone , a été publiée récemment par M. Goldenthal , sous le titre de Compendium doctrinœ ethicœ, in-8*, Leipzig, 1839.

Pour nous, toute Timportance de Gazàli est dans son scepticisme : c'est à ce titre, comme nous l'avons dit, qu'il occupe une place dans l'histoire de la philosophie des Arabes ; car il porta a la philosophie on coup dont elle ne put plus se relever en Orient , et ce fut en Ji&pagne qu'elle traversa encore un siècle de gloire et trouva un ardent défenseur dans le célèbre Averrhoès. S. M.

GELLERT (Christian-Furchtegotl) , né en 1715 à Hay nicben , professeur de philosophie à Leipzig, où il mourut en 1769, enseignait de préférence la morale et la Ihéodicée. Ses leçons, pleines d'éloquence, mais d un caractère peu scientifique, exerçaient une impression salutaire sur ses auditeurs. Elles ont été recueillies et publia par Scblegel et ïloger, en 2 vol. in-8% Leipzig, 1770. On a aussi de Gellert, sans parler de ses œuvres poétiques, on ouvrage écrit en français,

GÉMISTE. SIS

soas le titre de Discours sur la nature, l'étendue et l'utilité de la nuH raie, in-S**, Berlin , 1764-. Ses Œuvres diverses ont été publiées à Leipzig, de 1760 à 1770, en 7 vol. in-8*» : d'autres disent en 10 vol. in-8% de 1770 à 1784. Cf. Garve , Observations sur la morale, les écrits et le caractère de Gellert, in-S**, Leipzig, 1770. La vie de Gellert a été écrite, d'après sa correspondance et d'autres documents, par le docteur Henri Doereng, 2 vol. in-8% Greiz, 1833. Les Fables du même auteur ont été traduites en prose française par Toussaint, Berlin, 1778; et en vers, par Stévens, Breslau, 1777. Sa Morale a été traduite, dans la même langue , par Pajon, Ulrecht, 1775. J. T.

GÉMISTE (Georges), surnommé Pléthon, un des hommes les plus célèbres du xV" siècle, et qui ont exercé le plus d'influence sur la philosophie de cette époque, était né à Conslantinople. Il assista avec Bessarion et Théodore Gaza au concile de Florence, qui se tint en 1^8, sous le pontificat d'Eugène lY, dans le but de faire cesser le schisme d'Orient. Il fut du nombre de ceux qui s'opposèrent avec le plus d'énergie à la réunion de deux Eglises. Mais plus tard , toutefois avant la prise de Constantinople, banni de son pays, et obligé de chercher un asile en Italie, il changea d'opinion et se déclara ouvertement pour les Latins, ce qui lui attira la haine et le mépris des soutiens de l'Eglise grecque. Peut-être cette désertion n'est-elle point étrangère à la condamnation et à la destruction d'un de ses ouvrages, dont nous parlerons bientôt, par Gennade, patriarche de Constantinople. Admis à la cour des Médicis, il inspira au chef de cette famille illustre, à Cdme l'Ancien , un goût très-décidé pour le platonisme. Instruits par ses leçons, Pierre et Laurent, l'un fils et l'autre neveu de Côme, tous deux encore très-jeunes, furent gagnés à la même cause. Enfin ce fut évidemment par ses conseils et sous son influence que Cdme établit cette célèbre académie platonicienne, dont Marsile Ficin devint plus tard la lumière et Farbitre suprême. On ignore l'époque précise de la mort de Gémiste; mais on sait qu'il mourut dans un âge fort avancé , jouissant d'une réputation immense , qui ne lui a guère survécu , objet d'un véritable culte de la part de ses amis, et forçant ses ennemis mêmes à lui rendre hommage. Ces sentiments ne s'adressaient pas seulement au philosophe, ou plutôt à Tenlhousiaste, au rêveur incertain entre Platon et Jésus-Christ, mais à l'écrivain, à l'orateur, au savant universel ; car Gémiste Pléthon était tout cela aux yeux de ses contemporains, et il faut ajouter que ses contemporains n'étaient pas exigeants, si Ton en juge par les écrits qu'il nous a laissés.

Cependant il ne faudrait pas tomber dans l'excès contraire. Gémiste Pléthon mérite à double titre un certain degré dintérêt de la part du philosophe : il fut le promoteur de la querelle qui éclata vers le milieu du XY*" siècle entre les sectateurs d'Aristote et ceux de Platon ; querelle qui eut pour résultat une étude plus approfondie des deux systèmes et de la philosophie grecque en général. Il peut aussi être regardé comme le vrai fondateur, en Occident , de cet éclectisme renouvelé des plus mauvais jours d'Alexandrie , de cette école moitié chrétienne et moitié païenne, moitié orientale et moitié grecque, érudite sans critique, mystique et même sopersiitîeose sans croyances arrêtée» , à laqueUt

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