‹ Dictionnaire des sciences philosophiquesChapitre 113 sur 135 · GÉNÉRALISATION, IDÉES GÉNÉRALES. H · texte numérisé non relu

GÉNÉRALISATION, IDÉES GÉNÉRALES. H

obtenus par voie d'expérience et d'indaction, se sont exagéré la portée de ce mode de généralisation , et Tont regardé comme le seul. A leur tète se trouve Aristote. Pour ce philosophe , tous les principes gé-> néraux sont dus à l'induction , et sont le résultat des diverses sensations et des souvenirs que nous en avons conservés. Presque tous les sensualistes modernes ont reproduit cette doctrine , sans la modifier d'une manière très-^nsible , et sans s'apercevoir que, réduire tous les principes généraux à l'expérience seule , c'était les anéantir et en nier la valeur comme principes généraux. Hume reconnut bien que les principes dus i l'induction reposent sur les principes absolus , et, niant ces principes absolus comme n'étant point le produit de l'observation et de la comparaison, il nia les autres, comme entièrement chimériques. C'était se montrer fidèle à la rigueur logique, mais non pas au bon sens, ni même à l'observation qui nous force à reconnaître ces deux modes de généralisation , ces deux ordres de principes et les rapports qui les unissent.

Lorsque l'on connaît ce que sont les principes généraux et leurs modes de formation , il est facile de déterminer ce que sont les idées gé-» nérales et leurs rapports avec les principes généraux. Qu'est-ce donc qu'une idée générale, et quel en est l'objet? Mais d'abord qu'est-ce qu'une idée individuelle? Tout fait réel de connaissance consiste à voir, à comprendre qu'un objet existe avec telle ou telle qualité. Le fait de la connaissance est indécomposable; il a lieu dans sa totalité, ou il n'a pas lieu. Un objet ne se montre pas sans une qualité, ni une qualité sans un objet ; ainsi , comme fait , la connaissance ne se produit pas à demi et ne résulte pas d'éléments que Ton réunit successivement pour la constituer. Mais, si la connaissance, ou la perception, se produit ainsi d une manière concrète, nous avons la faculté de concevoir la séparation de Tobjet et de la qualité, de ne considérer que la qualité sans l'objet, et réciproquement; en un mot, nous sommes doués du pouvoir à'abêtraire. Or, cette vue d'un objet de la connaissance, substance ou qualité, fait ou circonstance, isolé de ce à quoi il est nécessairement uni dans la réalité, cette vue abstraite, c'est ïidét. A la manifestation de la réalité , à son évidence concrète répond la connaissance, non l'idée. L'idée ne résulte pas directement de l'évidence, parce qu'il n'existe rien d'objectif à cet état d'isolement, et qu'il n'y a pas d évidence possible pour une substance sans une qualité, ni pour une qualité sans une substance. L'idée est le résultat de notre pouvoir d'abstraire et de séparer ce qui est uni. Nous n'acquérons donc pas d'abord des idées isolées, que nous réunissons ensuite pour former des cx)nnaissances , des jugements ; mais nous acquérons des connaissances parla manifestation concrète de la réalité; et, de ces connaissances, nous dégageons les idées abstraites. Il en est des idées générales comme des idées individuelles. Nous avons des perceptions générales par lesquelles nous savons que telle ou telle qualité est constamment celle de tels et tels êtres. Dans ce rapport, on ne voit pas les deux termes Tun sans l'autre , Tun après l'autre ; on voit à la fois le rapport et les deux termes qui le constituent, et on abstrait ce rapport dans son unité , pour l'étendre des objets où on Ta observé à tous ceux du même genre. Hais on peut aussi, par une nouvelle abstrae-

520 GENNADE.

tion toute volontaire, isoler d'abord les termes qu'on a saisis ensemble avec le lien qui \es unit, les considérer à part, et les noter par des signes distincts. C'est là Tidée générale proprement dite. Ainsi donc, ce sont les perceptions générales qne nons avons d'abord dans lenr unité; c'est d'elles que nous tirons, par une abstraction ultérieure, les idées générales ; et ce n'est pas avec des idées générales acquises auparavant et sans la vue du rapport qui les unit^ que nous formons Içs perceptions générales ou principes généraux.

On voit maintenant quelle est l'erreur de ceux qui soutiennent, avec Locke, que tous nos jugements, et, par suite, tous nos principes, sont le résultat de la comparaison de deux idées et de la perception d*un nq>port de convenance ou de disconvenance entre elles. Sans doute , il y a des jugements qui se forment par voie de comparaison; mais ce ne sont point des jugements primitifs, ce sont ceux qui consistent à appliquer à un cas déterminé une loi ou un principe déjà connus , c'est-a-dure un jugement antérieur.

La question de la formation des principes généraux est une des plus graves que puisse se poser la logique ; c'est sur ce problème qu'ont porté presque tous les efforts de la philosophie moderne. Aussi, sur le sujet de cet article, on devrait presque se contenter de renvoyer à tous les ouvrages publiés dans le xviii* siècle et dans le nôtre. Cependant ou pourra consulter plus spécialement : sur la distinction des deux modes de généralisation et des deux ordres de principes : Cousin, Programme des leçons données à l'Ecole normale en 1818, dans les Fragments de philosophie, 2'' édit., p. 284; Laplace , Exposition du système du monde, p. 376 et suiv., 5* édit. — Sur les principes absolus, leurs caractères et leur formation : Buffier, Traité des vérités premières; Royer-Collard, OKuvres de Reid, t. vi, p. 274, 300, 388; Cousin, Cours de 1829 , 17« leçon. — Sur la formation des principes inductifs : Arislote , Derniers Analytiques, dernier chapitre; Bacon, Novum Organum , liv. II. — Sur la théorie de Plaloa : le Phédon , et Targument de M. Cousin en léle de la traduction de ce dialogue. — Sur les idées innées de Descaries : Descarlcs, Méditation 3*, et Réponses aux objections. — Enfin, sur la théorie du jugement comparatif de Locke : Locke, Essai sur l'entendement humain, liv. iv; Hume, Essays and treatises , essay VII; Reid, Essai yi, c. 3; JoulTroi, Préface aux Œuvres de Reid, p. 130 et suiv. ; et Duval-Jouve, Traité de logique, in-8% Paris, 1844, p. 21 à 47. J. D. - J.

GEIVIVABEou GEXNABIUS avait pour véritable nom,. George Scholari, dont on a fait en latin Scholarius. Il naquit à Constantinople, et assista en 1438 au concile de Florence , dont le but , comme on sait, était d'amener la réunion de TËglise latine et de l'Eglise grecque. Gennadius fut du nombre de ceux qui jfepoussèrent cette réunion. Après la prise de Constantinople, en 1453, il gagna les bonnes grâces de Mahomet II, et fut nommé patriarche. Mais abandonné par les siens, il se démit de cette dignité d'abord si vivement recherchée par lui , et se retira dans un couvent où il mourut vers 1464. Comme philosophe, il soutenait la prééminence d*Aristote sur Platon , mais avec beaucoup plus de modération que son compatriote et son

GENOVESI. Ml

contemporain Georges de Trébizonde {Voyez ce nom). Ce furent plutôt encore les platoniciens enthousiastes de cette époque que Platon luimême qui furent Tobjet de son antipathie. Il s'attaqua particulièrement à Gémiste.Pléthon (Voyez ce nom), qu il accusa , non sans motif, de prendre contre le christianisme la défense des idées pualennes. Le livre de Legilmsy que Gemiste Pléthon avait composé à limitation des lois de Platon , lui parut le résultat le plus évident de cet esprit antichrétien , et il le flt brûler à Constantinople, pendant qu*il y occupait la dignité de patriarche. Il a écrit aussi un commentaire sur V Introduction de Porphyre et sur VHermeneia d'Aristote {de Interpretatione) , et traduit en grec les ouvrages de quelques scolastiques, entre autres les Siœ /Vmcipes {de Sex Principiis) de Gilbert de Poitiers. X.

GENOVESI (Antoine), né à Castiglione, près de Saleme, en 1712, où il professa la métaphysique et la morale, fut jeté malgré lui , par son père, dans un couvent en 1712, et se fit prêtre. Il devint plus tard professeur d'éloquence dans un séminaire. C'est là qu'il étudia la philosophie. Les opinions qu'il se forma lui attirèrent des persécutions de la part de ses supérieurs ecclésiastiques. Mais Tarchevèque de Tarente, Galiani , se déclara son protecteur , et le mit à l'abri du mauvais parti qu'on voulait lui faire. Il mourut en 1769.

Nous n'avons pas à parler ici de Genovesi comme économiste , quoiqu'il soit peut-être plus célèbre encore en cette qualité que par ses écrits philosophiques. Gioja, en parlant de ses Leçons d'économie civile (2 vol. in-8% Naples, 1757), les appelle un ouvrage classique et original , le premier où l'économie politique soit présentée sous la forme scientifique et dans toute son étendue. Elles ont eu sept ou huit éditions, et se trouvent entre les mains de tout le monde en Italie. Son recueil des Economiste$ italiens parait être un trésor du plus grand prix pour l'histoire de cette branche des connaisances humaines.

Si Genovesi est l'un des plus remarquables économistes de l'Europe^ c'est en partie parce qu'il était très- versé dans les sciences morales et philosophiques : nul peut-être n'a mieux apprécié que lui l'influence des habitudes intellectuelles et morales sur l'économie politique; et si les Italiens croient apercevoir dans Smith et dans Say des idées fausses dont Genovesi est exempt, ils expliquent cette différence par l'instruction supérieure que possédait leur compatriote. On peut voir sur ce sujet les articles remarquables de Gioja, publiés dans la Bibliothèque italienne, et recueillis plus tard en un petit volume sous le titre à! Ecrits divers (ital.). Milan, 1833.

Romagnosi n'estime pas moins Genovesi comme philosophe^ que Gioja ne l'estime comme économiste. Dans sa Collection des écrits sur la doctrine de la raison (t. i", p. 261 et 262, in-8% Prato, 18W), il rappelle , ainsi que Stellini , contemporain de Genovesi, le restaurateur de la philosophie en Italie. Il leur fait un grand mérite , non-seulement de la sagesse et de la modération de leur doctrine, mais surtout d'avoir su tenir un juste milieu entre le sensualisme et l'idéalisme, deux sentiments extrêmes suivant lesquels toutes les idées viendraient des sens , on prendraient leur source dans la raison. Suivant Romagnosi ^ Genovesi aurait rendu i la science ^ soixante-dix ans avant les

SS2 6EN0VESI.

Ecossais 9 le senice dont on fait exclasivement honneur en France â ces derniei*6. Mais de tous les écrits philosopliiques de Genovesi y le plus important est sa logique , dont nous allons essayer de donner une idée.

Genovesi , comme la plupart des logiciens avant et après luî^ n'a vo dans la logique que la méthode. C'est méconnaître retendue et Timportance de cette science , qui a sa place bien marquée dans le cadre général des sciences philosophiques. Quoi qu'il en soit^ la logique de Cîenovesi a un caractère éminemment pratique : ne fût-elle qu^ane méthode, elle n'en eist pas moins un travail très-estimaJHe, et qui mériterait d*ètre plus connu en France. Elle se divise en cinq parties , car elle doit nous enseigner à purger notre esprit de Terreur^ à découvrir la vérité, h juger, à raisonner, et à ordonner nos pensées.

Dans la première partie, il est question de la nature de TAme humaine, de ses facultés et de ses opérations ; 1 homme y est défini : « Un composé d'un corps organique et d'une âme raisonnable et libre. » En* suite on passe en revue les maladies intellectuelles de TAmc, l'ignorance et l'erreur; on en recherche les causes premières, et l'on distingue les erreurs suivant qu elles proviennent ou du corps, ou des choses extérieures, ou de la parole.

Dans la seconde partie , Genovesi traite successivement de la nature des idées et de leurs différentes espèces ; il les regarde encore comme des formes, des espèces, des images, tout en les divisant en deux classes : les idées matérielles et les idées intellectuelles. Du reste , cette distinction signiGe simplement que parmi nos idées les unes sont plus voisines des sensations, les autres plus abstraites et plus générales. Le mot inné ne signiGe pour lui que naturel, spontané, ce qui revient à repousser absolument la théorie des idées innées. Mais Genovesi ne s'arrête pas là : on peut dire qu'il a méconnu entièrement le rôle de la raison dans la formation de nos connaissances. En effet , jamais on ne rencontre chez lui la distinction si importante des idées universelles et des idées générales ; et, ce qui est encore plus significatif, en énumérant les différentes sources dont dérivent en général toutes les idées que nous possédons, il oublie de compter la raison. Ces sources, suivant Genovesi , sont au nombre de quatre : la conscience, les sens, le témoignage des hommes et le raisonnement. Ce qu'il dit de la perception extérieure pourrait facilement prêter à des conclusions qui ne s'éloigneraient guère de celles des sceptiques, et nous ne sommes pas très-surpris que les ennemis de Genovesi aient essayé de le faire passer pour tel. Cette seconde partie de la Logique se termine par des considérations sur la nature et la force du langage, et Tart de bien comprendre les livres.

La troisième partie, celle qui a pour objet le jugement , traite du vrai et du faux, des différents degrés de la connaissance, de la manière déjuger d'après le témoignage des sens, d'après celui de nos semblables. A ces deux points de vue se rattachent des considérations sur la manière de juger des faits qui peuvent donner naissance à des droits, et dos réflexions sur la critique historique.

La quatrième partie , qui traite du raisonnement et de l'argumentation d'une manière claire, simple et assez originale, contient en outre un chapitre spirituel , érudit et solide sur les sophismes* Les mêmes

Page 1