GEORGES
de ce philosophe; une troduction inédite ci, si nous en croyons riou , très>inexacle des Lois de Platon ; un traité t^ur la rhétorique, et un autre sur la dialectique, composés en son propre nom; eniiu la diatribe dont nous avons parlé toutà l'hcurei et qui a pour titre Comparatio Aristoteliê et Platonis (in-S**, Venise , 1523). Ce livre, dont Bessanon a écrit une longue réfutation {In calumniatorem Ariêtoielis, in-f*, ib., 1503 et 1516) , se divise en trois parties : la première établit entre les deux philosophes de l'antiquité un parallèle tout à fait injuste et entièrement composé d'assertions arbitraires ; la seconde a pour but de montrer que les opinions d'Aristote ne sont pas seulement inattaquables au point de vue de la raison, mais encore au point de vue de la foi 9 qu'elles s'accordent de tout point avec les dogmes fondamentaux du christianisme, par exemple avec ceux de la création et de la Trinité , tandis que Platon est accusé de s'en écarter toujours ; enûn , dans la troisième partie de son pamphlet, Georges s'attaque à la personne même de Platon, et s'applique, contre tous les faits et toutes les vraisemblances, contre le respect unanime de l'antiquité et des Pères de l'Eglise, a représenter le chef de l'Académie comme un homme de mœurs infâmes et livré à la fois à tous les vices. On comprend difûcilement aujourd'hui qu'un ouvrage d'où la raison et la bonne foi sont si complètement absentes, ait pu faire tant de bruit, et que le sage, le savant Bessarion ait cru nécessaire d'y répondre. X.
GEORGES SGHOLARIUS ou SGIIOLARI. Voyez GsimADirs. GEORGES VEXETUS ou m VÉNITIEN. Voyez Zom.
GÉRARD (Alexandre), écrivain du xii« siècle, un des premiers traducteurs à qui l'Europe chrétienne dut la connaissance des monuments de la philosophie grecque et de la philosophie arabe. Les uns le font originaire de Crémone en Italie, le^ autres de Carmone, ville d'Andalousie; mais les termes dune ancienne chronique publiée par Muratori ne permettent plus de douter qu'il ne fût Italien. Après avoir achevé ses études dans sa patrie, il voyagea pour s'iniAruire, et se rendit en Espagne, où les sciences, alors bannies du reste de TEurope, avaient trouvé un asile sous la protection des califes Omniades. 11 se fixa à Tolède , y apprit l'arabe, et consacra^ tous ses soins à composer des traductions dont on a porté le nombre à soixante-seize. La plus importante est, sans contredit, celle de la grande composition ou i4/magesie do Ptolémée, qui était restée jusqu'à lui ignorée en Occident , et dont la connaissance renouvela l'enseignement de l'astronomie dans les écoles du moyen ûge. Ses Préceptes de médecine ou Canons d'Avicenne sont, après VAImageste, l'ouvrage le plus considérable traduit par Gérard, que ses goûts dirigeaient principalement vers l'étude des mathématiques, do l'astronomie et de la physique. On cite même sous son nom des traductions des trois premiers livres de la Météorolo^ gie d'Aristote» de divers traités d'Alexandre d'Aphrodise, Galien, Farahi, du livre des Définitions d'Ishak ben-Honain, etc. Gérard mourut dans sa patrie en 1187^ àl'ftgede soixante-treize ans, et fut
GERBËRT. «27
enterré à Crémone dans le couvent de Sainte-Laciei aaq[ae| il légua sa bibliothèque.
On peut consulter sur ce laborieux traducteur: Antonio, BiblUn theca hUpana vettu, in-f*, Madrid^ 1788. — ¥abnci\xs, Bibliotheea mediœ et infimœ latinitatis, t. ui, p, 39. — Muratori, Rsrum itali^ carum $criptore$, t. ix^ p. 600. — Jourdain y Recherches eur l'âge el Uorigine des traductions d^Aristote, in-S"". 3"^ édit., p. 120-124.
GERBERT. Le nom de Gerbert appartient en même temps à la philosophie, à la politique et à la religion; mais c'est à la première qu'il doit son plus grand éclat; ce sont les travaux scientifiques de Gerbert qui ont immortalisé sa mémoire, et qui, après l'avoir fait regarder comme un sorcier dans l'âge des superstitions, le signalent dans un siècle plus éclairé au jugement de Ihistorien , comme une des plus fortes tètes que le moyen âge ait produites.
Gerbert était né en Aquitaine vers le commencement du x* siècle, d'une famille pauvre, perdit ses parents de bonne heure, et fut élevé au monastère d'Aurillac par les soins de l'abbé Gérard et de l'écolètre Raymond. Etant jeune encore, il accompagna en Espagne Borel, comte de Barcelone, qui le conQa à un évèque nommé Hatton, sous lequel il fit de grands progrès dans les mathématiques. A*t-il profité de son séjour au delà des monts pour visiter Séville, Cordoue et les universités maures? C'est là un point sur lequel les historiens sont partagés , et qu'il serait téméraire de vouloir décider. Bornons-nous a constater que si Gerbert, comme nous sommes portés à le croire, n'a pas fréquenté les écoles des Arabes , il ne pouvait ignorer l'état florissant des études chez ces peuples, et devait chercher avec une avide curiosité à s'instruire de leurs découvertes dans les sciences. On voit d'ailleurs par ses lettres qu'il recueillait les ouvrages des écrivains de cette nation avec autant de soin que les chefs-d'œuvre de la littérature ancienne.
Lorsque Gerbert quitta l'Espagne, il était déjà un des hommes les plus instruits de son temps , au moins en mathématiaues. Il voulut encore étendre le cercle de ses connaissances, et après être allé en Italie, où il fut accueilli avec la plus grande faveur par le pape Jean XIII et par l'empereur Othon I«% il se rendit à Reims avec le projet de se perfectionner dans la scolastique. Là, malgré la médiocrité de sa naissance, il contracta une étroite liaison avec Tarchevéque Adalbéron, qui le plaça à la tète de l'école épiscopale de cette ville. U était alors dans toute la vigueur de l'âge et du talent, et libre des soucis de la politique et de l'ambition qui troublèrent dans la suite le calme de ses études. Aussi put-il se livrer sans partage à ses nouvelles fonctions^ qu'il parait avoir remplies avec le plus grand éclat.
Gerbert enseignait à Reims toutes les sciences comprises sous le nom de Trimum et de Quadritium. Il commençait par V Introduction de Porphyre , qu'il expliquait d'abord dans la traduction de Victorinus, puisd'après Boéce. Il analysait ensuite les Care(^orte« et l'^emiennad' Aristote, les Topiques de Cicéron; les six livres de commentaires écrits par Boêce sur cet ouvrage , et tous ses traités sur le syllogisme, la définition et la division. Passant de la logique à la rhétorique et à la poé-
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tique qu'il réunissait^ Gerbert lisait à ses disciples Térenoe j Virgile , Stace, Juvénaly Perse, Horace et Lucain. Au Trivium succédait AeQuaifrttntim, et aux études littéraires les études scientifiques, Tanthmé* tique y la musique, l'astronomie et la géométrie. Afin de mieux expliquer le lever et le coucher des astres, Gerbert avait construit plusieurs globes, dans le genre de nos sphères armillaires , avec des cercles re-
{irésentant l'horizon , Téquateur et les autres divisions astronomiques. 1 avait aussi imaginé un orgue hydraulique, où le son était produit par la pression d'un volume d'eau sur l'air des tuyaux. Mais, de toutes ses inventions, la plus simple et la plus féconde était une tablette ou abacui , divisée en vingt-sept colonnes longitudinales, où se plaçaient neuf chiffres qui servaient à exprimer tous les nombres, en prenant des valeurs de position. Gerbert avait fait confectionner mille caractères en corne, à l'efQgie des neuf chiffres, avec lesquels il faisait les opérations arithmétiques sur Vabacus. Tous les juges un peu versés dans ces matières ont reconnu là une méthode de numération très -analogue à notre système actuel , qui est fondé sur la valeur décuple d'un chiffre placé à la gauche d'un autre. Gerbert se trouve donc avoir connu et enseigné les principes de l'arithmétique décimale , à une époque où les chiffres romains étaient seuls en usage dans la chrétienté. Il serait curieux desavoir s'il a dérobé Vabacuê aux Arabes, selon le témoignage de Guillaume de Malmesbury et l'opinion la plus commune, ou s'il en a puisé la connaissance dans la Géomètre de Boôce, comme un mathématicien de nos jours Va prétendu ; mais, quelle que soit l'origine historique de cette mémorable découverte, celui qui en propagea le premier la connaissance chez les nations européennes, a rendu certainement à la civilisation un service que la postérité ne pouvait oublier.
Sous rhabile direction de Gerbert, l'école de Reims ne tarda pas à devenir la plus fréquentée du royaume. Robert, fils aîné de Hugues Capet, y fut élevé, et l'histoire cite un grand nombre d'évéques qu'elle a donnés à l'Eglise. En dehors de>es fonctions d^écolâtre, Gerbert employait son influence à ranimer, partout où il pouvait, les souvenirs éteints de la littérature et des sciences. Un de ses soins habituels était de recueillir les anciens manuscrits et d'en multiplier les copies. Ses lettres, dont le recueil nousaété heureusementconservé, renferment de précieux détails à ce sujet. Tantôt il insiste pour obtenir une révision du texte de Pline; là, il promet une sphère céleste, en bois recouvert de peau de cheval , en échange de VAchilléide de Stace ; ailleurs il mande qu^il est possesseur de huit volumes de Roëce sur l'astrologie, dont il donnera volontiers communication, si on veut lui prêter un César pour en prendre copie. A force de démarches, il était parvenu à se créer une bibliothèque composée de tous les auteurs dont il se servait pour ses leçons, et de quelques ouvrages perdus depuis, comme le traité de Démosthène, médecin gaulois, sur les Malatiies des yeux. Souvent il adressait à ses anciens disciples, sous forme de lettres, de véritables traités, qui réveillaient dans les clotlres le goût des connaissances positives. Constantin, moine de Tabbaye de Fleury, reçut pour sa part deux opuscules sur les combinaisons des nombres et sur la sphère; un autre mémoire sur les différentes manières d'évaluer la surface d'un triangle équilatéral fut coropois^ pour Adelbold , depuis évéque d'Utrecht. C'est Gerbert^ séloa le
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téuioignage de Guillaume de Malmesbury y qui a contribué le plus ellicacement à relever les études dans les monastères de France.
A la vue des heureux efforts de ce grand maître pour conserver la chaîne des traditions littéraires^ on se demande quelle place la philosophie proprement dite occupe dans Tensemble de ses travaux , et on est bien forcé de reconnaître qu'elle se réduisait pour lui aux préliminaires de la logique. Les historiens racontent qu'un écolàtre d'Allemagne , nommé Olric, lui ayant reproché de ranger la physique parmi le^ mathématiques^ il fut admis à exposer ses vues sur la classification des sciences devant l'empereur Otbon II. Il montra que la philosophie est un genre dont les espèces sont la pratique et la théorie ; que la pratique se divise en économique (dispensativa) , distributive {distributiva), politique {civilts)y que la théorie comprend la physique , les mathématiques et la théologie. Le trait le plus remarquable de cette classiGcation est certainement la place occupée par la théologie à la suite des mathématiques, comme une dépendance de la philosophie; mais il ne parait pas que Gerbert ait aperçu la portée de cette idée empruntée peut-être a Aristote, et si féconde en conséquences. De tous ses travaux philosophiques, le seul qui nous soit parvenu, est un opuscule composé à la demande de l'empereur Othon III, sous ce titre obscur et bizarre : De rationali et ratione uti {du Raisonnable et du raisonner). Il s'agissait de savoir comment la qualité de raisonnable, selon que le veut Porphyre , peut avoir pour attribut de se servir de la raison, et généralement de quelle manière doivent s'entendre les propositions où l'attribut a plus d'extension que le sujet. Gerbert commence par exposer et par débattre la difficulté. Il distingue ensuite^ d'après ïHermeneia d'Aristote, plusieurs classes de choses possibles et d'attributs : il conclut que si être raisonnable est un attribut de l'homme, c'est un attribut nécessaire et substantiel ; mais que faire usage de la raison est une qualité purement accidentelle. Or, l'accident peut servir d'attribut à la substance; par conséquent, faire usage de la raison peut servir d'attribut à être raisonnable. Voilà le seul vestige certain qui nous reste du génie philosophique et de la méthode de l'homme illustre qui fut, au x*" siècle , le promoteur et le centre de l'activité littéraire et scientifiqiie.
La dextérité remarquable qui rehaussait chez Gerbert Téclat du savoir, ouvrit à son ambition la carrière des honneurs ecclésiastiques. Ëii 980, Othon II le nomma abbé du monastère de Bobbio, ancienne et célèbre fondation de saint Colomban , où de graves désordres avaient pénétré à la suite des guerres et de l'anarchie de cette malheureuse époque. Lié désormais par la reconnaissance à la famille impériale , Gerbert embrassa avec chaleur le parti d'Othon III pendant les troubles qui agitèrent la minorité de ce prince. En 990 , il fut l'àme du synode où eut lieu la déposition de l'archevêque Arnould , successeur d'Adalbéron, et où lui-même fut proclamé archevêque de Reims. Ce choix n'ayant pas eu de suite par le refus du pape de ratifier les actes du concile, Gerbert alla occuper en 998 le siège de Ravenne. A la tète de l'un des premiers diocèses de la chrétienté , possesseur d'une opulente abbaye, étroitement lié avec les cours de France et d'Allemagne^ puissant, admiré, redouté, Gerbert, à la mort de Grégoire Y, vit les dernières espérances de son ambition comblées par la tiare pontificale,
iiSO GERSON.
que ^ selon les expressions d'un historien, il obtint en considération de son \asle savoir, propter êummam philosophiam. Il futsacré sous le nom de Sylvestre II , et mourat , après quatre années environ de pontiûcat, le 12 mai 1003. L'admiralion qu'il avait excitée chez ses conteoiporaiiis se transmit aux âges suivants y et inspira aux chroniqueurs d^étranges récits. On racontait que Gerbcrt , jeune encore, avait appris en Espagne les secrets de la magie ; que, plus tard, il avait vendu son àme au démon^ et que son merveilleux savoir et son élévation rapide avaient été le prix du marché. Ces légendes paraissent avoir suggéré à Goethe la première idée de son admirable poème de Faust.
Les Lettres de Gerbert ont été publiées pour la première fois par Masson, in-i", Paris, 1611 , et depuis par Duchesne, dans le l. ii des Hiêt. Franc. Scriptores, in-f, Paris, 1636 ; par Bouquet, iRecue»^ des historiens de France, i. ix et x, et dans les Collections des Pères. Ses autres ouvrages se trouvent cpars dans les recueils de Mabillon (AnaUctaf in-f'S Paris, 1723), Martenne (Ampliss. CoUect., 1. 1), et Bernard Pez ( Thésaurus Anecdot. nomss., t. i et m). De tous les chroniqueurs qui ont parlé de sa vie et de ses travaux , le plus important à consulter est sans contredit le moine Kioher, dont Thistoire, nouvellement découverte en Allemagne , a été publiée par M. Pertz dans le troisième volume de ses Monumenta Gertnaniœ historiea. Richer servira à rectifier les erreurs où les autres historiens sont tombés. Parmi les sources plus récentes, on peut consulter : Bzovius, Sylvester II a magia et aliis calumnii* vindicatus, in-f", Rome, 1678. — Histoire littéraire de la France, i. vi, p. 559etsuiv. -~ Comptes rendus de i Académie des Sciences, année 18i3. — C. F. Hock, Histoire du pape Sylvestre II ei de son siècle, traduit de l'allemand, cl enrichi de notes et de documents inédits par M. Tabbé J. M. Axinger, in-8% Paris, 1820. C. J.
GËRSO\ (Jean Ciiarlier, plus connu sous le nom de), chancelier de Tuniversilé de Paris , naquit en 1362 à Gerson, hameau du diocèse de Reims , de parents obscurs et pieux. Au sortir de renfauce , il vint i Paris étudier les humanités et la théologie dans la maison de Navarre, où ses débuts donnèrent une si grande opinion de ses talents et de son caractère, qu'en 1383, malgré son extrême jeunesse , il fut nommé procureur de la nation de France dans TUniversilc. (>inq ans après, il iil partie d'une ambassade envoyée au pape Clément VII; et en 1395, alors âgé de trente-deux ans, il obtint la plus haute magistrature morale de cet âge, la charge de chancelier de Notre-Dame, que venait de résigner un de ses anciens maîtres, Pierre d'Ailly. Les temps étaient singulièrement difficiles. Charles VI était depuis peu tombé en démence, et pendant que d affreuses divisions menaçaient 1 £tat, le schisme désolait TËglise , où d'abord deux , puis trois prétendants se disputaient la tiare pontificale. A la faveur de l'anarchie , les liens de la discipline ecclésiastique s'étaient relâchés: dans plusieurs provinces, le clergé pouvait à peine réciter le symbole, et ses mœurs étaient pires encore que son ignorance. Cependant , quel que fût le danger de la situation , Gerson ne perdit pas courage , et, déployant une fermeté qui contrastait avec la dniK'eur de son caractère, il s épuisa en efforts pour la pacification de TEx^'iseet du royaume, pour la réforme des mœurs et àes éludes^ et
surtout pour le maintien de ces grands principes de justice et d'humanité que la nature a établis au fond de tous les cœurs , mais que le fanatisme religieux ou politique se platt à ébranler. Le duc d'Orléans ayant été assassiné en 1408 par le duc de Bourgogne, Gerson, au péiril de sa fortune et de ses jours, osa dénoncer a Tarchevéque de Paris Tapologie de cet odieux attentat, composée par Jean Petit. Le concile de Constance (1414-1416) mit le sceau à sa réputation comme cbancelier, comme théologien et comme orateur. 11 fut Tâme de cette assemblée mémorable, ou il recul le titre de docteur très-chrétien, que la postérité n'a pas contesté à ses vertus. Pénétré des fortes maximes qui oni fait la gloire de l'Eglise gallicane , il voulait que le concile déposât les papes Jean XXIII et Benoit XllI, procédât a Télection d'un nouveau pontife, et assurât par des mesures vigoureuses le repos delà chrétienté | mais ses efforts n'eurent pas le succès qu'il espérait, et il quitta le concile en 1416, avec la douleur d'avoir vu ajourner la réforme des déplorables abus qui régnaient dans l'Eglise. Les dissensions civiles ne lui permettant pas de rentrer en t*rance, il se retira dans les montagnes de Bavière, où il écrivit, à Timitation de Boëce, sa Conêolation de la théo^ logie. Il revit sa patrie après un exil volontaire de deux années; mais désormais il ne voulut prendre aucune part aux affaires publiques , et alla s*enfermer à Lyon au couvent des Célestins. Ce fut dans cet asile qu'il passa les dernières années de sa vie, occupé à prier Dieu, à composer des livres ascétiques et à élever de pauvres enfants, à qui il faisait répeter cbique jour cette humble et touchante prière : « Mon Dieu, mon créateur, ayez pitié de votre serviteur Jean Gersou. » Il mourut le 12 juillet 1429, à l'&ge de soixante-six ans, peu de jours après avoir achevé un commentaire sur le Cantique de$ cantiques.
Gerson est presque devenu un personnage historique par le rôle qu'il a joué dans les affaires de son pays, et cependant, qui le croirait? ce chef éclairé et infatigable de l'université de Paris , cet ambassadeur des rois à la cour des papes et dans les conciles, cet adversaire courageux des mauvaises passions et des préjugés de ses contemporains, cet homme de cœur et d'action est, au xiv*' siècle, le représentant le plus élevé et le plus complet du mysticisme , c'est-à-dire d'une école de philosophie qui professe le dédain des œuvres, et fait consister l'idéal de la sagesse humaine dans les pratiques silencieuses de la prière. Entre l'existence agitée de l'homme public et les calmes doctrines du philosophe le contraste est frappant, et d'autant plus remarquable, que pour Gerson le mysticisme n'a pas été ce qu'il fut chez beaucoup d'autres, le fruit amer de la lassitude et comme le suprême effort de l'ambition déçue, mais la vocation paisible et sincère d'une âme tendre et élevée* Comment le pieux chancelier, que ses goûts portaient vers la retraite et l'obscurité, a-t-il pu comprimer cet élan de son Âme, et aux douceurs de la vie contemplative préférer les orages périlleux de la vie publique? N'a-t-il fait que céder à l'empire des circonstances, aux entraînements de l'exemple? Ou bien sa longue participation aux affaires est*el]e le résultat d'une abnégation sublime, de la ferme volonté de servir ses frères au prix de ses plus chères affections? L'étude des ouvrages de Gerson semole autoriser cette dernière conjecture ; mais, qu'on l'adopte ou qu'on la rejette, la doctrine de l'illustre chancelier porte l'empreinte manifeste
Si.
des agitations de sa vie et de sa longue pratique des hommes et des affaires. Elle csl calme , sérieuse, pleine de sobriété et de méthode. Nonseulement la raison y tempère Texaltation du sentiment et en prévient les écarts y mais elle se soumet à de minutieuses analyses qui réc4airent et ramènent les vagues rêveries du mysticisme aux proportions sévères de la science. L'école mystique a produit des disciples éminents à toutes les époques du moyen âge : au ix' siècle Scot Erigène , aa xii* Richard et Hugues de Saint-Victor, au xiii« saint Bonaventure ; mais Gerson est le premier qui ait entrepris de donner aux maximes de cette école, souvent exposées avec moins d'art que de piété, une forme systématique, propre à la faire goûter du monde et des savants. En un mot , et pour nous servir de ses propres expressions, il tenta de concilier la théologie mystique et la théologie scolastique : tentative d'une importance égale à sa difficulté, et qui assigne à son auteur une place importante dans l'histoire de la philosophie moderne.
La théologie ordinaire , selon Gerson , a pour instrument la raison , et procède, à l'exemple des autres sciences, par voie d'analyse et d'argumentation. Le propre de la théologie mystique est de se fonder sur la toutepuissance (le l'amour, et d'atteindre la vérité par l'union de TAme avec l'Elre infini. Aûn d'éclaircir cette notion du mysticisme, Gerson croit indispensable d'analyser avec soin les pouvoirs et les opérations de TAme. Considérée dans sa nature propre, Tàme est une substance spirituelle , simple et naturellement libre. Elle possède deux ordres de facultés, les unes intellectuelles, vis cognitiva, les autres sensibles, vis affectiva. La moins noble des facultés intellectuelles, la sensibilité, sensualitas, s'exerce au moyen des organes, et comprend, avec les sens extérieurs, le sens commun, qui juge les sensations venues du dehors ; l'imagination , qui reproduit l'image des objets absents; la mémoire, qui conserve les jugements portés par le sens commun. Audessus de la sensibilité, la raison , ratio, a pour fonction d'apercevoir les conséquences des propositions déjà connues , et de former les idées abstraites et générales sans le secours des organes. Enfin , au delà de C(*s pouvoirs inférieurs, s'élève Tintelligence simple, l'entendement (iHlelligentiasimplex, mens), qui découvre les premiers principes par la vertu d'un rayon émané de l'esprit divin , cette lumière qui éclaire tout homme à sa venue en ce monde. Aux divers degrés de la pensée correspondent autant de modes de la faculté afTective : à la sensibilité, l'appétit sensuel ou animal ; à la raison , l'appétit rationnel^ à l'entendement, la syndérèse (synderesis) , qui est l'amour du bien absolu , de même que Tentendement est la vue de la vérité suprême. Toutes ces facultés passent par certains étals, et accomplissent certaines opérations que (ierson s'étudie à déûnir à l'exemple de tous les écrivains ascétiques. Ce sont : pour l'intelligence , la vague rêverie {cogiiatio) , dans laquelle l'esprit s'abandonne à toutes les impressions des objets sensibles ; la méditation , effort volontaire de l'àme à la recherche de la vérité ; la contemplation , intuition tranquille des choses spirituelles par l'entendement; et pour la faculté afTective, la concupiscence, vague désir sans but et sans fruit ; la dévotion , s'élevant avec effort à l'amour de la bonté suprême; la dilection extatique, dileclio exiatiea, qui n'est autre chose que cet amour inefTable.
Après cette analyse , dont les détails remplissent la plus grande partie du principal traité de Gerson , il devient aisé de recx>nnattre la vraie nature du mysticisme, et les racines qu'il a dans la nature humaine. La théologie mystique , élan du cœur vers la Divinité, ne s^appuie ni sur les sens, ni sur la raison, ni même sur Tentendement. Elle a sa base et son instrument dans la partie sensible de notre être, dans ce mystérieux penchant vers le bien absolu, que Gerson appelle syndérèse, et dans cette opération de la syndérèse , qu'il nomme la dilection extatique.
Ainsi , Gerson invoque le témoignage de la psychologie à l'appui des doctrines de l'ascétisme. 11 scrute tous les replis de l'âme humaine ; il passe en revue tous ses pouvoirs, dans l'espérance de découvrir au plus profond de notre cœur une faculté assez clairvoyante pour contempler l'Etre divin , un amour assez vaste pour l'embrasser. Qu'une pareille recherche, poursuivie avec sagacité et persévérance, soit demeurée entièrement vaine, c'est là ce que nul esprit sérieux ne saurait croire. Si elle n'a pas entièrement absous le mysticisme , si elle n'a pas justiGé ses prétentions , elle a du moins contribué à mettre en lumière deux faits très-importants de la nature de l'homme, à savoir : l'idée de l'infini, qui est le fond de notre raison; l'amour de l'inGni, qui est le fond de notre sensibilité. Ajoutons qu'elle a été d'un exemple salutaire, en ramenant la scolastique à l'étude de l'esprit humain, et qu'elle a préparé par là les voies a la saine philosophie, fondée tout entière sur la connaissance de nous-mêmes.
La nature et les fondements psychologiques du mysticisme une fois déterminés, Gerson s'occupe de rechercher sous l'empire de quelles causes et par quelles voies l'amour divin s'éveille en nous. A part ces cas extraordinaires où Dieu nous attire par des moyens surnaturels, ce mouvement de l'àme vers l'Etre suprême a pour condition la connaissance de ses perfections inOnies, qui dérive d'une double source , l'abstraction et la foi. De même que le ciseau du sculpteur façonne le marbre en le taillant , ainsi la pensée achève en soi l'image de Dieu , par une série de négations qui enlèvent au bien absolu la couleur, le son, la figure, toute espèce de défauts, et qui permettent ainsi de l'entrevoir dans sa pureté et son éclat. Cette méthode paratt-elle lente et difQcile, propre à engendrer l'orgueil , et, par conséquent, à éloigner de Dieu par l'effort qu'elle exige? que l'âme se confie à la puissance de la foi; qu'elle croie et s'humilie : elle s'élèvera comme d'elle-même à de sublimes perspectives, qui allumeront en nous le feu de l'amour divin.
Lorsque l'Ame est parvenue à cet état, d'autres phénomènes ne tardent pas à se manifester. On raconte qu* Archimède , livré à la découverte d'un problème de géométrie, ne s'aperçut pas de la prise de Syracuse, et périt victime de sa préoccupation. Ainsi, l'Ame transformée par l'amour cesse de voir et d'entendre; elle échappe au joug des sens et de l'imagination , rejette le poids qui l'entraînait vers les choses du monde , et, devenue plus légère, prend son essor vers le ciel. Ce premier phénomène est Vextase ou ravissement, rapius, que suit bientôt l'union intime de la création et du créateur. Gerson touchait ici à des écueils redoutables; mais il s'arrêta sur la pente rapide où s'est égaré tant de fois le mysticisme. Selon lui , la personnalité n'est pas détruite
»5i GERSON.
par l'union avec la divinité; le mot ne s'abtme pas dans Tessence in* finie y comme une goutte d'eau se perd dans la mer, suivant la comparaison du mystique Ruysbroeck; tout se réduit à une assimilation dp deux natures, dont l'une renouvelle et purifie l'autre, sans l'absorber ni l'effacer. De même, la contemplation, ce dernier fruil de Tamour, œ but suprême de la théologie mysti(|ue, n'est pas, selon Crerson, une intuition immédiate de la divinité, mais seulement un mode de connaissance moins imparfait que les autres. En mille endroits, il déclare que nul ici-bas ne saurait apercevoir Dieu face à face, que nous sommes séparés de ses perfections par un nuage, jusque dans l'extase. 11 semble que le pieux et loyal chancelier ait craint d'abuser ses disciples par des promesses que la réalité ne tiendrait pas.
Malgré ces sages réserves, Gcrson n'hésite pas à regarder la théologie mystique comme très-supérieure à la théologie spéculative, pour quatre raisons principales : 1** elle mène à Dieu par une voie facile et large, dégagée d'obstacles et de périls, que peuvent suivre même les faibles d'esprit et les idiots, idiotœ; 2* elle se sufGt à elle-même , et peut se passer du concours de la théologie spéculative , qui reste au contraire défectueuse , tant que la ferveur de l'amour n'a pas échauffé ses froides et arides abstractions; S"" elle produit la patience, l'humilité , l'esprit de charité et de paix, tandis que la philosophie ordinaire, occupée de questions frivoles, n'engendre souvent, comme parle I* Apôtre, que l'envie, la discorde et la haine ; i* elle met l'&me en possession de Dieu , elle lui donne le calme et le bonheur \ la théologie spéculative , loin de là, amène avec soi l'agitation, la fatigue et le découragement.
Bien que Gerson n'ait sans doute pas entrevu le rapport qui existe entre les différentes parties de la philosophie, un lien étroit rattache sa morale à samétaphysiaue. Après avoir subordonné en psychologie la raison au sentiment et à la foi, il continue d'amoindrir et de méconnaitre l'autorité de cette faculté, lorsqu'il détermine les fondenients de nos devoirs. Le principe de tout devoir, s'il faut en croire Gerson , est la volonté divine , qui décide souverainement du bien et du mal , et rend nos actions bonnes ou mauvaises, en permettant les unes et en défendant les autres. Rien de juste ni d'injuste en soi : la justice est ce qui est conforme au décret suprême, l'injustice est ce qui s'en écarte. Comme si Gerson craignait qu'on ne se mépiitsur sa pensée, il la précise de manière à rendre le doute impossible. « Dieu ne veut pas certaines actions, dit-il {0pp., t. ni, p. 13 de l'éd. d'Anvers, 1706), parce qu'elles sont bonnes^ mais elles sont bonnes, parce qu'il les veut, de même que d'autres sont mauvaises, parce qu il les défend. » — a La droite raison, dit-il ailleurs {0pp., i. m, p. 26), ne précède pas la volonté, et Dieu ne se décide pas à donner des lois à la créature raisonnable, pour avoir vu d'abord dans sa sagesse qu'il devait le faire; c'est plutôt le contraire qui a lieu. » Il suit de là que la loi du devoir n'a rien d'absolu ni d'invariable, et que le crime du jour peut devenir la vertu du lendemain , conséquence exorbitante , qui cependant n'est pas désavouée par Gerson, suivant lequel (0pp. j^ t. i, p. H7) « les choses étant bonnes, parce que Dieu veut qu'elles soient telles, il ne les voudrait plus oif les voudrait autrement que cela même deviendrait le bien. » Ainsi, Gerson pousse jusqu'à ses dernières limites ce système
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de morale y fondé sur le décret arbitraire delà Pivinité^ qui Avnit déjà été développé par Duns-Scot et Occam , mais que saint Thomas avait énergiquement repoussé ; système faux ^n lui -même , déplorable par ses résultats , qui n*exalte la puissance de Dieu qu'aux dépens de sa sagesse et de sa bonté ^ ébranle toute certitude, et fournit une excuse aux criminelles folies du fanatisme. H&tons-nous de dire que si la théorie de Gerson sur les principes de la morale est erronée , ses ouvrages sont du moins remplie d'excellentes observations de détail, et de maximes de conduite qui ne sauraient être trop méditées.
Les doctrines de Gerson eurent peu de retentissement. Malgré sa haute position dans Tuniversité de Paris , il n'eut jamais la pensée de fonder une école ^ et quand bien même il aurait formé un pareil projet^ les circonstances n'étajent pas favorables pour l'exécuter. La scolastique et le moyen Age touchaient au terme de leurs communes destinées; une nouvelle ère politique, religieuse, philosophique, s'annonçait par de fréquentes commotions dans l'Eglise et dans l'État. A ces époques de transition et de trouble, les systèmes s'usent avec rapidité, comme les hommes et les choses. Gerson mourut donc sans laisser, à proprement parler, de disciples, bien que sa mémoire soit longtemps restée l'objet d'une sorte de culte de la part des populations qui avoisinent Lyon. Cependant son autorité comme théologien se perpétua, et, au xvi« ainsi qu'au xvii* siècle, on trouve ses ouvrages cités de part et d'autre dans la plupart des controverses relatives à l'autorité pontiticale, à la discipline ecclésiastique et au mysticisme. Faut-il ajouter qu'il passe généralement pour être l'auteur du plus beau livre qui soit sorti de la main des hommes , selon le mot de Fontenelle , Vlmitaiion de Jésus- Christ?
Les œuvres de Gerson ont eu un assez grand nombre d'éditions, dont la dernière et la meilleure , imprimée à Amsterdam et publiée sous la rubrique d'Anvers, 5 vol. in-^, 1706, est due aux soins du savant Ellies Dupin. Elle renferme plus de cinquante traités, qui n'avaient pas encore vu le jour, toutes les pièces relatives à l'affaire de Jean Petit, plusieurs écrits des auteurs contemporains sur les matières controversées au commencement du xv' siècle , et comme introduction , sous le nom de Gersoniana , une longue et curieuse histoire de la vie et des ouvrages du célèbre chancelier. Le tome troisième contient un grand nombre d'ouvrages de théologie mystique , dont voici les principaux : Tractatvs de mystica theologia; — Tractatus de ehtcidatione scholasiica myHica theologiœ , anno ik^h- compositus; — Tractatus de perfectione covdh; — Tractatus de médita tione ; — Tractatus de simpURcatione et mvndificatione cordis; — Tractatus de mente contemplattonis , etc. Quelques opuscules de logique font partie du tome quatrième. Consultez Oudin, Comment, de scriptoribus Ecclesiœ, t. m , in-f*, Leipzig, 1722. — Lécuy, Vie de Gerson, 2 vol. in-8% Paris, 1832. —Charles Schmidt, Essai sur Jean Gerson, in-8*, Strasbourg, 1839. — Engelhardt, de Gersonio mystico, in-V, Erlangen , 1823. — Jourdain , Doctrina Joh. Gersonii de theologia mystica, in-8®, Paris, 1838. On ne lira pas sans intérêt deux éloges de Gerson, par MM. Dupré-Lasalle et Prosper Faugère , qui ont été couronnés par l'Académie française en 1838. Ci.
536 GEULINCX.
GEULIXCX (Arnold) y philosophe cartésien , qui incline à la fois da côlé de Spinoza et de celui de Malebranche, mais sans partager les qualités qu'on admire dans ces deux illustres penseurs. Il naquit à Anvers en 1625 , étudia à Louvain y où il fut vraisemblablement initié aa cartésianisme. Il enseigna ensuite la philosophie , d'abord à Louvain , pois à LeydCy où il mourut en 1669. Sa vie fut malheureuse; de là peutêtre le caractère général des préceptes de sa morale, qui semblent dictés par une longue expérience de la douleur patiemment supportée , et expriment la résignation , la soumission, Thumilité, et une sorte de tranquillité moitié stoïcienne, moitié chrétienne, qu'avaient dû faire naître en lui ses malheurs , sa constance et sa piété. Il voulait animer la philosophie cartésienne de l'esprit du christianisme , pensant qu'il n y a de vraie sagesse que parmi les chrétiens, et encore seulement parmi le plus petit nombre de chrétiens. L'Ethique (rvûSi otour^ , nve Ethica, in-12, Leyde, 1675) est le livre dans lequel il essaye de recueillir , pour la prêter à la philosophie de Descartes , cette sagesse qui a complètement manqué aux anciens, égarés par l'amour-propre et l'orgueil. Cependant \ Ethique n'est pas son seul ouvrage, comme on le verra à la On de cet article ^ mais elle est son ouvrage capital, et le seul qui , avec la Métaphysique {Metaphysica vera et ad mentem peripateti-eortim, in-16 , Amst. , 1691), soit digne de fixer notre attention.
£lle a pour objet la vertu et ses propriétés premières , ses applications, sa fin, sa récompense et tout ce qui a rapport à notre destination morale. Elle se divise en six traités qui se suivent dans un ordre trèsméthodique ; mais de ces six traités , le premier seul, où l'on examine en quoi consiste la vertu , a véritablement droit à notre intérêt. La verto, selon Geulincx, consiste dans l'amour; mais il y a deux espèces d'amour, rf/fr^c^t/ et Vaffectif (ce sont ses propres termes) : l'un qui est la ferme résolution de faire toute action qu'on juge bonne ; l'autre qui n'est qu'une émotion, qu'une douce joie qui nous y porte. Celui-ci, dans sa pureté, sert à l'accomplissement de la vertu , il ne la constitue pasj celui-là seul en est le principe. Il est facile de reconnaître ici les suites de la confusion , établie par Descartes, entre la volonté et le désir; car l'amour a beau être effectif, il n'en est pas moins de l'amour, c'est-à-dire un mouvement de l'âme tout à fait involontaire, par conséquent sans mérite et sans responsabilité, ce qui exclut précisément l'idée de la vertu. Geulincx croit échapper à cette difficulté en donnant pour objet à cet amour, non pas Dieu lui-même, mais la raison. Quoi que nous fassions, dit-il , nous obéissons toujours et nécessairement à Dieu. Nous sommes à la volonté de Dieu comme le matelot au vaisseau qui l'emporte irrésistiblement. L'obéissance envers lui est tellement nécessaire, que nous n'en concevons pas plus le défaut que nous ne concevons une montagne sans vallée et un triangle sans trois angles. Mais il n'en est pas de même de la raison , à laquelle trop souvent nous répugnons , ou ne nous soumettons pas. La vertu est donc, à proprement parler, l'amour efi'ectif de la raison.
De celte définition, qui nous montre quel est le principe même de la vertu , Geulincx s'efforce de déduire ses propriétés essentielles , ou ce qu'on appelle ordinairement les vertus cardinales. Les vertus cardinales ne sont pas les mêmes pour lui que pour Platon et les stoïciens. Il n'y a
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que la justice à laquelle il ait conservé son nom et son rang; mais la prudence est remplacée par la diligence ou le zèle à écouter avec atten* tion la raison , à nous détacher des objets extérieurs, et à nous tourner sur nous-mêmes. A la tempérance, qu'on retrouve ailleurs reléguée parmi les qualités secondaires, et à la force, celte vertu si chère au stoïcisme, ont été substituées deux vertus entièrement chrétiennes, l'humilité et l'obéissance. Cependant, pour la dernière, la différence est plutôt dans les mots que dans les choses; car Tobéissance^ pour Geulincx , ne consiste pas à se faire l'esclave des autres , mais a agir d'une manière conforme a la raison , à ne rien faire qui soit contraire à ses lois , et à conquérir ainsi la vraie liberté. Quant à l'humilité, il n'y a aucune équivoque ; c'est bien l'abandon et le mépris de soi-même que Geulincx nous recommande sous ce titre; et cette disposition de l'âme, sur laquelle il insiste avec un soin tout particulier , lui parait être le couronnement des autres vertus. Pour que nous soyons conduits au mépris de nous-mêmes, il nous sufGt de nous connaître {inspectio et despectio sut); ces deux faits sont naturellement hés l'un a l'autre. En effet, de quelque point de vue que nous envisagions notre condition sur la terre, de celui de l'action, de la passion, de la naissance ou de la mort , nous voyons qu'elle est entièrement hors de notre pouvoir, et que nous ne pouvons nous compter pour rien. D'abord l'action, comme la conscience nous le dit expressément, est nulle de l'àme au corps. Quand notre corps se meut, ce n'est pas nous qui le mouvons , puisque nous ignorons absolument comment ce mouvement est possible. Nous n'avons donc, à proprement parler, aucune influence hors de nous et dans le monde ; et tout ce qui s'y fait^ c'est un autre qui le fait. Sur ce point, Geulincx est parfaitement d'accord avec Malebranche et Spinoza. Mais si déjà nous ne pouvons rien dans ce qui nous semble une action, que sera-ce dans les choses qui ont visiblement le caractère de la passion, telles que les impressions des objets extérieurs? Là, certes, l'être actif n'est pas nous. Il faut en dire autant de la naissance et de la mort , dont nous ne sommes en rien la cause.
Nous ne suivrons pas Geulincx dans les développements où il entre au sujet de ces quatre vertus ; mais nous devons signaler une opinion qu'il y mêle sans y insister, et qui offre une analogie évidente avec la vision en Dieu de Malebranche. En effet, selon Geulincx, nous ne sommes pas, dans ce monde, acteurs, mais spectateurs , et nous le sommes d'une manière en quelque sorte merveilleuse : car ce n'est pas le monde que nous voyons en lui-même; il est de sa nature invisible, et c'est Dieu seul qui nous le manifeste. De plus, nous ne le voyons pas par une faculté qui nous appartienne : c'est encore Dieu qui nous le fait voir par une force qu'il a en propre et qu'il exerce lui-même ; en sorte que, s'il nélait pas présent, d'une part dans notre esprit, de l'autre dans le monde, rien ne verrait, et rien ne se verrait, rien ne serait intelligent, rien ne serait intelligible; il n'y aurait ni sujet ni objet de la connaissance.
Si , dans son Ethique y Geulincx a pris souvent les devants sur Malebranche, dans sa Métaphysique il se rapproche davantage de Spinoza. Ce qu'il nous recommande d'abord , c'est de nous purger l'esprit du préjugé de l'efficace^ en ce qui regardelescréatores : parce qu'il n'y a vé-