‹ Dictionnaire des sciences philosophiquesChapitre 119 sur 135 · GIOJA · texte numérisé non relu

GIOJA

ment. II ne tarda pas à négliger la théologie , qui devait cependant faire alors son occupation presque exclusive, pour s'adonner à la philosophie, aux mathématiques , et surtout à la science de l'homme et de la nature. Quoiqu'il eût fait de bonnes études, à peine les vit-il terminées qu'il éprouva, comme Descartes, le besoin de les recommencer et de les compléter à sa manière'. Il mena pendant trois ans une vie retirée, austère et laborieuse, passant dans l'élude la plus grande partie de ses nuits.

Ses premières publications lui valurent une place d*historiographe, qu'il abandonna plus tard pour celle de directeur des travaux statistiques de l'Italie, pour lesquels il avait beaucoup de goût, et dont il s'était occupé avec le plus grand succès. Celte place ayant été supprimée en 1809, Gioja se mit à coordonner les nombreux matériaux qu'il avait recueillis sur l'économie politique et les sciences morales en général. Le baron Pierre 'Custodi venait de donner une grande impulsion à ce genre de recherches par son Recueil des économistes classiques de V Italie, Après six ans de méditation et de travail soutenu, Gioja fit paridtre, en 1815, le premier volume d'un grand ouvrage sur les sciences économiques , ouvrage qui devait non-seulement résumer l'état de la science à cette époque, mais encore y ajouter considérablement, sous le double rapport des faits et de la théorie. Cependant ce ne fut pas là son dernier mot sur cette branche des connaissances humaines; il sentait la nécessité d'arriver à quelque chose de plus général et de plus scientifique. Sa Philosophie de la statistique, dont la première édition parut en 1826, fut destinée à rendre cet important service.

Gioja revint aussi à l'étude de la philosophie proprement dite, qu*il avait beaucoup aimée dans sa jeunesse; mais, après ce que nous venons de dire , on ne sera pas surpris que cette science ait pris sous sa plume un caractère pratique. L'ouvrage de philosophie politique le plus remarquable qu'il ait laissé est un traité du Mérite et des récompenses. 11 y montre beaucoup d'invention, d'érudition et de finesse. Ce sujet, déjà traité par Diderot et par Benlham, n'avait été qu'eflleuré par Dragonolti. Gioja est donc le premier, en Italie, qui l'ait envisagé d'une manière sérieuse , profonde , et qui, pour me servir de l'expression de son biographe italien, ait élevé un édifice majestueux sur des fondements à peine jelé^. Il y pose les bases et y trace les règles d'un code qu'il serait heureux de voir remplacer celui des délits et des peines. Voici les grandes divisions de cet important ouvrage, dont la traduction manuscrite vient d'être déposée dans une bibliothèque de province.

I. Du mérite : 1° du mérite considéré dans les forces productrices, c'est-à-dire dans les forces physiques , morales et intellectuelles; 2** Du mérite considéré dans reffet produit ; règles générales pour calculer le bien et le mal; considérations spéciales sur le mérite intellectuel; 3" Du mérite considéré dans le motif qui fait agir; 4° Caractères du mérite; 5° Mérite apparent ou faux mérite : ses diverses espèces; 6** Jugements du mérite; opinions des écrivains sur le discernement, la volonté et le pouvoir du peuple dans le choix des fonctionnaires; résultats historiques sur le même sujet; moyens employés par les législateurs pour développer les facultés dans le peuple; jugement du prince, des tribunaux, du sort.

GLANVILL Ul

11. Des récompenses : 1*» Espèces et caractères des récompenses; nécessité , utilité , et classification des récompenses. Première classe de recompenses : biens matériels. Deuxième classe de récompenses : biens civils, honorifiques, religieux. Troisième classe : exemptions de ccrlains maux; 2"* Qualité des récompenses : certitude, efficacité, publicité, personnalité, transmissibilité, etc.; 3** Questions diverses sur les récompenses.

Gioja avait remarqué combien la connaissance des hommes et du monde est difficile et délicate ; combien elle est importante, et combien peu cependant on s*occupe de Tinculquer à la jeunesse. Il voulut donc en donner des leçons sous la forme la plus gracieuse, la plus aimable et la plus instructive en même temps, dans son Nouveau Galateo, ouvrage qui a eu cinq ou six éditions en Italie. C'est un vrai traité de la prudence dans les relations sociales. V Idéologie, du même auteur, est plein de faits, surtout en ce qui concerne les rapports du physique et du moral : c'est, par conséquent, un des traités les plus instructifs de ce genre. Dans ses Eléments de philosophie , Gioja a voulu exposer les règles de la logique et de la morale, en donnant en même temps les principes de la science économique. Aussi avait-il d'abord intitulé cet ouvrage : Logique statistique. Il a publié , d'après le même plan , un autre livre destiné à enseigner la méthode par des exemples nombreux et très-instructifs par eux-mêmes , choisis, la plupart, dans l'histoire naturelle : ce sont les Exercices logiques sur les erreurs des idéologues et des zoologistes, ou l'Art de tirer profit des livres mal faits. Disciple de Benlham, Gioja partage dans tous ses écrits les mérites et les défauts de son maître.

Voici la liste des écrits de Gioja qui intéressent le plus la philosophie : Le Nouveau Galateo, 2 vol. in-12, Milan, 1802, 1820 , 1822, 1827; — Logique statistique y in-8% ib., 1803; — Eléments de philosophie à Vusage des écoles, 2 vol. in-8**, ib. , 1818; — Idéologie, 2 vol. in-8% ib. , 1822; — Exercice logique, etc. , in-8*, ib. , 1823. On trouve une liste complète des ouvrages de Gioja à la fin de sa biographie , mise en tête de la seconde édition de sa Philosophie de la statistique. Milan, 1829.

GLAIWILL ou GLANWILE (Joseph), pasteur anglican, né à Plymouth en 1636 , mort à Bath en 1680 , est le premier qui , en Angleterre, ait donné au scepticisme une forme systématique, et doit être regardé à certains égards comme le prédécesseur de Hume. Cependant il ne cherche pas , comme ce dernier, à convaincre la raison humaine d'une impuissance absolue; il veut seulement qu'elle se fasse une idée plus juste, c'est-à-dire plus modeste, de ses forces; qu'elle poursuive la vérité sans espérer la connaître tout entière, et surtout qu'elle ne la croie point déjà trouvée , qu'elle ne s'attende pas à la rencontrer dans un des systèmes qui se partagent l'empire des écoles. Il désire, en un mot, éviter également les deux excès contraires : le scepticisme et le dogmatisme; une philosophie orgueilleuse qui croit tout savoir et un doute désespéré, qui est la négation même de la science. Pour arriver à son but , il montre à la fois la vanité des systèmes qui ont obtenu jusqu'à lui le plus d'autorité sur les esprits, et la faiblesse de la raison

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ne peut y avoir aucune communication directe ^ aucun point de contact entre une substance et une autre. Substantia exclusive est negatio fœderationû cum qiiavis natura aut supposito extraneo (c. 5). C'est sur ce principe de Y incommunicabilité des substances que Glisson se fonde pour admettre la distinction de Tàme et du corps. Il rejette la preuve cartésienne , tirée de Tinertie et de la divisibilité de la matière; car li matière même, mais la matière considérée dans son essence, la matière première y ainsi qu'il l'appelle d'après les anciens, est pour lui un principe actif et vivant, une force comme l'esprit, quoique d*une nature bien inférieure à celle de l'esprit. 11 la regarde comme la cause de toutes les formes qui afifeclcnt nos sens, et que nous réunissons dans notre esprit sous le nom de corps. Les corps, et, par conséquent, leurs propriétés les plus essentielles , ne sont donc que des manifestations fugitives et sensibles d'une force qui échappe à nos sens et qui demeure toujours la même au milieu de ces changements.

11 est curieux de voir comment, avec cette théorie de la substance, Glisson nous rend compte des facultés de l'esprit et des propriétés de la matière. Ce n'est point par ces facultés et ces propriétés qu*il remonte jusqu'au principe matériel ou spirituel; mais, au contraire, il les fait dériver par voie de déduction de la substance à laquelle elles appartiennent. Ainsi, puisque toute substance est une nature énergique, c'est-à-dire une force , elle a d'abord la faculté d'agir. Hais elle agit de deux manières : d'une manière positive, en se concentrant sur ellemême, et d'une manière négative, en repoussant loin d'elle toute action d'une force étrangère. De là deux premières facultés : la faculté appétitive, et la puissance motrice. L'une et l'autre supposent la faculté

{)erceptive ou plutôt la perception elle-même, qui n'est que l'union de a substance avec sa propre forme ; car la concevoir sans forme est tout à fait impossible. La forme représentée par la perception , c'est l'universel ; la substance elle-même , considérée dans son existence propre et dans son activité, c'est le particulier. L'universel et le particulier ou l'essence et l'existence ne sont pas deux choses différentes et même opposées, comme on l'a cru; elles se réunissent et se confondent dans la nature des êtres. II n'y a point de forme ou d'idée universelle qui ne se manifeste dans une substance, c'est-à-dire dans un être déterminé ; il n'y a point d'être semblable, qui ne renferme en lui la forme générale de son existence. C'est pour cela que la matière aussi, du point de vue où nous l'avons considérée plus haut, est douée en un certain sens de la faculté perceptive; car il n'y a point de matière sans forme. Quant aux deux autres facultés, elles reçoivent ici les noms de pesanteur et de divisibilité. C'est, en effet, à ces deux propriétés que Glisson veut ramener toutes les qualités essentielles de la matière.

Tout le système de Leibnitz se trouve ici en germe : les substances sont considérées comme des forces ; ces forces se suffisent à elles-mêmes et tirent de leur propre fonds toutes leurs modifications, sont de véritables monades; ces monades n'ont aucune action les unes sur les autres; la divisibilité et l'étendue ne sont que des phénomènes; enûn, il ne faut point séparer les idées des réalités; il faut tâcher de concilier Fiiiton avec Aristote. Mais, en admettant comme certain que Leibnitz eût connu le traité de Glisson, combien de génie il lui eût &iln encore

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pour tirer de cette œuvre informe la Théodicée et les nouveaux Essais sur l'entendement humain !

GiVOMIQUE [Philosophie]. Le mot gnomique, consacré chez les historiens de la littérature grecque à désigner une forme particulière de la philosophie, la forme sentencieuse, ne se trouve en ce sens chez aucun auteur de Tantiquité. La philosophie gnomique est la plus ancienne des formes de la philosophie chez les Grecs. De brefs aphorismes , des proverbes pleins de sens, des préceptes sur la conduite de la vie, des conseils (0irc6^xai) sont en effet Texpression élémentaire et primitive de cette science qui s'appela plus tard la morale. Et, comme l'observation du caractère des hommes et la sagesse pratique se développent, chez un peuple, dès ses premiers progrès dans la civilisation , on ne s étonnera pas de rencontrer déjà, dans Homère, Tusage assez fréquent de ces sentences philosophiques. Mais ce n'est qu'à un second âge de la poésie grecque , dans Hésiode , que les sentences deviennent à elles seules la matière de poèmes distincts ; les Œuvres et Us Jours sont le plus ancien exeiàple d'un poème didactique. Dans l'ouvrage même d'Hésiode se trouvent encore réunis deux éléments de nature fort diffé-^ rente, les règles relatives à la vie matérielle, et les conseils moraux. Ces derniers à leur tour formeront plus tard le poème à proprement dire gnomique f illustré par Selon, Phocylide et Théognis. Avec quelques autres écrivains moins célèbres, ces trois poètes représentent pour nous une école qui s'étend depuis le vir siècle jusqu'au commencement du Y" avant notre ère, et à laquelle il faut rattacher, comme moralistes en prose, les sept, ou, si Ton veut (car les nombres varient), les dixsept sages de la Grèce , espèce de magistrats ou législateurs, qui nous offrent, de la sagesse antique , une image à la fois aimable et sévère.

Renfermée dans les limites que nous venons de dire , la philosophie sentencieuse embrasse encore un domaine assez large. Elle touche à plusieurs autres genres, à l'hymne religieux , à la politique , à la haute physique, à la satire. Ainsi il y a dans Solon une invocation aux Muses, dans Théognis une prière à Jupiter, une à Phœbus , une à Castor et Pollux , prières ordinairement terminées par des pensées morales , mais dont quelques vers rappellent encore cet élan de poésie religieuse qui distingue les hymnes homériques. Les dieux d'ailleurs n'y sont pas toujours invoqués avec conOance; c'est quelquefois le doute, ou même un sentiment voisin du désespoir qui a inspiré ces naïves invocations; quelquefois aussi le scepticisme de^ gnomiques s'exprime moins directement par une explication toute rationnelle des phénomènes de la nature et des événements du monde. On voit que les grands poèmes cosmogoniques de Parménide et de Xénophane vont bientôt inaugurer en Grèce cette philosophie qui, sans nier ouvertement les dieux païens, n'usait guère de leurs noms que pour eh faire le symbole des forces de •la nature. Tout se débrouille et s'organise, en quelque sorte, dans ce siècle de science et d'activité curieuse ^ naguère confondues dans l'unité épique , les connaissances humaines n'ont pas encore de limites bien définies ; la division des genres commence pourtant à devenir sensible^ et l'on devine que dans deux siècles Platon et Aristote la pourront analyser dans leurs savantes théories des œuvres de l'esprit.

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