‹ Dictionnaire des sciences philosophiquesChapitre 121 sur 135 · II · texte numérisé non relu

II

mi GNÛSTIGISME.

jouait dans leurs mythes et dans leurs cérémonies religieuses , qui les fit désigner sous le nom û'ophites. Aussi toutes les théories de Yalentin étaient-elles modifiées dans ce système. Le démiurge. ( laldabaoth ) y occupait une place plus considérable. Les textes du judaïsme et du christianisme y élaient traités avec une plus grande liberté. Toutes les opinions y conservaient cependant une analogie si frappante avec le valentinisme qu'il faut admettre nécessairement , ou que 1 une de ces deux écoles est sortie de l'autre , ou qu'elles ont puisé à la même source.

Les deux partis ophitiques les plus considérables portaient les noms decaïnites ei de séthiens. Ceux-ci s'attachaient au judaïsme, que ceuxlà repoussaient avec la plus vive antipathie. C'est à ce point qu'ils considéraient le dieu Jéhovah comme un mauvais génie y plein de haine et de jalousie pour la race élue , c'est-à-dire pour Cam et ses descendants, dont le plus illustre était Judas! Car leur opposition contre Jéhovah allait jusqu'à leur inspirer le respect et l'admiration pour tous ceux qui bravaient ses lois. Les caïnitcs traitaient d'ailleurs les codes chrétiens comme les codes judaïques. 11 les déclaraient enlachés de préventions et d'erreurs. Ils trouvaient cette doctrine dans un évangile qu*ils attribuaient à Judas. Cette prétention indique une telle absence de respect pour la science et la critique historique, qu'elle suffit pour l'appréciation du parti et celle de son influence. Aussi c'est à peine si l'on trouve vestige de son existence pendant quelques générations.

4"*. Le groupe sporadique des écoles gnostiques ne se compose que de petits partis émanés de cesscctos d'Egypte. Ce sont d'abord les carpocratiens, ûoi\{ le fondateur, Carpocrate, né dans Alexandrie, fut contemporain de Yalentin et professa dans la Cyrénaïque. Son système est une sorte d'éclectisme composé d'idées de Zoroastre , de Platon , d'Arislote et de Jésus-Christ. Les prodiciens, branche détachée des carpocratiens par Prodicus, et les épiphaniens, autre branche carpocratiennc fondée par Ëpiphane dans Tile de Samé, se rapprochaient singulièrement du polythéisme. La seconde de ces écoles s'attachait surtout a Platon et à la théorie de la communauté des biens et des femmes. A cette catégorie appartiennent aussi les antitactes, qui faisaient opposition à toutes les lois et à toutes les institutions humaines; les borboniens et \es phibionites , dont les mœurs, très-licencieuses, étaient l'objet des plus graves accusations; les adamites et les gnostiques proprement dits , qui encouraient les mêmes reproches. Il parait que ces petits partis, qu'il est difficile aujourd'hui de distinguer suffisamment les uns des autres, se maintenaient surtout en Egypte et dans la Cyrénaïque, où les mœurs étaient tombées si bas dans les derniers temps du polythéisme. Enfin les archontiqnes , qu'on rencontrait en Judée et en Arménie , et qui puisaient leur doctrine dans les prétendus écrits de Seth, dans YAnabasticon dlsaïe , dans les prophéties de Martiades et de Marsianos, doivent être rangées dans la même classe, sous le double rapport de l'indépendance qu'ils affectaient à l'égard des textes sacrés et du mépris qu'il professait pour les lois humaines.

5^ Le groupe asiatique des écoles gnostiques mériterait, presque au môme degré que le précédent, l'épilhète de sporadique. En effet, fondé vn Syrie par Cerdon , en Asie Mineure par Marion , il se dissémina dans les lies, ep Egypte, en Perse et en Italie. Son importance fut plus

grande, son caraclère plus sérieux. Aussi en conçut-on de plus vives inquiétudes du côté de l'Eglise. Dans Torigine , ses fondateurs firent comme Saturnin , Bardesane et Valentin lui-même : ils cachèrent leurs opinions tant qu'ils purent^ tout en cherchante leur gagner de nom* brcux partisans. Plus tard, au contraire, ils arborèrent franchement la bannière de l'indépendance et s'organisèrent à l'instar de l'Eglise. Ce qui distingue ce groupe, c'est un grand éloignement pour le polythéisme et le judaïsme, et un rapprochement sincère du christianisme. Mais c'est aussi la prétention d'épurer, de débarrasser la foi chrétienne de ses erreurs ei de ses textes aUéréJtlVour Cerdon, le monde, œuvre trèsimparfaite, n'est pas la création du Dieu suprême. La législation de Moïse et les enseignements des prophètes ne sont pas non plus pour lui des sources de vérité absolue. Ces textes, où Jéhovah est souvent dépeint comme un être agité par nos passions et où la morale est blessée par les actes de quelques personnages représentés comme des enfants de Dieu , ne sont pas, disait-il, le fruit de l'inspiration divine. A ses veux, il était impossible que la morale du christianisme fût la suite de celle du judaïsme ! Cerdon critiquait et rejetait de même la plupart des textes du Nouveau Testament, et n'admettait qu'une partie de ceux de saint Luc et de saint Paul. H procédait ainsi par la raison qu'il n'était pas possible d admettre ^ disait-il , ce qu'enseignent les autres, par exemple l'union de l'éon Christos (envoyé par le Dieu suprême pour arracher les hommes au Jéhovah des Juifs) avec un corps matériel. Le dogme de la résurrection et de la réunion du corps avec l'ûme destinée à retourner dans le sein du plérême , le choquait également.

Marcion, qui était né à Sinope au commencement du n* siècle, donna à ces principes, qu'il reçut de Cerdon à Rome, un développement plus complet, s'cfforçant de découvrir et de proclamer toute une série de contradictions ou d'antithèses entre le christianisme et le judaïsme. 11 entreprit en même temps de rétablir le texte de l'Evangile et celui des Epttres apostoliques dans leur pureté primitive , élaguant certains passages, supprimant des chapitres ou des ouvrages entiers, et liant ce qui lui restait comme il l'entendait. 11 faut le dire , on n'a jamais fait sur les textes d'aucune langue ni d'aucune religion d'opération semblable à la sienne. Cette opération, entreprise au nom de la foi la plus pure, à entendre Marcion, mais réellement conçue de la façon la plus arbitraire et exécutée contrairement à toute espèce de critique sérieuse , n'a d'ailleurs rien épuré, comme elle n'a rien altéré. Elle a seulement fourni contre les marcionites quelques arguments dont l'apologétique chrétienne a tiré un parti très-brillant. La doctrine de Marcion , surtout sa cosmologie, se distinguait d'ailleurs de celle des autres gnostiques par une plus grande simplicité. Le démiurge et la matière, tels sont tous ses éléments et tous ses agents. Le démiurge , au lieu d'agir pour le compte d'un autre, a procédé en son nom. Il n'a pas été l'instrument d'une puissance supérieure; il a fait le monde d'après ses idées, et s'il n'a pas mieux fait, ou s'il n'a pas réussi aussi bien qu il aurait voulu , c'est que des esprits inhérents à la matière se sont opposés à ses desseins. Seul aussi il fut le créateur de l'homme, et t7 ne sut ni Varmer ni le protéger suffisamment contre les séductions du déiiion; il ne put ni prévenir sa chute ni les maux qui en résultèrent.

Xg.

En général , la conduite da démiurge (et ce démiurge , c'est Jéhova , le dieu des Juifs), Marcion la trouvait pleine de dureté, surtout à l'égard des Egyptiens et des Cbanaanéens y nations qu*U aurait voulu soumettre à son peuple favori, mais qu'il ne sut pas réduire à cette condition. Le peuple de prédilection de Jéhova fut lui-même très-malheoreux. Il le consolait toutefois, et lui faisait prendre patience en lui promettant son fils qui devait le conduire à un haut degré de prospérité. Mais le Dieu suprême, qui jusque-là ne s'était pas mêlé de ses affaires ni de celles des hommes , eut enûn pitié de ces derniers , quoiqu'ils lui fussent entièremcnl étrangers : il leur envoya son fils à lui pour les amener à la science que le démiurge leur avait interdite , et pour les enlever complètement à l'empire de ce génie secondaire. Telle fut l'œuvre du christianisme, système mal compris des apôtres, disait-il, profondément altéré par leurs successeurs, mais qu'il était possible de rétablir dajis sa pureté! C'est ce que Marcion s'appliquait à réaliser.

A ces théories , qui pouvaient plaire aux adversaires du judaïsme et à ceux de toutes les traces qu'il avait laissées dans les textes chrétiens, Marcion joignait des pratiquer auslères, qui séduisirent beaucoup de gens. Du moins les marcionites furent les plus nombreux des gnostiques; ils formèrent même plusieurs partis. L'un d'eux , dirigé par un certain Marcus , qu'il ne faut confondre ni avec un disciple de Valentin ni avec un autre docteur du même nom, qui fonda la secte des agapètes d'Espagne, jeta peu d'éclat. Un autre, gouverné par Âpelles, qui se disait inspiré par une py thonisse du nom de Philoumène, avec laquelle il s'établit dans Alexandrie, loin des regards de son maître, eut un peu plus de célébrité. Un troisième, conduit par Lucain ou Lucien , se faisait remarquer en niant l'immortalité de l'âme ou la perpétuité du principe spirituel , comme elle niait celle de l'élément matériel de la nature humaine, c'est-à-dire la résurrection du corps. En général chacun de CCS trois partis modifia considérablement, sinon les institutions, du luoins l'enseignement de Marcion. Chacun apporta aussi un peu plus d'esprit philosophique à ces modifications, sans toutefois se laisser aUer à des sympathies complètes pour les études spéculatives.

C'est là en général la plus grande lacune à signaler dans l'histoire des sectes gnostiques. Avec des prétentions à une haute supériorité dans la science , elles ont toutes négligé la métaphysique et la critique , elles ont toutes professé le mysticisme sous une forme ou une autre.

Nous n'essayerons pas, après celte rapide esquisse de tant de doctrines diverses , composées d'éléments si variés et avec plus de poésie que de logique, d'apprécier les principes du gnosticisme d'après les idées de la philosophie moderne; ce point de vue conduirait à une appréciation peu juste. Le gnosticisme, au premier aspect, n'est pas même une philosophie. En effet, ce n'est pas au nom de la raison et de ses principes , qu'il a l'air de poser ses théories, c'est au nom de textes sacrés et de faits révélés, mais plus ou moins mystérieux encore, et plus ou moins secrètement transmis de génération en génération. Cependant ce n'est là qu'une fausse apparence. Tous ces textes sont pour lui ou des oracles qu'il fait ou des oracles dont il fait ce qu'il veut , *et au fond c'est rintelligence humaine, ce sont les diverses facultés de cette intelligence que, seules, il consulte, soit quand il pose les problèmes , soit quand il

les tranche, soit enfin quand il arrange ou compose les textes d*après lesquels il veut les résoudre. Ce n'est pas assurément la raison qui domine d'ordinaire dans ces solutions, c'est souvent l'imagination ; c'est d'autres fois la tradition, c'est même quelquefois la superstition. Mais entre ces diverses sources, comme enlre toules celles qu'ils consultent, les gnostiques choisissent avec une grande indépendance d'esprit. Parmi tous leur contemporains , il ne sest trouvé que les épicuriens qui aient poussé cette indépendance plus loin. Les autres penseurs, chrétiens, juifs ou païens, se sont tous attachés avec plus ou moins de soumission à l'autorité d'un système religieux ; les péripatéticiens et les stoïciens sont entrés dans cette voie pendant les premiers siècles de notre ère, comme les platoniciens eux-mêmes. En général, sauf les épicuriens que nous venons de nommer , il ne se trouve pas, dans la période qui a vu grandir le gnosticisme , de philosophes qui n'aient appartenu à l'un des trois systèmes religieux que nous venons d'indiquer, si ce n'e^tles gnostiques. Seuls, les gnostiques ont professé une théogonie et une Uiéologie, une cosmologie, une pneumatologie et une anthropologie libres de tout lien, de tout assujettissement aux textes admis dans les sanctuaires de l'époque. Et sous ce rapport, ils prennent dans l'histoire de la pensée une place à part. Ils en prendraient une plus grande si nous avions leurs écrits, s'ils avaient pu se développer avec quelque liberté, s'ils avaient pu se poser eu face du polythéisme et du christianisme aussi franchement qu'en face du judaïsme; s'ils avaient pu fonder quelques écoles publiques , fréquenter celles de leurs adversaires, et s'éclairer de quelques débats analogues à ceux qui éclatèrent entre les païens et les chrétiens. Tous ces avantages leur ont manqué, et leur influence sur la marche générale des idées s'en est ressentie naturellement. Cette influence n'a été ni profonde ni générale. Il est très-vrai que le gnosticisme agita vivement les esprits, que les écrivains et les docteurs du christianisme ne cessèrent de le réfuter^ qu'ils le combattirent avec une extrême vivacité depuis sa naissance jusqu'à sa ruine , et que les chefs de l'empire dirigèrent contre ses écoles une longue série de décrets et des mesures d'une grande rigueur. Il est vrai que ces persécutions et cette polémique attestent également l'importance des doctrines gnostiques et le danger que semblaient offrir les divers enseignements qu'elles jetaient dans le sein de l'Eglise. Toutefois, ces enseignements excitèrent peu l'attention des écoles de philosophie, et le livre de Plotin que Porphyre est venu intituler Contre les Gnostiques, le neuvième de la seconde Ennéade, est à peu près le seul traité que la philosophie polythéiste ait dirigé contre eux. L'ouvrage de Celse, dont il nous est resté une réfutation par Origène, combat les gnostiques ; mais ce n'est qu'autant que l'auteur les confond avec les chrétiens.

Cependant si les spéculations gnostiques ont exercé peu d'influence sur les études de la philosophie polythéiste et celles de la dogmatique chrétienne, Iklles ont eu des rapports intimes avec l'enseignement de quelques sectes des premiers siècles , et ont enfanté quelques-unes de celles du moyen âge. On retrouve leurs principes , ou quelques traces de leurs principes, en Orient, chez les mandaïtes, ou disciples de saint Jean, chez les manichéens, les pauliciens, les bogomiles; en Occident,

SGG GOCLENIUS.

chez Icscathariy les all)igeoi$y et plusieurs des sectes qui se rattachaient à ces dernières. L'auteur de cet article s'est attaché à constater cette Gliation et à montrer en quelque sorte la perpétuité du gnosticisme à travers tout le moyen âge (3*" vol. de \ Histoire du gnosticisme, 2*édit.)y et jusque dans ce qu'on appelle les mystères ou les aberrations des templiers.

L'histoire du gnosticisme n*est pas connue. Le gnosticisme ne IV^l bas lui-même. Nous lavons dit , il ne nous reste de lui que des lambeaux de textes et des monuments presque inintelligibles. Ces monuments doivent être mieux étudiés ; et ils le seront assurément. II est à croire aiissi que quelques textes de plus pourront être découverts dans DOS bibliothèques. On peut consulter, en attendant y outre les écrits de saint Irénée, de Clément d'Alexandrie, d'Origène, d'Eusèbe, de saint Éphrem, de saint Epiphanc, de Théodoret, de Terlullien, de saint Cyprien, de saint Philaslre, de saint Augustin, les Recherches de Lenain de Tiilemont, de Macarius, de Chiflet, de Montfaucon, de Mosheim et de Beausobre. On peut y joindre un assez grand hohibre de travaux plus récents, de MM. Lewald, Neander, Fuidner, Kopp, Morgenstern , Hahn , Walsh , et plusieurs autres, cités dans V Histoire critique du gtiosticisme et de son influence sur les sectes religieuses et

Îhilosophiques des six premiers siècles de Vère chrétienne, 3 vol. in-8*. 'our compléter ce travail, l'auteur doit en publier un autre ayant pour objet unique les Monuments du gnosticisme, dont une élude spéciale répandra un jour nouveau sur le vaste sujet que nous venons de traiter.

GOGLEXIUS (Rodolphe) , né en 15i7 à Corbach , et mort en 1628 àMarbourg, où il enseignait la philosophie, a donné son nom au sorile renversé , dont il donna la théorie dans son Isagoge, Il s'occupa de psychologie, ou plutôt d'anthropologie, de l'histoire de la philosophie, et fut regardé, par les uns, comme ramiste, à cause de son peu de goÙL pour la philosophie d'Aristole, et, par d'autres, comme éclectique. Le fait est , suivant Brucker, qu'il voulut concilier les partisans d'Àristote et ceux de Pierre de la Ramée. Son principal ouvrage est un Dictionnaire philosophique, qui le Gt traiter de plagiaire par Jacques Thoniasius, sous prétexte qu'il fait entrer dans cet ouvrage, et comme étant de lui, l'opuscule de Luther, intitulé de Nominibus prapriis Germanoruniy en reniplaçant le vrai titre par celui-ci : Etymoiogiœ ger^ manicurum nominum, Morhof est de l'avis de Thomasius. Quant à la valeur du Dictionnaire philosophique de Goclenius, elle a été appréciée dans la préface de ce recueil. Goclenius, dont le Ôls enseigna aussi la philosophie à Marbourg , mais qui ne parait pas avoir laissé d'ouvrages, a encore produit les écrits suivants : Isagoge in Organon Aristo^ ielis, in-S**, Francfort, 1598 j — Vux,cXd-^ia, /*. c De hominis perfectione , anima, ortu, etc. , in-8**, Marbourg, 1590-1597; — 1dm phUosophiœ platonicœ, in-8**, ib. , 1612; — Prohlemata logica et philosophica, in-8% ib., 1614; — Lexicon philosophicum , in-4°, ib., 1613. On lui attribue de plus une Philosophia practica mauritiana, in-8**, Cassel, 160i.

GOETIlALS. Voyez EIeiyri de GA^D.

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