GRAMMAIRE, GRAMMAIRE GÉNÉRALE
qu'exprimer one face, une manière d'être des substances. Or c est là, nous le savons, Tofûce des adjectifs. Au reste l'article est tellement loin d'être une partie essentielle du discours, que nombre de langues, à commencer par la langue latine , ne le connaissent pas ou le remplacent par des adjectifs , soit par l'adjectif numéral , soit par l'adjectif démonstratif; et pour les langues mêmes qui l'admettent, rien de plus arbitraire que l'usage qu'elles en font, les unes l'omettant quand les autres remploient, et la même langue pouvant à volonté l'omettre ou l'employer.
C'est à ra((;ecU/ encore que nous rapporterons \e participe. II n'en est évidemment qu'une espèce ou une forme , et n'en diffère que par des circonstances d'origine tout à fait indifférentes ou par des propriétés purement accessoires. S'il vient du verbe , s'il participe jusqu'à un certain point à la nature du verbe en ce qu'il admet des changements de temps et peut même avoir un<régime , il remplit du reste toutes les fonctions de l'adjectif; il en subit toutes les modiGcations , il est soumis aux mêmes règles grammaticales; il n'est donc qu'un adjectif.
Le pronom, comme le dit sa dénomination , tient la place du nom ; il en remplit toutes les fonctions^ il en subit toutes les modifications de genre , de nombre; seulement il joint à l'idée de la personne ou de l'objet dont il remplace le nom l'idée du rôle que cette personne ou cet objet joue dans 1 acte de la parole. Or c'est là une fonction accessoire qui peut mériter d'être notée, mais qui ne change en rien la nature du nom ; c'est une nuance dans la manière d'exprimer la substance, mais ce n'est pas un caractère essentiel et dislinctif qui puisse donner lieu à la création d'une nouvelle espèce de mot. Le pronom ne sera donc pour nous qu'une forme du nom,
Vadverbe semble différer entièrement des cinq parties du discours que nous avons admises comme essentielles; mais si nous soumettons à l'analyse cette nouvelle espèce de mot, et que nous remontions à son origine , nous reconnaîtrons que pour le sens , et souvent dans la forme même , il est l'équivalent d'une préposition jointe à son complément : l'adverbe ensuite est pour dans la suite, d^ abord pour dès V abord; sagement est pour sagaci mente, qui lui-même n'est qu'une abréviation de cum sagaci mente. Vadverbe n'est donc qu'un mot mixte , composé de deux éléments simples que déjà nous connaissons, làpr^osition et le nom.
L'interjection n'est pas , à proprement parler, un élément de la proposition ; c'est une proposition entière , c'est l'expression d'un sentiment vif, d'une pensée complète, mais qui est encore dans sa forme primitive , dans sa complexité , son indivisibilité natives. Hélas ! est pour je suis bien malheureux; oh ! pour j> suis fort étonné.
En ramenant ainsi plusieurs espèces de mots aux cinq parties du discours que nous avons admises comme essentielles, nous n'avons nullement la prétention de les bannir des grammaires , et bien moins encore de la nomenclature des grammairiens ou du langage vulgaire. Elles peuvent, nous le reconnaissons, donner lieu à d'utiles remarques qu'il est nécessairede consignera part. Toutce que nous avons voulu établir, c'est que ces dernières espèces de mots ne doivent pas être placées au même rang que les autres, et qu'elles peuvent tout au plus faire l'objet
58i GRAMMAIRE, GRAMMAIRE GÉNÉRALE.
d observations accessoires oa d*articles secondaires , annexés aux diapitres des cinq parties vraiment essentielles du disconrs.
La grammaire générale ne se borne pas à faire connaître les différentes espèces de mots dont toute langue se compose ; elle doit encore approfondir chacune d'elles ) envisager chaque partie du discours dans les modifications dont elle est susceptible , dans ses applications diverses y dans les subdivisions qn*elle admet. Elle doit aussi traiter des combinaisons des mots y nous apprendre comment, en se combiDanty ils influent les uns sur les autres y soit qu'ils s'accordent , soit qu'ils se gouvernent; comment enfin ils se coordonnent et se construisent. Ces diverses questions donnent naissance à deux parties de la science y dont la première a été nommée lexicographie et la seconde syniaœe» Nous ne pouvons ici qu>n indiquer la place.
Dans ces nouvelles recherches, la grammaire générale sera encore guidée par la psychologie. C'est en effet parce* qu'il y a dans notre esprit des idées génërateê et des idées individuelle» qu*il y a des nomt communs et des noms propres; c'est parce que nous avons des idées &unité et de pluralité qu'il y a dans plusieurs espèces de mots des nombres (singulier, pluriel , duel) ; c'est parce que nous pouvons distinguer dans les êtres des qualités qui leur sont propres et d'autres qualités qui n'existent que par rapport à nous et naissent de la manière dont nous envisageons les choses, que l'on a divisé les adjectifs en qualificatifs et déterminatifs; c'est parce que notre esprit est fait pour connaître et diviser les parties de la durée que nous trouvons dans les verbes des temps ou des formes particulières pour distinguer le présent, le passé, l'avenir ou le futur; c'est enfin parce qu'en portant des jugements sur les faits, l'affirmation est différemment modifiée, selon que ces faits nous apparaissent comme positifs, comme conditionnels, comme dépendant les uns des autres, qu'il existe dans les verbes des iworfe* correspondants (indicatif, conditionnel, subjonctif, etc.).
Nous en dirons autant de l'ordre dans lequel se rangent les mots, des constructions diverses qu'ils admettent, construction tantôt directe, tantôt inverse. Quoi de plus capricieux en apparence que ces changements perpétuels qu'offrent dans les différentes langues ou dans une même langue l'ordre et la disposition des mots? On ne s'en rendra compte encore qu'en remontant à l'esprit lui-même, qu'en reconnaissant l'ordre dans lequel se succèdent nos pensées, nos sentiments. L'esprit est-il calme , n'écoute-t-il que la voix de la raison : les mots s'ordonneront conformément à l'ordre naturel: sujet, verbe, attribut, compléments de l'attribut. L'âme est-elle au contraire agitée par quelque émotion vive, par quelque passion violente : cet ordre sera bouleversé et fera place à celui que prescrit la gradation des sentiments.
L'étroite union de la grammaire et de la philosophie, que nous venons de rendre évidente en faisant sortir l'analyse du langage de l'analyse de la pensée, est confirmée de la manière la plus éclatante par l'histoire de la science. Cherchez les noms de ceux qui ont créé, qui ont perfectionné la grammaire générale, vous n'y trouverez que des philosophes. Sans mentionner Platon, chez lequel on ne rencontre que quelques vues sur le langage ( notamment dans le CratyU), n'est-ce pas Aristote qui^ dans son traité de V Interprétation et dans ses Analy^
GRAMMAIRE , GRAMMAIRE GENERALE. o8r>
tiques , où il fait la théorie de la proposition et du raisonnement , a donné les premiers essais de grammaire générale? Ne sont-ce pas ses disci-
?les et ses commentateurs, Animonius, Apollonius Dyscole , Boëce, ^riscien, qui on^continué et développé son œuvre? Et dans les temps modernes, n'est-ce pas aux solitaires de Port-Royal, aux savants auteurs de la Logique y que l'on doit la première Grammaire générale et raisonnée ? Les écrivains qui après eux ont le plus fait pour cette science, Dumarsais, Duclos, CondiIIa(;, Destutt-Tracy, Tburot , le savant traducteur de Harris, n'étaient-ils pas des philosophes de profession ? Les Grammaires de Beauzée , de Sacy , ne sont guère que le recueil et le résumé de leurs travaux. Cette dernière, ouvrage d'un des plus savants polyglottes des temps modernes, confirme d'une manière éclatante par la comparaison des idiomes les plus divers les principes adoptés jusque-là sur la foi de la philosophie.
Au reste, la grammaire générale n'est pas, comme on pourrait être tenté de le croire, une science toute spéculative et de pure curiosité. Elle a sur la partie la plus importante et la plus difficile de l'enseignement classique une influence immédiate et toute-puissante. Tant que la grammaire générale, c'est-à-dire la philosophie appliquée aux langues, n'a pas éclairé de son flambeau les grammaires particulières, ces grammaires , pleines d'obscurité et de confusion , ont offert l'image du chaos et ont fait le supplice de l'enfance. Ce n'est que depuis que des hommes doués de l'espnt philosophique ont appliqué aux livres élémentaires les résultats de la science, que l'étude de la grammaire est devenue plus simple, plus méthodique, et, par conséquent, plus claire et plus accessible à tous; c'est encore aux savants de Port-Royal que nous devons cette heureuse révolution. Leur Grammaire latine et leur Grammaire grecque offraient d'admirables modèles ; mais elles étalent trop étendues et d'un genre trop élevé pour le jeune âge. De nos jours, des hommes éminents, M. 6ueroult,M.Burnouf, M. Dntrey,M. Cbapsal,M. Poitevin , ont marché sur leurs traces; ils ont tenté avec bonheur de rédiger des grammaires qui satisfissent à la fois à ce qu'exigent la grammaire générale, l'érudition philologique et la faiblesse de l'enfance.
On le voit, la grammaire générale ne manque ni d'intérêt, ni d'utilité. On l'avait senti dans le dernier siècle, et de profonds philosophes n'ont pas dédaigné d'y consacrer leurs veilles. Lors de la fondation de l'Institut, la grammaire eut sa place parmi les objets spéciaux recommandés à l'attention des savants ; elle eut des chaires aux écoles normales fondées en 1795 , aux écoles centrales et à l'école normale de l'empire ; elle fut encore enseignée à l'école normale dans les premières années de la Restauration ; cet enseignement était confié à un jeune et savant professeur, M. Larauza, dont le souvenir nous est cher, et dont la perle prématurée causa de vifs regrets; supprimée avec l'école en 1822 , la chaire de grammaire générale n'a pas été rétablie depuis : c'est là une lacune que nous ne pouvons que regretter et que nous devons signaler. S'il est vrai que la grammaire générale soit la meilleure introduction à l'étude des langues, que saqs elle cette ^tude risque de n'être qu'une aveugle routine, il est urgent de rçlever une chaire qui a été renversée dans de maqvais Jours.
Nous avons suffisamment indiqué les ouvrages capitaux sur la Gram^