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pouToir arbitraire y dont les capricieuses déterminations n*ont pas d*autre raison qu'elles-mêmes ; méconnaissant ainsi Hofluence de la sensibilité et de la raison sur notre volonté, et compromettant la dignité morale de l'homme , dont les luttes intérieures et les généreux efforts révèlent quelque chose de plus qu'une liberté d'indilTérence. % Gravesande a parfaitement senti que toute détermination , importante du moins y de la volonté , suppose des motifs ; mais ne comprenant qu'un seul ordre de motifs, l'aspiration an bonheur, il en a conclu <^u'une nécessité morale, invincible, rendait toujours nos déterminations conformes à nos Jugements sur le bonheur ; de sorte qu'il D*est plus resté de place chez l'homme pour la liberté.
La métaphysique proprement dite de 's Gravesande , quand on en a retranché toutes ces questions de pure psychologie, n'a plus rien de bien important. Il ne faudrait y chercher aucun des grands problèmes relatifs à Dieu et à ses attributs, à l'origine et a la fin de la création, à la nature du temps et de l'espace, ou aux destinée ultérieures de l'homme. 'S Gravesande se borne à donner la définition des termes de la métaphysique d'alors : de l'être et de l'essence, de la substance et des modes, du possible et de l'impossible, du nécessaire et du contingent, etc. Ces définitions ont du moins le mérite d'être simples et claires, et de s'enchatner avec ordre.
De tous les travaux philosophiques de 's Gravesande , ceux qui concernent la logique sont le plus dignes de notre estime. Il admet Tévidence comme le seul critérium de certitude. Car l'évidence est la perception immédiate de la vérité. Mais il pense en même temps que la seule évidence proprement dite est l'évidence mathématique. Dans la connaissance sensible , la perception de la vérité n'est pas directe : et la certitude, an lieu d*ètre immédiate, a pour fondement la considération de la sagesse divine , sur laquelle s'appuie aussi la certitude du témoignage humain et de l'analogie. Cette opinion de 's Gravesande rappelle Descartes invoquant la véracité divine comme la seule preuve de l'existence des corps.
Toutes les questions utiles de la logique ont été traitées par 's Gravesande. Celle de la probabilité a reçu de lui des développements intéressants : il donne avec détail les règles de la détermination des chances favorables à la production des événements futurs; et il éclaircit ces règles par do nombreux exemples. Mais la partie la plus utile de sa logique, ce sont ses études sur les causes de nos erreurs. L'influence de nos passions sur nos jugements, Tabus de l'autorité, notre paresse naturelle, l'empire de nos associations d'idées vicieuses, tout l'inventaire, en un mot, de nos faiblesses est fortement tracé. Le remède est à côté du mal. Dans un livre consacré à l'étude des méthodes, 's Gravesande apprend h l'homme à assurer la marche de son intelligence, à accroître chacune de ses facultés, et surtout à devenir de plus en plus capable d'attention. On trouve dans ce livre un long chapitre, plus curieux peut-être qu'utile, sur l'art de déchiffrer les lettres en trouvant méthodiquement la clef d'un système de signes inconnus. 'S Gravesande excellait lui-même dans cet art. Le syllogisme, à peine indique dans le cours de l'ouvrage, est l'objet d'un petit traité à part, qui sert d'appendice & la logique. C'est un résumé clair et précis de
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tontes les parties les pins utiles on les plus cnrieuses de cette vaste théorie du syllogisme, qne tontes les logiqoes du monde empruntent nécessairement aux Analytiques et à la scolastique. 'S Gravesande, suivant les habitudes de son esprit, s^attache à la clarté des définitions et des règles, que des exemples habilement choisis achèvent de mettre en évidence.
C'est surtout la logique de 's Gravesande qui a fait dire à M. Degérando {Histoire comparée, t. i*% p. 330) : «Son livre est un manuel destiné à former des esprits justes. » L'ouvrage entier est excellent pour initier à rintelligence do langage et de la philosophie des deux derniers siècles.
'S Gravesande, qui embrassait aussi la morale dans son enseignement, préparait, comme résumé de ses cours, un Traité de morale, que la mort Ta empêché de rédiger. Son système de morale était conséquent à ses vues psychoIogic|nes : il le faisait dériver tout entier de l'aspiration au bonheur, et prescrivait comme devoir lout ce qui contribue a l'augmenter. Il est inutile de dire que ce système dangereux était maintenu par 's Gravesande dans les limites ou , par une inconséquence honorable, les esprits élevés s'efforcent toujours de le retenir.
V Introduction à la philosophie fut d'abord publiée en latin {Introductio ad philosophiam , metaphysicam et logicam continens, in-8^, Leyde, trois éditions, 1736, 1737 et 1756) ; mais il en parut en 1737 nne traduction française, faite sous les yeux mêmes de l'auteur. On a publié aussi un recueil des OEuvres philosophiques et mathématiques de 's Gravesande, 2 vol. in-4.% Amst. , 1774.. Voyez, dans le Dictionnaire historique de Prosper Marchand , une biographie très-détaillée de 's Gravesande , par AUamand , son disciple et son ami. G. V.
GRECS [Philosophie des]. Lorsqu'on cherche à embrasser dans son ensemble la philosophie de ce peuple et à saisir ce qu'il y a de commun entre les systèmes si variés et si nombreux qui la représentent , on se trouve obligé de répondre à ces quatre questions : 1* Quel est le caractère essentiel de la philosophie grecque , celui qui appartient , non pas à tel ou à tel système, mais à tous les systèmes qu'elle a mis au jour ? 2^ Quels sont ses antécédents et ses origines? quels sont les éléments qui lui appartiennent en propre et ceux qu'elle a empruntés d'ailleurs, par exemple de l'Egypte , de la Perse ou de quelque autre contrée de rOrient? 3® Dans quel ordre, suivant quelles lois, dans quel espace do temps s'est-elle développée? en un mot, quels sont les traits généraux de son histoire? 4° Enfin, quelle influence a-t-elle exercée sur l'esprit humain? quelles traces a-t-elle laissées dans le mouvement philosophique qui lui a succédé? quelle est sa part dans l'histoire générale de la civilisation? Ce sont ces diverses questions aue nous allons essayer de résoudre ici avec les données que nous fournit la science moderne.
I. Ce qui distingue particulièrement la philosophie grecque de toutes les autres philosophies de l'antiquité , c'est qu'elle n'invoque aucune autorité antérieure ou surnaturelle; c'est qu'elle est absolument indépendante de la religion, jusqu'au jour où, ayant accompli sa mission et cessant d'être elle-même, elle essaya vainement de résister, avec tous les débris réunis de l'ancien monde, à l'invasion d'une civilisation
noQvelie. En effet , toutes les doctrines de rOrientrelalivement aux grandes questions de Tordre moral et métâphysiqne s'appuient sur des dogmes religieux, sur une tradition immobile, ou sur le texte de certains livres, regardés comme Texpression surnaturelle de la parole de Dieu. Nous ne voulons pas dire que la sagesse orientale (c'est le nom qu'on lui donne) soit toujours restée fidèle à ces traditions et à ces livres saints ; mais elle les invoque , elle se produit en leur nom , et a la prétention de les expliquer, dans le temps même où elle s'en écarte le plus. En Egypte, toute science est entre les mains des prêtres , tout ce qui s'adresse à l'intelligence de l'homme est censé lui avoir été révélé, avec des circonstances merveilleuses , dès l'origine des choses. Dans la Chaldée et dans la Perse, même spectacle. Hors du collège des mages , il n'y a qu'une foule crédule et obéissante ; et les mages eux-mêmes, surtout après la révolution ou la réforme religieuse opérée par Zoroastre, ne sont que les interprètes des livres sacrés confiés à leurs mains. On trouve certainement dans l'Inde des systèmes plus hardis et plus développés qu'en aucune autre contrée de TOrient; mais tous se rattachent^ avec plus ou moins de vérité, au texte des Védas, et les personnages mêmes à qui on les attribue y sont revêtus d'un caractère surnaturel et presque divin. Enfin , si en Chine on n'invoque pas positivement l'autorité de la révélation, on veut du moins rester fidèle aux coutumes et aux croyances des ancêtres. Le philosophe le plus renommé de ce pays, celui dont la doctrine est encore suivie aujourd'hui par la partie la plus éclairée de cet immense empire, Confucius, na voulu être que le restaurateur et l'interprète de la tradition; et quand on songe aux honneurs singuliers qui entourent sa mémoire , on est plutôt tenté de voir en lui le fondateur d'une religion, que le chef d'une école philosophique. Rien de pareil chez les philosophes grecs : la tradition et l'autorité ne jouent, dans leurs systèmes, qu'un rôle tout à fait secondaire, quand, par hasard, elles y jouent un rôle ; c'e^st au nom de la raison qu'ils s'adressent à leurs semblables, an nom des facultés que la nature a départies à tous les hommes; et, loin de s'abriter ou de s'effacer derrière quelque tradition séculaire , ils se font gloire de leur génie , ils mettent leur orgueil dans la nouveauté et dans la hardiesse de leurs doctiines , persuadés que la vérité est à celui qui la cherche sans prévention , en usant hbrementde toutes les forces de Tintelligence. Aussi n'ont-ils pas de scrupule de se mettre en contradiction avec les crovances religieuses de leur temps , et même de les attaquer d'une manière directe , comme on le raconte d'Heraclite , de Xénophane , de Protagoras, et comme on l'a reproché à Anaxagore et à Socrate. Nous ne craignons pas d'ajouter que c>st là pour la philosophie grecque un titre de gloire; car en ruinant le paganisme, ce culte gros- . sicr (les passions humaines, elle a préparé, dans l'avenir, le triomphe d'une religion plus pure, et l'a, en quelque sorte , devancée par quelques-unes de ses doctrines les plus fameuses. Toutefois il serait injuste de rappeler seulement ici les enseignements de Socrate , de Platon , de Py Ihagore ; il n'y a pas jusqu'à la morale si décriée d'Epicure et de Démucrite, qui ne soit supérieure à la morale païenne et aux exemples donnés à la terre par les dieux de l'Olympe. Au reste , cette absolue indépendance et cette mission élevée de la philosophie se comprennent
d'autant mieux chez les Grecs y que ce peuple D*a jamais eu y à vrai dire, uue religion constituée; car une religion suppose des dogmes arrêtés, un ensemble de lois politiques et morales dont on fait remonter rorigine jusqu'à Dieu, enfin des livres saints, tels qu'on en trouve dans toutrOrient, comme ceux que les prêtres é^ptiens portaienten procession dans leurs cérémonies publiques, comme le Zeni/-i4i7e«to^ comme les Védas, comme la Bible. Or, la Grèce païenne n'a jamais rien possédéde semblable. Sa mythologie est moins un objet de foi qu'un jeu de Timaginalion , qu'une invention tout à fait libre delà poésie et de Tart ; et , en effet, ce sont des poètes qui en sont les auteurs , non des prêtres, ou ce qu'en Orient on appelle des prophètes, c'est-à-dire des hommes venant parler au nom d'une révélation divine. Cela nous montre que le mouvement; que la liberté est, en quelque façon , l'essence même de l'esprit grec : il n'en faut pas davantage pour nous expliquer son originalité, sa fécondité prodigieuse, le rôle immense qu'il a joué dans le domaine des faits, comme dans celui dés idées , dans l'histoire des actions, comme dans celle de la pensée et de l'imagination humaines.
II. Cependant cette originalité , cetle fécondité dont nous parlons , ont éXé vivement contestées à la philosophie grecque. On a prétendu que ses systèmes les plus célèbres, que ses doctrines les plus admirées pour leur singularitéoupour leur élévation, ne sontquedes importations de TOrient, déguisée» avec plus ou moins d'adresse sous une forme nouvelle. Ainsi Thaïes, qui était d'origine phénicienne, a pris, dit-on, chez les Phéniciens, la fameuse hypothèse que Teau est le principe générateur du monde* Pythagore,àce quel'on prétend, a voyagé en Egypte, dans l'Inde, dans la Chaldée , dans la Perse, même en Palestine , et c'est dans ces diverses contrées qu'il a puisé la connaissance d'un seul Dieu, d'une âme immortelle, de la propriété des nombres et des monades, de l'hypothèse de la métempsycose, en un mot , sa doctrine tout entière. On a fait parcourir les mêmes lieux à Platon et à Démocrite ; on leur adonné également pour précepteurs les mages, les brahmanes, les prêtres égyptiens, sans songer que ces deux philosophes ont soutenu des systèmes diamétralement opposés. Démocrite a été de plus l'héritier de làoschus, ce philosophe phénicien qui, au témoignage de Posidonius , séparé de lui par une distance de vingt siècles, a vécu avant la guerre de Troie et a été le fondateur de la philosophie atomistique. Le feu étant, selon Heraclite, la substance et la vie de tous les êtres , le principe d'où ils sortent et dans lequel ils vont se dissoudre, on a imaginé que cette opiniqn avait sa source dans la religion de Zoroastre , ou la lumière^ sous le nom d'Ormuzd, joue à peu près le même rôle (Creuzer, Symbolique, t. u^ p. 182 , édit. allem. ). Aristote n'a pas été plus épargné que ses devanciers. On s'est persuadé qu'il a été dans l'Inde sur les pas de son héroïque élève, ou tout au moins qu'on en a rapporté pour lui des trésors de science qu'il s'est appropriés sans scrupule. On a surtout pensé que son Organon n'est qu'une imitation intelligente du JSyâya, traité de logique qui a pour auteur un philosophe indien du nom de Gotama. ( Voyez ce nom). Enfin, si nous en croyons le récit d'Aristoxène, rapporté par Eusèbe {Prép. évang., liv. xl, c. 3) , Socrate lui-même, le plus original , le plus libre , nous dirions volontiers le plus Grec de tous les philosophes de la Grèce ^ Socrate, qui n'est jamais sorti de sa ville
natale , aorait reça tootes ses opinions d*an voyageur indien venue Athènes on ne sait comment, et sans avoir laissé aucune autre trace de son passage. \
Pas une seule de ces assertions n*a pour appui un fait positif ou un témoignage contemporain des philosophes qu'elles dépouillent de leur génie; mais toutes se fondent également^ ou sur des conjectures tout à fait modernes, ou sur des traditions qui ont pris naissance quand Ii philosophie et la civilisation grecques touchaient déjà à leur déclin. C'est dans les œuvres de Plutarque et dans le recueil qui lui a été faussement attribué, dans les écrits de Jamhlique , dans la compilation de Diogène Laêrce , ou chez des auteurs encore plus récents , que^ces traditions se montrent pour la première fois *, on en chercherait vainement quelques traces dans les ouvrages de Platon et d'Aristote, ou dans les fragments qui nous sont parvenus de leurs disciples immédiats : tout ai contraire^ Platon, malgré Tadmiration qu'il témoigne quelquefois pour l'antique civilisation des Egyptiens, refuse positivement à ce peuple, ainsi qu'aux Phéniciens , l'esprit philosophique et Tamoar de la science en général (^oibf&aei; ) ; il ne leur accorde que l'amour du bien*étre (<pi>.Gxf>^pLarov) , et l'esprit d'industrie qui en est la suite ( République, iiv. IV). Il est à peu près certain que Platon et quelques autres philosophes grecs avant lui, par exemple Thaïes, Pythagore, Démocnte, ont visité au moins l'Egypte ; mais quelles connaissances , quelles idées y ont-ils trouvées qui aient pu servir à leurs systèmes , d'ailleurs si différents les uns des autres? Dans le secret des sanctuaires, une théc^ogie qui rappelle en plusieurs points celle des mages; ches le peuple, un culte assez voisin du sabéisme et même du fétichisme; quelques notions très-bornées d'astronomie , de géométrie, d'histoire naturelle, qu'une théocratie jalouse dérobait avec précaution i la multitude ; des traditions historiques entremêlées de fables et fixées par les signes d'une écriture informe; telles étaient, à peu près, toutes les richesses intellectuelles de ce pays si universellement renommé pour sa sagesse. {Voyez EcYPTiBNS.) Le dogme de la métempsycose , que Ton dit en avoir été rapporté par Pythagore , était déjà connu de Phéréoyde et enseigné dans les myslères, dont l'institution remonte encore beaucoup plus haut. Qu'est-ce que les prêtres égyptiens peuvent a voir enseigné de géométrie à celui qui le premier découvrit , dans un ége fort avancé, les propriétés du triangle rectangle? N'est-ce pas de Thaïes qu'ils apprirenteux-mèmes comment, d'après l'ombre des pyramides, on en peut calculer la hauteur? Nous ne parlerons pas des Phéniciens, peuple navigateur et marchand, mais très-peu occupé, à ce qu'il semble, de redherches philosophiques, même si l'on croit à l'authenticité des prétendus fragments de Sanchoniathon. Les Indiens ne sont entrés en relation avec la Grèce qu'au temps d'Alexandre le Grand : ce serait donc Aristote qui le premier aurait mis à profk leur science. Mais cette supposition n'est plus permise aujourd'hui, avec la connaissance que nous avons des principaux monuments de la philosophie indienne. Parmi tous les systèmes qui ont pris naissance sur les bords du Gange et dont les Ages nous sont complètement inconnus, il n'y en a pas un qu'on puisse compara i la doctrine si savante, si variée et si profonde du philosophe de Stagire* et quant aux rapports particuliers du Nyâya et de VOr^anrm, voici ce
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que dit à ce sujet un philosophe contemporain qui entend aussi bien la langue des brahmanes que celle d'Aristote : « Llnde ne doit rien à la Grèce y la Grèce ne doit rien à Tlnde; le Nyâya et ïOrganon sont aussi distincts Tun de l'autre ^ aussi étrangers l'un à l'autre , que le Gange est distinct de TEurotas, que THimalaya Test du Pinde* » (H. Barthélémy Saint-Hllaire, Mémoire «tir le Nydya, publié dans le t. III des Mémoires de l'AcadinUe des Sciences morales et politiques.) Est-ce chez les Juifs et chez les Perses , comme on la soutenu ^^alement y qu'il faut aller chercher les origines de la philosophie grecque? Avant la fondation d'Alexandrie et la soumission de la Syrie à la dynastie des Séleucides, les Grecs et les Juifs étaient parfaitement ignorés les uns des autres^ comment donc Platon, Pythagore^ Socrate et^ à ce que plusieurs prétendent , Aristole, auraient-ils connu les livres hébreux? Comment les auraient-ils compris y s'il n'en existait aucune traduction en langue vulgaire avant la fameuse version des Septante? Comment n'en feraient-ils jamais mention dans leurs écrits , comme ils font mention des Egyptiens et des Perses? Enfin y quelle parenté peut-on trouver entre la naïve simplicité des récits et des croyances bibliques et c^tte dialectique subtile , audacieuse, éminemment sceptique dans sa forme, sur laquelle se fonde la théorie des idées et des nombres? Il est difficile d'imaginer que les châtiments et les récompenses po* litiques dont il est exclusivement question dans le Pentateuque, aient servi (}e base au dogme de l'immortalité , tel qu'û est enseigné dans le Phédon. Aussi ne craignons-nous pas de dire que, de toutes les suppositions mises en avant contre l'originalité de la philosophie grecque ^ celle que noues combattons en ce moment est la plus insoutenable. Il existe cependant une certaine ressemblance ^ depuis longtemps signalée, entre la cosmogonie du Timée et môme celle d'Anaxagore et celle que contiennent les premiers chapitres de la Genèse. Mais la même cosmogonie se retrouve aussi dans le Zend-Avesta , ou le code religieux de Zoroastro : or, il n'est pas impossible que, par suite de la domination des Perses dans les lies Ioniennes, elle soit arrivée à la connaissance d'Anaxagore, qui était né vers celte époque à Clazomène, et qu'elle ait passé ensuite , sous une forme plus élevée , dans les écrits de Platon. Du reste elle n'a exercé qu'une très-faible influence sur la philosophie grecque , et l'auteur mèine du Timée la présente comme une hypothèse où le fond de sa doctrine n'est pas engagé , comme un fruit de l'imagination , non de la ciison et de la dialectique.
Mais pourquoi chercher l'origine de la philosophie des Grecs ailleurs que dans le libre et brillant génie de ce peuple privil^ié qui Doqs a laissé tant d'autres sujets d'admiration? A-t-on découvert au^i les maîtres étrangers d'Homère et d'Hésiode, d'Eschyle et de Sophocle^ d'Aristophane , de Démosthène, de Thucydide? A-t-on trouvé en Egypte ou dans l'Inde le monument sur lequel a été moulé le Parthénon ou les marbres qui ont servi de modèles i la Vénus de Milo et à l'Apollon du Belvédère? La philosophie grecque s'explique d'elle-même comme l'art grec, comme la poésie grecque, comme l'histoire grecque, à laquelle elle se rattache par plus d'un lien. Les différents systèmes qu'elle a mis au jour répondent exactement les uns aux autres et sont nés les uns des autres > comme les conséquences naissent de leurs principes,
00 les effets de leurs causes. Tous ensemble , ou plutôt Tesprit de liberté et de réflexion qu'ils supposent, a été provoqué lentement par des essais d'une autre nature. En effet, les mystères, qui ont eu tant d'importance chez les Grecs et chez les anciens en général ; la poésie qui a exercé sur ce même peuple une influence si considérable et qjoi mêle sans cesse à ses riantes fictions les réflexions les plus hardies; enfin ces règles du sens commun, ces observations isolées sur tes hommes et les choses, qui ont valu à quelques-uns le nom de sage avant que l'on connût celui de philosophe; voilà ce qui a éveillé par degrés la philosophie et rempli l'intervalle par lequel elle est séparée des traditions purement mythologiques.
Nous ne pouvons faire aujourd'hui que des conjectures sur les choses qui se passaient et sur les doctrines qu'on propageait dans les mystères. Mais pourquoi auraient-ils été institués, s'ils n'avaient pas eu pour bot d'apporter quelques modifications ou de donner du moins un sens plus élevé aux croyances grossières de la foule ; s'ils n'avaient pas dû former comme une religion à part pour les hommes les plus influents et les plus éclairés de la nation? On y enseignait, à ce qu'il paraît, d'après plusieurs passages de Platon {RépubL, liv. ii; Craiyle; Ménon, etc.) le dogme de Timmortalité , ou plutôt de la métempsycose, quelques rè^ de tempérance , comme celles qui furent pratiquées plus tard dans l'école de Pythagore, et certaines théories cosmogoniques , où Ton reconnaît, sous le voile de l'allégorie, le dualisme de l'esprit el de la matière. La matière première , le mélange désordonné de tous les éléments y est représenté sous l'image du Chaos ou de la Nuit; l'espace encore vide et dépeuplé de tous les êtres, sous celle de l'Erèbe on do Tartare, et la force immatérielle qui a tout organisé reçoit le nom d'Amour. La plus remarquable de ces cosmogoniesest celle qu'Aristophane nous a conservée dans sa comédie des Oiseaux (v. 694> et suiv.) et qu'on attribue à Orphée. On y voit la Nuit, d'abord seule dans l'abîme, enfanter un œuf d'où sort, après une certaine révolution des temps, 1 Amour ; puis l'Amour, s'unissant au Chaos, produit successive^ ment tous les éléments et tous les êtres. Déjà Aristole a signalé dans sa Métaphysique (hv. i«% c. 3; liv. xn, c. 6) le rapport qui existe entre les théologiens (510X0701), c'est-à-dire les auteurs de cette êagesu mythique ((wetxûc vo^illofxivct) et les premiers philosophes de la Grèce. Ainsi, dans l'Amour et le Chaos, représentés c^mme les auteurs da monde , il reconnaît sans peine les deux principes d'Empédocle et d'Anaxagore; il trouve de même le système de Thaïes chez ceux qui appellent Téthys et TOcéan les pères de toutes choses ; enfin Platon {Cratyle) attribue aussi aux théologiens cette opinion d'Heraclite, que l'univers est un flux perpétuel.
Les poètes , par la liberté dont ils usaient envers la religion , par les allégories ingénieuses qui leur servaient à expliquer quelques-uns des problèmes les plus redoutés de la morale et de la métaphysique , n'ont pas moins contribué à faire naître dans la Grèce Tidée et Vamour de la philosophie. La Cosmogonie d'Hésiode n'est qu'une continuation de l'œuvre des théologiens; el qui n'a présent à Tesprit ce magnifique passage d'Homère {Iliade, ch. xx), ou Jupiter est représenté comme le premier anneau de la chaîne à laquelle tout Tunivers est suspendu?
La poésie et la philosophie ont eu même quelque peine à se séparer Tune de l'autre; car on sait que les premiers philosophes grecs ^ par exemple Pythagore , si c*est à lui qu'on doit les Ytrê dorés, Empédocle, Xénophane , Parménide^ ont écrit en vers et ont donné à leurs opinions une forme poétique. Chez Pythagore et Empédocle on reconnaît également encore quelque chose du théologien , ou du langage que les hiérophantes devaient parler dans les mystères.
Quant à ceux qui ont reçu le titre de sages , les sept sages de la Grèce, comme on les appelle communément , bien que ce nombre sacramentel doive laisser des doutes , ce sont à proprement parler des philosophes pratiques y des hommes qui ont su recueillir les conseils de Texpérience , et observer les conditions de la dignité humaine; qui possédaient Fart de se conduire envers eux-mêmes et envers les autres^ d'après certaines maximes générales du sens commun ; à qui il n'a manqué, enfin , pour être de véritables philosophes^ que les vues d'ensemble et l'esprit de système.
Ainsi , pour expliquer le mouvement philosophique qui a eu lieu en Grèce y il n'est pas nécessaire , il n'est pas possible , sans faire violence aux faits y de recoudra l'intervention d'une civilisation étrangère; il se lie aux premiers commencements et à toutes les phases de la civilisation grecque ; il en est la dernière et la plus importante. Mais ce qui prouve encore mieux que tout ce que nous venons de dire l'originalité de ce mouvement, c'est l'ordre avec lequel il s'est accompli, c'est son unité et sa régularité parfaite, c'est la corrélation ou la filiation qui existe entre tous les systèmes qu'il a enfantés.
III. La philosophie grecque se partage d'elle-même en trois grandes périodes reconnues également par tous les historiens de la philosophie. D'abord se forment dans les différentes colonies de la Grèce des écoles presque isolées, qui n'agissent que faiblement les unes sur les autres, et qui ont pour caractère commun de vouloir expliquer du premier coup la nature et l'origine des choses, sans s'être demandé auparavant quelles sont les forces, quelles sont les lois de l'esprit humain, quelle méthode il faut suivre pour trouver la vérité. C'est la première période, qui embrasse environ deux siècles, depuis Thaïes jusqu'à Socrate, depuis 600 ans jusqu'à iii>00 ans avant Jésus-Christ. Ces tentatives ambitieuses et mal réglées, ayant abouti au scepticisme, et à la pire espèce de scepticisme , à l'art corrupteur des sophistes, la philosophie entra alors dans une nouvelle voie. Avant de s'occuper des êtres en général , ou de l'univers considéré dans son ensemble, dans sa nature, dans son principe et sa fin, on voulut savoir ce qu'est l'homme, c'est-à-dire l'esprit, la pensée, par laquelle nous espérons embrasser tant de choses, et qui décide, en dernier ressort, de la vérité ou de l'erreur; on fixa comme point de départ de la science la connaissance de sot-même, le PvûOi (TiauTov , interprété d'une manière complètement nouvelle. Mais, en adoptant cette réforme , qui a pour auteur Socrate, la philosophie ne prétendait pas se renfermer dans la conscience ; elle se crut , au contraire, d'autant plus forte pour aborder de nouveau les plus vastes problèmes et marcher à la conquête de la science universelle. Alors commence, au nom du même principe, sous l'autorité d'un seul maître, et, si l'on peut s'exprimer ainsi , sous les yeux de toute la Grèce réunie en
une seule nation , une suite de systèmes , les plus brillants et les plos profonds qui aient jamais été conços dans l'anliquilé : c'est la seconde
Jériode de la philosophie grecque , celle de sa maturité; elle embrasse pea près quatre siècles , depuis Socrate jusqu'à ^nésidème et aux premiers essais d'éclectisme faits à Alexandrie. Enfin, la raison païenne, c'est-à-dire la raison humaine considérée dans certaines conditions déterminées de nationalité, de religion, d'organisation matérielle et sociale , ayant dit son dernier mot, ayant acquis le développement où elle pouvait parvenir dans ces conditions, il ne lui restait plus qu'à revenir sur ses pas , ou à se perdre dans le scepticisme), ou a se résumer en quelque façon dans un dernier système, formé avec les débris de tous les autres. C'est en eSet ce qui est arrivé pendant la troisiènse période de la philosophie grecque. On voit alors ressusciter de vieilles doo trines depuis longtemps oubliées ; on voit iGnésidème, attaquant la raison humaine dans ses principes les plus importants, donner au scepticisme un caractère plus sérieux et plus profond que tous ses devanciers; en même temps on voit se former et s'étendre la célèbre école d'Alexandrie, où la philosophie grecque semble vouloir recueillir toutes ses forces et appeler à son secours toutes les puissances détrônées comme elle, avant de se retirer devant la religion chrétienne. Cette période dure à peu près cinq cents ans, depuis le premier jusqu'au sixième siècle de notre ère.
Les écoles dont la naissance et le développement appartiennent à la première période sont l'école ionienne, l'école italique, l'école d'Elée, ainsi nommées des différents lieux où elles prirent naissance , et l'école anatomique, que Ton ferait mieux d'appeler, par analogie avec les autres, l'école d'Abdère: car Leucippe et Démocrile, les deux seuls philosophes qui aient adopté alors Thypothèse des atomes, étaient Abdéritains l'un et l'autre.
L'école ionienne et l'école italique sont contemporaines ; elles furent fondées prcsqu'en même temps, celle-ci par Pylhagore, celle-là par Thaïes, et se développèrent , pour ainsi dire, parallèlement. 11 n'y a aucune probabilité qu'elles aient eu connaissance Tune de Tautre, ni qu'elles aient cherché à se contredire dans leurs doctrines ; cependant on est frappé du contraste qui existe entre elles. Thaïes et ses disciples sont des physiciens , qui s'attachent aux phénomènes sensibles et se préoccupent surtout de la composition ou du principe matériel de l'univers. Au contraire, les pythagoriciens sont exclusivement frappés de la forme intellectuelle des choses ou de leurs conditions mathématiques^ et du rapport de ces conditions avec un principe supérieur, que le monde ne peut pas contenir.
L'école ionienne se partage elle-même en deux fractions, dont l'une, considérant le monde sous le point de vue dynamique, c'est-à-dire de la vie et de la force qui se manifestent dans son sein , regarde tous les êtres et tous les phénomènes comme les effets de la contraction ou de la dilatation, en un mot, comme les formes diverses d'un seul élément, doué naturellement des propriétés de la vie et même de la raison ; 1 autre, se plaçant au point de vue mécanique, explique tous les phénomènes de l'univers et l'univers lui-même par la réunion , la séparation et les combinaisons diverses d'un nombre infini d'éléments matériels mis en mouvement naturellement, ou par une impulsion étrangère.
Dans la première fraction on comprend Thaïes , Anaximène, Diogène d'Apollonie, Heraclite; dans la seconde , Anaximandre, Archélaûs le physicien y et, jusqu*à une certaine mesure , Anaxagore : car, comme Platon et Aristote lui en font justement reproche, rintelligence, qu'il admet comme Tun des principes du monde, ne joue dans son système que le rAle d'une machine destinée à mettre en mouvement la matière inerte.
Selon récole italique, les nombres sont l'essence des choses, et l'unité est l'essence des nombres, c'est-à-dire que la raison , telle qu'elle se manifeste dans la nature par les lois des proportions et de Tharmonie, est le fondement véritable ue tout ce qui existe , et qu'elle-même a son siège, son foyer éternel, dans un principe unique, indivisible et supérieur à l'univers. C'est ce principe que Pytbagore a nommé la monade par excellence, ou \e pair^impair, parce qu'il est la source in6nie de tous les êtres , comme l'unité est la source des nombres. On conçoit qu'à ce point de vue, toutes les idées revêtent des formes mathématiques. Ainsi, de même que Dieu est la monade par excellence, la matière , à cause de sa divisibilité indéterminée, reçoit le nom de dyade; les aspects généraux sous lesquels l'univers se présente à notre esprit , ou, SI l'on veut, les catégories pythagoriciennes (Voyez Alchéon) sont au nombre de dix , parce que la décade est le nombre le plus parfait ; pour la même raison , il faut qu'il existe dix sphères célestes tournant autour d'un centre commun ; l'âme est un nombre qui se meut luimême; la vertu est une harmonie; en un mot, les principes métaphysiques et les règles de la morale , aussi bien que les lois et les phénomènes de la nature sont assimilés à des nombres, à des proportions, à des figures de géométrie. Mais, outre ce caractère, l'école pythagoricienne en a encore un autre : par son langage , par son organisation extérieure, par sa morale ascétique, et même par quelques-unes de ses doctrines, elle nous rappelle encore les mystères; le maître au nom duquel elle jurait ressemble moins à un philosophe qu'à un hiérophante, qu'à un de ces antiques théologiens qui, dans l'opinion de la Grèce, tenaient, pour ainsi dire, le milieu entre les dieux et les hommes.
De même que l'école ionienne s'attache principalement au côté physique de l'univers, et l'école pythagoricienne au cêté mathématique, l'école d'Elée s'applique d'une manière exclusive au principe métaphysique des choses, c'est-à-dire à l'idée de l'être et de la substance. Son fondateur, Xénophane de Colophon, et ses deux représentants les plus illustres , Parménide et Zenon , connaissaient parfaitement les deux écoles fondées avant eux, et c'est en les attaquant l'une et l'autre qu'ils cherchaient à fonder leur propre doctrine. De là un nouvel élément introduit dans la science à côté de ceux que nous connaissons déjà, c'està-dire la dialectique. L'invention et Tusage de la dialectique ne sont pas le moindre mérite des philosophes d'Elée ; car par là ils ont donné à la raison la conscience de sa force, et ont exclu Timagination du domaine de la philosophie. Quant au fond de leur système, il consiste à flire qu'il n'y a pas de milieu entre l'Etre absolu et le néant ; que l'idée d'un être contingent, variable, divisible, multiple, est pleine de contradictions ; que, par conséquent, il n'y a que l'infini , le nécessaire, l'être absolument an qui existe; que tout le reste est une vaine appa-
rence. Ce principe ne détrait pas seulement la physique ionienne; il n*est pas moins hoslile à Fidéalisme mathématique des pythagoriciens: ear les nombres , les proportions , les lois du calcul et de rhannonie n'existent que par rapport aux phénomènes de la nature ; aussitôt ces phénomènes anéantis, nous cessons de les concevoir.
L'école atomistique, à son tour, plus jeune que toutes les autres, s'élève contre Técole d'Elée , comme celle-ci contre les deux écoles précédentes. Elle soutient donc Tétemilé du mouvement, principe de tons les changements et de tous les phénomènes, dont Tidée même était regardée par les éléales comme une contradiction; elle admet à la fois Texistence de Fétre et celle du non-étre sous les noms de la matière et du vide ; enfin la matière, pour elle, n*est pas un principe unique, mais un nombre infini de petits corps indivisibles, et tous différents les uns des autres par la forme. Ce sont ces petits corps qu'on désigne sous le nom d'atomes , et dont les différents rapports dans l'espace doivent nous rendre compte de tous les phénomènes de la nature. Au fond , la doctrine de Leucippe et de Démocrite n'est pas autre chose que la mécanisme ionien revêtu d'une forme plus scientifique et plus nette.
Tous ces systèmes, si opposés entre eux , après s'être formés pres-
3u'à l'insu l'un de l'autre dans les diverses colonies de l'Asie Mineure , e l'Italie , de la Thrace, ayant fini par se rencontrer dans le centre de la Grèce devenue une seule nation , et par se disputer à la fois les esprits, engendrèrent naturellement le scepticisme : non pas ce scepticisme sérieux , indispensable aux progrès de la raison humaine , et qui prend sa source dans les difficultés réelles de la science ; mais cette opinion frivole, non moins propre à corrompre l'âme que l'intelligence, que tout peut se soutenir, que tout peut être nié , que le vrai et le faux dépendent entièrement de l'apparence qu'on donne aux choses ; en un mot, l'esprit sophistique. Les sophistes, en efiet, arrivaient de toutes les écoles et de tous les côtés de la Grèce ; ils poussaient à la dernière exagération ce qu'il y avait déjà d'exclusif dans chaque système, et ne prenant pas ni ne pouvant faire prendre au sérieux les opinions qu'ils prétendaient soutenir, ils substituaient ainsi à la philosophie cet art frivole et dangereux avec lequel ils pervertissaient la jeunesse. Les plos célèbres d'entre eux sont Gorgias et Protagoras : le premier, abusant de la dialectique subtile de l'école d'Elée, soutenait que rien n'existe, et que, s'il existait quelque chose, nous serions hors d'état de le connaître ou d'en parler ; le second ne faisait que développer les conséquences du matérialisme ionien et abdéritain , en enseignant que toute pensée se résout en sensations; que, hors de nos sensations, phénomènes essentiellement variables et fugitifs, nous ne connaissons rien; que, par conséquent, l'homme est la mesure de toutes choses. Telle était la situation désespérée où la philosophie était tombée, quand Socrate entreprit de l'élever à la hauteur de sa destination , et de la conduire à la vérité par une route inaperçue jusqu'alors.
11 y a trois choses à considérer dans la réforme de Socrate : la manière dont il guérit les esprits du faux savoir et des conceptions plos ou moins hypothétiques qui avaient triomphé jusqu'à lui ; la méthode nouvelle qu'il appliqua à la philosophie ; et enfin l'idée qu'il se forma de cette science, les doctrines qu'il adopta et répandit en son nom. Socrate
s*était convaincu que, pour ouvrir à la philosophie de meilleures destinées^ il fallait commencer par confondre la science prétendue universelle des sophistes, dont la véritable cause était dans les hypothèses aventureuses des écoles antérieures. C'est dans ce dessein qu'il parlait sans cesse de son ignorance , et qu'opposant à leurs pompeux discours ou à leurs vaines subtilités la simplicité et la droiture d'un homme de bon sens possédé par le désir d'apprendre , il les forçait y par une suite de questions artistement enchaînées , à s'avouer tout aussi ignorants que lui. En cela consiste le caractère le plus essentiel de l'ironie socratique, dont le but était le même que celui du doute méthodique dans la réforme cartésienne. L'obstacle du charlatanisme et de la fausse science une fois écarté pour faire place à Tignorance qui a conscience d'elle-même , Socrate proposait sa méthode : il voulait qu'avant de chercher les vérités hors de nous, comme par le passé, qu'avant d'être occupé de ce qui se passe dans les parties les plus reculées de l'univers , on commençât par se connaître soi-même, et par interroger sa conscience sur ce qu'on peut et ce qu'on doit savoir. Cependant il ne faudrait pas exagérer ce principe , et s'imaginer que Socrate a créé la psychologie telle qu'on l'entend de nos jours; il prétendait seulement que l'attention, avant de se porter sur les choses, doit se fixer sur la raison et sur les idées qu'elle nous donne sans aucun concours étranger. De là l'importance extrême qu'il attache aux définitions, puisque toute définition est l'expression d'une idée générale et préconçue, que la raison peut avoir la prétention de tirer de son propre fonds. De là aussi la dialectique socratique, qui contient en germe celle de Platon , et qui , dégageant avec soin l'essentiel de l'accessoire, le général du particulier, prépare la voie à la théorie des idées. Quant à la science philosophique elle-même , c'est à tort qu'on a répété souvent que Socrate voulait la réduire tout entière aux proportions de la morale ; il est vrai seulement que, dans sa pensée, elle devait occuper le premier rang, que l'homme devait passer avant la nature , comme les idées avant les choses. Il voulait que la philosopliie sortit de la spéculation pure où elle s'était confinée jusqu'alors, pour exercer une influence bienfaisante sur la société et les hommes pris isolément ; il ne séparait pas la théorie de la pratique, la vertu de la science. Toute sa vie d'ailleurs n'estelle pas conforme à cette doctrine ? N'a-t-il pas rempli la mission d'un apêtre aussi bien que celle d'un philosophe? C'est pour cette cause précisément qu'il est mort en martyr. Si son influence s'était renfermée dans l'enceinte de l'école, les Anytus et les Melitus en auraient difficilement pris ombrage ; mais c'est au milieu de la place publique qu'il enseignait ses opinions, dont les corrupteurs du peuple et les défenseurs d'un culte qui divinisait toutes les passions avaient raison de s'alarmer. Il substituait à la fatalité antique l'idée d'une providence universelle ; il subordonnait à un idéal impérissable du beau et du bien la volonté divine elle-même ; et , ce qui devait faire son plus grand crime, il mettait la justice et la raison au-dessus des caprices d'une multitude ignorante. Mais, encore une fois, Quoiqu'une vocation décidée et toute personnelle l'entrain&t de préférence vers les questions de l'ordre moral, il ne condamnait pas les autres sciences ; U les atteignait toutes et les renouvelait toutes par le principe de sa
réforme : car ce principe est la condition même de leur certitude et de lear unité.
La pensée de Socrate n'a pas été comprise par tous ses disciples. La plupart d*entre eux se sont attachés étroitement à la morale , et dans la morale n'ont considéré que la question du souverain bien. Telles sont, en effet, les limites dans lesquelles Aristippe, Antisthène et Euclide de Mégare se sont renfermés d'une manière plus ou moins exclusive. Pour Aristippe, chef d'une nouvelle école , qu'on a appelée, à cause de la patrie de son fondaleur, l'école cyrénaique, le souverain bien consiste dans la volupté, et le mal dans la douleur; mais la volupté, telle que Fentend ce disciple indigne de Socrate , ce n'est pas l'intérêt bien entendu, ce n'est pas le bien-être durable, intelligent que recommande Epicure; mais la jouissance immédiate des sens, la volupté dans le mouvement, ainsi qu'il l'appelle; parce que l'Ame humaine lui parait être tout entière le produit de la sensation. Au contraire, Antisthène, tenant surtout compte de la volonté, de la liberté, veut que Thomme, pour être heureux , restreigne autant que possible ses besoins, se mette au-dessus du plaisir et de la douleur, des affections comme des passions, et ne soit pas moins indifférent à l'opinion de ses semblables qu'aux impressions fugitives du monde extérieur. De là les mœurs austères et farouches, les formes repoussantes, et, il ne faut pas l'oublier, les maximes antisociales de l'école cynique, dont Antisthène fut le fondateur, et Diogène de Sinope le plus célèbre représentant. Enfin , selon Euclide, autour de qui se forme une troisième école, appelée l'école mégarique, le souverain bien ne doit être cherché ni dans la volonté, ni dans les sens, mais dans In raison. Or, quel est l'objet de la raison, d'après la méthode et la dialectique de Socrate? C'est l'invariable et l'universel, c'est-à-dire l'absolu. L'absolu est un, comprenant dans son sein Tunité et l'Etre. Il n'y a donc qu'un seul bien, qui prend différents noms, et se montre à notre esprit sous des formes variées. C'est Dieu qu'il s'appelle, ou bien la raison, l'intelligence. Quant au mal , il n'existe pas, ou n'est qu'une simple apparence, comme les êtres contingents et multiples parmi lesquels nous croyons l'apercevoir. Euclide et ses disciples, en revenant par la morale à la métaphysique, et en ressuscitant le principe de Técole d'Elée, ont aussi remis en honneur sa subtile dialectique : car il fallait beaucoup d'artifices pour soutenir une doctrine aussi violemment opposée à l'évidence et aux sentiments les plus indestructibles de la nature humaine. Deux autres disciples de Socrate, Phédon et Ménédème, ont fondé les écoles très-obscures d'Elis et d'Ërélrie, qui, par le fond des idées et une prédilection exagérée pour la dialectique, se rapprochent beaucoup de celle de Mégare. Cette direction dégénéra peu à peu en scepticisme, et produisit plus tard Pyrrhon, que Phédon, son compatriote, passe pour avoir initié à la philosophie.
Ainsi, de même qu'avant Socrate, en cherchant à embrasser d*un seul coup d'oeil la nature, l'origine et la composition de l'univers, les uns se sont attachés exclusivement aux phénomènes physiques les autres aux principes métaphysiques, ceux-ci aux conditions mathématiques, ceux-là aux lois mécaniques; de même après Socrate , en portant toute leur attention sur l'homme^ et en traitant la seule question
GRECS (PHILOSOPHIE DES). m)
du souverain bien, les uns n'ont tenu compte que de la sensibilité^ réduite aux limites étroites de la sensation , les autres que de la volonté, et d^aulres enGn que de la raison ou de Tintelligence. On s'est donc ici partagé Thomme, comme là on s'est partagé l'univers. Dans quelque sphère qu'elle s'exerce , la pensée humaine ne peut pas procéder autre* ment. C'est par la division et par la contradiction qu'elle s'élève à une vue de plus en plus complète de la nature des choses , et à la conscience de sa propre unité. Mais les derniers systèmes que nous venons de rappeler ne sont encore que des ébauches informes , des essais avortés où l'influence de Socrate ne joue qu'un faible rôle. Pour juger avec justice de la révolution opérée par ce grand homme , il faut voir quels fruits elle a produits chez Platon et chez Aristote.
Ces deux philosophes, malgré les directions opposées de leurs génies , regardent l'un et l'autre la connaissance des lois et de la nature de la raison, c'est-à-dire la connaissance réfléchie de nous-mêmes, comme la condition absolue de la science. L'un et l'autre aussi ils croient qae la science ne doit pas se renfermer dans les limites étroites de la conscience, ou dans les questions qui touchent directement à l'homme; mais qu'elle doit embrasser la nature des êtres en général , et s'élever jusqu'à leur commun principe. C'est ainsi qu'ils posent les bases du dogmatisme le plus profond et le plus hardi qui ai jamais été conçu dans l'antiquité, et qu'ils rendent à la philosophie, au nom de la raison , l'universalité qu'elle tenait autrefois de l'imagination et de l'inexpérience. En effet, il n'y a pas de milieu aux yeux de la logique : ou la raison n'a pas celte autorité absolue , cette pleine certitude qui est la condition de son existence, et sans laquelle elle se confond avec les impressions variables des sens ; ou ses lois , c'est-à-dire ses notions fondamentales, sont l'essence même des choses, et s'étendent, par conséquent, à luniversalité des êtres. Il résulte de là que les tentatives faites dans le passé pour atteindre à cette science universelle ne doivent plus être perdues pour la philosophie : car si les notions fondamentales de la raison sont l'essence des choses et les conditions de leur existence, les choses , à leur tour, ne peuvent occuper notre esprit que sous les formes que la raison leur impose, et chaque système philosophique vraiment digne de ce nom doit être regardé comme l'expression plus ou moins claire, plus ou moins complète d'un des principes de notre nature intellectuelle, c'est-à-dire de la science et de la vérité elle-même. Platon et Aristote sont encore d'accord sur ce troisième point : tous deux ils résument dans leurs propres doctrines, mais chacun à sa manière, les doctrines importantes , les grands systèmes qui les avaient précédés. Le premier, formé d'abord par les leçons de Cratyle, disciple d'Heraclite, qui est lui-même un des représentants les plus considérables de l'école ionienne, regarde la matière comme un principe nécessaire et éternel, en même temps qu'il lui refuse toute propriété positive, toute forme arrêtée; en même temps qu'il en fait l'essence de la diversité et le théâtre de tous les changements. A cette idée ionienne, il ajoute le principe pythagoricien, que les nombres, les proportions, les figures de géométrie sont ce qu'il y a de plus réel dans la nature physique , et nous rendent compte non-seulement de la forme extérieure des corps, mais de leur composition» de leurs propriétés les plus intimes , et de
tous les phénomènes qa*ils nous présentent. Au-dessus de ces deux déments y naturellement réconciliés par la suppression de toute propriété positive dans la matière y viennent se placer les idées, frait de la dialectique socratique , et qui représentent dans la philosophie platonide&De le fondement réel de tous les êtres, ou Tessence des choses en général , comme les nombres celle des corps. Voilà pourquoi les nombres, déchos du rang suprême qu'ils occupent dans Técole de Py thagore , tienneot ici le milieu entre les idées et les phénomènes. Enfin , aa-dessus des idé^ elles-mêmes, qui sont la lumière, la vie, la splendeur deFonivers, s'élève Vétre véritable {rh ovtwçov), l'être unique, objet des spéculations de l'école d'Elée, que le chef de l'école mégarique a conlbado avec le bien , et que Platon désigne souvent sous le même nom. Anstote a donné dans tous ses ouvrages, mais principalement dans celoi qui a reçu le nom de Métaphysique, une place encore plus évidente et plus considérable à tous les systèmes antérieurs. Il ne se contente pas, comme son maître, d'en tirer la substance pour la faire entrer dans sa
Eropre doctrine; il les expose, il les classe, il les discute, puis il signale i part de vérité qu'ils contiennent. C'est ainsi qu'après avoir exposé sa théorie des quatre principes , c'est-à-dire que toutes choses se forment par le concours d'une matière , d'une forme , d'une cause efficiente et d'un but final, il montre que chacun de ces principes, à ^'exception do dernier, dont il s'attribue exclusivement la découverte, a été reconnu séparément , et produit sous une forme plus ou moins scientifique par quelqu'un des philosophes ses prédécesseurs. Il y a plus : ces quatre
f principes ne demeurent pas ainsi juxtaposés et indépendants l'un de 'autre dans la doctrine aristotélicienne ; mais la forme universelle des êtres, sous le nom de raison ou d'intelligence active (voo^ irotTirtxo;) , la cause efficiente ou le principe du mouvement, et la cause finale , c'està-dire la perfection , le souverain bien , se réunissent et se confondent en Dieu , le seul être vraiment digne de ce nom , absorbé étemeUemeot dans la contemplation de lui-même, dans la conscience de sa propre pensée, objet de son propre amour et de celui de la nature entière. Quant à la matière , bien qu'elle soit considérée comme un principe à part qui a toujours été , et sans lequel rien ne serait; privée comme elle est, par elle-même, de toute vertu et de toute qualité positive, elle n'est en réalité qu*une pure abstraction, la seule possibilité des choses que nous observons dans le monde.
Mais où est donc alors l'opposition si célèbre des deux philosophes? Platon, transporté sur les ailes de la dialectique et de l'amour au delà de ce monde, sur lequel à peine s'est arrêté son regard, donne aux idées une existence distincte de celle des objets et des êtres particuliers. L'existence des idées est, après celle de Dieu ou de TEtre aJbsolu,à qui elles sont unies par le Verbe , la seule vraie existence. Les êtres particuliers ne sont que des ombres, que des images fugitives et imparfaites de ces éternelsexemplaires. De l'àme elle-même, rien ne doit durer que la raison, que Tintelligence pure (xo^ixbv fx^pcO* parce qu'elle a seule le privilège de contempler les idées. En un mot, Platon est embarrassé du monde réel et ne vit que dans le monde intelligible. De là les bons et les mauvais côtés de sa doctrine, sa croyance arrêtée en la divine Providence , son spiritualisme prononcé , sa morale aust^ et sublime
dans son principe , sa politique fondée sur la morale , sa théorie de la réminiscence, de la préexistence, et aussi ses rêves pythagoriciens sur la nature. Aristote , au contraire, ne sépare pas le monde intelligible du monde réel , ou , pour nous servir de son langage , la forme de la matière. Les idées , selon lui , ou, pour les appeler du nom qui a prévalu dans récole péripatéticienne , les universaux , n'existent que dans les choses, c'est-à-dire dans la nature et dans les êtres particuliers. Il n'y a, à proprement parler, que des êtres particuliers, que des individus, bien que la science ne puisse se composer que de notions générales et invariables. Aussi le dieu d 'Aristote n'esMl pas , comme celui de Platon , la raison des choses, le père et la providence de tous les êtres; mais leur premier moteur, et le principe final auquel ils aspirent. L'âme , pour lui, n'est que la forme du corps; l'immortalité n'appartient qu'à l'intelligence active, universelle; sa morale, quoique pleine de sagesse et de bons conseils, ne s'élève pas très-haut, et ne repose pas sur une règle bien précise, celle qui consiste à tenir toujours le milieu entre deux excès contraires. Mais, en revanche, avec quel génie il s'est emparé des faits et du monde réel ! Quels services rendus à toutes les branches des connaissances humaines! Combien de sciences il a créées! Comme il les a toutes, en quelque sorte, disciplinées, organisées, classées, en les subordonnant aux lois communes et inflexibles de la logique, et en constituant au-dessus d'elle la science des sciences, c'està-dire la métaphysique !
' Les deux écoles de Platon et d'Aristote se sont prolongées bien au delà de la nationalité grecque , jusqu'au sein de la civilisation chrétienne et arabe , sur lesquelles elles ont exercé une influence immense. Mais à côté d'elles d'autres écoles se sont élevées , moins entreprenantes , c'est-à-dire moins confiantes dans les forces de la raison humaine, et par cela même plus éloignées de la vérité, qui abandonnent les hauteurs de la spéculation pour revenir à la morale, à la question du souverain bien , en regardant toutes les autres comme subordonnées à celle-là. Tel est le but que poursuivent à la fois, par des voies bien difiérentes, Vépicuréisme, le stoicùme et \9l nouvelle Académie. Nous ne comptons pas pour une école àisiïncie ^]epyrrhonisme, qui, ainsi que nous en avons déjà fait la remarque, n'est qu'une continuation obscure et une exagération peu sérieuse des écoles dialectiques de Mégare, d'Elis et d'Erétrie. D'après cette manière de voir, toute la philosophie consiste à être heureux et sage, et le seul moyen d'obtenir ce double résultat, c'est d'être indifférent à tout, à la vérité et à l'erreur, au bien et au mal , au beau et au laid , et de regarder toutes ces choses comme de
fmres illusions qui changent suivant les temps, suivant les lieux , suivant es circonstances et les hommes. Evidemment, ce n'est pas là un système, mais une véritable gageure contre la nature humaine et le sens commun. D'ailleurs le pyrrhonisme n'est représenté dans l'histoire que par deux hommes : par Pyrrhon lui-même, qui vivait à peu près dans le même temps qu'Aristote, et par son disciple Timon de Phlionte^ c'est-à-dire par un peintre et par un danseur de théâtre.
Epicure aussi pense que la philosophie a un but éminemment pratique, que l'objet véritable de ses recherches, c'est la morale; et la morale^ seloa lui, c'est l'art d'être heureux. Mais comment les hommes
GOâ GRECS (PHILOSOPHIE DES).
poorraient-ils vivre heureux^ s'ils ignorent les lois de la nature, el&i, par suite de celte ignorance, ils négligent la réalité pour des chimères, elont l'âme affligée de mille terreurs superstitieuses? Comment se*raienl'ils en état de juger sainement de la nature ^'ils ne savent pas distinguer le vrai du faux , s'ils n'ont aucune idée ni des sources ni des sig:nes de la vérité? La science de la nature, ou la physique, et celle qui nous apprend à discerner la vérité de Terreur, c'est-à-dire la logique, ou, pour lui laisser le nom qu'elle a reçu d'Epicure, la canonique, sont donc indispensables au philosophe, mais seulement comioe moyen de découvrir les vrais principes de la morale. Ce mépris de la spéculation pure , qui est le mépris de la vérité cherchée pour ellemême, cette entière subordination de la science.aux intérêts de rhomme, nous signale certainement un commencement de décadence dans Ihiâioire de la philosophie grecque. Qu*esl-cedonc, si nous regardons le fond même de la philosophie d'Epicure? Sa canonique, ce n'est que la théorie de la sensation appliquée à tout ordre de connaissance : les impressions seules de nos sens sont juges du vrai et du faux, duhienetda mal 'y ce que nous prenons pour des principes ou pour des idées générales n'est que le souvenir de nos sensations antérieures. Sa physique, c'est l'atomismede Démocrite, sauf quelques modifications sans importance et sans valeur. C'est dans sa morale seulement qu'il montre qd peu d'originalité et de profondeur. Le principe n'en est pas nouveau; c'est le même que celui de la morale de Démocrite , la volupté stablt (r.'^cvT) xxTaaTTtiarixT.) OU, commcon disait au xTiii* siècle, l'intérêt bien entendu; mais ce principe , il se l'est approprié pour toujours par la manière dont il l'a fécondé : il a montré mieux que personne avant loi et après lui que, même pour recueillir le triste bonheur de l'égoîsme, c'est encore de la vertu qu'il faut, eM'art de commandera ses passions. Les stoïciens, comme les épicuriens, donnent, dans leur système, la première place à la morale; mais ils s'arrêtent plus longtemps , et d'une manière plus sérieuse, à la logique et à la physique. Si l'on excepte quelques détails par lesquels les disciples de Zenon , surtout Chr}sippe , ont cherché à se distinguer, nous pensons avec Cicéron que U logique stoïcienne diiïère peu au fond de la logique d'Aristote : 5/0»co$ a peripateticis non rébus dimdere, sed verbis. Leur physique, plus connue sous le nom de physiologie, tient de Platon par le rôle que la 1 raison y joue, par 1 idenlitc qu'ils établissent entre les lois de la nature et les lois de l'inlelligence; mais en même temps cette raison souveraine, cette unique et universelle intelligence leur paratt inséparahle de la matière , avec laquelle elle forme un seul et même être. C'est ainsi
Jue le monde est, pour eux , un être vivant, où l'on distingue, comme ans l'homme, une âme et un corps; mais une âme et un corps qui ne peuvent pas se séparer ni se passer l'un de l'autre. La première, toute fait identique à la raison, reçoit le nom de Dieu; et comme tout ce qui se fait dans l'univers se fait par elle et en vertu de ses lois , comme elle est chez tous les êtres le seul principe de la vie, de la pensée et du mouvement, il est impossible qu'elle laisse aucune place à la liberté. Cependant , par une contradiction étrange , toute la morale des stoïciens repose sur l'idée du devoir. Tout ce qui n'est pas conforme à cette idée, tout ce qui n'est pas fait en son nom et n'eu vient pas directement , leur
les (PHILOSOPHIE DES).
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t n'est compté pour rien. C'est ainsi qu'ils inépri-
jô'ils ment la Jcmleur, et ciïacent toute différeace en-
luIPS. Il eiit vrai que le devoir Dcst piis autre
L que la tai de lu nature confondue elle-niiïme avec les
. lu voiiliijent donc que l'homtne se proposAl pour uni-
ribucr, selon ses forces, àl'ordre universel, et de De
m estimer que la raison n'avoue furmellement. De là,
Mdont ils ont donné l'exemple; de là, leur mépris pour
■i bien que pour les passions; de là, enfin, leurs idées
i ont régénéré la lé(;islation. Ils oubliaient seulement
t tous ces principes , il faut que l'homme se commande^
e de résister à des motifs d'une autre nature.
K systèmes opposés , le stoïeîsnie cl l'épicuréisme , vient
^ se glisser le scepticisme mitigé d'Arcésilas et de Car-
> te premier fut le fondateur, et le second le plus lialûlc
pla nouvelle Académie. La prétenUon de ces philosophes,
jBServé de l'école de Platon que le nom , c'est d'éviter à la
t du dogmatisme et ceux du scepticisme ; c'est de laisser à
t de foi pour agir ou pour satisfaire aux conditions mêmes
mce, et pas assez pour consumer sa vie dans de stériles
j qui jusque-là avaient abouti toujours à des systèmes con-
L Or, quel est ce milieu tant désiré entre le doute absolu et la
rTCest la probabilité. Arcésilas et Carnéade enseignaient
"liles stoïciens, que les choses ne sont pa.s perçues en elles-
Û a'y a pas de critérium de la vérité , que nous ne pouvons
WJàes opinions plus ou moins probables. Ils appliquaient le
''« i la morale, soutenant que Ihomme doit toujours se di-
l- Actions , d'après le plus haut degré de vraisemblance;
' ient, la modération est la voie dont il ne faut jamais
Ufine aussi équivoque ne devait pas longtemps se sou-
elle ouverlement abandonnée pnr les deux derniers dis-
ide. Philoo de Larisse essaye de revenir au pur plato-
K Antiochns d'Ascalon se rallie à l'école stoïcienne ; tandis quo
uns eux-mêmes, par exemple Panetius et Posidonius , pren-
que chose de la manière indécise de la nouvelle Académie, et
Il composition avec les systèmes antérieurs.
B entrons dans ta dernière période de la philosophie grecque,
\ nous avons déGnie par les trois caractères suivants : retour
Hé, ou résurrection érudile des anciens systèmes ; scepticisme
fcqui atteint, non plus la perception des sens, mais les prin-
namenlaux de la raison; enfla, éclectisme, transaction entre
ntes écoles, et alliance de la philosophie grecque en général
Bées étrangères. C'est, en eiïet , dans ce temps qu'on voit re-
S originalité et sans éclat, soit a Athènes , soit à Alexandrie,
V, la plupart des systèmes déjà abandonnés, et les systèmes
tins dégénérer, ou en un rAle presque théâtral , ou en un pur
dition. Tel est le f^pectncle que nous olfrent les nouveaux
Bes nouveaux disciples d'Heraclite , les nouveaux pythagori-
' plus fameux de tous, Apollonius de Tyanc; les. stoïciens,
^Uset Sénèque; les académiciens, comme Areius Didymus,
AlcinoUs, Maxime de Tyr ; et en6n , les péripatéticiens^ comme Androoicos de Rhodes j Alexandre d*Egée j Nicolas de Damas , Adraste et sortout Alexandre d*Aphrodise. C'est dans ce temps qa'^Désidème, Agrippa et Sextus Empiricus, deviennent les fondateurs ou les apôtres du scepticisme le plus profond qui eût encore existé. Il ne s'agit poiot pour jÈnésidème d'un jeu frivole, comme pour les sophistes contemporains de Socrate , ni de cette indifférence contre nature où Pyrrhon cherchait le bonheur et la tranquillité d*esprity ni du probabilisme inconséquent de la nouvelle Académie : il s*attaque à la raison dans ses deu {principes les plus essentiels , dont Tun sert de base à la science, dont 'autre est le fondement de Texistence elle-même : il cherche à dânontrer qu'il n'y a point de critérium possible de la vérité : que toute démonstration est on cercle vicieux , et que la relation de cause à effet est une idée absolument contradictoire. Enfin , c'est dans le même temps qu'on voit les traditions mystiques et religieuses de l'Orient se combiner^ par degrés et sous des formes diverses , avec le libre esprit delà Grèce; tandis que les écoles grecques elles-mêmes, do moins les i^os importantes y consentent à se fondre dans une doctrine commune. Ce mouvement se montre d'abord chez quelques penseors isolés , comme Philon le Juif y Numénius d'Apamée, Plutarque, Apulée, saint Justin le martyr, saint Clément ; mais c'est dans l'école d'Ammonius et de Plotin , plus communément appelée l'école éclectique oo néo-platomeiennt d'Alexandrie, qu'il arrive à son complet développement. L'école d'Alexandrie est, tout à la fois , une philosophie et one religion , une école mystique et une école éclectique , une création originale et un résumé savant de tous les grands systèmes qui l'ont précédée. A proprement parler, elle n'appartient pas plus à la Grèce qu'à l'Orient; car son fondateur et ses maîtres les plus illustres , Ammonius Saccas, Plotin, Jamblique, ne sont plus des Grecs, si l'on considère leur éducation , les lieux qui leur ont donné naissance , et les influences diverses qu'ils ont subies nécessairement dans cette confusion de langues , de races et de croyances, dont la ville d'Alexandrie offrait alors le spectacle. Porphyre, ou , pour l'appeler de son vrai nom , Malcbus , était positivement Syrien , et c'est lui qui a corrigé les ouvrages de Plotin , avant de nous les transmettre. Il n'en est pas autrement des doctrines de l'école d*Alexandrie. Son paganisme, qu'on lui a tant reproché, ce n'est plus la mythologie d'Homère ou ce vieux polythéisme qui avait déjà soulevé contre lai Xénophane, Heraclite, Anaxagorc et Socrate; c'est le symbolisme oriental cachant, sous la variété de la forme, un fond essentiellement panthéiste. Aux idées de Platon , d'Aristote , de Py thagore , de Parménide, habilement fondues dans une conception plus vaste, elle mêle des théories d'une origine toute différente, comme celles de l'extase, de l'unification avec Dieu , et, bientôt après, les chimères de la théorgie. En un mot, il semble, comme nous l'avons déjà remarqué , qu'elle ait voulu recueillir et coordonner dans son sein les plus brillants éléments de la philosophie ancienne, pour les opposer au christianisme qui devait bientôt la détrôner. L'édit de l'empereur JusUnien qui ferme, en 529, les écoles d'Athènes, marque la fin de la philosophie grecque. IV. Maintenant quels sont les fruits de ce long travail de la raison humaine ? Qu'est-il resté dans les âges suivants de ces systèmes si nom-
GRECS (PHILOSOPHIE DES). COJi
brcux, si variés qui naissent^ qui meurent , qui ressuscitent et se combatlenl. sans relâche pendant une période de douze siècles? Il en est resté à peu près tout, si l*on tient compte , non des opinions isolées ou de ces essais informes où Timagination a plus de part que la réflexion , mais des grands systèmes qui ont exercé un pouvoir véritable sur les esprits y et qui représentent à eux seuls toute la philosophie grecque dans sa maturité. Le platonisme s'est conservé chez les plus instruits et les plus éminents des Pères de l'Eglise , mêlé à d'autres principes que la Grèce païenne ne connaissait pas. Nous avons déjà cité saint Justin le martyr et saint Clément d'Alexandrie , convaincus tous les deux que la philosophie grecque avait été une préparation au christianisme^ nous ajouterons à ces noms ceux d'Origène, d'Athénagore, de Taticn j de Synésius, et surtout de saint Augustin. C'est un fait digne de remarque y un fait historique et dont aucune conviction n'a le droit de s'ofTenser, que, chaque fois qu'on a voulu expliquer, mettre à la portée de la raison humaine les mystères du christianisme, la Trinité, l'Incarnation, la génération étemelle du Verbe, on a reproduit d'une manière plus ou moins ûdèle la doctrine platonicienne. Ce nom même du Verbe, que nous venons de prononcer, n'esl-il pas vrai qu'il appartient à la langue de Platon , et qu'il désigne chez le philosophe grec la sagesse divine, cette raison active par laquelle l'être des êtres, le to ovtoç ov s'est communiqué au monde, qui a disposé toutes choses pour le mieux, et qui est le principe de la sagesse et de la raison des hommes? N'est-ce pas aussi dans Platon que l'on trouve ce principe, qu'il faut que l'homme, pour être fidèle à sa destination, cherche à ressembler à Dieu ? Sa distinction de toutes les vertus en quatre vertus cardinales a été adoptée et consacrée dans les traités les plus élémentaires de la morale chrétienne. Enfin, qui avant lui, et qui mieux que lui, a démontré l'immortalité de Tàme, malgré les erreurs qu'il mêle à cette partie de son système?
La plupart des idées de l'école néoplatonicienne ont été recueillies dans les œuvres du prétendu Denys l'Aréopagite, d'où elles ont passé, modiûées et contenues par la forte discipline de l'Eglise, chez un bon nombre de mystiques chrétiens du moyen âge , tels que saint Bonavcnture , Hugues et Richard de Saint- Victor. Si nous en croyons un savant orientaliste de notre temps, M. Tholuck, elles auraient pénétré aussi, avec les commentateurs alexandrins d'Aristote, jusqu'au sein de l'islamisme, où elles auraient produit la secte fameuse des sou&s. Mais bien avant cette époque, c'est-à-dire au ix* siècle, ScotErigène les fit connaître dans toute leur étendue, dans l'excès même de leur audace, à rOccident encore plongé dans la barbarie. Cinq ou six cents ans plus tard, au temps des Marsile Ficin, des Pic de la Mirandole, ce sont ces mêmes idées que nous voyons reparaître et marquer le commencement d'une ère nouvelle dans l'histoire générale de l'esprit humain. Trop souvent confondues avec le platonisme lui-même, elles ont eu la gloire de partager ses destinées et le respect qu'il n'a jamais cessé d'obtenir.
Que dirons-nous maintenant de la doctrine d'Aristote ? Où trouver un autre exemple d'une domination aussi absolue, aussi durable, aussi universelle que celle de ce philosophe? Il a été pendant six siècles environ, dans l'ordre de la science, le seul instituteur de la raison bu-
maine; car le pen qne Ton savait da système de son mattre et de son rival y c'est encore de lai qu'on l'avait appris. Son autorité était reconnue simultanément , et par les chrétiens et par les Arabes et par les juifs. Ses livres étaient commentés et traduits dans toutes les langues; rien ne pouvait être soutenu que sous le fiatronage de sod nom ; il n'était pas permis d'avoir raison sans lui. Mais ce n'est pas seulement par la place qu'il tient dans Thistoire qu'Aristote est digne de toute notre admiration. Aujourd'hui même il nous est difficile d'échapper complètement à son empire. 11 nous est impossible de nous servir d'une autre logique que de la sienne; car depuis lui y comme dit Kant, la logique n'a pas fait un pas en avant ni un pas en arrière. Et quel autre que loi a fixé la langue, a défini les termes , a classé les idées , a marqué le caractère et le but de la métaphysique? Quel autre que lui a ûxé les règles de la critique littéraire , a créé la psychologie , Thistoire de la philosophie, l'anatomie comparée , et a donné l'exemple de la vraie méthode d'observation dans son admirable Uiêtoire des animati'X^ Tous ces faits, grâce à une étude plus approfondie des œuvres de l'antiquité , sont aujourd'hui hors de doute y et ne demandent qu'à être rappelés sommairement.
L'école stoïcienne a également sa part dans le mouvement général et dans les résultats définitifs de la civilisation humaine. Si sa physiologie, qui n'est qu'un simple retour vers le dynamisme d'Heraclite, ne peut pas soutenir un seul instant l'examen; si sa logique, dans l'impuissance où elle était de rien ajouter à celle d'Aristote , n'est qu'un tissa de subtilités, en revanche sa morale, après avoir été comme la religion des âmes d'élite au milieu de la décadence affreuse de l'empire romain , a régénéré entièrement la législation , y a fait entrer, a la place de la coutume ou du privilège, des principes d'une justice universelle , et a fondé ce droit romain que les jurisconsultes ont défini It raison écrite. Le chrislianisnie a voulu surtout ouvrir à l'homme le chemin du ciel ; le stoïcisme a amélioré sa condition sur la terre. Le premier, dans son enthousiasme sublime, nous parle exclusivement d'abnégation et de devoirs; le second nous entretient de notre dignité et de nos droits; enfin lu révolution si heureusement accomplie par celui-là dans l'ordre moral et religieux, celui-ci l'a commencée dans l'ordre civil.
Nous croyons que l'humanité doit très-peu de reconnaissance à l'école d'Epicure ; mais, puisqu'il y a dans notre nature des passions toujours prêtes à se révolter, et un penchant indestructible au plaisir, il est bon qu'on ait dénîontré, au nom même de l'égoïsme , que , céder aux passions et au plaisir, ce n'est pas le moyen d'être heureux; que le bonheur, en comprenant ce mot dans le sens le plus étroit, ne saurait exister sans un certain degré de vertu, de raison, de pouvoir sur soimême, et que nos intérêts, quels qu'ils soient, sont étroitement liés à ceux de nos semblables. II n'y a pas jusqu'au principe le plus essentiel de la physique de Démocritc et d'Epicure, c'est-à-dire l'hypothèse des atomes , qui ne soit reste dans la physique ou plutôt dans la chimie moderne, où elle aide à l'explication d'un grand nombre de phénomènes. (Jn ne peut pas dire, non plus, que les spéculations de Pythagore aient été perdues pour les sciences mathématiques, ni qu'elles n'aient