GROTIUS
pas contribué à faire comprendre combien il y a d*anité et d'harmonie, de calcul et de raison dans la nature. Grâce à rélévation naturelle de ses idées, n'a-t-il pas entrevu , comme dans un rêve, la révolution que Tastronomie a dA subir vingt-deux siècles plus tard? Enfin la philosophie se fait gloire de suivre encore aujourd'hui la méthode de Socrate , en lui ouvrant seulement un champ plus vaste et l'appliquant avec plus de rigueur.
Assurément , si la philosophie grecque eût pu suffire à tous les besoins de rame humaine et aux besoins de toutes les âmes, elle n'aurait pas été vaincue dans ses prétentions à une domination exclusive et absolue. Mais il ne faut pas pour cela , comme on a coutume de le faire, diviser rhistoire de Thumanité en deux zones entièrement séparées , dont Tune , sous le nom de civilisation chrétienne (il ne s'agit pas du christianisme lui-même), représente en quelque sorte lempire de la lumière: dont l'autre, sous le nom de civilisation paTenne, figure l'empire d'Ahrimaneou des ténèbres. La lumière et les ténèbres ne sont pas ainsi partagées ; elles ont toujours été mêlées, au contraire; et si, comme nous le croyons, la première doit l'emporter ua jour, sa victoire n'aura pas été subite ni due exclusivement à une seule influence, à un seul ordre d'idées.
Sur l'histoire de la philosophie grecque, il faut consulter, avant tout, les historiens de la philosophie en général : Stanley, Brucker, Tenuemann, Tiedemann, Degérando, et principalement Rillcr. Cependant il existe aussi quelques ouvrages spéciaux siir le sujet que nous venons de traiter: P\QSs\r\Q y Recherches historiques et philosophiques sur les opinions, la théologie et la philosophie des plus anciens peuples, et par^ ticnlibrement des Grecs, jusau'au temps d^Aristote (ail.) , in-8*, Elbing, 1785. — Chr. Meiners, Histoire de l'origine, des progrès et de la dé^ cadence des sciences en Grèce et à Rome (ail.) , 2 vol. in-8°, Lenigo, 1781-1782. — Andersen , la Philosophie de l'ancienne Grèce (angl.), in-8% Londres, 1791. — Sacchi, Storia délia filosofia greca, 4 vol. in-8% Pavie, 1818-1820.
GROTIUS [Hugo de Groot]. Le nom et les ouvrages d'Hugo Grotius ne se rapportent qu'indirectement à la philosophie. Son livre sur la Vérité de la religion chrétienne appartient plutôt à la critique historique et théologique qu'àla philosophie proprement dite. Le célèbre trai té (2ti/>i*ott de la paix et de la guerre, qui a fait si longtemps autorité dans les relations diplomatiques, est avant tout un ouvrage de droit international, où les cas les plus généraux de celte science sont résolus d'après certains principes établis par l'auteur, quelquefois même contrairement à ces principes. Mais, à l'époque où il écrivait, la renaissance comptait déjà plus d'un siècle, et la philosophie, renouvelée sous la forme antique , tendait à se faire jour dans les travaux de l'esprit. Né au sein du protestantisme, Grotius retenait quelque chose de la liberté qui avait donné naissance à la réforme , et qui , quoique timide encore , jetait dans la science un reflet de l'indépendance qui lui était commune avec le renouvellement des études littéraires. C'est sous cette double impression de son génie et de son siècle, que Grotius tenta de rattacher ses travaux à des principes philosophiques, et donna du droit naturel la définition
608 GROTIIIS.
suivante {du Droit de la guerre et de la paix, liv. i'% c. 1, § 10) : «Le droit naturel est une règle qui nous est suggérée par la droite raison , d*après laquelle nous jugeons nécessairement qu*une action est injuste ou morale , selon sa conformité ou sa non-conformité avec la nature raisonnable, et qu'ainsi Dieu , qui est Fauteur de la nature^ défend Tune et commande Tautre. »
Cette définition 9 trop peu circonscrite , puisqu'elle renferme à la fois ridée du droit et celle de la morale, est avec raison abandonnée aujourd'hui. Mais si nous nous reportons à l'époque où elle fut introduite dans l'étude du droit, on reconnaîtra qu'elle marqua un progrès dans cette science. Grotius vécut de la fin du xti* siècle , au milieu du xvu*. Lorsqu'il naquit, le duc de Guise balançait en France l'autorité de Henri III; il avait un peu plus de vingt ans, lorsqu'il fut mêlé , dans sa patrie , aux disputes des gomaristes et des arminiens , et manqua périr comme le grand pensionnaire. Ces temps, où la violence était partout maîtresse, ne pouvaient être favorables au droit. D'ailleurs, depuis plusieurs siècles, l'idée s'en était obscurcie ou tout à fait oubliée en Europe. Aux notions , encore vagues peut-être que l'antiquité avait transmises à l'ère chrétienne, et que plusieurs Pères avaient recueillies pour les mettre en harmonie avec la loi nouvelle, avait enfin succédé un droit fondé sur Quelques passages de XîiBihle. Il s'était peu à peu résolu dans la volonté absolue des souverains pontifes ; la puissance royale avait sur plusieurs points réagi contre cet arbitraire , plutôt poussée par l'instinct de sa conservation , que guidée par l'idée bien définie d'un droit quelconque. Lorsqu'à des peuples ballottés entre l'autorité pontificale et la puissance despotique des princes , on vint offrir le principe absolu d'une règle qui nous est suggérée par la droite raison, ce principe dut éclairer, comme d'une lumière nouvelle, des esprits préparés d'ailleurs à l'accepter par la culture renaissante des lettres et de la philosophie.
On comprend donc que l'esprit philosophique de notre époque ait attribué à Grotius une part remarquable dans les progrès que les temps modernes ont vu faire à la science du droit naturel. Mais on peut se demander jusqu'à quel point le principe qu'il a émis lui appartient en propre, et s'il ne le doit pas aux siècles immédiatement précédents, oa à l'antiquité dont les trésors littéraires venaient de se rouvrir.
Il ne serait pas exact de croire que la philosophie du moyen Age ait méconnu ce qu'il y a d'absolu dans le droit et dans la morale, et qu'elle se soit humblement conformée aux prétentions despotiques des pouvoirs contemporains. C'est la gloire de la philosophie d'élever nécessairement l'esprit de l'homme jusqu'à l'absolu, aussitôt que sa lumière commence à le guider. C'est là son terme inévitable; elle y arrive , ou elle n'est pas. Aussi plus d'un grand esprit du moyen âge réagit-il par des idées généreuses contre les prétentions intéressées et capricieuses de l'autorité,* et rappela les doctrines indépendantes et vraiment chrétiennes des premiers siècles. Mais il faut reconnaître que plusieurs circonstances contribuèrent à empêcher les réformés du XVI' siècle de puiser à cette source. La scolaslique était devenue suspecte à l'enthousiasme renaissant des admirateurs de l'antiquité, et d'un autre côté , quels que fussent les principes de la philosophie Uiéo*