‹ Dictionnaire des sciences philosophiquesChapitre 129 sur 135 · GROTIUS · texte numérisé non relu

GROTIUS

logique des écoles , ils n'avaient jamais exercé d influence sur les actes de l'autorité religieuse; on était même tenté de les croire , dans certains cas , complices de ses écarts. Si donc la doctrine d*nne raison universelle et absolue y appliquée au droit naturel, n'appartient pas en propre à Grotius, s'il n'a fait que la renouveler , c'est surtout chez les anciens que nous devons la trouver.

Et en effet 9 il est facile de s'en assurer. Le fragment des livres de la République de Cicéron , conservé par Lactance , nous offre la pensée de Grotius sous une expression beaucoup plus précise. Est guidem vera lex, dit le jurisconsulte romain , recta ratio, naturœ congruens, diffusa in omnes , constans , sempitema, quœ vocet ad officium jubendo, vetando a fraude deterreat. Ainsi que l'auteur du Droit de la guerre et de la paiœ, c'est Dieu que Cicéron considère comme donnant par sa volonté la légitimité à cette loi. Erit communié quasi magister et imperator deus ille, legis hujus inventer, disceptator, lator,eic. Il est facile , pour peu qu'on soit versé dans l'histoire de la philosophie , de reconnaître, dans ces paroles, la partie la plus élevée de la tradition stoïcienne, celle par laquelle cette école se rattache aux doctrines de Platon.

Grotius a donc le mérite d'avoir rappelé dans un temps favorable, et avec une indépendance d'esprit qui lui fait honneur, des principes trop longtemps oubliés; on ne saurait lui attribuer la gloire de les avoir découverts. Mais ces principes qu'il remit en lumière avec tant d'op-

Îortunité et de bonheur, ne les a-t-il pas quelquefois perdus de vue? butes ses conséquences en sortent-elles rigoureusement? quelquesunes n'en sont-elles pas la destruction ? Ce serait trop demander au génie de Grotius, que d'exiger du même écrivain d'avoir réformé les principes, sans avoir faibli dans quelques-unes des conséquences. Cette insuffisance lui est commune avec tous les hommes qui ont porté la réforme dans quelque partie de la science. On doit reconnaître , cependant , que la rectitude des principes l'a souvent heureusement guidé dans les nombreuses applications qu'il a été appelé à en faire dans son traité du Droit de la guerre et de la paix, en convenant toutefois qu'il ne s'est pas toujours soigneusement gardé de quelque faveur pour le despotisme. Il obéissait en cela aux préjugés contemporains que l'on ne secoue jamais tout entiers. La réforme d'ailleurs avait eu besoin de l'appui de plusieurs princes temporels , et , si quelques-uns d'entre eux avaient accepté avec plaisir la force qu'ils y puisaient contre les prétentions de Rome , ils ne paraissaient pas y trouver un motif sufGsant de renoncer à leur despotisme, et n'entendaient pas qu'on l'attaquât. De là la nécessité où se trouva plus d'un écrivain protestant, de ne pas désapprouver des mesures et des faits que le véritable esprit de la réforme ne pouvait cependant manquer de condamner.

Quels que fussent les liens qui pesaient sur le génie de Grotius et retenaient sa plume , il chercha sincèrement les solutions les plus équitables, et, s'il n'y parvint pas toujours, son siècle en est plus coupable que lui. La pureté de ses intentions et l'élévation de son esprit lui don^ nèrent le droit de s'adresser, en finissant son traité, aux princes chrétiens dans les termes suivants : a Je prie donc Dieu , qui seul en a le pouvoir, qu'il lui plaise de graver ces maximes dans le cœur de ceux à qui sontconfiées les affaires de la chrétienté; qu'il lui plaised'éclairer leurs

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esprits des lumières du droit divin et du droit humain^ et de leur inspirer sans cesse cette pensée : qulls sont les ministres de Diea^ établis paor gouverner les hommes j les plus chères de ses créatures. »

Né à Delft, en Hollande , le 10 avril 1583 , Grotius se distingua de bonne heure par sa science et son génie. Mêlé aux infortunes de Barnwclty il fut condamné à une prison perpétuelle de laquelle U parvint à s'échapper, et demeura onze ans dans les Pays-Bas catholiques, vivant d*une pension que lui faisait le roi Louis XIII. D rentra dans son pays vers Tannée 1630, d'où, malgré la protection da prince d'Orange , il fut obligé de s'exiler de nouveau. Il se retira à HamlK)ui^, qu'il ne tarda pas à quitter, sur l'invitation de la reine Christine, qui réleva, dans ses Etats, à la dignité de conseiller ; elle l'envoya bientôt auprès de Louis XIII, où il resta encore près de onze ans. A la suite de celte ambassade, ayant fevu Christine à Stockholm , et obtenu la permission de se retirer dans sa patrie, il s'embarqua pour revenir en Hollande; mais le vaisseau qui le portait, échoua sur les côtes de la Poméranie. Grotius continua sa route par terre, quoique infirme; et la fatigue ayant augmenté son mal, il mourut le 28 août 1645, à Rostock, oùla maladie l'avait forcé de s'arrêter. Il était âgé de soixante-deux ans.

Beaucoup de ses ouvrages ont rapport à la polémique religieuse de son temps -, aucun ne peut être rangé dans la philosophie proprement dite. Nous avons marqué l'unique point où cette science est intervenue dans ses ouvrages ; l'application qu'il en a faite est assez importante pour marquer sa place dai^s l'histoire de la philosophie du droit.

GUÉRIXOIS (Jacques-Casimir), né à Laval en 1640, entra, à

peine âgé de onze ans , dans le couvent des jacobins de celte ville. A seize ans, il fît profession dans la maison delà rue Saint-Jacques, à Paris. Il professa la théologie à Bordeaux, et mourut dans cette ville, le 2i septembre 1703. Guérinois a écrit un long traité contre la philosophie cartésienne, qui fut publié, l'année de sa mort, sous ce titre: (lypeus philosophiœ Thomistlav , contra vcteres et novos ejus impugna' tores, k vol. in-8% Bordeaux, 1703. Le premier volume concerne la logique; le second, la première partie de la physique; le troisième , les autres parties de la physique; le quatrième, la métaphysique et l'éthique. Ce théologien est un de ceux qui incriminèrent avec le plus de véhémence la doctrine de Descartes, et qui appelèrent sur la tête de ses disciples les foudres de l'excommunication. On trouve quelques renseignements biographiques sur Jacques Casimir Guérinois^ dans Echard, Srriptores Ordinis Prœdicatorum, t. n,p. 762. B. H.

GUILLAUME de Cuampeaux. Voyez Champeaux.

GUILLAUME DE Conches, né à Couches, petite ville de Normandie , vers la fin du xr siècle , professa à Paris la grammaire et la philosophie. On ignore Tépoque précise de sa mort, qui eut lieu , sui- ^a^t les uns, en 1150, et suivant d'autres un peu plus tard.

Guillaume, dont les historiens de la philosophie mentionnent à peine le nom, ne méritait pas Toubli où il est tombé. Jean de Salisbury, qui

GUILLAUME. Gll

suivit trois ans ses leçons, le cite avec éloge , à côté de Bernard de Chartres et d'Abailard , comme un des maîtres les plus accrédités du XII* siècle. Il possédait toute l'érudition qu'on pouvait avoir de son temps, et il a même commenté la partie du Timée de Platon traduite par Chalcidius. Ses ou\Tages originaux consistent dans une suite de grands traités qui paraissent être le résumé de son enseignement, et qu'on trouve souvent cités chez les écrivains postérieurs. En voici les litres : Magna de naturis philosophia, imprimée vers 1474', en 2 vol. in-f% sans date et sans nom d'imprimeur ni de lieu. -^ Philosophia mi^ nnr, publiée dans les œuvres du vénérable Bède, sous le titre de irspl èi^a.lnùHj give quatuor libri de Elementis philoitophiœ, et attribuée, d'une autre part, à Honoré d'Aulun, sous celui de Philosophia mundi; mais il n'est pas douteux que l'ouvrage ne soit de Guillaume de Conches, sous le nom duquel des auteurs contemporains en citent de longs fragments. — Pragmaticon phUosophiœ , composé pour le duc de Normandie , Geoffroy le Bel, et imprimé à Strasbourg en 1566, in-8°. — Sccnnda et Tertia Philosophia , restées manuscrites, hormis de courts fragments donnés par M. Cousin à la suite des ouvrages inédits d'Abailard. Tous ces traités sont de véritables encyclopédies plus ou moins abrégées, qui contiennent les éléments des sciences enseignées au xn« siècle, la théologie, l'astronomie, et même la physique et l'anthropologie; mais, ce qu'ils ont de remarquable, c'est surtout l'amour que l'auteur y montre pour la philosophie; c'est l'inlérôt qu'il porte à ses progrès, et l'étonnante hardiesse avec laquelle il défend sa cause contre les défiances du pouvoir ecclésiastique. « Ils ne savent rien sur les forces de la nature, s'écrie-t-il {Philosophia minor, lib. i , c. 23) , et ils désirent voir leur ignorance régner sur tous les esprits : voilà pourquoi ils proscrivent nos recherches, et nous ordonnent de croire, comme le premier venu, sans jamais nous demander : pourquoi? » — « Est-il venu à feur coimaissance , continue-t-il , que quelqu'un fait des recherches, ils s'écrient : C'est un hérilique. Pauvres hommes ! qui tirent plus de gloire d'un capuchon , qu'ils n'ont de confiance en leur sagesse. Mais ayez soin, je vous prie, de ne pas vous laisser prendre à ces dehors trompeurs. C'est le cas, ou jamais , d'appliquer ces paroles du satirique latin :

Fronti nuUa fidps : qui^ cnini non viens abundat TristibuK obsccnis? y»

11 paraît que Guillaume de Conches professait , à l'égard de la Trinité et de l'Ame du monde, des sentiments très-voisins de ceux d'Abailard. Guillaume, abbé de Saint-Thierry, les dénonça dans une lettre à saint Bernard ; mais notre auteur se rétracta, et l'affaire n'eut pas de suite. Ses autres opinions manquent d'originalité , et méritent peu d'être connues.

Le commentaire de Guillaume sur le Timée a été retrouvé par M. Cousin, qui l'altribuait à Honoré d'Autun, Ouvrages inédits d'Abailard , p. 6i6 , in-4-*, Paris , 1836. Cette erreur a été relevée par M. Jourdain, Dissertation svr l'état de la philosophie naturelle au xii* siècle , p. 101 etsuiv., et p. 105, in-8**. Paris, 1838. Foyez aussi Histoire i.iflérairc de la France, t. xii, p. ^55 et suiv. C. J.

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