DIALECTIQUE
lotion à travers les écaeils qae Terreur, le paralogisme , rambiguTté des termes sèment sur notre route , la méthode , en un mot , est exactement la même. Rien de ce côté qui regarde exclusivement la con-* troverse.
L'improvisation n'en est pas, non plus, un caractère spécial ; le mo«nologue la comporte aussi bien que le dialogue.
Reste donc, comme signe original par où la discussion pourrait se singulariser, cette forme de Tinterrogation et de la réponse , qui brise un raisonnemaiit, une démonstration , par un dialogue habilement di-rigé. La dialectique serait, ainsi restreinte, l'art d'interroger et de répondre.
Mais là encore nous cherchons en vain la matière d'un art qui ne se réduise à aucun autre, d'une méthode mi generis.
L'interrogation scientifique a pour but d'amener un antagoniste qui nie ou suspecte une assertion qu'on lui présente comme vraie, à l'établir graduellement lui-même et à se l'approprier en quelque sorte par les réponses qu'on en obtient. N'est-ce pas ce que fait et ce que doit faire en réalité toute démonstration, toute argumentation même continue? Lorsque les diverses propositions dont se forme le tissu démonstratif se déroulent successivement et s'enchaînent , est-ce que le logicien qui parle ne suppose pas chacune d'elles invinciblement admise, à mesure qu'elle se produit, par le logicien qui écoute? Est-ce qu'il ne lit pas en toutes lettres , au bout de chacune d'elles , le ont positif de son interlocuteur? Que cet assentiment soit exprimé ou tacite, qu'importe pour la méthode? Nous ne voyons là qu'une application sans originalité dô l'art général qui guide la pensée dans la transmission comme dans la recherche de la vérité. Voilà pour l'interrogation ; quant à la réponse , nous n'avons rien à en dire. Celui qui interroge est actif; celui qui répond est purement passif. 11 n'y a pas d'art possible pour la franche et naïve expression de l'état dans lequel une question nous place. Avant tout, en elîet, nous voulons que la discussion soit consciencieuse et digne, et qu'elle ait pour but , non point une vaine satisfaction d'amourpropre, mais le triomphe de la vérité.
De quelque eôté que nous nous tournions , nous ne trouvons en face de nous que l'art de penser, c'est-à-dire la logique, et avec lui l'art de parler, c'est-â-dire la grammaire ; nulle part nous ne rencontrons un art spécial dont la discussion serait l'objet , c'estrà-dire la dialectique. Ce fantôme , que nos mains s'efforcent en vain de saisir, s'évanouit aussitôt que la méditation l'éclairé ; la dialectique , c'est la logique et la grammaire , ou ce n'est rien.
Tenons-nous en donc, pour l'histoire de l'esprit humain, à l'inventaire des significations diverses que le mot placé en tête de cet artij^le a autrefois revêtues. Quant aux faits eux-mêmes qu'il a pu représenter, rendons-les ou plutôt laissons-les aux deux arts auxquels ils appartiennent.
Consultez , pour la valeur historique du mot dialectique : 1* les
Topiques et les Réfutations sophistiques d'Arislote ; 2* la Trculuctian
du œuvres hgiques d^Aristote, par M. Rarthélemy Saint -Hilaire;
3* ïEsquiêse d'uM histoire de la logique, par M. Ad. Franck, in-ft*.
1 Paris, 1838. A. Cfl.
400 DIALLELE.
DIALLÈLE 9 et non pas Dialèle, comme on récrit quelquefois [de ^i' âXknXxf TuD par Tautre]. Ce terme, tout à fait grec, répond parfaitement à notre mot cercle. Il sert à désigner le paralogisme où Ton tombe quand on fait entrer dans une définition le mot même qu*il s'agit de déûnir , ou un autre qui en dérive immédiatement : par exemple , la bonté c'est ce qui fait qu'un être est bon ; ou bien lorsqu'on veut démontrer l'une par l'autre deux propositions qui ont également besoin de preuve. Malebranche nous offre un exemple célèbre de cette manière de raisonner , lorsqu'il veut démontrer l'existence des corps par la révélation , oubliant que la révélation suppose elle-même l'existence des corps y puisqu'elle ne peut se communiquer à nous que par les livres et par l'organe de certains hommes. Avant de recevoir cette signification générale, et de passer dans la langue ordinaire de la logique, le mot diallèle a été employé dans un sens particulier par les sceptiques de l'antiquité. Ils l'appliquaient à la science elle-même , qu'ils regardaient comme impossible, sous prétexte qu'elle est condamnée à tourner éternellement dans un cercle : car , disaient-ils, il n'y a pas de science sans démonstration ; or toute démonstration repose en dernière analyse sur certains principes qui eux-mêmes ne peuvent pas être démontrés et que, dans notre impuissance, nous regardons comme évidents par eux-mêmes» Voyez Agrippa, Pyrrhon, Scepticisme, etc.
DIGÉARQUE de Messine, disciple d'Aristote, florissait vers 320 avant J.-C. Il partageait l'opinion d'Aristoxène sur la nature de l'àme; c'est-à-dire qu'il la faisait résulter de l'harmonie des éléments, de l'ensemble des formes et des fonctions du corps. Le mouvement organique était considéré comme le principe de cette harmonie. L'âme et la raison, selon Dicéarque, ne sont rien de réel, rien qui ait une existence propre; mais un certain état du corps, un certain mouvement engendré par la combinaison des divers éléments physiques, dès l'instant où la nature les a réunis. 11 ne pouvait donc pas admettre, et il rejette en effet le dogme de l'immortalité de l'âme. Mais à peine est-il nécessaire de^dire que ce n'est pas ainsi que pensait Aristote lorsqu'il faisait de l'âme la forme du corps animé. La forme ou 1 entéléchie dont parle le chef du Lycée, n'a rien de commun avec ce grossier matérialisme (Foycz Aristote).
Malgré ces opinions , qui ne laissent plus subsister aucune distinction entre Tâme et le corps , Dicéarque admettait la possibilité de la divination, tout en soutenant qu'il vaut mieux ignorer l'avenir que de le connaître.
Dicéarque n'est pas seulement connu comme philosophe ; il s'est fait aus^i une réputation dans les autres sciences. Il est le premier qui ait introduit la géographie dans le cercle des études de son école. On lui attribue de vastes connaissances historiques, et, si nous en croyons Suidas , il avait écrit sur la république de Sparte un ouvrage qu'une loi ordonnait de lire chaque année, dans le palais des éphores , en prince des jeunes gens.
Les opinions de Dicéarque , sur la nature de l'âme, étaient exposées dans deux ouvrages , tous deux sous la forme de dialogues et divisés en trois livres : l'un était intitulé les Corinthiaquei, et l'autre les Lesbiaques.
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£ntre beaucoup d'autres livres attribués à sa plume , nous citerons encore les Vies des Hommes illustres, où Diogène Laërce a beaucoup puisé. Les fragments qui nous restent de Dicéarque ont été recueillis et publiés par H. EstiennCy avec des notes de Casaubon, in-8% Paris, 1589; par D. HeinsiuSy2 vol. in-^y Leyde, 1613; Dodwel, de Dicearcho êjusque fragmentis; dans le recueil de Hudson : Geographiœ veteris êcriptares grœci minores, 4 vol. in-8**, Oxford, 1698-1712. Voyez aussi Bayle y Dictionnaire historique, art. Dicéarque. J. T.
DIDEROT. Il est impossible de parcourir la volumineuse collection des œuvres de Diderot, sans être frappé de la supériorité de cet esprit vraiment universel, et sans le placer tout d'abord fort au-dessus de sa réputation. Cette impression favorable est devenue générale en France, depuis qu'une nouvelle édition a répandu la connaissance des idées de ce célèbre écrivain. Ce n'est pas, du reste, que Diderot ait été méconnu de ses contemporains. Sans parler des éloges enthousiastes dont le comblèrent ses amis et ses admirateurs passionnés , les plus grands esprits du xyiii' siècle ont rendu hommage à l'immense activité de son esprit et à la prodigieuse variété de ses connaissances. Rousseau disait de Diderot à madame d'Epinay : « C'est un génie transcendant comme il n'y en a pas deux dans ce siècle. » « J'attends avec impatience y écrivait Voltaire à Thiriot , les reflexions de Pantophile Diderot sur Tancrède. Tout est dans la sphère d'activité de son génie; il passe des hauteurs de la métaphysique au métier d'un tisserand, et de la il va au théâtre.... C'est peut-être le seul homme capable de faire l'histoire de la philosophie. »
Cette universalité de connaissances, et cette incomparable activité d'esprit, expliquent l'admiration des contemporains, et l'indifférence de la postérité. Les contemporains ont vu Diderot à 1 œuvre. Ils ont assisté au grand travail de V Encyclopédie, commencé par d'Alembert et Diderot , et terminé par les efforts de Diderot abandonné à lui-même. Ils ont entendu cette parole puissante et inspirée qui embrassait tout dans ses fécondes digressions , histoire , érudition , arts , sciences et philosophie, et dont ses écrits, toujours pleins de verve, et étincelants de vues originales et profondes, ne sont qu'un écho fort affaibli. C'est dans ces brillantes causeries de salon , que Diderot laissait échapper, comme au hasard et en abondance, des pensées sur toute matière, supérieures à tout ce que renferment les traités ex professo, et qu'on admirait tour à tour la subtihté du métaphysicien , la fmesse et la profondeur du critique, la précision du savant, l'éloquence de l'orateur. Que nous est-il resté de tout cela? Beaucoup d'essais et de digressions, et pas un livre. L'Encyclopédie atteste l'immense savoir et la prodigieuse activité de Diderot; mais il ne faut y chercher ni l'originalité de son esprit, ni les doctrines qui lui sont propres. La prudence faisait un devoir aux auteurs de ce grand ouvrage, de n'y rien publier de contraire à la religion el aux croyauces communes. Malheure'isementpour lagloire de Diderot, la postérité ne connaît que les livres. Quel que soit le génie d'un homme, quelqu'influence et quelque prestige qu'il ait exercés sur ses contemporains , s'il n'a pris soin de recueillir toute sa pensée et de concentrer tout son talent dans une œuvre complète, il ira se confondre, se
iOS DIDEROT.
perdre dans la foule des esprits d'an mérite secondaire : Dideroten est un frappant exemple. Ce critique profond et novateur qui a créé Inesthétique des beaux-arts et inventé le drame, est moins populaire que Le Batteux, Marmontel et La Harpe; ce mélaphysicien qui, dans ses lettres sur les aveugles et les sourds-muets, a frayé la route à Condillac et à tous les idéologues du xviii' siècle , obtient à peine une mention dans rhistoire de la philosophie, où tant d'esprits médiocres occupent une large place.
Après la nouvelle publication des œuvres de Diderot , après tout ce qui a été dit en sens contraire par les panégyristes et les détracteurs de ce rare esprit, il ne s*agit plus d'accuser ni de réhabiliter Diderot, mais de le faire connaître, et surtout de rechercher s'il n'y a pas au fond de tous ses écrits une pens^ générale , dont il poursuit le développement à travers toutes ses digressions de penseur et ses fantaisies d'écrivain. On a beaucoup reproché à Diderot le vague , l'incertitude et l'incohérence de ses idées. Voltaire disait, en parlant de l'esprit de Diderot : c C'est un four où rien ne cuit. » Peut-être sufQrai^il d'une analyse rapide de ses ouvrages, pour démontrer , au contraire , la simplicité, la fixité et Teuchainement systématique de ses idées.
Diderot n'a point laissé de doctrine proprement dite en métaphysique , comme Locke et Condillac ; mais la vigueur de son esprit et l'originalité de ses vues percent dans tous ses écrits sur cette matière. La Lettre sur les aveugles contient des observations neuves et profondes sur la métaphysique des aveugles, et sur la possibilité que l'œil puisse s'instruire et s'expérimenter de lui-même , sans le secours du toucher. C'est dans cette lettre que Diderot a fait ressortir le premier la connexion des systèmes de Berkeley et de Condillac, et comment la doctrine de la sensation conduit à l'idéalisme absolu, qui nie toute réalité extérieure. « Selon l'un et l'autre, dit Diderot , et selon la raison , ces termes essence, matière, substance, etc., ne portent guère par euxmêmes de lumière dans notre esprit; d'ailleurs , remarque judicieusement l'auteur de V Essai sur l'origine des connaissances humaines, toit que nous nous élevions jusqu'aux cieux , soit que nous descendions jusque dans les abîmes, nous ne sortons jamais de nous-mêmes: et ce n'est que notre propre pensée que nous apercevons : or c'est la le résultat du premier dialogue de Berkeley, et le fonden»ent de tout son système. » Dans la Lettre sur les sourds et muets , Diderot considère i'homme distribué en autant d'êtres distincts et séparés qu'il a de sens , et donne ainsi le premier exemple de cette méthode analytique , appliquée plus tard avec plus de suite, de détail et de précision, par Condillac, dans le Traité des sensations. Ce morceau est plein de remarques unes et profondes sur le principe métaphysique des inversions dans les langues, sur la distinction de l'ordre naturel et de l'ordre logique de nos idées. Diderot y montre fort bien comment les inversions, toujours contraires à l'ordre logique, sont le plus souvent très-conformes à l'ordre naturel de nos idées. Il est peut-être le seul métaphysicien de son temps qui n'ait point confondu la iiiarche de la nature avec celle de l'analyse scientifique ou grammaticale, et qui n'ait point imaginé , avec Condillac et toute son école, do faire débuter l'esprit par le simple et l'abstrait : a Notre àme, dit-il , est un tableao monvant , d'après lequel