‹ Dictionnaire des sciences philosophiquesChapitre 21 sur 135 · DIDEROT · texte numérisé non relu

DIDEROT

nous peignoDS sans cesse. Nous employons bien du temps à le rendre avec ndélité -, mais il existe en entier et tout à la fois : Tesprit ne va pas à pas comptés comme l'expression. »

On sait que Diderot se faisait gloire d'être athée et matérialiste. Mais on se fait généralement une fausse idée de sa doctrine. Il vécut dans un temps où Tesprit philosophique, désabusé de la spéculation par le dis-* crédit des systèmes, et enivré des procédés de Texpérience par le spectacle des progros des sciences physiques et naturelles, perdit tout à fait le sens des hautes vérités métaphysiques et morales, et relégua parmi les questions chimériques tous les problèmes relatifs à Dieu , à TAme humaine et à sa destinée future. Quelques métaphysiciens, comme Locke, Condillac et Bonnet ; quelques écrivains, comme Rousseau et Voltaire, tout en professant la doctrine généralement admise sur l'origine de nos idées, reconnurent Texistence de Dieu et la spiritualité de Tàme plutôt au nom du sens commun que de la science. Les autres, plus conséquents et plus fidèles à Tesprit général de la philosophie de ce siècle , proclamé-rent hautement l'athéisme et le matérialisme. Diderot fut de ce nombre; mais Toriginalité, et on pourrait dire la grandeur des conceptions sur lesquelles il établit sa doctrine, la verve et l'enthousiasme avec lesquels il la développa, lui méritent une place à part parmi les athées et les matérmlistes. Diderot partagea le mépris de son siècle pour toutes les vérités spéculatives, et ne voulut rien voir au delà de l'expérience; mais au moins il comprit la nature active et vivante de la réalité sensible. U fit justice de l'absurde et stérile hypothèse cartésienne, qui réduit l'essence de la matière à l'étendue, et explique par la pure mécanique tous les mouvements de la nature, et reconnut partout, comme Lcibnitz, sous l'apparence de l'inertie matérielle, la force et la vie. La nature entière lui apparut, non comme une immense collection d'atomes dont les diverses combinaisons par le mouvement produiraient la figure, la vie, la couleur et toutes les propriétés qui afiectent nos sens; mais comme un grand foyer d'activité et de vie, dont le rayonnement produit tout ce que nous voyons, a Le corps, selon quelques philosophes, est, par luimême, sans action et sans force: c*est une terrible fausseté , bien contraire à toute bonne physique, a toute bonne chimie : par lui-même, par la nature de ses qualités essentielles, soit qu'on le considère en molécules, soit qu'on le considère en masse, il est plein d'activité et de force. » Et plus loin : « La force qui agit sur la molécule, s'épuise; la force intime de la molécule ne s'épuise point : elle est immuable , éternelle. Ces deux forces peuvent produire deux sortes de nUtis : la première, un nisvs qui cesse; la seconde, un nisus qui ne cesse jamais : donc, il est absurde de dire que la matière a une opposition réelle au mouvement. » {Principes philosophiques sur la matière et le mouvement,) Il faut voir avec quelle verve et quel appareil de science physiologique il expose sa doctrine matérialiste, dans le Rêve de d'Àlembert, 11 nie l'Ame proprement dite, en tant qu'être distinct et séparé du corps ; mais il considère le principe du corps, la matière, comme un être essentiellement actif et vivant; il en fait une sorte ddme de la nature. Cette hypothèse est loin, sans doute, d'expliquer l'homme tout entier; mais si elle laisse en dehors la vie morale et intellectuelle, la pensée et la volonté, elle explique la vie sensible et animale; ce que m fait iQême pas le maté»

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rialisme ordinaire. Diderot ne concevait pas seulement la masse matérielle qui fait le fond de la nature comme une simple collection de forces ; il se la représentait comme un grand tout dont les diverses parties correspondent et conspirent ensemble.

L'unité de la nature ne lui était pas moins évidente que la force et l'activité de la matière. Cette manière de considérer et d'expliquer le monde touche au panthéisme; non point au panthéisme idéaliste qui absorbe l'univers en Dieu, mais au panthéisme naturaliste qui absorbe Dieu dans le monde. Aussi ne doit-on pas s'étonner d'entendre l'athée Diderot s'écrier {Pensées philosophiques) : a Les hommes ont banni la Divinité d'entre eux ; ils Vont reléguée dans un sanctuaire; les murs d'un temple bornent sa vue; elle n'existe point au delà. Insensés que vous êtes ! détruisez ces enceintes qui rétrécissent vos idées; élargissez Dieu; voyez-le partout où il est , ou dites qu'il n'est point. »

Si l'esprit vaste et fécond de Diderot subit l'influence de la philosophie de son siècle, au point de rester fermé au monde métaphysique, son Ame était trop grande et trop libre pour s'enchatner à la morale étroite et mesquine de l'intérêt bien entendu. Il n'avait qu'à consulter sa propre nature, pour s'assurer que le principe d'Helvélius ne suffisait point à rendre compte de tous les actes de la vie de l'homme. 11 ne voit dans la morale chrétienne et dans toute morale idéaliste , qu'un absurde ascétisme faisant violence à la nature. Sa loi , son idéal , c'est la nature. Tout ce qui la dépasse lui semble chimérique et arbitraire. Mais, d'un autre cêté, il veut la nature complète ; il la veut avec toutes ses faiblesses, mais aussi avec toute sa force, sa bonté et sa fécondité. Il glorifie les passions et prêche l'amour du plaisir, mais en même temps il célèbre les nobles affections, les sentiments purs, l'enthousiasme et le dévouement. Celte morale n'est point la vraie, sans doute ; que peut la nature, même avec toutes les inspirations de la sensibilité et de l'imagination , si elle n'est point éclairée par un rayon de cette lumière qui vient d'un monde supérieur? Que peut la nature sans l'idéal ? Et pourtant mieux vaut encore la nature simple mais \Taie , aveugle mais riche , capricieuse mais puissante , que la triste loi de l'intérêt. Il est curieux d'entendre Diderot rétablir et relever la nature humaine, mutilée et abaissée par Hclvétius. A ce philosophe exaltant le hasard et le montrant partout comme le principe du génie, Diderot répond : a Les hommes de génie sont, ce me semble, bientôt comptés, et les accidents stériles sont innombrables. C'est que les accidents ne produisent rien : pas plus que la pioche du manœuvre qui fouille les mines de Golconde ne produit le diamant qu'elle en fait sortir.... Homme de génie, tu t'ignores si tu penses que c'est le hasard qui t'a fait; tout son mérite est de t'avoir produit. 11 a tiré le rideau qui te dérobait à toi-même et aux autres le chef-d'œuvre de la nature. » Commentaire philosophique sur le /turc fTHelvétius. Cet ouvrage n'a point été publié complètement dans la collection des Œuvres de Diderot. Il n'est connu que par les fragments qu'en cite Naigeon dans sa Notice sur la vie et les ouvrages de Diderot. Dans ce commentaire, Diderot met en question le principe de toute la métaphysique d'Helvétius et deCondillac, que sentir, if est juger. aLestupide sent, mais peut-être ne juge-t-il pas. L'être totalement privé de mémoire sent, mais il ne juge pas. Le jugement suppose la comparaison

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de deux idées. La difBcalté consiste à savoir comment se fait cette comparaison. »

Diderot ne pense pas avec Helvétius que la douleur et le plaisir physiques soient les seuls principes des actions de Thomme. « Sans doute il fiint être organisé comme nous et sentir pour agir ; mais il me semble que ce sont là les conditions essentielles et primitives , les données sine qua non, mais que les motifs immédiats et prochains de nos aversions et de nos désirs sont autre chose.... Comment résoudrez- vous, en dernière analyse, à des plaisirs sensuels , sans un pitoyable abus des mots, ce généreux enthousiasme qui les expose ( les philosophes) à la perte de leur liberté, de leur fortune, de leur honneur même et de leur vie ? »

Diderot ne s'occupa de métaphysique et de morale qu'accidentellement. Son génie et son goût le portaient surtout vers la critique de la poésie et des beaux-arts. Dans ces études, Diderot n'a point d'égal. Sa critique sait unir aux vues philosophiques les plus élevées une science profonde du technique et un sens exquis des beautés de détail. Quelle vérité d'analyse , et quelle verve d'expression dans ses articles sur les salons ! Quelle connaissance de l'antiaue , et quel sentiment du vrai et du naturel ! Une seule chose manque a cette critique incomparable , le sentiment de l'idéal. C'est toujours la même muse qui inspire Diderot dans l'étude des beaux-arts , comme en morale et en métaphysique ; et malheureusement cette muse ne descend pas du ciel. Personne n'a au même degré que Diderot le sentiment de la nature et de la réalité ; mais ce sentiment, si profond et si exquis qu'il soit, ne doit point exclure le sens de l'idéal. L'insuffisance du principe de la critique de Diderot se révèle surtout dans ses essais de réforme dramatique. Il serait sans doute injuste d'en juger par les compositions de l'auteur; car, bien qu'il se soit cru une vocation sérieuse pour le théâtre, il est évident qu'il était dépourvu du génie dramatique. Ses drames manquent d'intérêt , de mouvement et d'intrigue ; la causerie et la déclamation y remplacent l'action. U n'avait vraiment que le génie du dialogue ; et , si son genre eût prévalu, les grandes passions et les grands mouvements dramatiques eussent disparu de la scène, et le drame eût dégénéré en conversation de salon. Mais quand la théorie dramatique de Diderot eût eu à son service le génie d'un Shakspeare , elle ne pouvait produire une œuvre d'art vraiment belle. Non que la réforme de Diderot ne soit d'une profonde vérité pi a eu raison d'invoquer la nature et la liberté dans un temps où le sentiment du naturel se perdait tout à fait, et où le génie dramatique se trouvait à l'étroit dans les règles d'Aristote. La tradition classique avait épuisé son mouvement. Il fallait que la poésie et l'art s'engageassent dans des voies nouvelles, sous peine de dégénérer en stériles et froides imitations des chefs-d'œuvre du grand siècle. Diderot pressentit le premier cette nécessité de transformation ; il comprit que l'esprit littéraire périssait faute d'air et d'espace , et voulut tout émanciper et tout élargir, la poésie et l'art aussi bien que la vertu et Dieu. Mais il oubliait , comme les artistes et les critiques de nos jours qui ont embrassé ses idées , que le sentiment de l'idéal est le principe de toute œuvre d'art, et que la poésie et les beaux-arts, comme la morale et la métaphysique , puisent leurs inspirations à une source plus élevée que l'expérience.

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