‹ Dictionnaire des sciences philosophiquesChapitre 33 sur 135 · DUALISME · texte numérisé non relu

DUALISME

cbaoSy tous les éléments physiques de la nature. Mais Anaxagorey regardé par Fantiquité elle-même comme un très-mauvais métaphysicien, admet en réalité , sous le nom et à la place de la matière, une infinité de principes tous nécessaires puisqu'ils existent de toute éternité , et cependant ne contenant rien de plus que les qualités sensibles, relatives et conlinp:entes, des diverses espèces de corps formées par leur assemblage. Ces qualités constituent Tessence même des atomes d^Anaxagore^ autrement appelés les homéoméries.

Ainsi, tous les philosophes qui ont essayé d'expliquer le monde par le concours de deux principes de natures opposas, Tun spirituel et libre, lautre matériel et gouverné par les seules lois de la nécessité, se partagent entre ces deux hypothèses : ou ils dépouillent la matière de ses qualités sensibles, et alors , comme il ne lui en reste plus aucune autre, ils sont obUgés de la représenter comme une abstraction indéfinissable et indéfinie, comme un être purement possible; ou ils conçoivent la matière avec les mêmes qualités que les corps : alors elle est étendue, divisible, multiple; elle ne forme plus un principe unique, mais un agrégat de principes d une diversité infinie. 11 n'y a, en effet, pour le dualisme que ces deux partis à prendre, car on n'en imaginerait pas facilement un troisième. Prétendrait-on que la matière est une force unique répandue dans tout l'univers , une force nécessaire et infinie, dont les corps, avec leurs qualités sensibles, ne sont que des effets ou des manifestations fugitives? Un tel principe n'en souffrirait aucun autre à côté de lui ; il ne laisserait aucune place au rôle de l'intelligence ou de Dieu 'y ou plutôt il contiendrait en lui-même tous les attributs de l'intelligence, logiquement inséparables de la force infinie ; Dieu et la nature seraient confondus; on aurait abandonné le dualisme pour le panthéisme. Des deux hypothèses dont nous venons de parler, la première, pour donner à la matière une certaine apparence d'unité , pour la soustraire au reproche d'être un simple phénomène , la confond entièrement avQc le non-être; la seconde, en conservant son existence et ses propriétés, la dépouille en même temps des caractères sans lesquels elle ne peut pas mériter le nom de principe : nous voulons parler de Tunité et de la nécessité. Toutes deux sont parfaitement contradictoires , et , au lieu de fonder le dualisme , en démontrent Timpossibililé absolue. Il nous est donc permis de dire que la meilleure réfutation de ce système , c'est sa propre histoire , c'est le développement même des idées sur lesquelles il s'appuie en apparence. Le dualisme a été d'abord une croyance obscure , une illusion de l'imagination et des sens. La philosophie, en cherchant a le justifier par la raison et en le soumettant à l'épreuve de l'analyse, en a fait ressortir peu à peu toutes les contradictions. Aussi le dualisme a-t-il exercé moins d'influence qu'on ne pense sur les esprits éclaires de l'antiquité, et la distance n'est pas aussi grande qu'on l'imagine communément entre certains systèmes philosophiques de la Grèce et le dogme bien compris de la création ( Voyez ce mot).

A ces considérations tirées de l'histoire nous ajouterons quelques réflexions générales, qui mettent dans un jour plus complet encore l'absurdilc de tous les systèmes fondés sur le dualisme, soit le dualisme philosophique ou le dualisme religieux. D'abord l'existence de deux principes souverains et éternels , quelles que soient les attributions qu'oo

lear donne, est une idée qui se détruit elle-même. Il D*y a que le nécessaire et ] inûni qui mérite, dans le sens métaphysique , le nom de principe; il n*y a que le nécessaire et Tinfîni qui soit au-dessus du fini et du contingent , qui n'ait pas eu de commencement et ne puisse pas avoir de fin. Or, qui pourrait comprendre deux infinis, deux existences absolument nécessaires et parfaites, et dont Tune cependant est un obstacle à I autre? Maintenant veut-on faire la part de chacun de ces deux principes, la contradiction ne sera pas moins inévitable. En effet, si leurs attributions sont les mêmes , lun des deux devient inutile. Si 1 un est chargé du bien et l'autre du mal , on a réalisé dans le dernier une pure abstraction : car le mal n'est que la négation du bien ou un moindre bien; le mal est dans la nature de tout être fini et, par conséquent, un effet inévitable de la création, même quand la création a pour cause unique un Dieu souverainement bon. Enfin si l'un de ces principes représente l'intelligence et l'autre la matière , le premier devra aussi posséder l'activité sans laquelle l'intelligence n'est qu'une abstraction ; il réunira la toute-puissance à la sagesse infinie; jl sera l'Etre , la réalité par excellence; mais alors que sera la matière? Ce qu'elle a été pour Platon et Aristote et pour tous les grands métaphysiciens de l'antiquité, l'indéterminé , Tindéfini , quelque chose de flottant entre le possible et le non-être. Si, au contraire, on accorde à la matière l'activité ; si elle est considérée , non plus comme un principe purement passif , mais comme une force, une force éternelle et infinie; alors c'est l'intelligence qui se trouve anéantie, et l'on tombe du dualisme dans le panthéisme.

DUGALD STEWART est , après Reid , le philosophe le plus remarquable de l'école écossaise. Disciple de Reid, il a reproduit et développé la plupart de ses jdées, il a exagéré quelques-unes de ses tendances , il a observé et décrit une foule de faits particuliers de notre constitution intellectuelle. D'ordinaire il distingue plutôt qu il ne généralise, il s'attache plutôt aux détails qu'à l'ensemble, il se préoccupe plus des difliérences que des ressemblances des faits. Dugald Stewart est né en 1753. 11 remplaça son père dans la chaire de mathématiques de l'université d'Edimbourg; de la chaire de mathématiques il passa à la chaire de philosophie morale en 1783. 11 cessa ses leçons en 1810, et résigna ses fonctions en 1820. Il n'est mort qu'en 1828; il a vu commencer en France ce mouvement philosophique auquel avait si puissamment contribué l'introduction de la philosopiiie écossaise, et sa vieillesse a pu se réjouir de voir tomber chez nous la philosophie sensualiste, qui déjà avait succombé en Angleterre sous les coups de son école. Pendant une longue vie consacrée tout entière à la philosophie, Dugald Stewart a compose et publié un grand nombre d'ouvrages de philosophie. Les deux principaux sont : \es Eléments de la Philosophie de C esprit humain, et la Philosophie des facuUés intellectuelles et morales de l'homme. Dans le premier, il détermine l'idée de la philosophie et analyse les principales facultés intellectuelles de l'homme. Dans le second, il analyse la volonté et les divers principes d'action qui agissent sur elle, et pose les bases de la morale. Ses Esquisses de philosophie morale sont devenues presque populaires en France , grAce a la préface et à la traduction de M. Joulfroy. Enfin Dugald Stewart a encore

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écrit un ouvrage en trois volumes intitulé : Comidirations générales sur les progrès de la métaphysique, de la morale et de la politique depuis la renaissance des lettres jusqu'à nos jours. Cet ouvrage est en général superficiel y il atteste cette ignorance de Thistoire de la philosophie , qui , à des degrés différents , est plus ou moins commune à tous les philosophes du lYiu' siècle. Dugald Stewart n'a compris et traité que fort superfi* ciellement les systèmes métaphysiques de Descartes, de Spinoza, de Malebranche , de Leibnitz ; néanmoins dans les détails on rencontre un certain nombre d'observations justes et de vues ingénieuses.

La tendance de Técole écossaise en général, et de Reid en particulier, est de réduire la philosophie à la science de Tesprit humain, et la science de Tesprit humain elle-même à une histoire naturelle des phénomènes. Cette tendance est encore plus manifeste dans Dugald Stcw^art que dans Reid. « Quand on a bien reconnu ^ dit-il dans les premières pages de la Philosophie de V esprit humain, un fait général et que la vérité en est solidement élabUe , par exemple^ les lois de l'association des idées , la dépendance où est la mén)oire de l'espèce d'effort que Ton nomme attention, nous avons fait tout ce que Ton peut exiger de nous, tout ce à quoi Ton peut prétendre dans cette branche de la science. » Ainsi, Dugald Stewart réduit toute la philosophie à une observation empirique des phénomènes, à l'analyse de la mémoire ou de l'attention. Il est impossible de se faire une idée plus étroite et plus incomplète de la philosophie. La science de l'esprit humain est bien le point de départ delà philosophie, mais elle n'en est pas le terme. D'ailleurs la science de l'esprit humain , ainsi que l'ont pensé les philosophes écossais , ne procède point comme les sciences naturelles , elle n'atteint point la cause par une induction péniblement fondée sur l'observation préalable des phénomènes-, car la conscience nous donne à la fois et le phénomène et la cause productrice du phénomène. A la différence de toutes les autres causes , que nous ne pouvons connaître que par une induction plus ou moins sujette à Terreur, nous connaissons immédiatement par la conscience cette cause qui veut, qui sent, qui pense, celte cause qui est nous-mêmes, le mot. De là, une différence profonde entre la méthode des sciences naturelles et la méthode de la science de Tesprit humain, différence qui a échappé aux philosophes écossais, et qui a été mise en une si vive lumière par M. Maine de Biran.

Je ne puis reproduire ici tous le^ travaux psychologiques de Dugald Stewart, toutes les observations fines et ingénieuses dont ses ouvTages abondent; je me bornerai à exposer les principaux résultats de se^ investigations sur la perception extérieure, sur l'association des idées, sur le beau et sur la mémoire.

Pourquoi certaines modifications de notre Âme nous apparaissentelles comme correspondant à quelque chose d'extérieur? Pour résoudre cette question, Locke et Reid avaient distingué les qualités premières et les qualités secondes de la matière. Les qualités premières, selon eux , nous apparaissent directement comme extérieures , et les qualités secondes ne nous apparaissent telles qu'indirectement et parce que nous les rapportons aux qualités premières. Dugald Stewart établit une nouvelle distinction dans les qualités de la matière. II en fait trois classes: les qualités mathématiques , les qualités preuûères et les qualilés se-

coDdes. Les qualités mathématiques sont l'étendue et la forme. Le moi les pose directement comme n*étant pas lui-même. £lles portent avec elles le caractère évident et immédiat d'extériorité. Les qualités premières ^ telle que la dureté, la mollesse , le poli, la rudesse, supposent rétendue et la forme, et nous apparaissent, en conséquence, comme extérieures. Quant aux qualités secondes, teilesque la couleur, lachaleur,etc.y si nous ne connaissions pas d'abord les qualités premières auxquelles nous les rapportons comme à des causes, nous les prendrions pour de simples modifications de nous-mêmes sans aucune valeur objective. Ces qualités mathématiques de Dugald Stewart, ne sont en réalité qu'un essai de réduction des qualités premières de Locke et de Keid, et ne constituent pas une classe nouvelle des qualités de la matière.

L'association des idées, les divers phénomènes qui en résultent, et la mémoire semblent avoir été les objets de prédilection de ses études psychologiques.

Il ne s'est pas borné à constater le fait de l'association des idées , il a recherché les lois , les principes en vertu desquels les idées s'associent. 11 divise ces principes en deux classes : principes en vertu desquels elles s'unissent quand nous les laissons suivre leur mouvement naturel sans effort, ou presque sans effort de notre part, et principes d'après lesquels elles s'unissent quand elles sont placées sous l'empire de la volonté et de l'attention. Parmi les principes de la première classe, il place les rapports de ressemblance, d'analogie , de contrariété, de contiguïté, dans le temps et dans le lieu, et les rapports qui naissent de la coïncidence accidentelle des sons dans des mots différents. Les principes de la seconde classe sont les relations de cause et d'effet, de moyen et de fin, de prémisses et de conclusions. Quel est le pouvoir que peut exercer l'esprit sur la suite des pensées qui se succèdent en lui d'après ces rapports naturels? Ce pouvoir n'est ni direct ni absolu. Toute la suite des pensées, qui se déroule en notre intelligence, dépend dans ses origines de causes qui ne sont point en notre pouvoir, et nul effort de l'esprit ne peut directement évoquer une pensée absente.

Cependant il est certain que, par l'effort de la volonté, nous rappelons quelquefois un souvenir perdu. Dugald Stewart concilie parfaitement ce fait du rappel volontaire des idées avec la fatalité qui préside à la suite de nos pensées. En effet, lorsque nous voulons nous rappeler quelques circonstances oubliées d'une action, d'un phénomène, d'un fait quelconque , comment procédons-nous ? Tantôt par déduction raisonnée, en faisant différentes conjectures , et examinant ensuite laquelle de ces conjectures s'accorde le mieux avec ce que la mémoire a retenu du fait qu'il s'agit de ressusciter tout entier : tantôt en considérant successivement les diverses circonstances non oubliées, de telle sorte que celles dont nous avons perdu la mémoire reviennent à notre esprit par suite du rapport naturel qui primitivement les unissait toutes ensemble. Dans l'un et l'autre cas l'idée se réveille en notre esprit, non par suite de l'action immédiate de la volonté , mais en vertu d'une des lois de notre constitution intellectuelle. Le pouvoir de l'homme sur ses pensées consiste principalement à fixer sous l'œil de la conscience Tune des idées qui se suivent spontanément dans l'esprit , et A concentrer sur elle toute son attention. Alors, au lieu de se laisser aller à d'autres idées ^

liées avec celle qu'il a retenue par des rapports apparents et superflciels, il s'arrôle exclusivement aux relations réelles et profondes de cause et d'etTet^ de conséquence et de principe. Dans des considérations ingénieuses sur le rêve, Dugald Stewart prouve que nos idées s'y succèdent de la même manière ^ et en vertu des mêmes lois que pendant la veille. Toute la difierence de ces deux états vient de la volonté^ qui, absente dans le premier, ne laisse subsister que des rapports fortuits , tandis que dans le dernier elle dirige et gouverne le cours de nos pensées.

Dugald Stewart ne montre pas moins de sagacité et de talent d'observation lorsqu il examine quelle est l'influence de l'association des idées sur nos facultés actives et intellectuelles. 11 y a, selon lui, trois manières principales dont l'association des idées peut égarer nos opinions spéculatives : 1*" en nous faisant confondre des choses distinctes ; 2*" en nous faisant faire de fausses applications du principe fondamental de l'induction , c'est-à-dire de la croyance à la généralité et à la stabilité des lois de la nature; 3*" en liant entre elles dans notre esprit des opinions erronées avec des vérités certaines et dont nous avons reconnu Timportance.

11 analyse de la même manière, et à l'exemple d'Adam Smith, l'influence de Tassociation des idées sur les jugements qui ont pour objet le beau et le laid , et signale avec beaucoup de finesse et de vérité quelques-unes des causes qui amènent la corruption du goût littéraire; mais il a commis une grave erreur en s'efl*orçant d'expliquer le beau lui-même par l'association des idées. Enfin il nous montre quelle est l'influence de Tassocialion des idées sur nos facultés actives et sur nos jugements moraux, et reproduit à ce sujet une foule d observations qui se trouvent dans Adam Smith. Mais Dugald Stewart a sur Adam Smith Tavantage de ne s'èlre pas trompé sur le vrai principe de la morale; il a nettement distingué, au contraire, le principe rationnel du devoir de l'intérêt ou du sentiment, avec lesquels Sniilh et Locke l'avaient confondu. Dans un morceau remarquable de ses fragments philosophiques , M. Cousin a parfaitement apprécié le mérite de Dugald Stewart comme moraliste.

Du^'ald Stewart distingue avec raison l'association des idées de la mémoire. 11 est vrai qu'entre l'une et l'autre il existe des rapports intimes; mais, néanmoins, elles se distinguent profondément, car dans la mémoire il y a , de plus que dans l'association des idées , la croyance à l'existence do l'objet conçu, et le jugement que cet objet conçu a existé dans le passé, et c'est, à proprement parler, ce jugement qui constitue le fait de la mémoire. La fonction de la mémoire est de recueillir, de conserver, de reproduire les résultats de l'expérience. De là difl'érentes • espèces de mémoire, selon qu'elles remplissent plus ou moins bien chacune de ces trois fonctions; de là des mémoires faciles, tenaces, présentes. Dugald Stewart remarque avec raison que les mémoires faciles et présentes ne sont pas, en général , tenaces. Ce sont les hommes qui associent promptement les idées d'après leurs rapports les plus superficiels et les plus apparents qui ont la mémoire facile et présente, tandis que les hommes qui ont l'esprit profond, qui s'efl*orcent constamment d'associer leurs idées d'après leurs vrais rapports, ont une mémoire tenace , mais peu de facilité et de présence d'esprit.

Sur ces analyses on peut juger de l'esprit de la philosophie de Du-

gald Stewarten particulier, et de la philosophie écossaise en général^ dont Terreur fondamentale est de réduire la philosophie à Tétude de l'esprit humain, et Tétude de Tesprit humain à une statistique, à une histoire naturelle des phénomènes. Dugald Stewart exagère cette tendance, qui déjà se trouve manifestement dans Reid. Bien plus sévèrement que Reid il proscrit toute ontologie et rejette du sein de la philosophie, sous le nom d'hypothèses, toutes les questions qui dépassent l'observation des phénomènes. Toutefois Dugald Stewart lui-même, comme Reid, a dû plus d'une fois être in6dèle à cette méthode sûre, mais un peu trop réservée, sous peine de ne pas donner de réponse aux questions qui intéressent le plus vivement le genre humain. Ainsi, de même que Reid, il traite de Dieu et de ses attributs, et essaye de découvrir les fondements de la religion naturelle; il discute même sur l'essence de la matière, et semble incliner au système de Boscowich : tant il est difGcile , même avec l'esprit le plus systématique , de se soustraire aux lois et aux tendances naturelles de la pensée , et de ne pas aller de la surface au fond des choses, des phénomènes aux substances, des effets et des conséquences aux causes et aux principes !

Les principaux ouvrages de Dugald Stewart, qui tous ont été traduits en français, sont : Eléments de la Philosophie de l'esprit httmain, en trois parties, 3 vol. in-^.*», Edimb., 1792, 1814. et 1827 (la 1" partie a été traduite par P. Prévost, 2 vol. in-S*», Genève, 1808, et la 2* par Farcy, in-8**, Paris, 1825); — Esquisses de philosophie morale, in-4", Edimb., 1793 (traduites par M. Jouffroy, in-S**, Paris, 1826) ; —^Essais philosophiques, in-4.% Edimb., 1810 (traduits en partie par Ch. Huret, in-8', Paris, 1828); — Considérations générales sur les progrès de la métaphysique, de la morale et de la politique, depuis la renaissance des lettres jusqu'à nos jours , servant d'introduction au supplément de Y Encyclopédie Britannique (traduites par Buchon, 3 vol. in-8**, Paris, 1820); — Philosophie des facultés actives et morales, 2 vol. in-8**, Edimb., 1828 (traduite par L. Simon, 2 vol. in-8% Paris, 183ii^).

DUNS-SCOT (Jean) naquit en 1274, les uns disent en Irlande, les autres en Ecosse ou même en Angleterre. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'il étudia à Oxford, où il se lit remarquer par une telle aptitude, notamment pour les mathématiques, que bientôt, dit son biographe Wading, il devint difficile de l'y suivre : Ut ad Scotum intelligendum nemo, nisi peritus geometer sufficiat. Son maître , Guillaume de Verra , étant venu à Paris , il le remplaça dans l'enseignement de la philosophie à l'Université d'Oxford. Ce fut là qu'il écrivit ses premiers ouvrages. Reçu docteur, en 1307, à Paris, il y professa la même année et devint, selon l'expression de Wading, la lumière brillante de l'ordre des Franciscains, dans lequel il était entré. Appelé à Cologne, quelques mois après, il y mourut eu 1308, à l'âge d'environ trentequatre ans. Sa mort fut suivie des bruits les plus sinistres, sur lesquels on n'est jamais parvenu à connaître la vérité.

Malgré une vie si courte et qui, selon toute apparence, ne fut pas exempte de traverses, Duns-Scot laissa de nombreux écrits, fut le chef d'une école longtemps fameuse, et rendit pour un moment de l'éclat à

un système qui avait vivement préoccupé les premiers temps de la scolaslique. Il fut, en effet , Tapôtre du réalisme. Ses écrits, si on les consulte sans prévention , ne laissent aucun doute à cet égard , et c'est là que nous prendrons Texposé succinct que nous allons fiaure de la philosophie de Duns-Scot.

Depuis le ix' siècle jusqu'au moment où parut de nouveau le réalisme dégagé de tout élément étranger, la scolastique avait cherché à résoudre toutes les grandes questions dont s'occupe la philosophie. Après Jean Scot Erigène, on avait vu le nominalisme, puis le réalisme, puis cnfîn le conceptualisme. Le preniier avait dit : les individus seuls sont des réalités, le reste n'est qu'une abstraction ; son principe de certitude ne reposait que sur les sens; le second, se jetant dans l'opinion contraire et se montrant également exclusif, en appela à la raison seule et ne vit de réalité que dans l'universel; le conceptualisme, à son tour^ voulant assigner une part de vérité à chacun des deux systèmes qui l'avaient précédé, les critique, les remplace, et règne quelque temps sans partage. Il se donnait comme l'expression de la vérité ; mais, indépendamment des objections qu'il pouvait raisonnablement soulever contre lui à cette époque, le réalisme n'était pas épuisé , et ce fut sans étonncment qu'on le vit renaître plus tard dans la personne de Duns- Scot. Il faut donc voir en ce philosophe un réaliste, et en effet, il admet à priori les universaux, c'est-à-dire les genres et les espèces, comme des réalités dans l'esprit. Mais ce n'était pas là le côté le plus sérieux du système, et un logicien comme Duns-Scot ne pouvait pas reculer devant les conséquences qui rendent le réalisme particulièrement digne de notre attention. Duns-Scot admet l'universel comme être réel, il le dit positivement dans plusieurs de ses écrits, et entre autres, dans ses questions sur les universaux de Porphyre. Dicendum quod univenate est en$, quia^sub ratione non entis,nihH inteltigitur. Or de là à dire que l'universel est le seul être réel, il n'y a qu'un pas, et Duns-Scot n'hésite pas à le faire. Son système, pris au sérieux, l'y obligeait, et l'on démontre sans peine qu'il en fut ainsi. Celle conséquence du réalisme devient pour Duns-Scot un principe qu'il no perd jamais de vue, et qui se montre dans ses théories parliculieres ; nous en trouvons un premier exemple dans ce qu'il dit sur les idées. Dans son commentaire du Maître des sentences, il reconnaît deux sortes d'idées : la première est celle des idées sensibles, dont il fait ressortir avec soin le caractère contingent; la seconde est celle des idées absolues, qui seules constituent la vraie science. Quant à la connaissance que nous avons de ces idées, les sens n'en sont pas la cause, mais seulement l'occasion. On reconnaît ici le réaliste qui demande à la raison seule un véritable critérium de certitude, et qui ne voit la vérité que dans l'absolu.

Duns-Scot admettait la réalité des notions générales cx)mme entités. Mais qu'est-ce qu'il entendait par ce mot, dont ses disciples ont tant abusé et qu'ils ont rendu si ridicule après lui? Il serait diflicile de le dire; car nulle part il ne s'exprime à ce sujet d'une manière explicite, et peut-être ne faul-il pas chercher à le disculper entièrement du reproche que ses adversaires lui ont adressé si souvent de multiplier les êtres sans nécessité. Toutefois on peut croire qu'il n'entendait parler que des idées absolues y ou des types éternels de toutes choses tels

qulls existent dans l'intelligence divine. C'est da moins ainsi qu'il comprend Tentité lorsqu'il discute le problème de Tindividuation. Ce fameux problème j qui a si vivement préoccupé tous les philosophes scolastiques, et sur lequel Duns-Scot en particulier a concentré tous les efforts de son subtil génie , n'est rien moins que la question de l'origine des êtres ou de la création. Voici à peu près comment Duns-Scot a cherché à le résoudre. Il admet d'abord une nature commune qui ramène toute pluralité à l'unité; c'est la matière ou la substance des individus; puis une forme ^ et en6n le composé de ces deux éléments. Or le principe de l'individuation n'est ni dans la matière ni dans la forme , telle que la nature nous la montre dans les objets ; il ne résulte pas, non plus, de l'union de ces deux éléments. D'où vient-il donc? Le principe de l'individuation , dit Scot {In Magist. sent., dist. 3, quaest. 2) : consiste dans une enh'r^po^t'n've qui en détermine la nature. Maislorsqu'on lui demande ce que c'est que cette entité positive, et en quoi elle diffère de la forme qu'il ne veut pas admettre comme principe d'individuation, il répond par de vagues généralités et une suite de distinctions plus ou moins obscures. Cependant, en recueillant avec attention tout ce qu'il écrit sur ce sujet, et en expliquant au besoin un passage par un autre, on arrive au résultat suivant : cette entité positive qui nous représente le principe d'individuation, est, pour les objets matériels, uhe forme supérieure et impérissable, un type éternel qu'on peut assimiler à l'idée platonicienne. De là vient que, selon Duns-Scot, l'esprit humain peut retrouver dans les choses les idées divines. Quelle différence y a-t-il donc entre ce type, celte idée divine, et la forme dont Scot ne veut pas? La même différence qu'entre l'effet et laciiuse, le contingent et l'absolu, la copie et le modèle. En effet, Duns-Scot ne veut pas admettre comme principe ce qui n'est qu'une conséquence; la forme dans l'objet n'est qu'une empreinte , par conséquent ce qui détermine cette forme particulière est une forme supérieure. Duns-Scot se rapproche ici de saint Thomas, qui, dans sa théorie des idées, marche sur les traces de Platon. Après cette explication du non-moi matériel, Duns-Scot passe à celle de l'âme, au sujet de laquelle il se montre un peu plus intelligible, et, si l'on peut le dire, plus raisonnable. Selon lui {Comm. Magist. sent., dist. 2, qusest. 7), l'âme intellective tire d'elle-même son individualion. Pourquoi? parce que l'âme est une force. L'âme, dit-il, est un des ternies de la création, et avant son hymen avec le corps, elle a déjà sa particularité (sua particularitas). De plus, l'âme intellective tirant son individualité d'elle-même, et ce fait n'existant pas tant que l'âme ne l'a pas réellement produit, il en résulte que la notion de l'âme est celle d'une force en acte et qui a conscience d'elle-même. Si l'on peut reprocher quelque chose à la forme dont le docteur subtil enveloppe ses idées, la manière dont il conçoit et définit l'âme prouve du moins que ces idées elles-mêmes ne sont pas toujours à dédaigner.

En dissentiment avec saintThomas sur le faitde l'individuation, et particulièrement au sujet de l'âme , ce désaccord prit un immense développement dans ses conséquences. Duns-Scot, s'appuyant sur la notion d'unité, soutenait, contre les thomistes, que les facultés de l'âme n'ont pas, dans la réalité, d'existence distincte entre elles, et encore bien moins d'existence séparée de l'âme elle-même. Assurément Duns-Scot

avait raison contre saint Thomas; mais c'est dans la morale sortoot que le réaliste se montre pressant et impitoyable. Saint Thomas , notamment dans son Commtentaire du Maître des $entences, avait tenu si pea de compte de la volonté dans l'homme , qu'il paraissait disposé à la sacriGer sans réserve. Dans-Scot, an contraire, alliant naturellement l'idée de volonté avec la notion qu'il a\ ait de l'âme, à savoir, celle d une force qui peut agir d'elle-même, Duns-Scot attaque l'ange de l'école • le suit pas à pas dans son propre Commentaire du Maître des sentences , qu'il oppose à celui de son adversaire , et se montre à la fois plus hardi et plus vrai. 11 serait trop long de retracer ici les circonstances de cette lutte, si honorable pour Duns-Scot; disons seulement que nul plus que lui, dans tout le cours de la scolaslique, n a proclamé plus hautement ni deiendu avec plus de force le fait de la volonté dans l'homme. Esprit ferme et logicien sé\ère, quoique subtil, il sa\ait se défendre de toute tendance au mysticisme \ers lequel penchait saint Thomas. C e<t de cette lutte entre les deux cheîs^ que naquit, entre les thomistes et les sc(»ti>tes, cette polémique si acerbe, au bujet de la liberté, de la gràcc et de la prédestination.

Avec Dons-Scot, la philosophie scolastique revint sur elle-même et chercha, pour ainsi dire, à se recommencer. Par ce retour, elle avouait i la fois et son insuflisanoe et son désir d'aller plus avant dans la recherche de la vérité. Les esprits, mécontents du présent, reprirent d'abord avec ardeur un s\stème dont toutes les parties n étaient pas à repciusser, et qui d'ailleurs a\ail laissé des traces incontestables dans le conceptualisnie. Duns-Scot fut l'auteur de celte réapparition , et i! fît parcourir au réalisme tout le cercle de la philosophie d alors, et sou\cnt avec un sentiment du \ rai et une sûreté de logique qui lui assignent un rang distingué dans l'histoire de la scolastique. Malgré l'obscurilo de sou st\le,it e>t digne d'attention pour la manière ferme et souvent hardie dont il a traité tes plus hautes questions de la philosophie, et ce n'est pas sans raison que les thomistes, effrayés peut-être du caractère que prenait la philosophie chez i^uos-Scot , se monlrèrenl si acliarnés contre leurs ad\ersaires. Ainsi relevé par Duns-Scot , le réalisme > impose de nouveau et captive l'attention, grâce au talent du maître et à cette puissance de dialectique dont il abusa souvent . et qui le fit surnommer le docteur subtil. Cependant ce défaut ne nuL^t en rien à Tin dépendance de son esprit; car, à une époque où l'uutorité d Aristoto était portée jusqu à l'exagération la plus incroyable , Duns-Scot garde son indépendance. En cela comme dans le reste, il se distingue de la foule nombreuse des scotistes , qui maintinrent son écolo pendant trois siècles. C'est par eux que le véritable réalisme devint le sooUsme , qu'on se représente avec raison comme un système ayant pour interprète une logique verbeuse, hérissée de syllogismes et de formules ininteliigililes, et sou\eDt pour résultats les conséquences les plus contraires à la raison. C'est en effet ce qu on voit chez la plupart des scotistes. et même chez les plus renommés, tels que J. Wassalis, Antoine André. Pierre Tartaret, et surtout François Mayronis, qui fut surnommé à lx»n droit le docteur délié , le docteur des abstractions. Ce que Duns Scot n'avait pas fait, du moins formellement , Fr. Mayronis n hésita pas «n le faire, en réalisant ie^ rapports entre les objets,, et même les simples accidents.

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