‹ Dictionnaire des sciences philosophiquesChapitre 47 sur 135 · EMPÉDOCLE · texte numérisé non relu

EMPÉDOCLE

tête ni le corps d'un homme , ni bras qui naissent des épaules, ni pieds ni genoux agiles, pur esprit, esprit saint et infini, dont la pensée rapide pénètre tout l'univers. »

Ce Dieu suprême, c'est le sphérus, à la fois cause et matière du monde.

Au-dessous du sphérus, sont les autres dieux : Jupiter, Junon, Plulon , Nestis , TAmilié et la Discorde. Sous ceux-ci toute une hiérarchie de dieux secondaires et de génies. Formés des quatre éléments, comme tout ce qui est dans la nature, ces génies sont, par cela même, en communication permanente avec les mortels; mais, éternels et exempts de toute vicissitude, ils vivent dans un bonheur parfait.

Loin du ciel, dans nos régions ténébreuses, sont d'autres génies. Nés dans le ciel comme les premiers, semblables à eux , ils participaient à tous leurs biens; mais, poussés par la Discorde, ils se souillèrent de meurtre et d'injustice , et furent précipités du ciel sur la terre. Celle-ci les renvoya à la mer, la mer à l'air. Ainsi odieux à tous les éléments et rejetés par toute la nature, ils sont en proie à d*atroces supplices. Leur occupation , leur joie est de pousser les hommes au mal pendant que les bons génies les poussent au bien. Il n'est pas d*àme humaine qui n'ait son bon et son mauvais génie.

Nos âmes sont aussi des êtres déchus. Sorties de la Divinité , mais chargées d'un grand crime, elles sont tombées d'en haut dans cette enveloppe mortelle qu*on appelle le corps. Mais, pour Empédocle, nulle punition n'est éternelle. Les mauvais génies eux-mêmes , après avoir expié leurs crimes, remonteront au ciel, et y rentreront en possession de tous leurs biens. L*àme humaine est condamnée à errer pendant trente mille ans d'un corps dans un autre. Dans la métempsycose de Py thagore , lârae ne pouvait habiter que des corps d'animaux. Empédocle, d'après ses vues sur la nature, devait la faire descendre jusqu'aux végétaux. Lui-même se rappelait avoir été tour à tour, mâle et femelle, arbre, oiseau et poisson. Après avoir habité ces tristes demeures, l'âme est admise dans un corps plus noble, celui d'un poète, celui d'un roi. Enfin, après l'entière expiation de son crime, elle remonte au ciel d'où elle est sortie , pour y jouir d'un boi^heur sans fin. Par une honorable inconséquence que le prêtre et le poëte arrachent au physicien , Empédocle fait les âmes immortelles. Dans son système, le bonheur n'est donné qu'à la vertu.

« La vertu , dit-il , n'est pas telle pour ceux-ci , telle autre pour ceux-là. C'est une loi universelle, qui embrasse la vaste étendue de l'air et l'immensité du ciel. » C'est de sa physique qu'Empédocle tire les principaux préceptes de sa morale. Tous les êtres sont composés des mêmes éléments ; il y a une sorte de parenté qui règne par toute la nature. Par conséquent , le premier devoir est de respecter tous les objets de la nature, de s'abstenir de toute violence, de ne pas même verser le sang des animaux. Dans le corps d'un animal peut être cachée l'âme d'un parent , l'âme d'un ami.

<i Le père saisit son fils qui n'a fait que changer de forme, et l'immole en prononçant des prières. L'insensé! Son fils l'implore, pour calmer sa fureur, il ne l'écoute pas, il l'égorgé et va ensuite dans sa maison préparer un sacrilège repas! »

D*après les mêmes molifs, Empédocie n'eût pas d6 permettre aux hommes l'usage des végétaux; mais la nécessité Vy contraint| et il n*en est que deux , la fève et le laurier, qu'il déclare inviolables. La chasteté et la tempérance en toutes choses sont les vertus qu*Empédocle recommande le plus souvent. Sa morale n'a qu'un seul but : détacher l'homme des choses sensibles, l'élever vers les choses d'en haut, et par là rétablir sur la terre cet âge d'or, cet Age de paix et d'harmonie qu'il dépeint sous les plus vives couleurs.

Tel est en abrégé le système d'Empédocle, système de physique et de théologie dans lequel tout est sous la dépendance d'un être mystérieux que Ton nomme à peine. D où viennent toutes les vicissitudes des choses, la séparation des éléments, la formation du monde et tous les phénomènes qui s'y produisent? De la domination alternative de l'Ami* tié et de la Discorde. Et qui produit celle domination alternative , qui rend inévitables la naissance ou la mort, le mélange ou la dissolution des parties? Uûe seule cause, la nécessité. Au fond , le dieu suprême d*Empédocle, ce n'est pas le sphérus, ce n'est pas surtout celte intelli-

Îence dont il a parlé une fois après Anaxagore, c'est l'ancien dieu u paganisme, le dieu des théologiens et des poètes, le destin. Il y aurait sur Empédocie toute une bibliothèque à consulter. Nous recommandons d'abord ses fragments réunis par Sturz en 1805, par Peyron en 1810, par Karslen en 1838. Plus de cent auteurs anciens exposent sa doctrine sans ciler ses paroles. Les principaux sont Platon dans presque tous ses dialogues, principalement âainsle Sophiste, dansleAfefion^ dans le Phédon; Aristote, dans presque lous ses ouvrages , principalement dans le de Anima, dans le de Générât, animal, et dans la Métaphysique; Cicéron, principalement dans les Académiques, et dans le traité de la Nature des dieux; Plutarque, dans presque tous ses ouvrages, surtout dans le de Placitis philosoph, ; Galien , surtout dans son Hisior, philosoph.; Diogène Laércc, Vie d* Empédocie; enfln Lucrèce, Porphyre, Eusèbe, Proclus, Sextus Empiricus, Simplicius, Slobée, Thérnistius , Philopon et les Scoliasles.

Parmi les nombreux ouvrages modernes , nous citerons seulement les suivants ; Système d' Empédocie ^ par Tiedemann, dans le Magasin de Gœltingue, t. iv, n° S. — De la philosophie d' Empédocie, de H. Rilter, dans les Fragments littéraires de Wolf, 4* cahier. — Recherches sur la vie d* Empédocie, de Bonamy , dans les Mémoires de l'Académie des Inscript,, t. x. — Empedoclcs Agrigentinus, de vita et philosophia ejus, etc. , par Sturz, in-8** , Leipzig, 1805. — Empedoclis et Parmenidis fragmenta, etc., etc., par Peyron , in-S**, Leipzig, 1810. — Enfin celui qui peut tenir lieu de tous les autres : Empedoclis Agrigentini carminum reliquice. De vita ejus et studiis disseruit , fragmenta ea-plicuit j philosophiam illustravit Simon Karsten , in-S", Amsl., 1838. C'est ce dernier ouvrage que nous avons surtout consulté. D. H.

EMPIRISME. Tout excès amène une réaction inévitable. En face des extravagances de l'esprit de système, et des assertions ridicules et absurdes de quelques métaphysiciens , s'est élevée une secte qui , pour éviter les erreurs de la spéculation, a pris le parti, plus facile que sensé , de nier la certitude de tout ce qui déjpasse les limites de la pure

expérience. Pour celte opinion il n*y a de yrai , de réel, de perceptible, de certain , que le fait qui nous est directement et immédiatement connu ; tout le reste peut bien être affirmé , mais ne sera jamais connu , ni démontré avec certitude. C'est cette prétention qui, tournée en système, a reçu le nom d'empirisme.

On voit sur-le-champ tout ce qu'il a d'arbitraire, et quelles sont les conséquences renfermées dans un pareil principe. Sans parler de ce qu'il a de favorable au scepticisme absolu , comme tout système qui mutile illégitimement la connaissance humaine, l'empirisme ne v^ pas moins qu'à la négation directe de toute science , de toute théorie. S'il n'y a de vrai que les fails , toute science se résoudra en une collection d'expériences particulières qui pourront être réunies en un faisceau, mais qui ne pourront avoir de lien entre elles, parce qu'il n'y a point de lois générales et universelles sans vérités générales et universelles. Dans le monde réel, il n'existera que des phénomènes; les substances, par cela seul que c'est l'esprit qui les conçoit, et que l'expérience ne révèle que les qualités, les substances , dis-je, seront des chimères. II existera de l'étendue et de la pensée, mais nul n'aura le droit d'affirmer ni la matière, ni l'esprit.

On comprend que, malgré les répugnances de certains esprits pour les hautes abstractions , pour les théories absolues, il s'en soit trouvé assez peu qui aient pousse jusqu'à l'extrême le principe de l'empirisme. Peu de philosophes l'ont en effet professé d'une manière explicite et complète, et ceux qui l'ont fait se sont à peu près confondus avec les sceptiques. Mais il s'en est trouvé beaucoup qui ont accepté, en faisant des réserves plus ou moins étendues, le principe de l'empirisme. Entre l'empirisme pur et le système qui, sans être exclusivement empirique, nie la certitude des idées nécessaires et des principes absolus qui sont comme le fonds de la raison humaine 9 il y a place pour des opinions plus ou moins radicales. Et plus d'un bon esprit, qui d'abord se serait soulevé contre les assertions de l'empirisme, a été conduit peu à peu à l'affirmer complètement; témoin ces paroles de Diderot {Lettre mr les sourds et muets , Œuvres, t. 11, p. 10), qui en cela se faisait l'écho de la philosophie contemporaine : « Les objets sensibles ont les premiers frappé les sens; et ceu}^ qui réunissaient plusieurs qualités sensibles à la fois ont été les premiers nommés : ce sont les différents individus qui composent cet univers. On a ensuite distingué les qualités sensibles les unes des autres; on leur a donné des noms : ce sont, la plupart, des adjectifs. Enfin , abstraction faite de ces qualités sensibles, on a trouvé ou cru trouver quelque chose de commun dans tous les individus, comme l'impénétrabilité, l'étendue, la couleur, la figure, etc., et 1 on a formé les noms métaphysiques et généraux, et presque tous les substantifs. Peu à peu on s'est accoutumé à croire que ces noms représentaient des êtres réels ; on a regardé les qualités sensibles comme de simples accidents, et l'on s'est imaginé que l'adjectif était réellement subordonné au substantif, quoique le substantif ne soit proprement rien , et que l'adjectif soit tout. » Quelques lignes plus loin , Diderot déclare que la substance est un être imaginaire.

Voilà, certes, qui est clair et précis. Dans ce passage, Diderot nie formellement la réalilé des substances, et par suite la matière etl'esprit.

A côté de cette opinion si tranchée , il serait facile ^ en multipliant les citations, de montrer que toutes les théories sur le mot et TAme humaine qui ont leur source dans la philosophie de Locke, conduisent à cette conséquence de Tempirisme. Hume n*a-t-il pas déclaré formellement que le mot humain n*est rien de plus qu'une succession d'impressions et d'idées? Et Condiliac n*a-t-il pas dit la même chose en d autres termes, lorsqu'il a fait de notre Ame une collection de sensations et d'idées? Mais ce qu'il importe d'examiner, ce ne sont pas tant les opinions qui aboutissent à l'empirisme, que la prétention même sur laquelle il se fonde.

La faiblesse de l'empirisme vient de ce qu'il a d'étroit et d'exclusif; son tort est de nier ce qu'il y a de nécessaire etd'absolu dans la connaissance humaine. Et, en effet, si l'empirisme avait raison , s'il n'y avait de certain que les faits réduits à eux-mêmes, à l'état de purs phénomènes, les sciences expérimentales seraient impossibles aussi bien que toutes les autres sciences. Sans doute les faits réels, actuels, sont avant tout ce par quoi nous pouvons connaître tout ce qui est accessible à notre intelligence; la connaissance de ces faits , c'est-à-dire l'expérience, est le point de départ de toute sciei^. Dons ces limites, Tempirisme aurait raison. Mais vouloir se borner à ce point de départ , y enfermer l'esprit humain , c'est une folie et une absurdité ; c'est nier gratuitement la légitimité de toutes les opérations intellectuelles qui s'appuient sur les faits pour les dépasser et trouver les vérités générales et universelles; c'est nier la valeur, la légitimité et la portée du raisonnement. Or, à quel titre et de quel droit vient-on nier les vérités fournies par le raisonnement ? Si l'empirisme ne les nie pas , il reconnaît des vérités qui vont au delà des faits purs et simples ; et par cela seul il est en contradiction avec le principe qui n'admet comme certains que les phénomènes. Et s'il les nie, ces vérités, sur quoi appuie-t-il sa prétention ? Car, remarquons-le bien , c'est le même esprit , la même intelligence qui connaît les faits et qui en déduit les conséquences. L'opération du raisonnement et celle de la perception sont distinctes ; mais c'est de la même faculté de connaître, du même principe pensant qu'elles émanent toutes les deux. Nier l'une, c'est inGrmer l'autre ; car leur autorité, venant d'une même origine, est égale, sinon semblable ; el l'empirisme qui attaque le raisonnement ne peut pas ne pas attaquer la perception.

Ajoutons qu'il n'est pas d'expérience proprement dite qui n'implique l'intervention d'un ou de plusieurs de ces principes absolus, qui sont comme le fond et l'essence de la raison. L'esprit humain n'est nullement la table rase qu'a imaginée le sensualisme ; el sans la présence et l'action de ces principes innés que l'esprit humain apporte avec lui , aucune idée expérimentale ne serait possible pour nous. Concevra-t-on,

f>ar exemple , que nous puissions faire les comparaisons et les généraisations auxquelles conduisent plusieurs expériences, et qu'elles supposent souvent, s'il n'y a pas dans le sujet pensant, qui compare et qui généralise, une unité, une simplicité substantielle? Concevra- t-on aucune des opérations de l'esprit , si l'esprit n'est pas un sujet, une substance, s'il n'est qu'une succession d'actes? El quelle idée auronsnous de chaque acte en lui-même , si nous ne le rattachons à rien , si nous ne pouvons ni le comparer ni l'analyser? N'çst-il pas absolument

contraire à toutes les lois de notre intelligence, de regarder Tesprit comme une succession d'actes plutôt que comme un être substantiel ? Cette prétention n'est-elle pas parfaitement arbitraire y opposée en tous points au sens commun , et au plus haut degré absurde et illégitime? Que l'on discute sur la nature et sur Tessence de cet être, soit^ mais qu'on ne nie pas ce qui est impliqué dans tous ses actes de perception et de raisonnement y à savoir son existence substantielle;^ laquelle pourtant échappe à Texpérience pure, à la simple observation , puisque celle-ci atteint les phénomènes et n'atteint pas les substances. Or, c'est là précisément le tort que se donne Tempirisme.

De même dans les sciences physiques et naturelles, quelle loi pourrat-on légitimement afBrmer, si l'esprit ne peut aller au delà des faits? Vous dites que la loi de Tattraction est la loi udiversellc de la matière. Mais qui vous l'a appris? Car Texpérience, comme l'a fait remarquer Aristote il y a plus de deux mille ans, nous apprend bien ce qui est ici y là, aujourd'hui ou hier j mais Texpérience ne peut rien nous dire de ce qui existe ailleurs, de ce qui sera demain , de ce qui a toujours existé; et dans la physique et les sciences naturelles, vous affirmez l'identité des lois de la nature pour tous les temps et pour tous les lieux.

Ainsi, sans parler des sciences morales, puisque l'empirisme les nie, on voit que, dans le domaine même qu'il s'est réservé, il n'est pas soulenable. 11 n'y a pas, il ne peut pas y avoir de science qui se borne à la connaissance du particulier; l'expérience, telle que la désireraient les empiriques , limitée à tel corps , à tel point de l'espace , à tel instant de la durée , ne peut permettre à l'esprit d'affirmer ni de croire une vérité qui s'étende à l'universalité des corps, à l'immensité de l'espace, à réternité de la durée. Ce qui constitue toute science, c'est le passage du particulier au général ; et, dans ce passage, c'est l'esprit qui intervient de lui-même, par son énergie propre; c'est la raison qui franchit l'abtme par la puissance des principes qui sont en elle, principes que l'analyse psychologique découvre dans la raison, qu'elle dégage des faits où ils sont impliqués, mais que l'analyse, ultérieure aux faits, ne constitue pas. « Les sens, dit Leihnilz (iVm/v. Essais, p. 195, éd. Erdmann), quoique nécessaires pour toutes nos connaissances, ne sont point suffisants pour nous leâ donner toutes , puisque les sens ne donnent jamais que des exemples, c'est-à-dire des vérités particulières ou individuelles. Or, tous les exemples qui confirment une vérité générale , de quelque nombre qu'ils soient, ne suffisent pas pour établir la nécessité universelle de cette même vérité ; car il ne suit pas que ce qui est arrivé arrivera toujours de même.

« D'où il paraît que les vérités nécessaires, telles qu'on les trouve dans les mathématiques pures, et particulièrement dans l'arithmétique et dans la géométrie, doivent avoir des principes dont ta preuve ne dépende point des exemples ni, par conséquent, du témoignage des sens, quoique sans les sens on ne se serait jamais avisé d'y penser.

« Il est vrai qu'il ne faut point s'imaginer qu'on puisse lire dans l'Ame ces éternelles lois de la raison à livre ouvert ; mais c'est assez qu'on les puisse découvrir en nous à force d'attention , à qui les occasions sont fournies par les sens. »

D'aprèis ce qui vient d'être dit, l'empirisme n'est que 1 exagération

Sili EMPIRISME.

pu la conséquence extrême du sensualisme. Aussi Thistoire de la philosophie nous montre-t-elle peu de philosophes ç|ui aient professé celtç doctrine complétemenl et dans toute sa franchise. L'esprit humain a besoin de croire et d'afBrmer, et Tcmpirisme est presque entièrement négatif. Mais il y a eu parmi les philosophes sensualisles un assez grand nombre de philosophes qui ont admis, les uns plus y les autres moins, la prétention de Tempirisme; et, sous ce rapport, on peut indiquer les écoles où Tinfluence de cette doctrine s'est fait le plus sentir.

Dans Tantiquité l'école ionienne, celle de Thaïes et de ses successeurs, paraît avoir été sensualiste jusqu*à l'empirisme. Lorsqu'Héraclite proclamait que tout s*écoule, et niait l'être absolu, Heraclite donnait, dans le langage poétique de son temps, une expression à Tempirisme. L'école de Démocrite et des atomistes , sans admettre les lois nécessaires de lesprit humain , croyait à des substances , à des unités matérielles appelées atomes. Mais bientôt les principaux sophistes reprenaient les assertions de Tempirisme ionien , et Protagoras enseignait Jue connaître c'est sentir, que le caractère de la sensation est de varier l'inGni , suivant les dispositions de l'être sensible ; que chacun connaît à sa façon, et que, tout savoir dérivantde la sensation, toute science est

f)urement expérimentale, individuelle, relative. En d'autres termes, es sophistes rétrogradaient jusqu'au système d'Heraclite, à la négation de la vérité absolue.

Plus tard , la double influence de Platon et d'Aristote ruine les der* niers débris de la sophistique : et l'empirisme , relégué parmi les médecins et les disciples d'jGnésideme, tend de plus en plus à se confondre avec le scepticisme.

Au moyen âge, on le retrouve également parmi les médecins et les alchimistes; mais il ne sert de drapeau à aucune des grandes écoles de la scolastique.

Enfin, au début de l'esprit moderne, il se glisse dans le camp du sensualisme; et nous en voyons les principes assez explicitement professés par Hobbes. Peu à peu ce qu'il y a de positif et d'expérimental dans le sensualisme séduit les esprits; la métaphysique de la sensation se produit en France et en Angleterre avec cette clarté persuasive et élégante qui Gl le succès de Locke et deCondillac; les penseurs du xviii'' siècle se lancent de plus en plus dans cette voie, et les doctrines de l'é-

Eoque aboutissent au célèbre Système de la nature, où le baron d'Holach essaya d'appliquer le principe de l'empirisme aux principaux problèmes de la métaphysique et de la morale. « Connaître un objet, suivant lui (c. 2), c'est l'avoir senti, et le sentir, c'est en avoir été remué. » Voilà la science complètement détruite, et la pensée identifiée avec le mouvement. Comme il n'existe pas d'objets généraux , nous ne pouvons être remués par eux; nous ne pouvons ni les sentir ni les connaître; il n'y a donc pas de science du général. « Aucune notion , ajoute-t-il (c. 10), ne peut rigoureusement être la même dans

deux hommes chaque homme a, pour ainsi dire, une langue pour

lui seul , et cette langue est incommunicable aux autres. » Ainsi d Holbach reprend pour son compte, sans s'en douter, la vieille formule d'Heraclite et de Protagoras; et l'empirisme du xviir siècle aboutit aux conclusions qu'avait balbutiées l'esprit philosophique dans son enfance :

ENCYGLOPÉDISTIUS. Si9

tant il est vrai qu'il n'a été donné à aucun système d'échapper à ses véritables conséquences!

Plus près de nous , à la fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci, la philosophie semble , par excès de prudence, se circonscrire dans la contemplation du jeu de nos facultés, sans aucun égard à leurs objets et au résultat de leur action. Sans répudier absolument Tempirisme qui avait précédé, l'idéologie ne peuple l'esprit humain que de sensations rappelées ou généralisées, qu'elle nomme des idées.

C'est ainsi que nous arrivons au temps présent, où l'empirisme n'est guère en honneur que che^ quelques savants, qui le regardent plutôt comme nn pjcéservalif utile contre les écarts de la spâ;u|ation, que comme un système vrai et digne de satisfaire ce besoin de savoir qui est tout à la fois le tourment et la vie môme de l'esprit humain.

Fr. R.

ENCYCLOPÉDISTES [L'EtfCYCLOPtnii bt lis]. La France, en 1750 , offrait le triste spectacle d'un gouvernement faible qui subit l'influence d une opinion publique plus puissante que luL La littérature philosophique avait pris un ton résolument agressif, et i malgré quelques intermittences, battait en brèche, sous toutes les formes , les vieilles croyance^, les vieilles institutions, les vjeux usages. Ce qu'on a appelé depuis le parti philosophique, était dès lors à peu près formé. Il lui fallait un drapeau à l'ombre duquel il pût se rallier et donner à ses idées cette force d'ensemble qui seule produit les grands résultats. Ce dra« peau fut ï Encyclopédie ( 1754-1772).

Parce/a seul que c'était une idée hostile aux institutions du temps qui

5 résidait à l'exécution de ï Encyclopédie, on comprend que la publication e cet ouvrage dut rencontrer des obstacles. Aussi l'histoire des difficultés et des tribulations par lesquelles V Encyclopédie fut d'abord arrêtée et retardée , et même des habiletés à l'aide desquelles elle triompha , estelle un des points curieux de l'histoire des rapports du gouvernement avec la littérature au xviii*' siècle. D'Alembertet Diderot prirent sur eux la responsabilité de tout l'ouvrage ; mais ils s'efforcèrent de rattacher à sa rédaction les hommes les plus distingués de l'époque. Aussi on remarque tout d'abord , parmi les auteurs de V Encyclopédie, Dumarsais , Daubenton, Rousseau qui donna l'article Musique, BufTon l'article Nature, et le chevalier de Jaucourt qui rédigea, avec un dévouement i la science que rien ne put lasser, tous les articles concernant la physique et l'histoire naturelle. A dater du troisième volume, d'Holbach , La Condamine, Marmontel et Lenglet-Dufresnoy,qui fit l'article /ft'^^oi're, se joignirent aux premiers. A dater du tome quatrième, il faut ajouter Duclos {Déclamation des anciens), Boullanger {Corvée et Déluge)^ Voltaire, qui commença de fournir beaucoup d'articles, Montesquieu , qui en fit un seul , le comte de Tressan , le président de Brosses , l'abbé Morellet , Danville, Quesnay, Necker {Frottement), et Turgot, qui fournit un mémoire dont on fit usage à l'article Coton. Turgot en avait préparé d'autres; mais quand l'ouvrage fut prohibé, Turgot crut devoir à sa dignité de magistral de ne plus être le collaborateur de cette entreprise. On comprend sur-le-champ qu'un si grand nombre d'écrivains di£féfents , apportant, chacim d^ vues diverses, 4evaieQt j^r iw& ]e co^

SaO ENCYCLOPÉDISTES.

de Toa^Tage dlnéviUMes disparates, et ane ÎDoohéreDoe d*îdées et d'opîoions fort sensible. Les auteurs de V Encyclopédie prenaient d'ailleors de loates mains et pillaient , «ans s'en cacher lorsqu'on le kor reprochait, Trévoux et Bnfïier, Furetière et Basnage.

Le premier volume, annoncé avec fracas et bruyamment attendu, parut en 1751. Il était dédié an comte d*Argensôn, ministre de la giiorre. Contre les usages en pareil cas, la dédicace àait 6ère et dégap;ée : « L'autorité, disaient les éditeurs, suffit à un ministre pour lui attirer lliommage aveugle et suspect des courtisans; mais eDe ne peut rirn sur le suffrage du public , des étrangers et de la postérité. C'est à la nation éclairée des gens de lettres, et surtout à la nation libre et désintéressée des philosophes, que vous devez. Monseigneur, l'estime générale, si flatteuse pour qui sait penser, parce qu'on ne l'obtient que de ceux qui pensent, etc. » S'il y avait de l'habileté dans cette dédicace envisagée comme précaution, il y avait plus de hardiesse dans la manière dont elle était rédigée ; et bientôt le contenu de certains articles commença d'inquiéter le clergé et les jésuites, et à soulever de nombreuses clameurs. Le Gouvernement donna donc Tordre de suspendre la publication. Mais celle-ci avait ses partisans qui se remuèrent activement, qui la patronèrent avec tant de chaleur, qu'on vit, chose incroyable! le Gouvernement insister en dessous main auprès des auteurs pour qu'ils eussent à continuer Tœuvre suspendue par ses ordres, dont le succès promettait une certaine gloire à l'époque; et cependant le ministère, malgré cette démarche, n'osait pas révoquer les arrêts qu'il avait rendus contre l'ouvrage, trois mois auparavant ! C*est qu'en effet , si les philosophes comptaient des amis assez puissants à la cour pour leur obtenir la tolérance du Gouvernement, il y avait déjà dans les articles de Diderot^ pour ceux qui, suivant Grimm, $atoient réfUehir, le germe d'une infinité d'idées qt^il ne fallait que développer pour éclairer les hommes. Le parti philosophique hésitait encore à cette époque à mettre trop en lumière ses opinions ; mais il s'efforçait néanmoins de les faire pénétrer partout , et , malgré ses ménagements , il devenait assez facile à ses adversaires d en reconnaître la trace. Lorsque par-ut le quatrième volume (septembre 175^), le nombre des souscripteurs s'élevait à trois mille; en décembre 1757, à la publication du septième volume, il y en avait quatre mille.

Ce fut aussi le moment où V Encyclopédie fut attaquée avec le plus d'acharnement dans les journaux et les pamphlets des adversaires du arli philosophique. Palissot publiait ses Petites lettres, etc., et Moreau e Nouveau mémoire pour servir à ^histoire des Cacouacs, On représentait les encyclopédistes comme formant un parti dans l'Etat, oui avait pour but formel la ruine de toutes les institutions existantes. Et de fait, si c'e>t trop dire que d'attribuer cette intention à tous ceux qui prenaient part à V Encyclopédie ; si même, aux yeux de la plupart d'entre eux, les plus grandes hardiesses spéculatives ne pouvaient avoir de portée ni d'effet dans le monde réel , il n'en est pas moins évident que la pensée qui présidait à la rédaction de l'ouvrage était peu favorable à tout ce qui avait ses racines dans le passé, et que ses tendances avouées appelaient un nouvel ordre de choses. Pour se défendre contre les accusations, les auteurs et les patrons de l'entreprise faisaient

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