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remarquer que, de cinquante écrivains qui y contribuaient, il n'y en avait pas trois qui vécussent ensemble ou qui eussent d'étroites liaisons entre eux. C'était assez vrai; ils n'avaient guère de commun qu'une grande indépendance d'esprit. Mais d'AIembert et Diderot revoyaient tons les articles , et donnaient à Touvragc entier la teinte générale de leurs opinions, Diderot surtout, qui était spécialement chargé delà partie philosophique. La variété des écrivains n'ôtait donc pas tant qu'on pourrait le croire à l'unité de dessein et d'intention, au moins dans une certaine ligne. Au besoin même on niait la portée évidente d'un article. C'est ce qui arriva, par exemple, pour l'article Genève, où d'Alembert déclarait que les théologiens de la ville de Genève étaient au fond sociniens et déistes. Cette accusation mit en grand émoi ces personnages , et dans le premier moment Grimm (15 septembre 1757) trouvait que d'Alembert avait commis là une grande étourderie, et avait l'air de le blâmer; mais, un an après (1'*^ septembre 1758), et lorsque la colère des ennemis de d'Alembert s'était un peu apaisée, il retournait son blâme et disait, à propos du même article, que ce n'était pas dans la vue de foire de la peine aux ministres de Genève que d'Alembert les avait taxés de socinianisme, mais bien , au contraire , pour leur faire honneur.
Cependant le cl^^rgé continuait ses plaintes contre V Encyclopédie. Jansénistes, molinistes, tous les partis se réuni3saient pour la signaler à l'indignation publique. Un mandement de l'archevêque de Paris (février 1759) vint même attaquer en face les philosophes; et V Encyclopédie, sur le réquisitoire de l'avocat général Séguier, fut enGn déférée au parlement. Cela n'empêcha pas le huitième volume de s'imprimer pendant ce temps- là. Mais , le 8 mai de la même année, parut un arrêt du conseil qui révoquait les lettres de privilège accordées à V Encyclopédie, et défendait la publication de l'ouvrage. On en écoula bien de nouveaux volumes au-dehors du royaume ; mais , à l'intérieur, on parut vouloir tenir la main à l'exécution de l'ordre du conseil. L'imprimeur Le Breton fut mis à la Bastille ( 1766), pour avoir envoyé vingt a vingtcinq exemplaires à des souscripteurs de Versailles , qui furent obligés de les remettre au comte de Saint- Florentin. îï est vrai que huit jours après, l'ipiprimeur sortait de la Bastille. Mais ce petit emprisonnement avait porté ses fruits; et, pour éviter de nouvelles tracasseries. Le Bjreton mutila, à l'insu de Diderot, les derniers volumes de \ Encyclopédie (1770). Le philosophe, justement cpurroucé, écrivit à l'imprimeur une lettre ou il exhale sa colère et son mépris dans les termes d'une indignation qui est souvent éloquente. Mais le mal était irréparable , Le Breton ayant eu soin de détruire le manuscrit au fur et à mesure que le tirage s'effectuait. Ainsi se termina, par une sorte d'avortement, cette entreprise colossale, si éclatante à son début. La guerre entre les philosophes et le clergé, entre celui-ci et les jansénistes , querelle qui fut suivie de l'exil du pariement , tout cela , sur le déclin d'un règne devenu honteux, commençait à inquiéter les esprits , et le public, détourné par de tristes préoccupations, fit peu d'attenlion à la fin d'une publication qui Tavait vingt ans plus tôt si fortement ému.
Arrivons maintenant aux doctrines que renfermait V Encyclopédie, et tâchons d'en apprécier rapidement le véritable caractère et les tendances les plus marquées.
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Ce qui distingue éminemment l'entreprise de d*A1embert et de Diderot , c'est qu'elle fut avant tout une œuvre soumise à une pensée philosophique, et c'est particulièrement de ce côté que nous avons à la considérer ici. Ces deux hommes lui imprimèrent avec force le cachet de leurs opinions, et la firent entrer dans le courant de leurs idéej. Tous les autres collaborateurs , quelle que fût d'ailleurs leur valeur personnelle, ne viennent au>n seconde ligne dans l'achèvement de l'œuvre commune. Le but de V Encyclopédie était tout k la fois de montrer à l'esprit humain l'étendue de sa puissance, en déroulant le tableau de ses richesses; et en même temps d'achever, en traitant librement de toute science , de toute doctrine , l'émancipation de la pensée humaine , si nettement commencée par la révolution cartésienne. C'est à ce point de vue qu'il faut se placer pour juger avec impartialité toute la partie philosophique de ce grand ouvrage dont Diderot fit le prospectus et d'Alembert le discours préliminaire; et c'est ainsi que Ton pourra en apprécier sainement le côté utile , et faire la part des passions et même des préjugés du parti philosophique.
Le discours préliminaire par lequel V Encyclopédie s'annonça eut on succès considérable, succès mérité d'ailleurs a beaucoup d'égards, quoiqu'il ait été vanté outre mesure par les amis et les patrons de l'entreprise. D'Alembert y montrait d'abord , et cela en conformité avec les idées du temps , l'origine de nos premières connaissances, puis celle de la société, et par suite la notion du juste et de l'injuste prenant place parmi nos croyances. Il passait alors à l'exposition de l'origine des diverses sciences , delà physique et des mathématiques, et des sciences d'imitation, telles que la peinture, la sculpture et la musique. Enfin d'Alembert proposait sa division des sciences humaines, calquée avec quelques changements sur c^lle de Bacon.
Il y a peu de chose à dire sur la partie du Discoun préliminaire où d'Alembert traite dos origines de la société et des sciences. Ses doctrines, sur ce point, n'offrent rien de particulier, et ne sont guère qu'un pâle reflot de celles que propageait , en 17S0 , la philosophie sensualiste. Seulement l'esprit sobre et modéré de d'Alembert évita les conséquences extrêmes qui séduisent de préférence les écrivains résolus et énergiques. Il fit à peu près la même chose pour la division dos sciences. On sait que la Question d'une classification des sciences ne date pas de la publication du Traité de la dignité et de f accroisse^ ment des sciences; mais celle que Bacon avait donnée fit oublier toutes les antres. D'Alembert, en l'empruntant pour l'Encyclopédie, y introduisit quelques changements. Bacon avait ramené les sciences humaines à trois chefs principaux, qui sont : la m^otre^ comprenant tout ce qui est histoire; Vimagination, renfermant tout ce qui est poésie; et la raison, contenant tout ce qui est philosophie ou science de Dieu, de l'homme et de la nature. Or, cette classification est loin de satisfaire à toutes los exigences du problème. La division psychologique sur laquelle elle repose nesï ni rigoureuse ni exacte; les sous-divisions n'y sont pas irréprochables, allondu que beaucoup de branches de l'arbre do la scionco rentrent los unes dans les autres. L'ordre de filiation et do (lépondanco des scirnoos y est à peine inditfué pour quelques-unes, loin d'y être entièrement observé. D'Alembert essaya de compléter cette
classificatioD, en j Éj/nfJÊÛ la ^ssâncânE A» Trrfirf là^ixîqiif «t èr Tordre rationod àt m» msBKSBik?». c'eâïr4-ffirr Tiràrt àtis^ k^qoA les sdeoces se iiurfariÉl Aans la Sicîr-f . <ï ccLtoâ àia:> kt^oK e».îes dépendent les unes àa aolres. Ce demisr «â , anx ^«tx de ^ Alnuberi, à peo pris lifulî^ag xvtt Twàrt àt Aêtekççrswcl àe ^-i> £yersês faculté Le siwl nalkénuftkKS ne se liusait p«5 d aiTieors illosîon sur la ràkar de ceUe c^asàficaliM . luêsDe c:cTii?»r par ?iû. El peat-èlre loodiailHl jh bkvI àe la £SnLlié. kr^qn il dx^. qae ies analogies et les difEreals points àeccutacl des £^ers c^*>eU ée ia co«inaissancebamaîiie, les m a^cc les astres, liôsanxc.: tc^joctr^ one trop grande part à rartftnire dans ■DeparaTie estieprse, pour qn oft rencontre jamais une dassâficaîka salî^îaisaste. Il e:îl ceruin , en efiel « que la plapart de nos facollés istenieBDent dans la fc*nna*îon dechaqoe sdenœ, el qoe, par cotkséqiieDt. ranger les soences suivant les £acollés auxquelles eDes appannixiit , c'es4 poser les baNCS d'une di\îsion radicalement man^aîse. De pins, les seioices « en raison mtee de leurs progris'conliniis ci de knr extension successive ei indéfinie* se subdivisent en plnseors antres. D fiindiait donc, d'un côté« diviser les sciences d'après les roéliiodes oo procédés înldlectoels qui sont nécessaires pour les cottstilocr et qnî y dominent , et de Tautie les subdiviser d'après leurs objets. Les mêmes méthodes s appliquant à plusieurs sdencesà la fois, ce premier point de vne de\Taît comprendre le second et servir à fonder les divisions principales.
Telle était llntrodoctionque d'Alembert mit à la tète de VEmeyclopééiê (nous ne parlons pas des mathématiques;. D fitencorerartide(irfsin:<doni nous avons parlé , et de noa^>reux artides de grammaire et de littérature. Il ne se contenta pas d'y insérer des articles; il se senait d'ailleurs de son influence et de ses relations dans le monde pour attirer d^ protecteurs à la grande oravre et même pour dénoncer les ennemis de V Encyclopédie, comme le démontre une lettre fort curieuse de Malesberbes à d'Alembert , qui témoigne du peu de goût du philosophe pour les critiques et les contradictions (Voyez ATem. de Morellet, liv. i , p. 43- 52). Hais, las des tracasseries du Gouvernement, qui tantôt tolérait, tantôt ordonnait de suspendre V Encyclopédie, mécontent aussi des libraires-éditeurs, d'Alembert abandonna Tentreprise avant laGn, et cessa d*y prendre part après la publication du huitième volume.
Diderot , lui , ne ce Catigua ni ne se rebuta jamais, et fut sans relâche rame véritable de V Encyclopédie. Il y aborda et v traita toute sorte de sujets , les faits historiques et les faits fabuleux , les usages anciens et modernes, la philosophie et les superstitions, la politique et la grammaire. Il y rédigea entièrement tout ce qui concerne k^ arts mécaniques y et initia ainsi le premier les hautes classes de la société à tous les efforts, glorifiés et souverains aujourd'hui, alors si dédaignés, de cette puissance toute moderne qui s appelle l'industrie. Les articles qu'il (ournit sur ces matières si diverses s'élèvent au nombre prodigieux de 990. TS'ous n'avons à considérer ici que ceux qui se rapportent aux différentes sciences philosophiques.
Sur tous les problèmes philosophiques dont Diderot expose une solution dans V Encyclopédie, M ne faut pas lui demander unrt systématique unité d'opinions qui n'allait pas à la fougue de son esprit. Mais on
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peut se convaincre facilement que, s1l conserve encore quelques traditions de récole française du xvii« siècle, toutes ses sympathies sont acquises aux théories du sensualisme anglais, qui, à cette époque, se répandait beaucoup en France , et surtout à la morale et à la politique de cette école. Diderot , d'ailleurs , lisait peu , recueillait quelques faits, et se hâtait d'inventer des.hypolhèses pour les expliquer. Et comme il se regardait avant tout comme Tapôtre des doctrines nouvelles qui commençaient à prévaloir dans notre pays, il adoptait de préférence, tanlôl ouvertement et tantôt par voie d'allusions et de conséquences, les tendances les plus négatives de cette philosophie. C'est ainsi qu'en général sa métaphysique est un mélange assez confus des théories de récole de Malebranche, de Leibnitz et de Wolf, avec les opinions des philosophes anglais contemporains. Sa prédilection pour Hobbes, Locke et Shaftesbury , est même sur certains points nettement marqua. Dans ses meilleurs articles de logique, il se borne à copier tantôt BufiQer, et d'autres fois Condillac. Il s'étend davantage sur les questions de morale, de justice et de droit naturel. El cela se conçoit d'autant plus, que ce sont là les cAtés faibles du cartésianisme , ceux qu'il a le plus laissés dans l'ombre, et que les encyclopédistes aspiraient surtout aux théories qui peuvent se traduire en actes. La morcde de V Encyclopédie est, au iond , la morale du bon&eur et de l'intérêt, sans toutefois que les théories de cette doctrine y soient exposées dans toutes leurs rigoureuses conséquences. Voici comment Diderot déduit ses idées. Suivant lui , l'homme cherche le bonheur, et c'est dans ce but que la société a été établie. Les hommes, par le fait seul de leur existence, ayant tous un droit égal au bonheur, l'égalité de nature, c'est-à-dire le droit égal de tous à tout , est un droit essentiellement naturel. En conséquence de cela, le juste, suivant Diderot, est ce qui est conforme aux lois civiles r opposition à Téquitable, qui consiste dans la seule convenance avec es lois naturelles (sur lesquelles Diderot ne s'explique pas). Ce sont les lois écrites qui, en ratiûant les principes naturels d'équité, produisent et manifestent la véritable justice, ce qui n'empêche pas Diderot d'ajouter qu'une action est moralement bonne , si elle s'accorde avea l'essence de l'être qui la produit. Or cette dernière assertion s'éclaire singulièrement de cette autre assertion de Diderot , que les passions sont excellentes en elles-mêmes, puisqu'elles enseignent à l'homme la route du bonheur. Ainsi , dans les principes de cette théorie, l'idée du juste n'est pas essentiellement distincte de l'idée d'utile, et n'emporte nullement avec elle l'idée absolue d'obligation morale. Diderot distingue un peu, il est vrai, l'idée de la sensation; mais ces deux phénomènes ne lui paraissent dignes d'attention que dans le rapport qu'ils ont avec le bonheur de l'individu, et, par conséquent, le côté sensible de notre nature lui parait bien supérieur à l'autre , qu'il s'occupe peu , d'ailleurs, d^cn distinguer. Il confond complètement le principe des devoirs sociaux qui >ient de la destination morale de l'homme, avec le bonheur présent. Aussi ne sera-l-on pas étonné qu'à l'article Immortalité, il ne parle que de cette espèce de vie que nous acquérons dans la mémoire des hommes, et garde sur la vie future un silence fort significatif. A Tarticle Epicurty il dit encore : « Epicure est le seul d'entre tous les philosophes anciens qui ait su concilier sa morale avec ce qu'il pouvait
les
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prendre pour le vrai bonheur de rhomme, et ses préceptes avec les appétits et les besoins de la nature. »
Arrivant aux questions de droit naturel, Diderot part de ce principe , que la liberté est la condition de l'obligation et du droit. Nous avons des passions qui créent en nous des besoins , qui tous se résument dans le désir inné du bonheur. Il faut donc, dans ce but, raisonner nos actions , c'est-à-dire faire servir au développement de notre nature sensible la raison , qui est notre plus haute faculté , laquelle ne nous a été donnée, comme toutes les autres , que pour contribuer à notre bonheur. Mais il est absurde d'exiger des autres qu'ils fassent ce que nous voulons. Qui donc décidera , entre les hommes, de ce qui est juste ou injuste dans leurs rapports mutuels? Ce sera, suivant Diderot, le genre humain, parce oue le bien de tous est la seule passion qu'il ressente, et que la volonté générale est toujours bonne. « Si même les animaux pouvaient communiquer avec nous, dit-il , et voter dans une assemblée générale, il faudrait les y appeler, et alors les questions de droit naturel ne se débattraient plus par-devant Vhumanité, mais par-devant Vanimaiité. »
L'homme a donc d'abord le droit naturel le plus sacré à tout ce qui ne lui est point contesté par l'espèce entière. Et puisque , dans ses rapports avec ses semblables, il doit consulter la volonté générale, il s'agit de savoir où se trouve le dépôt de celte volonté générale. C'est, suivant Diderot , dans les principes du droit écrit de toutes les nations policées.
La soumission à la volonté générale est donc le lien de toutes les sociétés, le vrai fondement du droit naturel ; les lois doivent être faites dans l'intérêt du bonheur de tous, et non dans la vue du bonheur d'un seul. Donc le bonheur du genre humain , qui est le seul bonheur légitime, exige que la puissance législative appartienne à la volonté générale, laquelle, suivant Diderot , n'erre jamais ; car, même dans l'hypothèse que les idées du genre humain se maintiendraient dans un flux perpétuel dafQrmations et de négations successives, le fondement du droit naturel D'en subsisterait pas moins, puisque la loi serait toujours dans sa mobilité l'expression exacte de la volonté générale de l espèce entière, et que celte conformité de la loi avec la volonté générale est la source unique de tout droit, de toute justice. Il ajoute que la volonté des peuples est le fondement du droit et de la puissance des souverains; il attaque (art. Autorité) l'axiome que toute puissance vient de Dieu , et déclare que le prince ne tient que de ses sujets l'autorité qu'il a sur eux . qu'il ne la possède qu'à titre de leur représentant , et qu'elle est essentiellement bornée par les lois de la nature et de l'Etat.
Sur les questions d'esthétique qu'il aborde, mais qu'il ne résout qu'en partie, Diderot , qui s'était beaucoup occupe de la théorie du beau, et dont les salons avaient eu du succès, ne se montra guère plus indépendant du sensualisme régnant, et suivit, sur quelques détails seulement, les inspirations de sa nature enthousiaste. Dans l'article Beau, il commence par exposer d'une manière générale les opinions de Platon , de Hutcheson, du P. André et de Le Batteux sur ce sujet; puis, analysant pour son compte la notion de beauté, il arrive à des conclusions qui peuvent se résumer ainsi : Nos besoins et l'exercice le plus immédiot de nos facultés conspirent, dès noire naissance, à nous donner des