II
une partie de Técole d'Alexandrie ^ a cru que l'âme de rhorome, dans l'extase y simplifiée comme elle l'est alors^ se confondait avec Dieu même. Voilà l'incroyable et sacrilège conséquence qu'on a pu tirer de Textase : et pourquoi? cest que les alexandrins, et tous ceux qui ont suivi les mêmes traces y soit spontanément, soit par imitation, s'étaient fait de Dieu des théories qui le réduisaient à ce que l'homme lui-même devient dans l'extase. Le Dieu des alexandrins et des panthéistes en général , y compris les panthéistes contemporains, n'a ni volonté, ni intelligence, ni liberté, ni action, ni providence. C'est une creuse et vide abstraction , c'est un néant , tout comme dans l'extase l'homme n'est qu'un néant indéfinissable. Les alexandrins , et Plotin en particulier, retrouvaient donc dans l'extase le Dieu qu'ils s'étaient forgé dans leurs insoutenables théories : et si ces théories poussaient à l'extase, l'extase, réciproquement, venait appuyer et vérifier ces théories.
Ainsi , selon que les mystiques avaient de Dieu des croyances plus ou moins exactes, plus ou moins profondes, ils ont admis l'une de ces deux conséquences de l'extase, ou la simple union avec Dieu, ou l'identification à Dieu.
11 est bien encore une autre conséquence de l'extase que des mystiques, en assez grand nombre, ont osé en tirer audacieusement , si ce n'est pas folie et non point audace qu'il convient de dire. Dans l'Inde, où la pratique de l'extase a été poussée plus loin que partout ailleurs, et où elle a été analysée dans ses plus minces détails, les mystiques ont cru que cette transformation de l'homme en Dieu transmettaient aussi à l'homme des pouvoirs divins, la toute-puissance sur la nature entière, sur l'univers. Il y a des livres tout entiers où les moyens d'acquérir cette domination sou\eraine sont décrits avec le plus grand soin et donnés comme infaillibles. Dans l'école d'Alexandrie, la théurgie a souvent joué un très-grand rôle, et Porphyre, qui a vécu sept années avec Plotin, son maître, n'hésite pas à lui attribuer sérieusement les pouvoirs magiques les plus étendus. On pourrait trouver des exemples fort nombreux et tout aussi absurdes dans l'histoire de l'Eglise chrétienne; et les conciles ont dû intervenir fort souvent, ainsi que la papauté, pour faire cesser des fantasmagories coupables et des miracles extravagants qu'avaient préparés et rendus croyables toutes les manœuvres dont l'extase est précédée , et toutes les hallucinations dont elle est suivie. A ce degré, le mysticisme touche à la folie, ou, pour mieux dire, il n'est plus que de la folie.
Si l'on se rend bien compte de ce qu'est l'extase en elle-même, des altérations profondes qu'elle fait subir à la nature de l'homme, le déplorable état qu'elle fait à l'âme dans les longues préparations qui la doivent amener, ou dans les abattements qui la suivent, on pourra trouver que c'est caractériser justement l'extase que de l'appeler on suicide physique et moral ; et , malgré les prétextes religieux dont le plus souvent elle se couvre, il ne faut pas hésiter à la condamner et â la proscrire. Par conséquent, on ne saurait en faire, comme le mysticisme l'a trop souvent prétendu, le but de la vie humaine. Cette union à Wea dès cette vie est le renoncement coupable à tout ce que Dieu a fait , à tous les devoirs qu'il nous impose envers les autres, envers nousmêmes, envers lui. Ce n'est pas l'honorer que de s'immoler à hii dans
on stérile sacrifice ; ce n'csl pas l*aimer vérilablcmeiil que de délruirc en soi toutes les facultés par lesquelles on l'honore et on l'aime. L'extase est donc une erreur énorme , et le plus souvent une erreur coupable; mais c'est une erreur très-réelle^ et les esprits légers qui la nient ne sont guère moins aveugles que les mystiques qui s'y livrent.
Et pourtant y malgré ces dangers souvent signalés par le bon sens de l'Eglise, et malgré ses anathèmes, les règles de l'extase ont été exposées, analysées tout au long par les docteurs les plus autorisés, tout eomme elles l'avaient été chez d'autres peuples, dans d'autres temps, sous l'empire d'autres religions. Indépendamment des descriptions naïves et spontanées , il y a eu les prescriptions positives, minutieuses, indiquées , recommandées , imposées aux esprits les plus fidèles parmi les croyants, aux &mes les plus ardentes parmi les âmes embrasées de l'amour de Dieu. Ainsi Gerson, héritier de toutes les traditions du moyen âge, a fait le code de l'extase dans sa Théologie mystique pratique. Il a donné à qui veut tenter ces chemins hasardeux une route infaillible pour atteindre l'extase, et par elle atteindre Dieu lui-même. Les ascètes indiens ont poussé les choses aussi loin que le doctor christianissimus, et ils ont donné avant lui des formulaires tout aussi détaillés, tout aussi précis, tout aussi efficaces, et non moins extravagants. Plotin et les mystiques grecs n'ont pas été aussi positifs; ils se sont homes à des indications plus vagues, bien que le sens n'en soit pas moins cerUiin. Ils se sont contentés en général de pratiquer Textase , et de la décrire; ils ne sont pas allés jusqu'à l'enseigner méthodiquement. Mais cette conséquence extrême était inévitable , et dans les couvents de toutes les religions on a su l'appliquer avec une régularité qui empruntait sa puissance à l'énergie même de la foi.
C'est qu'en effet, toute blâmable qu'est l'extase, il est très-difficile de fixer dans la pratique un peu sévère les limites qui la séparent de la prière et de l'oraison. Les âmes énergiques dépassent bientôt la borne; cette union à Pieu, que la foi la plus orthodoxe admet dans les religions les plus éclairées, la prière que toutes recommandent sans exception, ne suffisent pas à ces natures généreuses et brillantes. II faut posséder Dieu, non pas quelques instants, non pas en s'élevant jusqu'à lui par ane exaltation mentale qui ne dure que le temps même de réciter les iuvocations et les hymnes pieux: il faut le posséder pleinement, toujours, an moment où on le désire; il faut le conserver aussi longtemps qo'on le veut, et en jouir en quelque sorte comme on jouit sur la terre d'un objet aimé. Le langage même des mystiques est souvent aussi précis et aussi enflammé que le langage de l'amour humain. Il y a donc ici un danger réel et très-grave qu'il est presque impossible de conjurer pour ces natures pleines de feu et de puissance qu'excitent encore les saintes pratiques de la dévotion. La prière que la religion leur ordonne, et qui est indispensable, les pousse presque infailliblement à l'extase et à tous les excès qu'elle entraîne; la limite est en ceci fort délicate^ et les génies les plus fermes et les plus éclahrés y ont souvent consumé leurs soins. Bossnet, adversaire implacable du quiétisme et de ces oraisons extTMMHiinaîres qui constituent l'extase ; à1)ien ^senti recueil ; et « après û^hAt eondamné les abus, il a iù montrer aussi quel était le j&giUxtye -"osage de la pHène ^ allant 'teèinc un peu au inysiicisme ; il a fait son
traité de Mystici in tuto pour rassurer les âmes timides que sa voix foudroyante aurait pu épouvanter quand elle écrasait Molinos et ses adhérents.
Ainsi l'extase a^ dans la pratique de la piété la plus légitime , c*estràdire dans la prière , un antécédent et une cause trop souvent efficace, et que cependant on ne saurait proscrire. L'extase est Texagération et Tabus de la prière.
On le voit donc, Textase n'est pas un fait sans importance y comme trop souvent on l'a cru : elle est le fond de tout mysticisme, philosophique et religieux; elle a été connue de tous les peuples , dans tons les climats , mais peut-être dans les climats chauds plus qu'ailleurs ; elle a été réduite en pratique régulière; et Ton a pu en faire l'occupation unique de la vie de l'homme , en méconnaissant la vie dans ce qu'elle a de vraiment grand , et en prétendant par une anticipation sacrilège unir, dès cette existence terrestre, l'homme au Dieu qui l'a créé. L'extase est la destruction coupable de la personnalité, et, par conséquent, de toute vertu. C'est là ce qui l'a fait condamner de tout temps par les écrits fermes et sages, et par toutes les religions qui ont bien compris la nature hutiiaine, et qui ont su la respecter.
Si nous laissons de côté ces extases régulières et en quelque sorte scientillques qu'on apprend avec les Indiens, avec Plotin, avec saint Bonaventure et Gerson , l'histoire de la philosophie pourra nous offrir encore des exemples d'extases naïves, spontanée, qu'ont éprouvées, dans quelques circonstances extraordinaires, les plus admirables esprits dont la philosophie s'honore. N'était-ce pas une extase de ce genre qui saisit Socrate durant le siège de Polidée, et qui le retint vingt-quatre heures de suite dans cette immobilité et cette quiétude dont lui-même ne se rendait pas compte et qui étonnaient ses compagnons d'armes? N'était-ce pas encore une extase qui saisit Descartes durant cette méditation féconde qui lui découvrit les premiers principes de sa méthode, et qui lui inspira, si l'on en croit Baillet, ce vœu singulier qu'il n'ex^ cuta pas, de rendre grâce à Notre-Dame de Lorette? Ce sont-là trèsprobablement des extases; mais ce n'était pas la volonté qui les avait préparées dans Socrate, non plus que dans Descartes. Ni l'un ni l'autre ne les avaient voulues, ni l'un ni lautre ne les renouvelèrent : ce furent des accidents et non point des conquêtes recherchées et obtoittes après de longs efforts. Mais il faut remarquer que, selon toute apparence, ce sont des extases involontaires conune celles-là qui ont appris à réitérer de propos délibéré ces états singuliers , et que , si la nature n'avait pas de cette façon provoqué l'honmie, il n'aurait sans doute jamais songé à cette tentative insensée de changer et de bouleverser de fond en comble l'état normal que la nature lui fait le plus habituellement.
Si l'on veut bien connaître l'extase, et la suivre dans toutes les phases qu'elle présente, il faut consulter, entre autres documents, les suivants : pour ce qui concerne l'Inde, le très-curieux ouvrage de M. Bochinger sur la Vie cantemplatice ascétique et momatiiçue chez Us Indous et les peuples bauddhistu, in-8'', Strasbourg, 1831 (français); le Bhagatad Guita , et les Mémoires de Colebrooke sur la philosophie ndienne ; — pour la Grèce, Plotin , Porphyre, Eunape el Prodns 9 «—