II
délibératjQD, elle se résout (inalement en actes ex tériears. Ici donc, par un singulier renversement de la langue commune, ce qu*on nomme sensibilité, c'est la source des idées obscures, c'est l'intelligence à son début et à son plus bas degré } ce qu'on appelle entendement, œ n'est rien que l'intervention de la volonté dans la formation de nos connaissances ; ce qui porte enûn le titre de volonté, c'est une {urétendue transformation du désir, c'est-à-dire du sentiment.
Kant, en combattant la doctrine qui consiste à dériver toutes les connaissances humaines de l'fixpérience, sous le titre de sensibilité, conserve à ce dernier terme sa double valeur et son sens équivoque : c^ mol exprime à la fois, dans sa langue, l'expérience interne ou externe , et la faculté d'éprouver de la peine et du plaisir.
Plus fidèles à la distinction des choses et aux usages de la langue littéraire, MM. Jouffroy et Damiron ont réservé le nom de sensibilité à la simple capacité de jouir et de souffrir. Mais le premier de ces deux écrivains a proposé, i^ la suite d un remarquable article sur les facultés de TAme humaine {Méit^nya, p. 313), une liste de ces facultés, qui paraît trop étendue. 11 y en a six : l"" la faculté personnelle, c'est la volonté^ i" la sensibilité, ou capacité de jouir et de souffrir : nous ne changeons ni la chose, ni le mot; 3*> les facultés intellectuelles; nous les reconnaissons également et sous le mèn>e titre ; k"" la faculté locomotrice : il est trop clair que ce n'est qu^ le pouvoir de la volonté sur les organes du mouvement , et que ce pouvoir ne doit pas être distingué de la volonté elle-nièmc; 5^ la faculté expressive; elle relève encore des rapports de 1 Ame avec les organes, et psychologiquement elle se confond avec la volonté, si l'expression est volontaire en effet; avec le pouvoir qu'ont nos pensées et nos sentiments de réagir spontanément sur l'organisme, si l'expression e^t involontaire; 6*" enfm, le^ penchants primitifs de notre nature; il n'y a évidemment là qu'une couséquenec de la peine et du plaisir, doués de certaines propriélés stimulantes , en vertu desquelles les objets agréables on pénrbles nous attirent ou nous repoussent, et d'où nos affections prennent les noms de mobiles, d'instincts et de penchants. An. J.
FAMILIiE. Cette institution , aussi ancienne que le genre humain, et, sans contredit, une des plus saintes, a été dans ces derniers temps attaquée avec tant de violence; portes, romanciers , publicistes, fondateurs de religions nouvelles , réformateurs de toute espèce se sont élevés contre elle avec tant de railleries et de sopbismes , qu'il n'y a pas seulement un intérêt spéculatif, mais un intérêt pratique, presque un intérêt de circonstance, à montrer sur quels foudcmenls inébranlables elle repose, quel but elle doit poursuivre, quelles sont les IdIs et les conditions qui la régissent. La famille, cestla première condition aussi bien que la première forme de la société, le premier pas que fait l'homme dans la vie morale , et sans lequel il est impossible qu'il en fasse aucun autre. Essayez, en effet, de rompre les liens dont elle est formée; qu'à la place du mariage il n'y ait plus que la passion et de^ rencontres fugitives; que les enfants ne reconnaissent plus leurs parents, ni les parents leurs enfants ; que les doux noms de frère et de sœur deviennent des mots vides de sens : vous détruirez du mémo coup les sentiments
FAMi^L):. 571
les plus naiqrels, les plus profppds ^\ peiU-élre les plus désintéressés du 4XBpr hMinaip » vous ôterei à }'aciivUé humaine ses iqobiles les plus ordiiiaires e( les plus puissauts« Pei^e-t-QP que rabolition de la famille ei la morl de toutes les affeetiops qui pftiss^t dans son sein tourneraient ai| profit de septiipeqts plus ^v^ et plus généreux ; qu'elles nous lllisseraienl piqs de force et de liberté pour aimer notre patrie , nos cqncitpyen§ et les hommes en gépéral? Cette opinion a trouvé des parijsans : Platon la défend dans sfi République, et elle a été reproduite par les utopistes de nps JQurs; mais elle n'en est pas moins la plus incppcev^ble des illusions. On comprend que les liens et les affections de famille, lorsqu'ils ei^isleqt, quand notre cœur en a la complète expérience , puissent s'étendre par assimilation sous l'empire des institutions politiques ou des idées religieuses. C'est ainsi que la patrie n'est pour nous qu'une faucille plus vaste; que nos concitoyens , imbus des mêmes idées et façonnés aux mêmes mœurs, qui partagent avec nous les a)éii)es droits, 1^ mêmes devoirs, les mêmes espérances , les mêmes craintes , et vivent sous le charme des mêmes souvenirs , sont véritablement poi|r nops des frères , et qu'enfin le sol qui nous nourrit , qui porte dans son seip les cendres de nos aieux, devient pour nous l'objet d'une piété toute filiale; c'est ainsi epcpre que Dieu nous apparaît pomme le père coipniqQ de tous les hommes, la terre comme leur commun patrimoine, et que, par suite de la même idée, nous sommes fprcés de croire à la fraternité universelle du genre humain. Mais com ineqt ces assimil^Mops seraient-elles possibles, soit pour notre esprit, soit pour notre cœur, si l'un des termes qu'elles supposent se trouve supprimé, ^i les noms de père et de frère n'ont plus pour nous aucune signification morale, et ne répondent à aucun mouvement de notre àme? Il faut bien considérer que l'amour de la patrie, tel qu'on doit l'entendre, et l'amour de Thumanité, ne sont pas des sentiments que nous apportons ep naissant, ou qui existent indistinctement chez tous les hommes: i|s se développent avec le temps , sous l'empire de certains principes laborieusement conquis, par une extension réfléchie des affections de fiannlle, qui, au contraire, sont naturelles, spontanées, irrésistibles. Nous dirons plus : ramoqr de Dieu, si élevé qu'il nous paraisse audessus des afTeptious terrestres, s'allume au même foyer pour s'étendre ^suite dans un champ sans bornes. 11 est à remarquer que c'est sous le nom de Père que Dieu est adoré par le genre humain; et en effet, ^ part la différence du fini à l'infini , quelle autre espèce d'amour poqvonsnpifs éprouver pour lui que celui qu'un père inspire à son enfant? YQUlpir aller ai| delà, c'eal se perdre dans les langueurs et dans les ^ubtilité^ du mysticisme. Aussi , le sens cqpimun ne s y est pas trompé; il a donné uq même nom à ces deux sentiments si différents par leur objet; il a reconnu la piété, soit qu'elle s'exerce dans le sanctuaire de }fl fquû||e, ou d&QS celui de la religion.
L'institution de la famille n'est pas moins nécessaire au bien-être g^tqfiel de la société qu'à son existence morale; car n'est-ce pas sur |0 travail que repose le bien-être , et par suite le bon ordre de toute asspci^iioi) humaine? Or, le travail, en général, n'a pas d'aiguillon pins pui§^ant, plus opiniâtre et plus noble en même temps, que le désir .i Al^^rur 1^ hophPMr de oiixn, que aaus aimons le plus au monde, et dont
si.
57â FAMILLE.
nous somaoes^eD qœkfoe sorte, la providence ici-bas. Que Tainoorde la gloire, de la patrie, de HBomanité, on qoelqoe sentimenl plus âevé encore, suffise aoxémes d'élite, qo'U soit le nn^Nle ordinaire des grands travaax de la pensée et de rimagination on des sacrifices de lliéii^ismey nous l'admettons sans peine ; mais, livrés aux plos Tolgaires occupations, la plupart des hommes ont besoin d'être soutenus, excités par des affections plus positives. 11 leur faut respérance de laisser à irârs enfants , à leurs compagnes , à leurs |»t>clies, les firuits de leurs sueors et les signes matériels de leur dénouement. Il faut que leur ambition puisse s étendre au delà des limites de leurs besoins et de leur existence^ sans cesser en quelque sorte d*étre personnelle; car nos enfants, c'est nous-mêmes , avec l'avenir et la jeunesse de plus. Quant à Tintérèt proprement dit et aux passions purement égides, c'est le oomUe du délire de vouloir élever sur ce fondement une société de quelque durée et de quelque valeur. En admettant même, avec plusieurs philosophes du dernier siècle et quelques socialistes de nos jours, qu'un temps viendra où le crime et la révolte n'auront plus de but, tantrintérél particulier sera étroitement lié à l'intérêt général , il sera toujours vrai qu'avec rainour de soi pour tout mobile et tout fireùi , un homme n*aura rien à craindre , rien à ménager, rien à fonder pour Tavenir. Il peut acheter, au prix d*une fin prématurée , tous les plaisirs des sens ; au prix d'une existence obscure et pauvre , la tranquillité de Tesprit et du corps; il peut , en un mot, \ivre comme il lui platt : car sa mort ne doit pas avoir de lendemain. Quelques économistes craignent pour la socMé l'excès de la population. Ce n'est pas là , selon nous, qu'est le danger, mais dans les mœurs et dans les habitudes qui détruisent, parmi les classes pauvres, les liens domestiques. La famille, en même temps qu'elle ennoblit l'homme à ses propres yeux dans les plus humbles conditions de la vie , le rend aussi plus utile aux autres et plus intéressé à la prospérité commune ; elle double ses forces pour le travail , met &ï jeu tous les ressorts de son activité, et éveille sa sollicitude sur l'avenir comme sur le présent.
Mais la famille ne doit pas seulement être considérée comme un moyen , c'e^t-à-dire comme une des conditions de l'ordre social et un des mobiles les plus puissants de l'activité humaine : elle est légitime , elle est sainte par elle-même; elle repose sur l'union des Ames encore plus que sur le besoin des sens ; elle sanctifie par l'amour et par le devoir, par l'usage de la raison et de la liberté , une des lois les plus impérieuses de notre nature animale; enfin elle complète l'existence de l'individu en même temps qu'elle assure, dans l'ordre moral conmiedans Tordre physique, la continuation de la société. En effet, ce qui constitue essentiellement la famille, c'est le mariage et l'éducation des enflants. Or, le mariage, tel qu'il doit, tel qu'il peut être, n'est pas seulement l'union des intérêts et des corps ; il est aussi formé par des liens d'une autre nature. L'homme et la femme, comme nous l'avons démontre ailleurs ( Voyez Avoua ), ne diffèrent pas moins l'un de l'autre par la direction naturelle de leurs facultés et par les diverses qualités de leurs âmes, que par la conformation de leurs corps. Au fond, leur nature est certainement la même; leur volonté et leur intelligence sont gouvernées par les mêmes lois ; la même liberté leur est donnée pour le bien
et pour le mal ;.la même fin est proposée à leur existence tout entière : mais ils semblent s'être partagé les moyens d'y atteindre. Chacun d'eux a été paré par l'auteur de la création des perfections et des attributs dont l'autre se voit privée et cette différence de leurs âmes se réfléchit dans leurs formes extérieures et dans les traits de leurs visages. De là le besoin pour tous deux de confondre leurs vies comme les deux moitiés d'un seul être. De là l'amour qui les rend nécessaires l'un à l'autre, non plus comme l'instinct pour la satisfaction d'un fugitif désir, mais pour tous les instants et dans tous les éléments de leur existence. L'amour n'est pas ce délire de l'imagination et des sens avec lequel il est trop souvent confondu ; c'est un sentiment réfléchi servant de lien entre deux Ames qui se touchent par tous les points , et qui , par conséquent, avant de se donner l'une à l'autre, ont pris le temps de s'observer et de se comprendre. Il a un effet moral d'une immense portée , et qui peut-être n'a pas été remarqué suffisamment : il consacre l'égalité des deux sexes; car s'il n'est pas exclusif et réciproque, s'il n'e;3t pas des deux cAtés la donation entière de soi-même , il cesse aussitôt d'exister. C'est dans cette réciprocité parfaite ou cette communauté absolue d'existence que consistent le caractère distinctif et la dignité du mariage. Mais si le mariage était fondé uniquement sur l'amour, il n'aurait pas plus de durée et ne serait pas plus commun que ce sentiment, qui, à cause de sa nature délicate et élevée , ne se fait pas connsdtre à toutes les âmes, et, dans celles-là même où il a pu nattre , ne tient pas toujours contre des passions ou des influences plus grossières. En l'absence de l'amour, il n'y aurait pas d'autres liens entre les deux sexes que la volupté , l'instinct ou l'intérêt du plus fort, et dans chacun de ces cas la femme rendue à sa faiblesse naturelle, privée du respect qui l'entoure au sein de la famille, puisque la famille n'existe pas sans la société conjugale, serait véritablement l'esclave de l'homme et l'instrument avili de ses passions. Il faut donc admettre dans le mariage un troisième élément, qui, au lieu d'être personnel et mobile comme l'amour, puisse servir aa contraire de règle universelle et invariable : cet élément, c'est le principe d'obligation et de droit, qui nous suit également et doit nous gouverner dans toutes les situations de la vie. Il est défendu à la personne humaine, quelles que soient d'ailleurs sa misère et sa faiblesse, de se dégrader au rang d'une chose, d'abdiquer en quelque sorte son existence propre, de se dépouiller de son être moral pour servir uniquement aux plaisirs et aux passions d'autrui. Par une conséquence nécessaire de la même loi, sur laquelle repose toute la dignité de l'homme, il n'est pas moins coupable de réduire les autres, soit par la séduction , soit par la force, à cet état d'avilissement, ou , quand ils y sont déjà, de contribuer à les y maintenir. Donc, un homme et une femme ne peuvent appartenir l'un à l'autre que sous la condition de substituer dans leurs relations mutuelles l'égalité morale, c'est-à-dire l'égalité de droits et de devoirs, à l'inégalité naturelle qui existe entre eux. Cette égalité morale, qui n'empêche pas la diversité des fonctions, suivant les facultés distinctives de chaque sexe, et qui peut, par cela même, subsister à cêté de l'inégalité civile, ne doit pas seulement être acceptée par la conscience ou exister à l'état de principe ; il faut qu'elle soit un fait juridique, qu'elle repose sur un contrat par lecpel deux êtres humain^
de sexes différents mettent fen eommun, pour tonte la durée de leur vié^ lears Ames cl leurs corps ^ leurs volontés et leurs personnes, en tin tnot toute leur existence. Hors de cette communauté absolue, riûégalité est inévitable, et aVec elle on voit reparaître les conséquences que nous avons déjà signalées , la dégradation et Tasservissement de là moitié de l'humanité. Ainsi, le mariage repose à la fois sur ces trois choses : siilr un besoin des sens dont la satisfaction est nécessaire à la conservation du genre humain , et que déjà la raison peut ennoblir par oette idée générale; sur un besoin des Ames excité par les facultés diverses, mais également nécessaires à la perfection humaine , qUe la nature a réparties entre l'homitie et la femme; enfin sur un contrat qui, posant en Srincipe l'égalité morale des deux sexes, assure poiir toujours , au nom u droit et du devoir, cette cotnmunauté d'existence, cette donation mutuelle de deux êtres, qui n'est qu'un fait temporaire dans lamour, et, comme l'amour lui-même, un privilège des âmes d'élite. Il faut remarquer les rapports qui existent entre ces trois éléments de la société conju^le : Tappétit des sexes est un instinct général et aveugle devant lequel la personne humaine disparaît entièrement. L'amour, même quand il n'est pas d'une nature très-élevée , est toujours un intiment personnel , exclusif, qui , par cela même , suppose un chiiix et renferme, de toute nécessité, une part de liberté et de réflexion. Enfin , le contrat est tout entier l'œuvre de la raison et de la liberté : c'est la raison qdi le rédige, en substituant sa règle éternelle à des rapports fortoiUi ou arbitraires; c'est la liberté qui l'accepte et doit le mettre à exécution. C'est l'honneur de toutes les religions d'avoir consacré le mariage en général ; c'est l'honneur du christianisme de l'avoir conduit le plus près de la perfection , en abolissant la polygamie et la répudiation ; mais le mariage ne repose pas sur un dogme religieux et ne peut pas être considéré comme une institution purement religieuse; il résulte de la constitution de l'homme , de ses facultés , de ses droits naturels ; et comme il exerce nécessairement une influence toute-puissante sur les destinées de la société , la société en doit déterminer les conditions extérieures et les faire observer ; son ihtervention est légitime et nécessaire dans un contrat où ses intérêts sont si vivemebt engagés.
Un homme et une femme qui s'unissent Tun à l'autre selon les lois de la nature, ne se trouvent pas seulement liés par des devoirs réciproques ; ils en ont aussi de communs envers les enfknts qui pourront nattre d'eux, et ces obligations contractées d'avance ehvers des élres qui n'existent pas encore, font une partie de la sainteté du mariage et constituent la fin la plus élevée de la famille. L'homme ne serait pas ce qu'il est^ mais il descendrait au rang d'une chose, si l'on pouvait, sous les seules eonditions de l'instinct et de la volupté, lui donner la vie sans être attaché à lui par aucun lien, sans penser à ce qu'il deviendra un instant après sa naissance. Toute action qui se rapporte à lui rentre dans la sphère des lois morales , et leut* doit être subordonnée, quand même elle serait provoquée par les plus impérieux besoins de la nature physique. C'est ainsi qu'il. a des droits, même avant que de naître. Pourquoi, en effets serait-il permit de lui imposer les besoins de la vie et de lui refaset* en même temps les moyens de les apaiser, pendant que le sommeil de l'enlance engourdit son intelligence et ses forces ?
Pourquoi serail-il permis db le Jeter eit ee mdnde , abandonné à loimême , privé d'appui et de culture à TAge ôù la nature les réclame y livré à tous les cëprices du hasard, à toutes les consëqui^ncès db Tighorance et de la faiblesse^ comme hn livre au vbnt uM sementiB inutile? Appeler à Texistence un être humain, c est donc se chargek^ de éoU éducation ; c'est prendre l'engagement , au nom des règles absolues de la justice, d'être sa providence^ d'écarter de Idi la soulVraniHi et le besoin, de développer en même temps les forcée de son corps et les facultés de son âme , de liiiitier enfin à toutes les épreuves , à tous les devoirs , à tous les secrets de la vie^ jusqu'à l'heure où, n'ayant plus rien à attendre de la nature, et prenant, pour ainsi dire, possession de lui-même, il ne dépende plus de nous que par les liens de la reconnaissance et de l'amour.
L'éducation doit être l'œuvre commune du père et de la mère; d'nbord parce qu'elle est pour tous deux un devoir, et par conséquent un droit; ensuite parce que les qualités diverses que la nature a partagées entre eux sont également nécessaires au développeitient de renfaiit, et doivent, autant que possible, se réunir dans l'homme fait. Ce n'est pas trop de faire concourir à cette tâche difficile l'autorité qui commande et la persuasion (jui charme , la fermeté qui exige et la patiehce qui sait attendre, la raison qui éblaire, qui conseille ou qui blamb, et l'amour qui entraîne, qui soutient ou console. Or, de ces detix sortes de moyens d'action , les uns sont plus propres à l'homme et les autres à la femme. Sans doute il faut^ selon le sexe bt le caractère des enfants, laisser prédominer tantôt ceux-ci, tantôt ceux-là) mais il est toujours nécessaire de les combiner ensemble dans une juste mesure > et ce n'est qu'à cette condition que Ibs parents se reth)Uveront tous deux et resteront unis dans leurs enfarits; que les enfants honoreront leurs parents d'un égal respect et les confondront dahs le même aniour, et qu'enfih la femme conservera à la tète de Id fatoille ccttb égalité morale dont nous avons fait la base et dans laquelle consisté là sainteté du mariage. Il résulte de là que l'éducation^ bien distincte de l'instruction, doiiêtrb essentiellement l'oeuvre de la famille , jtisqu'à ce qu'elle ait suffisamment excité dans les jeunes âmes des sentiments qui ne peuvbnt pas naître ailleurs, et qui sont, coinmé nous l'avonë démontré, le germe unique, le commencement nécessaire dé toutes les vertus sociales. Alors, mais seulement aloi*s, potirra commencer une éducation plus virile, destinée à préparer l'homme aux luttes, aux épreuves^ à l'ordre inflexible, aux injustices même de la sodété ; inju$tticei qdi sont toujours des erreurs. Il est de toute évidence que bette seconde partie dé l'éducation, complément indispensable de la première, ne doit être confiée qu'à des hommes qui connaissent la société ^ qui Vivent dans son sein^ oui en acceptent toutes les lois, qui ne sont étrangers à Aucun de ses intérêts, et non pas à ceux qui la méprisent^ qui refusent de marcher avec elle, qui ont résolu, poUr nous serVir de leur propre langage, de vivre eh dehors du siècle , c'est-à-dire en dehors de leur temps et de leur pdys. La plus grande contradiction où puissent tomber les [ieuplës modernes dont l'existence politique a pour bases la liberté et le sentiment nationaf, c'est de faire élever leurs jeunes générations par des maîtres qui repoussent ces deux principes > c'esl-à-dire qui ont ftdi serment de passer
toute leur vie dans Tobéissanoe j et dont la patrie est renfermée tout entière dans les murs d'un dottre. Au reste ^ ce n'est pas ici le lieu d'insister plus longtemps sur ce sujet que nous avons traité séparément ( Voyez ËDucÀTioii) ; il nous a suffi de le considérer dans ses rapports avec la famille.
Le même principe qui charge les parents de l'éducation de leurs en* fants est aussi la source de leur autorité. Moralement il n'y a pas d'autre origine à ce pouvoir paternel si terrible dans l'antiquité, si absolu dans les lois romaines, et par lequel on a essayé vainement, de nos jours, d'expliquer et de justifier l'esclavage. Il est impossible , en effet, que les rapports personnels, que les liens purement physiques qui existent entre les hommes l'emportent sur les lois absolues de l'ordre moral. Ce que je dois à celui qui m'a donné le jour ne va pas jusqu'à détruire en moi la personne humaine, jusqu'à m'ôter l'usage de ma liberté et de mon intelligence , jusqu'à m'enlever à ma propre destinée pour faire, de moi une vile propriété ou un instrument à l'usage d'autrui. Que deviendrait avec une pareille doctrine Fidée même de la justice et du droit? L'autorité paternelle est donc entièrement subordonnée à l'éducation et doit s'exercer dans les mêmes limites et dans la même durée. Celle-ci est le but ; la première n'est que le moyen. L'une nous représente un devoir, l'autre le droit qui en est la conséquence. Le devoir une fois accompli , le droit qu'il apporte avec lui cesse immédiatement L'enfant devenu homme doit toujours à son père et à sa mère, tant que la bonté divine les laisse à ses cotés, le respect, la reconnaissance, un amour sans bornes ; il ne leur doit pas l'obéissance. C'est pour cela que nos lois ont désigné un &ge où cette émancipation est civilement reconnue. Ce n'est pas encore tout : même dans les limites où nous venons de la circonscrire, l'autorité paternelle ne peut pas être absolue; mais il faut nécessairement qu'elle s'accorde avec les intérêts les plus essentiels et soit réglée par les lois de la société. La société en général doit intervenir entre le fort et le faible, entre l'enfant et l'homme fait-, elle doit faire triompher partout l'ordre et la justice : à ce titre elle a le droit de régler dans une certaine mesure les rapports de la famille. Mais il y a plus : il faut qu'elle use de ce droit sous peine de compromettre sa propre existence ; car telle est la constitution de la famille , telle est celle de la société tout entière, telle est l'éducation que Ton donne à l'enfance et à la jeunesse, tel sera dans l'avenir l'esprit public, telles seront les institutions et les mœurs. Il est bien évident, par exemple, que le droit d'atnesse étabh dans la famille, il en résulte nécessairement l'aristocratie dans l'Etat; au contraire, l'égalité entre les enfants d'un même père, si elle est consacrée par les mœurs, amènera bientôt à sa suite l'égalité civile et politique. La même chose a Ueu pour l'éducation. Des générations élevées dans le mépris des lois qui devront les gouverner un jour, dans la haine des institutions sur lesquelles repose Tordre actuel de la société, ne se feront pas scrupule de les changer, et ne seront pas très-reconnaissantes envers ceux qui les ont établies. La société a donc le droit d'intervenir dans l'éducation aussi bien que dans le mariage. L'autorité paternelle , sur laquelle on s'est fondé pour lui contester ce droit, est soumise elle-même à son légitime contrôle. Le mariage et l'éducation des enfants sont, comme nous l'avons di^
les deux éléments principaux de la famille , ses conditions morales et absolues; mais il y a aussi une condition çxtérieure sans laquelle les deux premières se réaliseraient difficilement^ et qui, par cela même, ne doit pas en être séparée : nous voulons parler du droit d'acquérir et de posséder, du droit de constituer une propriété applicable à Fusage de la famille , et qui reçoit, pour cette raison, le nom de patrimoine. Sans doute le droit de propriété , ainsi que nous l'avons fait voir ailleurs ( Voyez Droit) , peut se démontrer comme une conséquence immédiate de la liberté individuelle ou du droit de vivre ; mais il se fonde aussi sur les devoirs, sur l'institution de la famille, dont il devient à son tour la garantie matérielle. Si le père est chargé de l'éducation physique de ses enfants non moins et d'une manière plus immédiate que de leur éducation morale, il est évident qu'il a le droit d'acquérir, dans la mesure où il le juge convenable, tous les moyens de pourvoir à leurs besoins, d'assurer leur bien-être dans Ta venir comme dans le présent, par un dernier acte de sa volonté et de sa tendre prévoyance. Voilà la propriété patrimoniale établie , dont l'idée même implique nécessairement l'hérédité et le droit de transmission. Supposez maintenant ce droit anéanti, ou transportez-le à la communauté politique, à la société entière, ainsi que le désirent certains utopistes ; quelle place restera-t-il à ce commerce de dévouement et de reconnaissance, à ce sacrifice permanent de la vie et de la pensée sur lequel repose essentiellement la société domestique 7 Avec le droit de propriété l'autorité même du père sur les enfants se \ trouve détruite ; car cette autorité ne peut pas exister sans pouvoir. Aussi toutes les tentatives qui ont été faites, tous les systèmes qu'on a imaginés pour détruire la hberté du travail ou le droit de propriété, ontils eu en même temps pour but ou pour conséquence immédiate la destruction de la famille.
Ainsi que tout ce qui appartient à la vie morale de l'homme, ainsi que l'homme lui-même, la société et l'humanité tout entière, la famille a son histoire. Elle n'a pas eu dès le premier jour la constitution que vous lui voyez maintenant ou celle qu'elle doit avoir, que le principe absolu de la dignité humaine lui impose ; mais elle s'est formée lentement par les conquêtes successives du droit sur la force, de l'esprit sur la matière, des besoins de l'àme sur les appétits du corps; et ce que nous disons de la famille considérée dans son ensemble, s'appUque exactement à chacun des éléments dont elle se compose : au mariage, à l'éducation des enfants et à la propriété patrimoniale. Nous allons essayer, par quelques rapides observations, de mettre ce fait en lumière, et c'est par là que nous finirons.
D'abord le mariage n'est que l'asservissement régulier, légal, du sexe le plus faible au sexe le plus fort, avec certaines réserves en faveur du premier. Tel est le mariage oriental avec la polygamie et la répudiation. Evidemment, quand un homme épouse plusieurs femmes avec la faculté de les chasser du toit conjugal, il y a là une inégalité monstrueuse qui ressemble fort à l'esclavage ; cependant il faut remarquer que c'est un progrès immense sur la promiscuité brutale et la servitude proprement dite. La polygamie admet une consécration ou civile ou religieuse qui établit une différence entre les concubines et les femmes légitimes. Le mari ne peut pas tout sur celle|}-ci ; i) loi est défendu de les mpltrai*
ter sans sujet , de les répudier sans jdgémcnt) et il ledr doit une existence conforme à son rang. Quoiqu'il en soil, dans celte première ébauche de la famille, la force et Tinstinct jouent le principal rftte) rétre moral y est effacé presque entièrement devant Tétre matérieli Avec la civilisation grecque et romaine, bien postérieure à la civilisalion orientale , commence pour le mariage une autre époque. Un homme ne peut plus épouser qu'une seule femme, et, au lieu de l'acheter comme autrefois, il ne peut plus lobtenir que de son consentement on de celui de ses proches. Mais quelle inégalité encore dans cette onion ! Tandis que la femme, en cas d'inâdélité, est punie de mort, le mari peut avoir dans sa maison , non par un abus d'autorité ou par un eflM de la lioence des mœurs , mais en vertu d'un droit publiquement reconnu , autant d'esclaves et de concubines qu'il le veut. On sait quel était chez les anciens Romains le pouvoir du mari sur sa femme. Maître absolu de sa personne et de ses biens , investi du droit de la condamner à mort, il exerçait sur elle le même empire que si laconquète l'avait mise en ses mains. Enûn, par une bizarrerie inexplicable dans nos mœurs, l'épouse légitime devenue mère, n'était pas élevée àu-dessns de ses propres enfants : elle n'avait que le rang de leur sœur consanguine. En général , dans l'état de civilisation dont nous parlons^ le mariage était moins une institution morale ayant pour but de donner à l'homme une compagne digne de lui et de faire entrer dans l'éducation la bienfaisante influence de la tendresse malernelle« qu'une institution purement civile, destinée à maintenir la séparation des hommes libres et des esclaves, et ^ dans les Etats aristocratiques, à empêcher le mélange des castes. Aussi faut-il remarquer *qu'au temps de la république romaine, le concubinat, comme nous venons de le dire, était à c^té du mariage légitime (jtutœ nuptiœ) une union avouée par la coutume et par les lois; tandis que les alliances entre patriciens et plébéiens {non Ugitimum matrimonium) étaient regardées comme un état anormal et vicieux. On trouve encore quelque chose de semblable, non plus sans doute dans les lois profondément modifiées par les idées chrétiennes, mais dans l'opinion, mais dans les mœurs de la société féodale du moyen Age et des sociétés aristocratiques des temps modernes. Là, n'est-ce pas en effet le rang> le degré de noblesse^ la position sociale et plus tard l'inventaire de la fortune qui décident des alliances? Combien y en a-t-il, quand ces conditions sont remplies , qui recherchent encore l'union des âmes et l'harmonie des intelligences? Dans cette période de l'histoire, l'être moral ^ la personne humaine s'efface plus ou moins, non plus comme dans les mœurs de l'Orient devant l'être physique , mais, si nous pouvons nous exprimer ainsi, devant la personne sociale ^ devantla caste, la considération ou la richesse. Le mariage > devenu ainsi une affaire, une simple convenance ou le moyen de conserver un nom aristocratique, n'a pas pu inspirer le respect dont il est digne. Cependant l'âme humaine , plus éclairée qu'autrefois sur sa valeur propre, plus réfléchie sur elle-même et plus occupée de ses besoins intérieurs^ n'a pas voulu perdre entièrement ses droits. C'est ainsi qu'il s'est formé à cêté et en dehors du mariage des liaisons presque mystiques où le sentiment seul , où le dévouement le plus pur et le culte le plus désintéressé étaient admis : tel est l'amour
FÀMiLLE. 379
cheval^tt^f^quë, qui dès mœurs du moy^n fige À pds^l^ darls lit pnt^.^io ot dans 1^ romab modestie. De là le contraste qui exi^^té dons l'opinion , et dont l'esprit satirique a si souvent tiré parti entre la réalité et le roman , entre le maridge et ramoufé Ce qu'il y a de certain, c'est que le mariage tel qu'il devrait êtt^, oU l'union de deux êtres humeilns qui se sont choisis l'un l'autre poUr éUx-mêinies sans aucut) sordide intérêt, et qui confondent véritablement leurs deux vies en une seule , n'est pas encore devenu et ne sera probablement jamais un fait bien commun. 11 j a pllis : même cette égalité morale des debx séxeè qui est la condition absolue du malriage indissoluble tel qu'il existe pArmi nous , est à peine admise eh prindpe^ et il s'écoulera du Vernis aVant qu'elle passe dabs les mœursi
Le développement successif que nous présente la société conjugale se répète dans les rapports des parents ou plutôt du père et des enfants, et dans l'éducation de eeux-ci. D'abord les enfonts ne sont que la propriété , c'est-à-dire les esclaves de leiir père. De là le nom même de la famille ( fhmilia , prinlilivement famnlia > dd fàtnulùê^ esclave) ^ un nom qui exprime parfaitement ce qu'était cette institution dans la vieille société romaine. Le père avait droit de vie et de mort sur ses enfants, comme le mari dur sa femme. Son terrible pouvoir s'étendait à la fois sur son fils, sur la femme en puissance de ce fils, sur les enfants de ce dernier et sur tous ses biens. Dans d'autres Etats , par exemple à Sparte , où l'autorité paternelle était remplacée par celle de l'Etat, la situation des enfants était la même. On les conservait, on les élevait, on les instruisait) non pour eux, mais pour la république, non pour en faire des hommes , mais des guerriers et des citoyens. Aussi n'éprouvait-ôn aucun scrupule à les détruire quand, dès leur naissance, leurs forces ne répondaient pas à ce qu'on attendait d'eux. Plus tard, sous le règne de la féodalité , les intérêts généraux de l'homme , et ce que nous appellerions volontiers la justice domestique, l'égalité qui doit exister entre les enfîmts d'un mèhie père, se trouve sacrifiée à l'intérêt de caste. A l'aîné dé la famille passaient le nom ^ les dignités, la fortune du père; le reste devenait ce qu'il pouvait. Le père disparaissait devant le seigneur, et les enfknts devant l'héritier. Nous ne parlons ni des serft attachés à la glèbe^ ni de la population des monastères ; car celle-ci vivait en dehors de la famille ^ et ceùx-IA en voyaient tous les titres dégradés en eux par la servitude. Seule, la législation moderne > récente conquête de la raison et de la liberté, a réglé avec justice les rapports de la famille i en renfermant dans sa véritable destination l'autorité paternelle^ et en consacrant pour les enfonts ce tirincipe d'égalité qui est , en quelque sorte , sa propre essence.
Mêmes transformations dans la propriété* L'homme commence par se ravaler lui-même au rang d'Une propriété et d'une chose; c'est à peine s'il distingue entre ses enfants ou ses femmes et le patrimoine qu'il doit leur laisser. Plus tard ^ l'homme et la chose ^ la propriété et la personne, sans être confondus, se trouvent inséparables t tel est le serf attaché à la glèbe et le sëIgneUr à son fief ibaliénable. Enfin l'homme est affranchi et la propriété est mobilisée ; la terre est faite pour l'homme^ et non plus l'homme pour la terre.
Ainsi, on le voit, chaque progrès de la famille se lie à un pro-