FÉNELON
exclusif y en cherchant dans la nature humaine bimi étudiée les attributs physiques et moraux de Dieu , pour les joindre à ses attributs métaphysiques, seuls atteints par la raison. Par là, il réfute implicitement Spinoza mieux que par une argumentation directe. De la liberté humaine, il infère la liberté toute-puissante de Dieu ; des idées qui éclairent notre entendement y il conclut la parfaite sagesse du Créateur. « Car ce Dieu qui nous a donné Tétre pensant n'aurait pu nous le donner, s'il ne l'avait pas. Il pense donc, et il pense infiniment. » Ici même, Fénelon se rencontre avecMalebranche, ou plutôt , inspiré de ses écrits, il en prend, avec les idées, le langage ; il pHOse à priori l'existence d'une raison universelle et suprême, à laquelle nous participons, et au travers de laquelle nous voyons tout le reste, éclairés par les principes que nous puisons en elle, sur les harmonies de la nature. Ces harmonies, Fénelon a d*ailleur8 employé à les constater par l'expérience tonte la première partie du Traité de Veœiêtenee de Dieu; il s'adressait alors au vulgaire des lecteurs, incapable de comprendre les principes sous leur forme abstraite, et plus frappé de cette preuve de fait que de la vérité générale qui , cependant, autorise et fonde celle-là. Fénelon a d'abord dissimulé le principe , pour ne pas rebuter les esprits communs *, il le dégage seulement dans la seconde partie , en suivant Malcbranchc.
Mais celte doctrine de Malebranche a elle-même un écueil : à force d'exalter Tabsoluc perfection de la sagesse suprême, elle finit presque par ériger cette immuable raison en une sorte de fatum tyrannique et d'inflexible destin, qui, dictant souverainement les décrets de Dieu, supprime dès lors la liberté de ses choix , qu'elle règle infailliblement avec une autorité indéclinable. Malebranche se dissimulait à lui-même celle redoutable conséquence de son système : Fénelon la lui montre , et c'est le but de l'écrit intitulé Réfutation du système du P. Malebranche eur h nature et la grâce. Il y pousse la doctrine dont il a d'abord embrassé avec mesure les principes, à un fatalisme universel qui enveloppe avec Dieu le monde tout entier.
En effet, si Dieu est invinciblement déterminé par l'ordre à l'ouvrage le plus parfait , le moins parfait esl impossible ; donc rou>Tage était unique, ainsi que la voie de l'accomplir, et. Dieu n'ayant pu choisir, il faut désespérer de trouver jamais de ce cêté-là aucun vestige de liberté. Ensuite , ce qui est pis, la création devient nécessaire. Dieu n'a aucune liberté pour créer ou ne créer pas, puisque le plus parfait le détermine inévitablement. S'il a été nécessaire que Dieu créât le monde , il a été nécessaire aussi qu'il le créAt dès rétemilé ; car un monde étemel est plus parfait que temporel. Par une raison semblable, il ne doit pas être détruit , Dieu marquerait de l'inconstance en le détruisant. Donc le monde est nécessaire, étemel et inflni, nécessaire en soi et nécessaire à Dieu. Et enfin , s'il est nécessairement dans l'ordre que Dieu produise et crée , si ractuelle production de la créature est éternelle et essentielle au créateur, la création actuelle est inséparable de la perfection divine; la créature se confond avec le créateur, voilà le panthéisme.
Tels sont les traits principaux du livre écrit par Fénelon , à l'instigation et avec les conseils de Bossuet, contre certaines tendances pernicieuses de la doctrine de Malebranche. On trouve encore, dans le même ouvrage^ une réfutation pleine de sens et de force de cette autre
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opinion , contraire également à la foi et à la raison y selon laquelle la providence de Dieu serait nne providence générale et en quelaae sorte banale , qui , pour ne manquer pas à l'ordre et à la simplicité aes voies qui en est une condition f ne ferait aucune acception des personnes. Malebranche l'admettait comme une conséquence de ses principes^ et y pour ôter aux décisions de Dieu Tapparence même du caprice , il ne le faisait agir que par des volontés générales. Hais FEcriture dément cette doctrine y parlant à chaque instant des grftoes spéciales que Dieu accqrde à ses élus , des inspirations particulières qu'il envoie à ses prophètes^ et de cette vigilance attentive qui s'étend à tous et à chacun. La raison ne s'en accommode pas davantage, parce que le mérite et le démérite des actes libres étant choses essentiellement personnelles , il faut, pour récompenser l'un et punir l'autre , une providence spéciale^ qui tienne compte à chacun de ses œuvres propres.
Amené dans le cours du même écrit à réclamer incidemment contre la négation du libre arbitre y comme conséquence de l'occasionnalisme de Malebranche y Fénelon a donné ailleurs, dans ses Leiiret iur la prédestination et la grâce, une démonstration très-complète de la liberté humaine. La conviction intime et inébranlable où nous sommes sans cesse de notre liberté est d'abord ce qui décide la question. C'est une vérité dont tout homme qui n'extravague pas a une idée si claire, que l'évidence en est invincible : c'est la croyance du genre humain tout entier. On peut spéculativement la mettre en doute et la nier même; mais on ne peut y résister dans la pratique, et la philosophie qui la nie n'est qu'un mensonge , qui se dément lui-même a tout instant sans aucune pudeur. Le fait de la délibération en est d'ailleurs une preuve indirecte : si je délibère entre deux partis, c'est apparemment que je sens que j'ai un vouloir, pour ainsi dire , à deux tranchants, qui peut se tourner à son choix vers le oui ou vers le non , vers un objet ou vers un autre, et que je suis moi-même , en quelque sorte , dans la main de mon propre conseil. La louange et le blâme, les châtiments et les récompenses^ ne peuvent non plus tomber que sur des actes libres; en sorte que la négation de la liberté renverse tout ordre et toute police, confond le vice avec la vertu, autorise toute infamie monstrueuse, et entraîne la ruine des lois divines et humaines. Cette liberté est quelque chose de Dieu en nous ; c'est un trait, et le plus frappant, de notre ressemblance avec lui; par elle , l'homme a y comme Dieu sur l'uHivers , un empire suprême sur son propre vouloir.
Mais si Fénelon démontre ici sans réplique le fait du libre arbitre , s'il paraît bien comprendre que la dignité humaine y est attachée, il conçoit cependant un degré d'excellence plus haut encore : c'est l'état d'un être impeccable, assujetti par sa nature même à la bienheureuse et sainte nécessité d'une inaltérable innocence. Il fait plus : il enseigne aux hommes à réaliser en eux cet état autant qu'il est possible, en sorte que le suprême effort de la liberté doit être de s'anéantir elle-même, et comme de s'abdiquer. Au-dessus de la vie ordinaire , toute remplie d'une activité empressée et inquiète , que Fénelon flétrit du nom d'intéressée, il y aune sphère supérieure où les âmes privilégiées peuvent s'élever sané quitter la terre, pour y vivre, dans l'oubli de toute affection terrestt*e^ d'une vie paisiUe de contemplation et d'amour. Les saints mys-