FERGUSON
rentra en Ecosse, y sollicita une petite care , et, ne pouvant Tobtenir, il rejoignit en Irlande son régiment. En 1757 , on le retrouve attaché comme gouverneur aux enfants de lord Bute. Deux ans plus tard , en 1759, il fut nommé à la place de professeur de philosophie naturelle à l'université d'Edimbourg, qu'il échangea, en 176^, contre celle de philosophie morale. Les avantages de cette position auraient pu fixer Ferguson et le faire renoncer aux voyages -, cependant , vers 1773 , il partit pour le continent, en qualité de gouverneur du jeune comte de Chesterfield. En 1778 , le gouvernement anglais l'adjoignit comme secrétaire à la commission chargée d'aller négocier la paix avec les Etats-Unis. Sept ans après, en 1785, Ferguson résigna ses fonctions de professeur et fut remplacé par Dugald Stewrart. Il avait alors soixante ans. Les études historiques s'étaient mêlées dans ses travaux à la philosophie et à la politique. Il avait publié en 1782 une histoire des progrès et de la chute de la république romaine. Il entreprit un voyage en Italie, autant pour perfectionner cet ouvrage, en recueillant des documents nouveaux , que dans Tespoir de rétablir sa santé uh peu altérée. Les dernières années de cette vie si longue et si bien remplie s'écoulèrent dans la retraite. Il mourut en 1816.
Nous n'avons à considérer dans Ferguson que le philosophe , et non l'historien. Voici les traits les plus saillants de sa philosophie :
1*. Ferguson appartient par sa méthode générale à l'école de Bacon. Partout il recommande l'expérience, l'étude des faits, comme la condition essentielle de la recherche des lois physiques ou morales. Il serait difGcile de décrire avec plus de clarté que Ferguson la méthode applicable aux sciences d'observation en général, et celle qui doit être employée en psychologie particulièrement.
2". Sur la question de l'origine des idées, Ferguson se rapproche de Locke. Quoique Reid , dont les ouvrages ont servi à Ferguson , eût élargi le cercle de Locke et admis des notions qui ne dérivent ni de la perception interne ni des sens, Ferguson s'en tient à ces deux sources de connaissances. Il y rapporte toutes nos idées premières, ajoutant seulement, pour expliquer l'origine des idées médiates et dérivées , le témoignage et le raisonnement. « Les sources de la connaissance , dit-il , sont au nombre de quatre : la conscience, la perception, le témoignage et le raisonnement {inférence : par ce mot, Ferguson entend à la fois l'induction et la déduction) . Les deux premières peuvent s'appeler primaires ou immédiates, parce que nous leur devons les premiers éléments de la conception , et que, dans les idées qu'elles nous donnent, l'esprit s'applique immédiatement au sujet de la connaissance. Quant aux notions qui viennent du témoignage ou du raisonnement, elles peuvent s'appeler dérivées ou secondaires , parce qu'elles sont obtenues à l'aide de quelque milieu interposé , et par des moyens différents de la simple attention donnée à l'objet lui-même. » {Principeê des sciences morales et politiques, 1" partie, c. 2, secl. 3.)
3'*. En morale, Ferguson reconnaît trois motifs d'action, ou, pour parler son langage , trois lois. « L'histoire de la volonté humaine , dit-il , peut fournir les trois lois générales qui suivent : Première loi : Les hompes sont disposés à se conserver.... Voilà pourquoi ils désirent ce qui peut leur procurer la subsistance , la santé; la force , la beauté. C'est
308 FERGUSÛN,
ce qu'on appelle communément la loi de conservation de soi-même. Deuxième loi : Les hommes sont disposés à la société. Us s'intéressent les uns aux autres , et considèrent les calamités générales comme on sujet de peine, la prospérité générale comme un sujet de joie. C'est ce
Îu'on peut appeler lu loi de société. Troisième loi : Les hoomies sont isposes à se perfectionner; ils distinguent les perfections des défauts; ils sont capables d'admiration et de mépris; C'est là le grand principe d'ambition parmi les hommes , ce qu'on peut appeler la loi d'estime ou de progrès.... L'excellence absolue ou relative est le suprême objet des désirs de l'homme. » {Instit. de philosoph. morale, théorie de fdme.)
Mais qu'est-ce que la perfection ou l'excellence y comme l'appelle Ferguson y et quel en est l'idéal 7 C'est ce qu'il n'indique nulle part dans ses ouvrages. D'un autre côté, comment se concilient les trois lois de conservation y de société et de perfection ? Et dans les cas où l'une contrarie l'autre, laquelle faut-il suivre, la'quelle négliger? C'est ce que Ferguson ne dit pas non plus. Le mérite de ce philosophe est d'avoir vu qu'on ne peut expliquer l'ensemble des*actions humaines ni par l'intérêt personnel,! comme l'avait fait Hobbes, ni par la bienveillance, comme Shaflesbury et Hutcheson l'avaient tenté, et que , chacun de ces principes ayant quelque chose de légitime, il est du devoir du moraliste de Jes admettre tous également. Ferguson non-seulement les admet, mais, sentant qu'ils n'expliquent pas tout encore, y joint ce qu'il nomme la loi de perfection et de progrès. Son tort est de n'avoir pas mieux éclairci cette dernière loi , et de n'avoir pas fait voir comment et au nom de quel principe supérieur elle se concilie avec les deux autres.
4°. En politique, Ferguson examine la triple question de l'origine de la société, du but où elle doit tendre et de la forme de gouvernement la mieux appropriée à la poursuite de ce but. Sur le premier point, il réfute avec beaucoup d'esprit les opinions de Hobbes et de quelques autres publicistes sur l'état de nature. Il conteste à Hobbes l'hypothèse d'un état de guerre par où les sociétés auraient commencé , et prouve sans peine que la sociabilité de l'homme, les liens de famille, les affections sociales ont du produire, dès l'origine, des relations différentes de celles que Hobbes a supposées. Quant aux publicistes comme Rousseau, qui ont rêvé , en le regrettant, un état de nature distinct de l'état de civilisation, Ferguson leur montre que la nature de l'homme reste toujours et partout la même, et qu'étant perfectible, elle est aussi bien et aussi légitimement la nature humaine chez un peuple policé que parmi une population sauvage. « Si on nous demande, dit-il {E$$ai sur V histoire de la société civile, V"" partie) , où se trouve Tétat de nature , nous ré-
g)ndrons : il est ici, soit que nous soyons en France, au cap de Bonnespérance, ou au détroit de Magellan. Partout où l'homme exerce ses talents, toutes les situations sont également naturelles. » Ënfîn , sur la question du but où la société doit tendre , Ferguson indique le progrès comme but, mais sans mieux déterminer en politique qu'en morale ce qu'il faut entendre par le progrès.
£n jugeant Ferguson comparativement aux autres philosophes écossais, on doit reconnaître qu'il est moins original en psychologie que Hutcheson, moins délicatement observateur et moins systématique que Smith, moins profond et moins complet que Heid. Ce qui le distingue,
FEUERBAGH. SQO
indépendamment de la variété des matières qa*il a embrassées^ c'est une rare justesse de bon sens, quelquefois une grande sagacité ^nûn une étendue d'esprit qui lui a fait recueillir les idées exclusives de ses devanciers , en y ajoutant quelques idées nouvelles.
Voici la liste de ses écrits philosophiques : Analyse de psychologie {pneumatic dans Tanglais) et de philosophie morale, Edimbourg, 1666^ — Essai sur la société cimle, in-&'', ib., 1767; traduit en plusieurs langues : en français, par Bergier, 2 vol. in-12, Paris, 1783 ^
— Institutions de philosophie morale , in-lâ, Edimbourg, 1769; traduit en plusieurs langues : en français, par Reverdit, in-12, Genève, 1775;
— Principe de science morale et politique, 2 vol. in-4*, Edimbourg, 1792. M. Pictet en a donné des extraits dans la Bibliothèque britannique. En outre , Ferguson avait , en 1778 , réfuté dans un écrit à part quelques assertions du docteur Price sur la liberté civile et religieuse. A. D.
FEUERBACII (Paul-Jean- Anselme) , né, en 1775, à Francfortsur-le-Mein , où il étudia la philosophie et le droit à l'université dîéna, enseigna cette dernière science à léna d'abord, puis à Keil et à Landsbut jusqu'en 1805. A cette époque il abandonna la carrière de renseignement pour entrer dans celle de l'administration et de la magistrature. Il mourut en 1833 dans sa ville natale.. Il s'est acquis beaucoup de réputation par ses travaux sur la philosophie du droit, surtout du droit criminel. Il appartient à cette classe de jurisconsultes qui font de l'intimidation le but de la peine. Il veut, comme Fichte, que le droit de l'individu serve de principe à la loi juridique. Le droit ne doit pas être une permission purement négative, mais une autorisation positive soutenue par une sanction, une faculté juridique. Il veut aussi avec Kant que la raison pratique, c'est-à-dire le principe moral, soit le principe de la loi de droit; la faculté juridique de faire ou de né pas faire doit résulter de ce principe, et l'avoir pour but. Le droit a donc la même un que la morale, et doit être sancUfié et limité par elle. Mais quand Feuerbach en vient au point décisif, et qu'il se demande comment l'autorisation positive peut provenir de la raison pratique, il déclare cette question impossible a résoudre, et se retranche avec Kant derrière notre ignorance invincible de la nature des choses. Il est certain, dit-il, que cette autorisation doit émaner de la raison, mais on ne comprend pas de quelle manière. C'est pousser la réserve beaucoup trop loin; car, d'après Kant lui-même, nous savons trèsbien rattacher aux principes fondamentaux de la raison les idées qui en découlent véritablement.
Le principe suprême du droit naturel, suivant Feuerbach, est donc celui-ci : « Le droit naturel exige une autorité positive en faveur de l'individu , et cette autorisation doit émaner d'une loi rationnelle , quoique nous ne comprenions pas la possibilité du fait. » H n'est pas grand partisan du jury, dans lequel il voit, pour chaque cas particulier, un législateur et un juge peu capable, l'un de décréter convenablement des peines, l'autre de démêler les faits et d'en apprécier la moralité. {Die Philoso^ phie des Rechtsnach geschichtlicher Ansichtvon Fr. Jul, Stahl^ 1830- 1837, 1. 1*% p. 187.) Ce qui fait voir à Feuerbach un pouvoir législatif dans les mains du jury , c'est sans doute la Hooalté qui lui est ver
connue y soit de déclarer l'accusé coupable ou innocent, soit de faire valoibou non des circonstances atténuantes. Mais un juge quelconque serait y à ce compte, également législateur.
Les principaux ouvrages philosophiques de Feuerbach sont : Des seuls arguments possibles contre V existence et Vautorité des droits naturels, in-8", Leipzig et léna , 1795 ; — Critique du droit naturel , pour servir d'introduction à une science des droits naturels, in-8'', Altona, 1796 ; — Anti'Hohbes, ou des Limites du pouvoir civil et du droit de contrainte des sujets contre leurs chefs, in-8*», Erfurt, 1798; — Recherche philosophico'juridique sur le crime de haute trahison, in-8**, ib., 1798; — Révision des principes et des notions fondamentales du droit pénal positif, \iï'S'*y léna , 1799. L'édition de 1800 contient de plus le Manuel du droit pénal positif; de la Peine, comme garantie contre les crimes à venir, in-8'*, Chemnitz , 1799 ; — la Philosophie et l'expérience dans leurs rapports au droit positif, in-8'*, Landshut, 1804- ; — Réflexions sur le jury, in-8**, ib., 1813; — Explication au sujet d'un prétendu changement d'opinion (de l'auteur) sur le jury, in-8**, Erfurt, 1819; — Réflexions sur la publicité des débats judiciaires y 2 vol. inS**^ Giessen, 1821-1825. Feuerbach a aussi publié avec Harscher d'Almendingen et Grollmann une Bibliothèque du droit et de la législation péUale , in-S"", Goëtt., 1800-1801. Le Journal philosophique de Niclhammer contient aussi, du même auteur, une disserlation sur la Notion de droit, sur l'Impossibilité d'un premier principe absolu de la philosophie. J. T.
FICIITE (Jean-Théophile), un des plus grands penseurs et des plus nobles caractères de l'Allemagne, naquit le 19 mai 1762, au village de Kammenau, dans la haute Lusace. Son père, petit industriel , qui jouissait d'une grande réputation de probité, descendait d'un sousofficier suédois qui , lors de la guerre de trente ans , s'était établi dans le pays. Tout en le surveillant avec soin , son père le laissa se développer librement et selon sa nature. Il donna de bonne heure des preuves de l'originalité de son esprit, de l'énergie de ses sentiments, de la force de sa volonté, se montrant tout différent des autres enfants, prenant peu souvent part à leurs jeux , et se livrant avec délices à des rêveries solitaires, trappe de ses heureuses dispositions, un baron de Miltitz, ami du seigneur de Kammenau, offrit à ses parents de se charger de son éducation. II le confia aux soins d'un pasteur des environs de Missnie, et cest là, dans le village de Niederau, que Fichte passa les années les plus douces de sa jeunesse.
A treize ans, il lui fallut quitter cet heureux séjour pour entrer au colIége-pensionnat de Schulpforta. Triste de la perle de sa liberté,. excédé des mauvais traitements qu'il recevait d'un de ses camarades, séduit d'ailleurs par la lecture des aventures de Kobinson , il résolut de fuir, pour aller vivre dans quelque lie lointaine et solitaire. Déjà il était sur la route de Hambourg, lorsque le souvenir de sa mère le lit rentrer dans le devoir et retourner au collège. Il se mit dès lors avec ardeur à l'étude, et ne tarda pas à devenir un des meilleurs élèves de l'école.
A dix-huit ans , il se rendit à léna pour étudier la théologie ; mais son génie philosophique fut de plus en plus excité par cette étude même. Le problème de la liberté l'occupa surtout très-vivement. Il se décida d'abord
pour le déterminisme y el la lecture de V Ethique de Spinoza , qui fit sur lui une impression profonde y le confîrma dans cette opinion.
Cependant le déterminisme le satisfaisait d'autant moins qu'il avait une plus vive conscience de sa personnalité , et bientôt le sentiment de la liberté se prononça avec tant de force en lui, qu'il devint le principe de sa philosophie.
La mort de son père adoptif l'ayant réduit à ses propres ressources j il eut à s'imposer de grandes privations , qui, loin de le décourager, ajoutèrent encore à la force de son caraclère. Après avoir terminé ses études, n'ayant pu trouver à se placer comme pasteur dans son pays, il consentit à se faire précepteur dans une maison de Zurich (1788).
Dans cette ville, il fit la connaissance de mademoiselle Rahn, nièce de Klopstock, qu'il épousa depuis. Eu 1790, après avoir cherché vainement en Allemagne un poste aclif , il se rendit à Leipzig, pour s'occuper principalement de la philosophie de Kant. La Critique de la raison pratique surtout satisfaisait aux plus nobles instincts de sa nature, en confirmant sa foi dans la liberté et la dignité humaine.
Trompé dans les espérances de fortune qu'il avait commencé à concevoir, il retourna à son premier état. 11 accepta une place de précepteur dans une famille noble à Varsovie, d'où il ne tarda pas à revenir, n'ayant pu se faire agréer, à cause de son mauvais accent français et de ses manières peu soumises.
A son retour de Pologne, il passa par Kœnigsberg pour voir en personne l'auteur de la Critique. Pour vaincre la froideur que lui montra Kant , Fichte soumit à son examen le manuscrit de l'ouvrage qui depuis parut sous le titre d'Essai d*une critique de toute révélation. Kant alors le recommanda comme précepteur au comte de Krokow, qui résidait près de Dantzig, et bientôt le succès de son premier écrit vint le tirer de l'obscurité et donner un autre cours à sa destinée.
L'Essai d'une critique de toute révélation , entièrement conçu dans l'esprit de Kant, ayant d'abord paru anonyme, la Gazette littéraire d^Iéna , qui avait alors une grande autorité, n'hésita pas à l'attribuer à ce philosophe et à lui accorder les plus magnifiques éloges.
Ainsi que Kant , Fichte suivait avec un vif intérêt la marche de la révolution française. Il consacra ses premiers loisirs de Zurich à la composition de deux écrits pour la défense des idées dont elle était la puissante manifestation.
Lavater, el d'autres personnes de Zurich , ayant prié Fichte de leur expliquer la philosophie de Kant, ce fut à cette occasion qu'il conçut la première idée de son œuvre, qui , dans l'origine, n'avait d'autre but que de compléter la Critique et de la faire reposer sur des principes iucontestid)les. Il était à méditer cette entreprise, quand le gouvernement de Weimar lui offrit la chaire que Reinhold avait laissée vacante à léna. Fichte se rendit à cet appel en 119^ y et se fit aussitôt , par le succès de son enseignement, des partisans enthousiastes et des adversaires passionnés.
Il exposa le principe fondamental de sa doctrine dans un programme intitulé : Idée de la théorie de la «cîence. Ce programme fut suivi d'un ouvrage plus étendu, et ayant pour litre : Fondement de la théorie de la science. Vers le même temps,il publia ses Leçonssur la mission dusavant.