‹ Dictionnaire des sciences philosophiquesChapitre 9 sur 135 · DÉMOCRITE · texte numérisé non relu

DÉMOCRITE

oa si DOQs vivons dans la plus complète ignorance ; nous ne savons pas davantage sli existe quelque chose ou si rien n*existe. » Si le sens de ces propositions pouvait laisser quelque doute , nous y ajouterions le témoignage de rbistoire , qui nous atteste que les plus déterminés sceptiques de Tantiquité) Protagoras, Diagoras de Melos et Pyrrhon lui-même, ont été formés par les leçons ou par les écrits de Démocrite.

La morale de ce philosophe est à la fois celle d'un sceptique et d'un sensualiste. Ne se passionner pour rien ^ se tenir également éloigné de la crainte et de Tespérance; être prépare à tout; fbir toutes les causes de trouble et de soucis , même y et en premier lieu, le mariage; adopter des enfants plutôt que d'associer son existence à celle d'une femme • enfin y mettre le souverain bien dans une constante égalité d'âme : telles sont les règles de conduite qu'il propose au sage^ et que nous retrou-> vons presque littéralement dans la morale d'Epicure.

Il est évident que ^ dans un pareil système , toute croyance religieuse, toute idée d'une cause première et distincte du monde est inadmissible. Cependant cette idée existe dans l'esprit des hommes, et a existé de tout temps. Démocrite, sans la regarder comme vraie, lui qui ne croyait pas à la vérité, ne pouvait donc s'empêcher d'en rendre compte par les principes généraux de sa doctrine, et c'est vraisemblablement dans ce but qu'il a imaginé la grossière hypothèse que voici : Autour de la terre voltigent certains agrégats d'atomes d'une grandeur extraordinaire et d*une forme semblable à la forme humaine. Ces fantômes , périssables comme nous, quoique leur existence soit plus longue, ont une certaine action sur notre vie; il en est de bienfaisants et de malfaisants; ils nous apparaissent pendant le sommeil par des images qui les représentent, et c'est à eux que s'adresse notre culte (Sextus Empir., Adxi. Mathem., Uv. TU, p. 312, édit. de Genève). D'après une autre tradition , également rapportée par Sextus Empiricus , Démocrite aurait simplement nié l'existencêdes dieux, en disant que les hommes en ont conçu l'idée sous l'impression de la terreur, excitée en eux par certains phénomènes naturels, comme le tonnerre, la foudre, les éclipses, les conjonctions des étoiles. Si telle n'est pomt l'opinion de Démocrite, elle appartient du moins à son disciple Diagoras.

Mous avons porté ailleurs un jugement général sur la philosophie atotnistique ( Voyez Atohishe) ; il nous suffira de remarquer ici que lé système de Démocrite , commençant par le matérialisme, et finissant par le scepticisme , sans cesser d'être inconséquent, est un fait du plus grand intérêt pour la vérité philosophique et pour l'histoire de la pensée humaine.

Nous ne citerons pas ici tous les auteurs anciens qui nous ont conservé des fragments de Démocrite; nous nous contenterons d'indiquer les traités modernes dont ce philosophe a été l'objet. Magneni Dtmo^ eritusreviviseenê seu Vita et Philosophia Democriti, in-12 , Pavie, 164.6 et Leyde, 1648. — Genderi Democritus, Abderitaphilosophus, accuratU^ $\mus ah injuriù vindicaius , in-4®, Altd., 1665. — Jenichen, Progr. de Demoerito philosopha, in-4', Leipzig, 1720. — Ploucquet, de Pla^ dits Democriti Abderitœ, in-4.», Tubing., 1767. — Hill, de Philoso^ pkia Epicvrea, Demoeritea et Theophraitea , in-8*, Genève, 1669. — Gœdisgi Di껫rt. de Demoerito ^usqne philosophia, in-S"*, Upsal,

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1703. — Schwartz, Disêeri. de Democriti iheologia, in-fc», Cobourg, 1718. — LUlkemann, Disput, Democrit, eleaticœ sectœ antistitem, etc., in-4.**, Greifsw., 1718. — Kitter, article Démocrite, dans le Dictionnaire de Ersch et Gruber, in-4°, Leipzig, 1833.— Benjamin Lafàisi y Disêert. sur la philosophie atomistique, in-8% Paris, 1833. — Ad. Franck , Fragments qui subsistent de Démocrite, dans les Mémoires de la Société royale de Nancy, in-8", Nancy, 1836.

DÉMON AX 9 DE Chypre, philosophe cynique, qui vivait à Athènes pendant le ii* siècle de Tère chrétienne, et dont il ne reste d'autre souvenir que récrit de Lucien qui porte son nom. Quelques-uns ont même révoqué en doute son existence , persuadés que , sous le nom de DémonaX) Lucien a seulement voulu peindre l'idéal du sage d aprè^ les principes de l'école cynique. Mais celte opinion est dépourvue de toute vraisemblance, et Démonax paraît bien avoir été un personnage réel. Les idées qu'on lui attribue sont une sorte d'éclectisme, où les doctrines morales de Socrate étaient réunies, nous ne savons pas trop de quelle manière , à celles de Diogène et d'Aristippe. Il admettait l'existence de la Divinité, tout en rejetant le dogme de l'immortalité de l'Ame, et en méprisant toutes les cérémonies du culte. Au reste, la philosophie de Démonax se montrait essentiellement dans sa vie et dans ses actions. Sans tomber dans les excès et les affectations ridicules de son école , il se proposait le même but : il voulait se sufGre à lui-même et se rendre complètement indépendant, en se plaçant à la fois au-dessus de tout vain attachement pour les biens de ce monde, et de toute crainte d'une autre vie. X.

DÉMONSTRATIOiV [démonstration àité^tiliç; de àicc^iîxvoui , montrer, faire voir, en partant de principes évidents]. D'une vérité générale, quelle qu'elle soit , tirer ou faire sortir les vérités particulières qu'elle renferme, c'est déduire; d'une vérité universelle et nécessaire tirer les conséquences qui en sortent nécessairement , c'est démontrer, La déduction est l'opération intellectuelle opposée à l'induction ; le syllogisme est la forme générale et le moyen extérieur de la déduction ; la démonstration est la déduction partant de principes nécessaires , le syllogisme concluant le nécessaire. Cette définition remonte jusqu'à l'auteur même de la Logique, c'est-à-dire jusqu'à Aristote {Prem. Analyt., liv. i, c. 1, 2 et &) , et elle est restée consacrée dans la science, parce qu'elle repose sur des rapports parfaitement vrais. En effet , il y a pour l'intelligence des principes primitifs, immédiats, d'une certitude absolue, et qui, universels et applicables à tout, paraissent contenir la dernière raison de tout ce qui est. Rattacher une vérité à un de ces principes, établir qu'elle n'est que ce principe appliqué et réalisé dans un cas particulier, et par suite qu'elle est vraie comme ce principe, c'est démontrer, c'est savoir. La démonstration est donc la fin suprême du procédé déductif , et la véritable condition de la science.

Assurément il y a de la science en dehors de la démonstration ; les vérités générales que, dans les sciences d'observation, le procédé inductif dégage des cas particuliers , sont de la science. Mais cette science n'est point, comme celle que donne la démonstration, invaiiable et à

jamais acqaise. Ce ne sont poinl des vérités définitives ^ complètes; ce sont des vérités qui peuvent s'accroître , se modifier par de nouvelles découvertes, et qui ne deviennent invariablement déterminées, que quand elles peuvent être soumises à la démonstration , et rattachées , par elle, à des principes absolus.

La démonstration ne nous donne point de connaissances nouvelles , en ce sens qu'il faut , pour démontrer, posséder les principes sur lesquels la démonstration s'appuiera et avoir déjà entrevu ce qui est à démontrer. Elle suppose donc la vue spontanée et confuse de la vérité ; mais cette première vue, elle la fait passer et Télève de Tétai d'anticipation , comme dirait Bacon, à l'état de science proprement dite.

La certitude qui accompagne les vérités élémentaires se distingue de toute autre certitude. Partant de principes absolus , évidents par euxmêmes, et ne tirant de ces principes que des conséquences également évidentes , les sciences de démonstration produisent une certitude absolue , complète , et supérieure , si cela peut se dire, à celle des autres sciences. Assurément, la certitude est toujours égale à elle-même ^ elle est ou elle n'est pas, elle n'admet pas de degrés; et, en ce sens, nous sommes aussi certains de la circulation du sang , que du rapport qui existe entre les carrés faits sur les côtés du triangle rectangle. Mais il y a cependant une énorme différence entre ces deux vérités. La première est marquée d'un caractère de nécessité tel, qu'une fois connue, il est impossible qu'elle le soit mieux ou autrement. Nous sommes certains de nous rendre parfaitement compte des rapports sur lesquels elle se fonde, et nous savons de la même manière pourquoi ces rapports ne sauraient changer. Il n'en est certes pas de même de la circulation du sang; nous savons qu'elle est, mais nous avons encore beaucoup à apprendre sur ce phénomène , et nous ne pouvons pas rattacher ce que nous en sa^ vons à un principe qui nous fasse évidemment voir que ce qui est ne peut pas être autrement. Ce qui est acquis dans les sciences de démonstration, dans les mathématiques, par exemple, est absolument parfait ; ce qui est acquis dans les sciences d'observation est infiniment perfectible, ou, du moins, garde ce caractère jusqu'au moment ou la démonstration devient possible. C'est ainsi que dans les sciences physiques la démonstration intervient et fait de certains principes obtenus par voie d'expérience des vérités nécessaires; par exemple, on peut voir la loi de la chute des corps dans une foule d'expériences et la démontrer ensuite en la rattachant aux lois générales du mouvement; et, dans l'astronomie , après avoir constaté les phénomènes célestes par l'observation , on peut démontrer la nécessité de leurs lois par le principe de la pesanteur universelle, et tout réduire par ce moyen à un simple problème de mécanique rationnelle; ce qui faisait dire à Laplace , que l'astronomie était la plus parfaite de toutes les sciences. C'est ainsi qu'en philosophie, après avoir constaté la liberté par des phénomènes de conscience, le raisonnement fait voir comment la liberté est une conséquence de nos idées nécessaires sur le bien , la destinée humaine, la Providence.

Cette puissance de la démonstration a été non-seulement reconnue, mais exagérée; et cette exagération a donné lieu à quelques opinions erronées dont U convient d'apprécier la valeur.

De ce que la démonstration produit la certitude sdentifiqoe absolue et parfaite , on a conclu que , pour toute science , la démonstration était le seul procédé à suivre^ qu*il n y avait qu à tirer de certains principes universels les vérités particulières qu'ils renferment, indépendamment de toute expérience et de toute observation.

Les obtjets dont Tensemble compose l'univers peuvent être étudiés , ou dans leurs qualités abstraites et absolues, ou dans leurs qualités concrètes et leur réalité actuelle. De là deux grands ordres de sciences : les sciences de raisonnement ou de démonêtration , et les sciences de foit ou à'obienoatioH. Les premières ne s'occupent point de ce qui est, de la réalité actuelle , mais de ce qui doit être et sans égard pour les faits : ainsi les sciences mathématiques, par exemple, s'appliquent d'une manière générale et absolue à l'ensemble du monde , et n'empruntent à l'obsiervation que les idées de grandeur et de mesure. Les sciences d'observation , au contraire, s'occupent d'une manière particulière de toutes les propriétés que l'expérience nous révèle dans les objets que nous pouvons atteindre et que nous pouvons faire agir les uns sur les autres , pour découvrir tous les phénomènes qui résultent de leur action mutuelle. Dès lors, il est faole de voir le procédé qui convient à chacun de ces deux oi^res de sciences. Les vérités , objet des sciences mathématiques, étant éminemment simples, absolues et indépendantes de la réalité , n'ont pas besoin d'être obtenues par Tobservation de la nature et des faits. Le mathématicien ayant posé à son Doint de départ des principes abstraits, évidents par eux-mêmes, avance ae propositions en propositions, et arrive à de nouvelles vérités par la vue du rapport nécessaire qui les unit au point de départ : en on mot, il démontre. Le physicien n*a pas de principes généraux évidents par euxHuèmes ; il faut, au contraire, que, partant dies faits, il s*élève à des principes non abi^us, mais relatifs, non complets, mais marqués do caractère d éventualité et de progrès qu entraîne toujours Fétode des liaùts; en un mot, le physicien ob^H^e et induit; et ce que nous disons des sciences physiques, doit s apphqœr, sans distinction , à toutes les sciences qui doivent nous donner la connaissance des faits. Ici la dé» monstration pure ne conduit qu à Thypothèse et à Terreur.

La seconde opinion que nous avons à examiner est une conséquence de la première. Sappuyant sur ce principe que la démonslration est le seul procédé à suivre pour arriver à la science . on ajoute que les sciences mathématiques sont lesseoles auxquelles la démonstration s'applique et, par conséquent » les seules capables de la certitude. Cette optnioii s appuie sur un principe fiiux et aboutit à une conclusion erronée. En effet, à quelles sources les mathématiques prennent-elles les axiomes sur lesquels elles s appuient? Elles les prennent dans Tintelligence, dans ta raison. 11 serait fort étrange que la raison ne fournît que des axiemes relatif à la^nrantkur et à la mesure : mais une étude même snperftcielle de la raison nous apprend qu il se triMi^e en elle des axiomes , ites principes premiers d une tout autre nature. Far exemple, les propositions : « Tout devoir suppose un droit. — Il y a obligation à fiùre ce Îui est bien. — Le bien est ce qui conduit un être à sa tin • » et tant autres , sont des axiomes toat aussi évidents et tont aussi nécessaires <|Qeceux-<i: «LeUMitestégniàlnseounedesasperties — Si «à»

tités égales on retranche des parties égales , les restes seront égaux. » S'il en est ainsi ^ on peut employer la démonstration pour constituer la science morale, comme pour édiûer les mathématiques. Et, si on le peut, on le doit. C'est même le seul moyen de donner à la morale cette unité et ce caractère immuable qu'elle demanderait vainement à ceux qui prétendent la constituer par des procédés purement empi* riques.

De là résulte que les principes employés par la démonstration , les axiomes dont elle part pour arriver à une suite de conséquences étroitement enchaînées les unes aux autres, peuvent se partager en plusieurs classes, quoique tous marqués d'un caractère de nécessité : on peut distinguer, par exemple, les principes ma/^ema/içtie^^ les principes métaphysiques , les principes moraux. Mais le procédé de la démonstration , partout le même, se fonde sur le principe suivant : « Deux choses comparées à une troisième , et trouvées égales à celle-ci , sont égales entre elles. » Au fond, ce principe ne diffère pas de celui de la contradic?tion, reconnu par Aristote {Métaph., liv. m, c. 3) comme le premier des axiomes, et énoncé en ces termes : «11 est impossible que le même attribut soit et ne soit pas dans le même sujet, au même instant et sous le même rapport. »

Malgré cette identité de fond , le procédé de la démonstration peut revêtir plusieurs formes ou plusieurs modes : l"", prenant pour point de départ un principe général , elle peut descendre, par une suite d'inter^ médiaires, jusqu'à la conclusion que Ton affinne ou que Ton nie , c'est la démonstration descendante; 2" il peut partir du sujet lui-même et de ses attributs pour s'élever de degrés en degrés jusqu'au principe général, duquel on conclut ensuite la proposition mise en question : c'est la démonstration ascendante. Procéder ainsi, c'est toujours rattacher une vérité à un principe général , c'est toujours déduire; 3*" quelquefois encore on admet par hypothèse la proposition contradictoire à celle qu'on veut démontrer ; puis on fait voir que cette supposition conduit à une absurdité, c'est-à-dire à une impossibilité ou à une contradiction. C'est ce qu'on appelle démonstration par l'impossible, réduction à l'absurde, ou démonstration indirecte, par opposition aux deux autres modes qui constituent la démonstration directe.

Quelle est maintenant la valeur de ces diverses manières de procéder, et quelles sont les circonstances dan^ lesquelles il est à propos de les employer?

La réduction à l'absurde ne doit être employée qqe quand on ne peut faire autrement , et qu'on ne peut démontrer la question directement. En eiïei, si une semblable démonstration peut convaincre , elle n'éclaire point et ne fait point connaître la cause et le pourquoi des choses, ce qui doit être le but et le résultat de toute démonstration vraiment scien* tiûque. Ce mode de démonstration a d'ailleurs l'inconvénient de n'arriver à la vérité qu'à travers l'erreur : inconvénient surtout sensible dans les propositions de géométrie, où l'on est obligé de donner à cette erreur passagère une sorte de consistance par des tigures absurdes.

La démonstration ascendante et la démonstration descendante n'étant que la démonstration directe dans les deux marches qu'elle peut syivre, sont dç pijâpie valeur pour la science, et, sous qq r^ppprt,, il f\'y ^ftê

lieu à les comparer ; mais peavenl-elles être indifTéremment employées Tune à la place de l'aolre?

Quand il s agit de démontrer ou de vérifier une proposition , toute la difficulté consiste à trouver un principe évident auquel le sujet de cette proposition se rattache , et ensuite à mettre à découvert cette liaison et ce rapport. Si Ton sait déjà quel est ce principe et quels sont les intermédiaires qui Tunissent à la question , il est clair que la démonstration est toute faite, qu'il n'y a plus qu'à renoncer sous telle ou telle forme, ce qui est assez indifférent, et que l'on peut, par exemple, énoncer d'abord le principe général, et descendre ensuite aux vérités moins générales qu'il contient. Mais si on ne sait pas quel est ce principe, s'il faut le choisir parmi ceux que l'on connaît, il est encore évident qu*il faut suivre une autre marche, qu'il faut partir du sujet lui-même, chercher dans l'examen de ses attributs à quel principe connu il nous est permis de le rattacher, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'on soit arrivé au principe qui renferme la solution. C'est ordinairement ainsi que l'on procède Îour trouver la démonstration elle-même plutôt que la solution du prolème; mais, la démonstration une fois trouvée, on suit le plus souvent, pour la développer aux yeux des autres , la marche descendante.

Dans tout problème à résoudre, et quelque mode de démonstration que l'on emploie, il y a deux choses : l'énoncé des données et le dégagement des inconnues. Exprimer en termes simples et précis les attributs connus, les données, et indiquer avec la même exactitude et la même précision les points à éclaircir , les attributs à déterminer , les inconnues, c'esi poser létat de la question; dégager les inconnues parleurs rapports avec les connues, c'est résoudre la question. Or, dans la démonstration, il faut apporter le plus grand soin à l'examen des données. Si les données ne suffisent pas pour rattacher les inconnues au principe qui doit les déterminer , toute démonstration est impossible. Cette considération est la première qu'il faudrait faire, et, comme le ditCondillac {Logique, 2* partie, c. 8) cette fois avec pleine vérité , c'est celle qu'on ne fait presque jamais. On démontre mal , ou plutôt on ne démontre pas du tout, parce que les données d'une question ne suffisent pas encore, et qu'au lieu de s'en procurer d'autres, on torture par de vains efforts celles que l'on a, on les dénature, et l'on regarde comme insoluble une question qu'on a abordée trop à la hàt.e et sans réflexion.

La théorie de la démonstration a été exposée longuement par Fauteur de VOrganon, qui l'a portée sur-le-champ à la dernière perfection. Aussi Kant a-t-il eu raison de dire : « La logique n'a rien gagné pour le fond depuis Aristote. »

Cela simplifie les indications bibliographiques qui nous restent à faire : il faut consulter sur la démonstration la logique d'Aristote , et dans la logique , les Analytiques, On trouvera dans le présent recueil, à l'article Aristote , l'indication des 'ouvrages spécialement consacrés à ce sujet. On doit y joindre la préface et le premier volume de la traduction de M. Barthélémy Saint-Hilaire. On consultera avec fruit Pascal, Pensées, 1" partie, arL 2 et 3. — Bossuet, Connaissance de Dieu et de soimême, c. 1^ § 13 à 17 j Logique, liv. ii , c. 12, et liv. m. — Condillac, Logique. —- Ravaisson, Essai sur la Métaphysique d* Aristote, vol. i, 3* partie , liv. m , c. 2. J. D.-J.

DENYS l*Aréopàgite. Il n'est parlé qu'âne fois dans les Actes des apôtres (c. 17, i. 34) de Denys, juge de Tarécpage, qui se convertit à la suite de la prédication de saint Paul. Devenu plus tard évèque d'Athènes , il parait avoir souffert le martyre. Néanmoins , on ne connaît pas l'année précise de sa mort. Quant aux traités Ibéologiques attribués à ce saint , la critique a depuis longtemps démontré qu'ils ne lui appartiennent pas. 11 n'en est question, en effet , pour la première fois, qu'à l'occasion de la conférence des sévériens et des orthodoxes , dans le palais de l'empereur Justinien, en 532, à Constantinople. D'ailleurs, diverses allusions à des faits et à des passages d'auteurs postérieurs au siècle des apôtres, que Ton rencontre dans ces écrits, ne permettent pas de les rapporter à ces premiers jours du christianisme. L'opinion la mieux fondée est celle qui leur donne pour auteur un chrétien du v siècle, imbu des doctrines mystiques du platonisme alexandrin. C'est ce qui ressortira du rapide exposé que nous allons faire des principes contenus dans ces livres.

Les ouvrages qui nous sont parvenus sous le nom de Denys l'Aréopagite, sont : 1** le traité de la Hiérarchie céleste; 2** celui de la Hiérar^ ehie ecclésiastique; 3* celui des Noms divins; 4° la Théologie mystique; 5* des lettres au nombre de dix, sur divers sujets de théologie, de discipline et de morale.

Le traité de la Hiérarchie céleste a pour but principal de définir la nature des anges, et de décrire les différentes classes dans lesquelles ils se partagent, selon la mesure diverse de leur participation à la lumière divine. Celui de la Hiérarchie ecclésiastique montre, dans la constitution dn sacerdoce chrétien, une image de la hiérarchie céleste, et dans les cérémonies, principalement dans les sacrements, les symboles de l'action invisible que Dieu accomplit sur les créatures. Le traité des. Noms divins a pour but d'expliquer comment, sans manquer au respect dû à la majesté suprême, qu'aucune langue ne saurait décrire , nous pouvons la désigner par des noms qui n'expriment que des faces particulières de son essence , et qui ne les expriment qu'en la revêtant de conditions finies qui ne sont point en harmonie avec elle. La Théologie mystique a pour objet, au contraire. Dieu considéré en soi. Elle est destinée a opposer à la théologie symbolique du traité des Noms divins l'idée du Dieu absolu, inaccessible, imparticipable.

C'est là le point important , caractéristique de la philosophie du Pseudo-Denys l'Aréopagite. Dans tout le reste de sa doctrine , il est chrétien , et chrétien orthodoxe. Par ce côté seul il semblerait se détacher du christianisme, si ses efforts ne tendaient à accorder ensemble rUn-principe du platonisme alexandrin et la conception trinitaire de la théologie orthodoxe. Il reste au moins chrétien d'intention , lors même qu'il dépasse, dans son élévation mystique, les limites dans lesquelles sont circonscrites les formules de foi. Il faut cependant reconnaître que ce point élevé est le terme auquel il parvient.

Le christianisme s'arrête à la Trinité. C'est à ses yeux non-seulement la conception la plus haute à laquelle l'homme puisse parvenir, mais la seule objectivement véritable. Dieu , pour le chrétien, n'est pas seulement trinitaire dans l'idée la plus parfaite que nous pouvons nous en fure; il est tel en soi, dans sa réakté absolue* L'auteur ne peut donc

pas, sans cesser d'ôtre orthodoxe, faire planer au-dessus du dogme chrétien le principe du Dieu inaccessible des alexandrins. On ne peut pas même ici se retrancher derrière quelque prétendu oubli , derrière quelque défaut d'explication ; car il s'est , sur ce point ^ aussi complètement expliqué qu'il est possible au chap. 5 de la Théologie myttique, où il dit qu'en Dieu il n'y a ni science, ni vérité, ni sagesse , ni pater^ niié, ni filiation, finissant par cette conclusion singulière sur l'essence divine : « Nous ne la posons ni ne l'ôtons, nous ne la nions ni ne laffirmons , d'autant que cette cause universelle et unique de toutes choses , est par-dessus toute affirmation , comme aussi est aundessus de toute négation celui qui est distinct de toutes choses et surpasse absolument toutes choses. »

Tel est le pomt principal sur lequel diffère du dogme catholique la doctrine renfermée dans les écrits attribués faussement à saint Denys l'Aréopagite; il est aussi du petit nombre de principes par lesquels Tauteur sort du domaine de la théologie pour entrer dans celui de la philosophie. Les axiomes suivants , que nous avons fidèlement traduits ou résumés des traités cités plus haut, développeront suffisamment le système qui y est renfermé , et montreront sans peine que l'originalité de cette doctrine appartient à Técole néoplatonicienne d'Alexandrie.

1"*. Dieu est l'auteur, le principe , la cause , l'essence et la vie de toutes choses {Noms divins, c. 1") ;

2"*. Dieu est dit : unité de sa simplicité suprême, trinité&es trois hy-* postases de sa fécondité , paternité divine et raison de la paternité humaine (76.);

3**. Il convient à cette cause de toutes choses, et de n'avoir point de nom y et d'avoir les noms de toutes choses , afin qu'elle soit reconnue comme l'absolue maîtresse de l'universalité des êtres , et qu'elle-même, comme il est écrit, soit toute en tous (76.) ;

4*". Nous appelons distinction divine les émanations (ir^oo<^ou;) du bien divin. Car, donnant l'être à tous et y faisant pénétrer l'influence de toutes sortes de bien , il se distingue tout en restant uni, se pluralise sans sortir de sa simplicité, se multiplie sans briser son unité {ubi supra, c. 3);

5*". Tout ce qui est reçoit son être du beau et du bien et est dans le beau et le bien, et tout ce qui est et se fait par génération est et se fait par l'amour du beau et du bien. Toutes choses tendent vers lui , sont mues et contenues par lui. Par lui et en lui est tout principe, qu'il soit exemplaire, final , efficient, formel ou matériel. En un mot, tout ce qui est existe dans le beau et le bien d'une manière suressentielle. Il est le principe placé au-dessus de tout principe , la fin qui s'élève aundessus de toute fin ; de lui, en lui , par lui et vers lui sont toutes choses {ubi supra, c. k);

6"*. L amour divin est bon aussi; il procède du bon et du beau, et existe par le bon et le beau. Cet amour, cause bonne de toutes choses , préexistant dans le bon et le beau d'une manière suprême, avant qu il fût en aucune autre chose, n'a pas permis qu'il restât en lui-même sans engendrer, et l'a poussé à agir selon la force surabondante génératrice des choses. 11 en est de même de ce qui est digne d'amour, il procède de la même origine (76.) ;

7*. Par l'amour divin, angélique , intellectuel, animal même et physique, nous entendons ime force unissante et mêlante, qm meut les

dioses sapérienrra à prendre soin des choses inférieures , resserre le lien mutuel qui réunit les choses égales entre elles, et dispose les inférieures à aspirer aux supérieures (ubi supra, e. 5).

On connaît la doctrine, appartenant à une haute antiquité, qui , pour exprimer combien Dieu est inaccessible à l'intelligence humaine, le considère comme non-étre par rapport à nous ( |at) dv ) , en ce sens que Dieu, dans son essence absolue, est pour nous non manifesté. Celte doctrine , familière aux alexandrins , remonte cependant plus haut que leur école. Elle est fondée sur ce que toute forme attribuée à Dieu est une limitation qui en change l'essence et la nature , et sans laquelle cependant nous ne pouvons le concevoir. L'auteur inconnu dont nous analysons ici les principes a reproduit sous diverses formes , comme on va le voir, cette conception négative de Dieu , qu'il avait sans doute immédiatement puisée à la source de la philosophie alexandrine. Voici la manière dont il la présente.

&*. Dieu est connu en toutes choses. Il est aussi connu sans elles. Il est connu par notre faculté de connaître, il l'est aussi en vertu de l'igno-r rance qui nous voile sa perfection. Nous ralleignons par Tintelligence, par la raison , la science , le tact , la sensation , le jugement, l'imagination ^ par les noms qu'il reçoit, etc. ^ et cependant, sous un autre point de vue, il n'est ni pensé, ni parlé, ni nommé; il n'est rien des choses qui sont, il n'est connu dans aucune d'elles; il est tout entier en toutes choses, rien dans aucune; toutes choses le font connaître à tous, rien ne le fait connaître à personne. Nous pouvons en effet produire sur Dieu, avec justice, ces afBrmations contraires (ubi svpra, c. 7).

9"*. Il faut entendre les choses divines comme il est convenable à la grandeur de Dieu et digne d'elle. Lorsque nous parlons de la nonintelligence et de la non-sensibilité de Dieu , ce n'est pas d'une privation qui soit en lui , mais, au contraire, d'une excellence et d'une supériorité. Comme nous attribuons l'absence de raison à celui qui est au-dessus de la raison , la non-perfection à celui qui est au-dessus de toute perfection, avant toute perfection; que nous considérons comme ténèbres insaisissables et invisibles. sa lumière inaccessible, à cause de sa supériorité sur la lumière visible ; de même, Tentendement divin contient tontes choses, par une connaissance absolument , éternellement distincte de ces choses, connaissance qu'il possède en tant que cause, connaissant par anticipation, et produisant, dans le fond le plus intime de soimême, les anges avant qu*ils fussent , et, dès le commencement , s'il est permis de le dire, connaissant toutes choses et les amenant à l'être (/&.)•

10^. L'être , en toutes choses et dans tous les siècles , vient de celui qui est avant l'être : toute éternité et tout temps procèdent de lui. Celui qui devance l'être est le principe et la cause du temps et de l'éternité, comme de toute chose qui est, en quelque façon qu'elle soit. — L'être lui-même vient de ce qui précède toutes choses , du premier, du principe; c'est de ce principe que vient l'être, ce n'est pas ce principe qui vient de l'être {ubi supra, o. 6).

L'auteur reproduit aussi dans ses ouvrages la théorie des idées quq les philosophes alexandrins avaient empruntée à Platon , et avaient dé-* veloppée. Avec la doctrine des exemplaires (irapai^ufixaTK) , se pose na-« turellement le principe du réalisme platonicien.

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11''. Les exemplaires sont les raisons essentielles des choses en Diea; ils préexistent en lui à lous les êtres créés (Noms divins, c. 5).

IS*". Les exemplaires des choses préexistent tous par une seule , simple et suressenlielie union en celui qui est la cause de toutes choses (Ib.).

Ënfîn l'auteur inconnu de ces livres a adopté y sur le mal , les principes que les alexandrins eux-mêmes avaient puisés à des sources d'une haute antiquité. Celte doctrine consiste à considérer le mal comme n'existant dans les êtres qu'en tant que privation ^ qu'en tant qu'il lear manque quelque chose , tandis que tout ce qu'ils possèdent d'être est bon. (]ette manière de définir le mal a été adoptée et soutenue dans la suite par les plus savants des docteurs de l 'Eglise , entre autres par saint Augustin et saint Thomas.

Id*". Le mal ne reçoit pas l'être du bien. — Ce qui est entièrement dépourvu de bien , n'a été, n'est , ne sera, ne peut être en aucune façon. — Ce qui est bien en quelque façon ^ et en quelqu'autre ne l'est pas, ne répugne pas pour cela à tout bien; il tient même l'être de sa participation au bien, tellement que le bien, en le faisant être, donne ainsi l'être au mal , ou à la privation qui est en lui. — Le mal n'est point dans les choses qui ont être, car si tout être procède du bien , ou que le bien soit en tout être , il suit de deux choses l'une : ou que le mal ne sera pas dans quelque chose qui ait Têtre , ou que^ s'il y est, il sera dans le bien même (ubi supra, c. ky passim).

D'après ce que nous venons d'exposer, il est facile de voir qu'encore que chrétien sincère dans la plupart de ses écrits, le Pseudo-Denys l'Aréopagite a cherché l'alliance des données de la révélation avec quelques-uns des principes de la philosophie qu'il avait étudiée. Cela suffit pour justifier un savant contemporain , Engelhardt , qui l'a considéré comme disciple avant tout de Piotin , dans une dissertation latine dont le titre seul indique le sens : Dissert, de Dianysio Areopagita ploti^ nizante, prœmissis observationibus de historia theologiœ mysticœ rite traetanda, in-S", Erlangen , 1820. On peut consulter aussi sur le même sujet les deux dissertations suivantes : Baumgarten-Crusius, Dissertatio de Dionysio Areopagita, in-4^, lena, 1823, et les Opuscula theologica du même auteur, in-8'', ib., 1836, n"* 11 ; Néoplatonisme et paganisme, dissertation sur les écrits du prétendu Denys l'Aréopagite, in-8*', Berlin, 1836 (ail.). Quant aux écrits mêmes du faux Denys , ils ont été publiés en divers endroits et à plusieurs reprises : Dionysii Areopagitœ opéra ^rœca, in-f*, Basic, 1539; Venise, 1558; grec et lat., in-8*, Paris, 1562; m-f**, ib., 1615; 2 vol. in-^, Anvers, 1634; 2 vol. in-f*, avec plusieurs dissertations sur Tauteur, Paris, 1644. H.-B.

DEJVYS d'Héraclée vivait à la 6n du m* siècle avant l'ère chrétienne. Il avait eu pour premiers mattres Héraclide , Alexinus et Ménédème, dont il adopta probablement les idées; plus tard il s'attacha à Zenon et aux principes du stoïcisme. Enfin, il abandonna le Portique pour l'école d'Epicure , d'autres disent pour l'école cyrénaïque , à laquelle il resta fidèle jusqu'à sa mort. Diogène Laërce cite de lui (liv. vu, c. 37, 166 et 167) plusieurs ouvrages dont aucun fragment n'est arrivé jusqu'à nous. X.

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