‹ Dictionnaire des sciences philosophiquesChapitre 97 sur 135 · II. iO · texte numérisé non relu

II. iO

elle-même furent platAt l*effei des idées françaises que de la philosophie allemande.

Or, d'où vient celte influence si forte et si féconde de la philosophie du xviii'' siècle ? Par quoi a-l-elle enfanté 89 et la déclaration des droits? Assurément ce n'est pas par celle maxime fameuse que toutes nos idées viennent des sens y ni par celte conséquence qui logiquement en découle, à savoir qu'il n'y a ni juste ni injuste , ni devoir ni droits. Le monve^ ment philosophique du xviu* siècle et son influence doivent paraître la plus étrange des énigmes à qui les considère sous ce point de vue exclusif. C'est par une ardeur généreuse à suivre , dans toutes ses applications sociales et politiques^ celte raison universdle dont le cartésianisme avait montré l'apparition au sein de la conscience , que la philosophie du xviii'' siècle a marqué glorieusement sa place dans Thistoire des progrès de l'humanité. La philosophie du xm* siècle avait placé dans la raison universelle le principe du vrai absolu; die avait fait triompher son indépendance souveraine et ses droits dans l'ordre de la spéculation et de la science pure. A son tour le xviii' siècle , reprenant son œuvre là précisément où elle l'avait laissée, travaille à faire triompher ses droits dans l'ordre social et politique.

Nous avons insisté sur ce rapport entre la philosophie du xvm* et du xvin* siècle, parce que généralement il a été méconnu. Nous n'avons pas hcsoin d'insister aussi longuement sur ce même rapport entre la philosophie du xix* siècle et celle du xvii^ siècle , à cause de son inconteslahle évidence. Chacun sait que, par la théorie de la raison, l'éclectisme relève directement de la philosophie de Descartes et de Malebranche. En effet, à l'exemple de Descartes, il constate qu'en même temps que nous avons conscience de notre nature finie , nous ne pouvons pas ne pas avoir l'idée d'une nature infinie , idée qui renferme en elle-même la vérité de Texistcuce de Dieu. De même que Malebranche, il conçoit la raison comme impersonnelle et divine de sa nature. Mais l'éclectisme ne s'est pas borné comme Descartes à considérer la raison en elle-même : déjà il Ta suivie dans ses conséquences morales, sociales et politiques, et tout semble indiquer qu'il ira plus loin encore dans cette voie à l'exemple de la philosophie du xviii'' siècle. Héritière à la fois de la philosophie des deux grands siècles qui l'ont précédée , la philosophie du xix', en revenant aux grands principes métaphysiques du cartésianisme cl en combattant les principes deCondillac, n'a pas en même temps renonce à cet amour ardent de l'humanité et de la justice sociale qui animait la philosophie du xviu'' siècle. Ce qu'elle laisse seulement au xviii'' siècle, c'est celte flagrante contradiction par laquelle il réclamait et défendait les droits de l'humanité et de la justice, tandis qu'il soutenait un principe métaphysique qui en contenait implicitement la plus absolue négation.

Au xu"" siècle, en dehors de la philosophie éclectique, d'autres écoles se sont produites auxquelles déjà nous avons fait allusion. Malgré les diiîérences qui les séparent de l'éclectisme, malgré la vivacité avec laquelle elles lui ont déclaré la guerre, elles ont plus d'un rapport avec lui, et reproduisent les caractères généraux de la philosophie française. Il faut en excepter l'école théologique; mais lliommc de génie dont elle a pu quelque temps se vanter, M. de Lamennais, a subi lui-raème Tirrésistible influence do l'esprit philosophique français , et^ dans son jKt-

quisse dune philosophie, il a renoncé au critérium du consentement universel cl de la tradition, pour revenir à 1 autorité de la raison, que d'abord il avait réprouvée et maudite avec un éclat extraordinaire. Qu'on laisse de côté les vaines et aigres récriminations , qu'on ne s'arrête pas à la diiïérence des termes, et en allant au fond même des choses on reconnaîtra de noD)breuses et grandes ressemblances entre l'éclectisme et les doctrines de M. de Lamennais et de quelques autres, par exemple la distinction de trois grandes facultés de TÂme humaine, l'activité, la sensibilité et Tintelligence, l'existence d'une raison universelle et absolue, la participation nécessaire de l'homme et de tous les êtres finis avec Dieu. L'antériorité appartenant à l'éclectisme, c'est à son influence qu il faut rapporter l'honneur de ces ressemblances. Enfin ils sont animés de ce même esprit libéral; ils ont cette même tendance aux applications sociales et politiques qui caractérise plus spécialement la philosophie du XYiii'^ siècle. C'est à ce point de vue qu'ils ont surtout attaqué l'éclectisme , lui reprochant d'être infidèle à l'esprit du xviii'' siècle. Mais le reproche n'est pas mérité. Les principes de Téclectisme contiennent les conséquences les plus libérales, et il a agi d'après ces principes, soit dans lé passé, en luttant avec le parti libéral contre les tendances mauvaises de la Restauration, soit dans le présent, en résistant énergiquement aux hommes d'affaires et aux théologiens qui veulent supprimer ou mutiler la philosophie dans l'enseignement public.

Telles sont les principales phases parcourues depuis Ramus jusqu'à nos jours par la philosophie, française , et tels sont les caractères les plus généraux, soit de sa méthode , soit de ses principes. J'ai montré que , grâce à l'excellence de sa méthode , elle s'est en général préservée des écarts du sceplicisme, du mysticisme et du panthéisme. Elle a su se tenir à égale distance des témérités de l'idéalisme allemand et des timidités de l'empirisme anglais. Mais ce qui la recommande entre toutes les philosophies modernes, c'est l'action qu'elle a exercée sur le monde social , c'est le long et éloquent plaidoyer par lequel elle a démontré et gagné la cause des droits de l'humanité, c'est la réforme accomplie sous son influence dans le sein des sociétés modernes. Par là elle s'élève au-dessus de toutes les autres philosophies, par là elle a droit à la reconnaissance du monde entier. Telle a été la philosophie française dans le passé, telle elle sera dans l'avenir, sous peine d'abdiquer son antique influence en perdant tout ce qui, jusqu'à présent, a fait son caractère propre, sa puissance et son originalité. F. B.

FRANKLIN (Benjamin), né à Boston, le 17 janvier 1706, mort à Philadelphie, le 17 avril 1790, a joué un rôle trop original et trop considérable dans la révolution intellectuelle et morale, aussi bien que dans l'histoire politique du xviii' siècle , pour que nous puissions lui refuser une place dans ce recueil. Il est vrai que Franklin n'a attaché son nom à aucun système de philosophie. A part quelques lettres et quelques mémoires sur ses expériences en physique, et une correspondance assez volumineuse, consacrée presque tout entière aux affaires publiques où il s'est trouvé mêlé , Franklin n'a guère écrit que des almanachs et, dans un âge très-avancé , des mémoires sur sa vie pour servir à l'iastroolion de ses enfants. Mais il résuioe en lui, au plus haut

degré, le génie pratique, l'esprit politique et moral du xviii* siècle, comme Voltaire en représente le scepticisme métaphysique et religieux. Vivant, pour ainsi dire , sur la place publique à la manière des sages de lantiquité , activement mêlé aux événements de son temps , Tintérèt qu'il nous offre est surtout dans sa vie, dans les efforts constants qull a faits sur lui-même pour se gouverner selon ses idées, dans Tinflaence que son exemple a exercée sur les autres, et enfin dans la vigooreuse impulsion qu'il a imprimée à ses concitoyens. C'est h tous ces titres qull a mérité d'être appelé le Socrate de l'Amérique.

Il était le quinzième enfant d'un petit trafiquant qui , vers la fin du règne de Charles 11, avait émigré d'Angleterre en Amérique, pour cause de religion. Son père, fabricant de savon et de chandelle , le destina d'abord à succéder à son commerce ; mais le jeune Franklin s'y montra peu disposé , et , à douze ans , il entra en apprentissage chez un'de ses frères qui était imprimeur. Déjà il avait un tel goût pour la lecture, que tout l'argent dont il pouvait disposer passait en achat de livres. Parmi ceux qui le frappèrent le plus, il cite le^ Viesâc Plutarque; c'est aussi Touvragc qui laissa sur la jeune imagination de J.-J. Kouss|$au l'impression la plus vive. Franklin nomme encore deux autres ouvrages qui ont laissé dans son esprit des traces profondes : Tun est VE$tai sur les prcjeii,

Sar Daniel de Foé, auteur de Robinson Crvsoé; l'autre, dn docteur [ather, est V Essai sur les moyens de faire le bieti. Il avait trouvé dans la bibliothèque de son père des livres de controverse théologique , qu*il lut presque tous, et qui lui donnèrent le goût et l'habitude de la discussion. Enfin, un volume dépareillé du Spectateur d'Addison étant tombé sous sa main , il en reconnut sur-le-champ le mérite littéraire, et s'd"força, par un exercice aussi ingénieux que persévérant, à s'en approprier le style.

Ce fut par un hasard à peu près semblable que le nom de Socrate arriva à sa connaissance. Des lors il n'eut point de repos quil ne fût instruit de la doctrine de cet illustre martyr de la raison. Il étudia plutôt qu'il ne lut les Mémorables de Xénophon, et chercha à s'assimiler la méthode du philosophe grec, sa manière d'interroger un adversaire et de le convaincre par ses propres aveux , comme il avait fait auparavant le style d'Addison. Mais peu à peu il en retrancha ce qu'elle a de subtil et de captieux , pour n'en conserver que Thabitude de s'exprimer avec une défiance modeste.

Rien n'est plus bizarre que la manière dont il commença sa carrière d'écrivain. Son frère imprimait un journal, et l'idée vint un jour au jeune apprenti de publier ses propres œuvres. Sachant bien que sa collaboration, s'il osait l'oiïrir, serait repoussée avec mépris, il imagina de déguiser son écriture, et le soir il fit passer le manuscrit sous la porte de l'atelier. L'article fut imprimé et eut du succès.

Quelques années plus tard , employé à Londres , c^mme simple compositeur, à la réimpression de la Religion naturelle de Wollaston , il ne goûta pas la théorie de ce philosophe, et écrivit, pour la réfuter, une brochure métaphysique qu'il intitula : Dissertation sur la liberté, la nécessité, le plaisir et la peine. Il regretta plus tard la publicité qu'il donna à cet écrit de sa jeunesse, comme un des errata de sa vie qu'il aurait voulu corriger. Au reste, sa vocation n'était point là. Homme d'a&-

tion plutôt que penseur, propagateur ardent de Tespril de son siècle, dans ce qu'il a de plus pratique et de plus immédialement utile, il devait se trouver mal à Taise au milieu des questions de pure métaphysique. Aussi allons-nous le trouver bientôt occupé de publications d'un tout autre genre.

Etabli à Philadelphie, où on l'avait vu dans sa jeunesse simple ouvrier, à la iéXe d'une imprimerie importante, dont la prospérité était entièrement son œuvre , il fonda bientôt, sous le nom de clubs, des réunions où toutes les lumières du pays furent mises en commun, des bibliothèques publiques et des publications populaires.

Dès l'année 1732, Franklin avait commencé la publication de Y AUmanach du bonhomme Richard. C'est en 1757 qu'il réunit les préceptes épars dans ces almanachs, et forma ce morceau si connu sous le titre de Science du bonhomme Richard. Cet entretien familier , tissu de sentences proverbiales, faites pour inspirer l'amour du travail et de l'économie , était aussi merveilleusement approprié à l'éducation du peuple auquel il s'adressait. Dans la patrie de Franklin, où l'industrie semble faire le fond de l'existence individuelle et publique , où le commerce est le soutien de la liberté , l'intérêt devient le principe de l'éducation , et l'utilité est regardée comme la base de la morale. La philosophie de Franklin , il faut bien le dire, est la philosophie de l'utile , mais de l'utile dans son développement le plus noble : chez lui, elle se confond avec le génie des inventions bienfaisantes, l'esprit d'ordre, la modération , la justice, le patriotisme et la charité universelle. Il ne faut pas perdre de vue qu'il appartenait à une société au sein de laquelle n'existaient ni les grandes inégalités de fortune , ni les distinctions de naissance : il parle à des populations industrieuses ^ ce sont les classes laborieuses qu'il veut moraliser. Le plus pressé, pour lui comme pour elles, était de leur montrer les moyens d'améliorer leur cx)ndition : dans ce but , il leur prêche le travail et l'économie ; et ces moyens, si bien faits pour assurer leur bien-être, sont en même temps les agents les plus efficaces de leur amélioration morale. Ainsi , cet ouvrier qui s'est élevé par son énergie personnelle, prêche à ses compatriotes l'activité, les habitudes de labeur, le mépris des jouissances superflues , afin de leur apprendre à se passer de la tyrannie anglaise^ cet artisan qui leur enseigne l'indépendance par Téconomie, se trouve être un moraliste, un réformateur, un apôtre; et la Science du bonhomme Richard esX en quelque sorte l'évangile industriel , le catéchisme des populations laborieuses.

Ce fut vers 1733 qu'il forma le projet de tendre à leiperfection morale. Il comprit bientôt que l'intérêt purement spéculatif que Ton peut apporter dans une pareille entreprise est insuffisant pour nous préserver des chutes, et que l'important est de faire nattre en nous de bonnes habitudes , et de triompher des habitudes contraires. Pour y parvenir, il se fit une méthode à lui. Il réunit sous treize noms toutes les vertus et qualités qu'il désirait acquérir. D attacha à chacun de ces noms un court précepte pour déterminer l'étendue de l'idée qu'il y attachait.

Voici les noms de ces vertus, et les préceptes qui y étaient joints :

1. Tempérance, Ne mangez pas jusqu'à vous abrutir *, ne buvez pas jusqu'à vous échauffer la tète. ^

9. SUtncê. Ne parles qve de ce qui peat être utile à to«s oa Mx antres. Evitez les conversations oiseuses.

3. Ordre. Que chaque chose ait sa place fixe. Assignes à chacone de vos affaires une partie de votre temps.

4. Résolution. Formez la résolution d'exécuter ce qttc vous devei faire y et exécutez ce que tous aurez résolu.

5. Frvgalité. Ne faites que des dépenses utiles pour voos au pouf les autres, c'est-à-dire ne prodiguez rien.

6. ActMté. Ne perdez pas de temps. Occupez-vous toujours à qiielque chose d'utile. Abstenez-vous de toute action ^ui n'est pas néteasaiÉv.

7. Sineérité. N'usez d'aucun détour : que l'innocence et la justice président à vos pensées et dictent vos discours.

8. Justice. Ne faites tort à personne , et rendes aux antres les services qu'ils ont droit d'attendre de vous.

9. modération. Evitez les extrêmes. N'ayez pas pour les torts qv'on a envers vous le ressentiment qu'ils vous semblent mériter.

10. Propreté. Ne souffrez aucune malpropreté sur vous, sur vos vêtements, ni dans votre maison.

il. TranqniUité. Ne vous laissez pas troubler par des bagatelles ou par des accidents ordinaires et inévitables.

12. Chasteté. Usez rarement des plaisirs de l'amour, et sediement pour votre santé ou pour avoir des enfants , sans en contracter ni lourdeur ni faiblesse , et sans compromettre votre conscience , votre réputation, ou celle des autres.

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