‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymes, ouvrage qui a obtenu de l'Institut le prix de linguistique en 1853 et en 1858 (volume 2)Chapitre 10 sur 426 · D'Alembert, LeUre au roi de Prusse , 23 mai · texte numérisé non relu

D'Alembert, LeUre au roi de Prusse , 23 mai

INTRODUCTION. XYU

temps qo*éradit, Beanzée était logicien. Girard avait prétendu perfectionner dans le langage Finstrument de la conversation; poor Beauzée, le langage est surtout le moyen de communiquer la vérité. Le livre des synonymes, aux yeux de ce dernier, ne doit plus être une œuvre de goût, passagère comme lui et composée de morceaux sans liaison où Ton se propose de plaire par leur variété même ; ce doit être une œuvre de science qui laisse des résultats durables, une csuvre de logique où l'on détermine à jamais les rapports des idées par ceux des mots, et doDt les parties doivent être disposées selon l'analogie essentielle des idées. Les synonymistes ne cultivent pas un champ pour recouunencer sans cesse; ils concourent à élever un édifice qu'on verra s'achever tôt ou tard; ou, pour parler sans figure, en employant les termes mêmes de Beauzée, de tous ces essais partiels < résultera quelque jour un excellent dictionnaire, qui nous manque jusqu'à présent. > Get(e idée est tout à fait étrangère à Girard : en traitant de la synonymie des mots^ il déclare étudier cette partie de l'art de bien dire, qui regarde la heauté de l'expression, qui fait parler en homme d'esprit, et dont le bon goût décide ; tandis qu'il se défend d'avoir rien à démêler avec la grammaire qui s'occupe de la pureté du langage et à qui l'usage dicte des règles. Girard donnait donc des conseils relativement au choix qu'il faut faire des mots, dans l'occasion, pour parler avec esprit : Beauzée plus positif, se souciant moins de la parole que de la pensée, ayant appris par la compai-aison d'un grand nombre de synonymes quelle en est la nature commune et quelle peut en être l'utilité, comprit qu'il s'agissait là d'une science lexicologique, relevant de l'usage comme la grammaire, et comme elle prescrivant des règles absolues. Et pendant qu'il invitait les gens de lelires à se mettre à l'œuvre, à préparer des matériaux, Gondillac réalisait déjà l'idéal et construisait l'édifice en composant pour le prince de Parme son dictionnaire des synonymes. Rien de plus naturel. C'était à des philosophes, à des philosophes aussi pratiques, aussi versés dans la théorie du langage, à considérer la synonymie en grand, à en détermmer le plan et le but. On ne s'étonnera pas par conséquent que d' Alembert se soit placé aussi à ce point de vue général ; on s'étonnerait plutôt du contraire : après Girard et Beauzée, il demandait < une main patiente et habile, qui, en achevant ^-e grand et utile édifice, rendit à la langue française un service immortel. >

Roubaud, de son côté, n'est ni philosophe, ni logicien, ni classificateur; c'est on pur philologue uniquement préoccupé des détails et accoutumé à prendre tout par le menu. Chose étrange I autant Beauzée a peu soupçonné la méthode toute scientifique qu'allait appliquer Roubaud à la distinction des synonymes, autant Roubaud est peu entré dans les vues d'ensemble de Beauzée* Dans l'esprit de Roubaud, la question de la certitude prime toutes les autres, même celle de Futilité. Gomment songerait-il à rapporter les travaux antérieurs et à y joindre les siens en les coordonnant tous pour le plus grand avantage du public ? A ses yeux les premiers sont à refaire parce qu'ils manquent d'autorité, parce qu'ils sont entachés d'un vice provenant de la méthode. Quand il les cite, c'est pour les réfuter. Publiciste plein d*une ardente philanthropie, et, comme Court de Gébelin,

XVm INTRODUCTION.

comme Dœderlein, passionné pour l'art étymologique, il n^entrevoit au bout de toutes ces recherches qu'une démonstration de la fraternité des langues et une espèce de dictionnaire polyglotte contenant des racines et des éléments communs à toutes les langues de l'Europe dont il serait propre à faciliter l'étude. Quant à un dictionnaire national des synonymes, on ne trouve en lui non plus qu'en Girard ni l'expression, ni l'idée de la chose. Loin d'avoir en vue un but d'utilité aussi général, il ne se proposait pas môme de composer un livre de ses synonymes. B y travafflait à b&tons rompus, suivant son propre témoignage, par manière de distraction et sans une assiduité incompatible avec les maux auxquels il était en proie. « Avec le temps, ajoute-t-ii, j'ai entassé des matériaux; et j'ai fait un livre sans en avoir formé le dessein. »

Ces matériaux entassés dans quatre gros volumes in-S"", fruit des loisirs d'un malade, étaient pourtant, à part leur diffusion, des modèles à suivre désormais. SI Girard avait créé l'étude des synonymes , Beauzée et Roubaud en firent une science en la régularisant, l'un dans l'ensemble, l'autre dans les détails, en y introduisant, le premier l'ordre dans les résultats, le second la méthode dans les recherches ; celui-là en assignant un but commun à des efforts auparavant isolés , celui-ci en fixant à jamais la manière de procéder pour l'atteindre. Le progrès s'opérait dans cet humble district du savoir humain comme dans ses régions les plus élevées. En synonymie comme en physique, comme en philosophie , on avait commencé par étudier au hasard , individuellement et sans concert; puis, dogmatisant sans instruire, on imposait d'autorfté des solutions conjecturales, perpétuellement sujettes à contradiction, faute d'être justifiées. Et précisément h l'époque où, pour terminer le règne de l'arbitraire, les physiciens créaient la chimie et où les philosophes commençaient à en appliquer la méthode à l'étude des fedts de notre nature , Roubaud la mettait en pratique dans ses recherches sur la synonymie. Au lieu de deviner et de rendre des oracles ^ comme ses devanciers , ii voulut découvrir et ne rien avancer sans mettre ses lecteurs en mesure de critiquer son opinion. Ce n'est plus le goût .qu'il prit pour guide, le goût varïable et individuel de sa nature, mais l'étymologie, qui est pour les mots ce que la chimie est pour les corps. En décomposant les synonymes dans leurs éléments , en déterminant la valeur de leurs radicaux , de leurs terminaisons et de leurs préfixes, il arrive à connaître leur sens propre et absolu ; d'où il déduit aisément par une simple comparaison leurs acceptions relatives et distmctives. Ensuite, comme on n'est guère positif sur un point sans Têtre siu* tous , au lieu de se borner, ainsi qu'on le faisait jusqu'à lui , à composer des {dirases afin d'éclaircir les différences énoncées d'abord, il en emprunte à nos meilleurs écrivains qui prouvent que ces différences ont été senties et observées par eux.

. Après Roubaud que reslait-îl à faire? A remplir le cadre tracé par Beauzée , à construire l'édifice. Mais auparavant il fallait soumettre les matériaux à une préparation ; il Mait examiner de nouveau toutes les distinctions établies avant BoiÂaud, parce qu'elles avaient été obtenues sans l'aide de la méthode légitime;

mTRODUGTION. xa

il fallait les Térifier par FétyDiologie et des passages extraits des chefs-d'œuvre de notre littératare. A une époque où Ton ne soupçonnait pas combien Tart étymologiqoe pouvait prêter de secoursàlasynonymie, il avait été permisàBeauzée de joindre aux articles de Girard , en forme de variantes ou d'additions, les siens propres avec ceux de l'Encyclopédie, sans modifier les uns ni les autres : il y avait entre eux conformité, et Ton n*aurait su encore leur donner le caractère scientifique^ Mais,

à présent que Boubaad avait révélé la vraie méthode , se contenter de mettre ses propres travaux dans un même livre avec ceux de ses prédécesseurs sans rien dianger à ceux-ci, c'eût été mêler le certain à l'incertain et priver le public d'une garantie précieuse. De plus, comme les travaux connus ou pubUés des sj- Donynùsies étaient encore peu nombreux, comme il se trouvait encore peu d'articles sur les mêmes sujets, Beauzée avait pu jusqu'à on certain point les donner séparément et sous leur forme originelle , sauf à renvoyer continuellement des uns aux autres. Maintenant il fallait les rapprocher et les coordonner en raison de koT idée générale , en former des familles ; ce qui obligeait de les juger, de tes eoBcilî^ ou de garder les uns et de rejeter les autres.

au lieu de cda que fit-onT Fontanes , grand maître de lUnivenité , depuis sa réorganisation, en 1808, jusqu'à la fin de l'Empire, lui-même habile écrivain appartenant à l'école des grands modèles, Boileau, Racine et Fénelon, lui-même un peu disciple de d'Alembert qu'il avait eu le temps et l'occasion de voir beaucoup) adopta pour les classes et permit de réimprimer sous ses auspices un D»ctteniMttre des srpwtt/fiies. Aucun livre encore n'avait paru avec ce titre. Ainsi , par son chef suprême, l'Université, en leur donnant protection, témoignait pour ces sortes d'études uœ disposition bienveillante. Le goût n'en était point encore éteint au eommencementde ce siècle où la licence dans l'emploi des mots devait Hre poussée jusqu'au dévergondage. Mais l'Académie , après avoir couronné Touvrage de Yabbé Roubaud en 1786 , avait désormais en trop haute estime la poésie et l'éloquence pompeuses , elle avait pris en trop grand dédain les idées et la iîhérature philosophiques pour descendre elle-même à ces misères, et pour voir autrement qif avec indifEérence les esprits subalternes s'y appliquer. Cependant , après avoir exercé la sagacité d'une femme de génie , de Mme de Slaêl , qui, dans sa jeunesse, goûta singulièrement les Synonymes de Roubaud et s'essaya dans le même genre , elles occupèrent un autre esprit du premier ordre , entinnaleur non moins illustre des traditions philosophiques du xvni* siècle pour ce qm regarde l'art d'écrire. M. Guîzot, à peine âgé de » ans, débuta dafls le monde, où son nom devait jeter tant d'éclat, en publiant en 1809 un Dictionnaire des synonymes français. Jules César, sans que son génie en fût rapetissé, n'avaitrîl pas aussi con]q[>osé un ouvrage sur Y analogie des mots 7

Ce^ deux recueils rivaux, celui de Pontanes et celui du jeune étudiant en droit de 1909 sont, en ikit de synonymes, les deux dernières productions connues du public. Celui de Laveaux mérite à peine une mention, bien qu'il contienne quelques bonnes observations de détail. Quant aux synonymes ajoutés par lui aux articles de son grand dictionnaire , ils sont, comme ceux qui se trouvent à la fin

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