‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymes, ouvrage qui a obtenu de l'Institut le prix de linguistique en 1853 et en 1858 (volume 2)Chapitre 11 sur 426 · XX INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XX INTRODUCTION

du dictionnaire de Boiste , de simples extraits de Girard , de Beauzée et de Roubaud.

Fontanes et M. Guizot avaient-ils donc réalisé Texcelient dictionnaire annoncé par BeauzéeT II s*en faut bien. A part une introduction où la fermeté du style le dispute à l'intelligence des choses, et où le traité des synonymes grammaticaux est pour ainsi dire esquissé ; à part plus de cent cinquante articles nouveaux fournis par l'éditeur et apparemment extraits, pour la plupart, avec modifications, de l'ouvrage inédit de Mlle de L'Espinasse, le dictionnaire de M. Guizot ressemble tout à fait à celui de Fontanes ; il va même jusqu'à en reproduire les fautes d'impression parmi lesquelles il s'en trouve d'énormes *. Si aux diffé-

1. J'en ayais cité dans ma première édition quelques-unes des plus frappantes. Mais la compilation de M. Guizot ayaot été réimprimée depuis, en 1859, il était à présumer que ces fautes auraient fini par disparaître. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je consultai le livre pour m'en assurer ! D'abord le libraire éditeur avait annoncé avant, pendant et après la publication une édition entièrement refondue*^ mais on trouve, immédiatement après le titre, un court avertissement dans lequel M. Guizot déclare, au contraire, que l'ouvrage, pour ce qui concerne son propre travail, n'a subi aucun changement ; et, à la lecture, on s'aperçoit bientôt que tous les articles de tous les auteurs sont restés distincts et n'ont pas plus été fondus ensemble qu'avec ceux de M. Guizot. D'autre part, on devait espérer que M. Guizot, dont le nom continue à figurer seul dans le titre, aurait revu luimême ce premier essai de sa jeunesse. Il n'en est rien. A peine le lecteur passe- t-il au delà du titre qij'il a le déplaisir d'apprendre que les changements apportés à l'œuvre primitive dans cette dernière édition ne ^ont pas dus à la plume de M. Guizot, et qu'il en a chargé M. Victor Pigarol , sous-éditeur à qui, du reste, il laisse branchement toute responsabilité. Hais au moins, grftce à cette procuration, l'ouvrage, objet cette fois de soins réels et particuliers, aura été purgé # ses incorrections les plus choquantes. Point du tout. Les mêmes que j'avais déjà signalées comme étant communes aux compilations de Fontanes et de M. Guizot se retrouvent pour la plupart dans celle de M. Guizot réimprimée en 1859. On y lit encore, à l'article Accorder^ concilier,* « concilier les autres^ > (ce qui n'a pas de sens en cet endroit) pour, « concilier les auteurs; 9k l'article Adresse^ souplesse, etc., cil faut qu'an négociant soit adroit, »pour, c il faut qu'un négociateur soit adroit; » à l'article Alarmé, effrayé^ épouvanté, « danger pressant, » pour, c danger présent; » à l'article Bonheur, /S^Kcit^, «le bonheur pris indécisivement, > (barbarisme) pour, «le bonheur pris indéfiniment; » à Tarticle Changement, variation, variété, « un être considéré solidairement, » pour, un être considéré solitairement; • à l'article Choisir, élire; c Je ne mets ces deux mots au rang des synonymes que parce que notre dictionnaire les a définis Fun pour l'autre, » au lieu de, « les a définis l'un par l'autre; > à l'article Dérogation, abrogation, a confirmer l'expérience (de la loi dérogeante), > pour, «en confirmer Y existence; »à l'article Esprit, raison , etc. , « selon cette idée première, » pour , « selon cette idée particulière; » à l'article Hors, hormis, excepté, « ce que la proposition aurait compris dans cetîe addition , » pour, c ce que la proposition aurait compris sans cette addition, » etc. , etc. Bien plus, il arrive parfois à M. Figarol d'augmenter pour sa part le nombre de ces imperfections matérielles qui, multipliées comme eUes le sont ici, défigurent un texte au point de le rendre tout autre on véritablement inintelligible. En voici un exemple pris au hasard. Les précédentes éditions, à la fin d'un article Éloge, Umange, de d'Âlembert, portaient : Tel auteur a donné une louange bien fine à son ami. D'Alembert. Le nouvel éditeur supprimant l'avant-dernier point change la phrase en cette autre : Tel auteur a donné une louange bien fine à son ami d'Alembert. Même inexactitude pour la signature des articles : il s'en trouve encore qui ne sont pas signés et d'autres qui sont attribués à des auteurs auxquels ils n'appartiennent pas, au moins en entier. Ainsi, l'ouvrage présentant tou* jours les mêmes fautes que celui de Fontanes et même un caractère à présent plus marqué encore d'incertitude et de confusion , tout ce que j'ai dit contre ces (.'eux recueils dans ma première édition subsiste.

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renées prëcédentes on ajonte un peu plus de discernement dans les emprunts Êits à Roubaud, on aura tout ce qui distingue le nouveau du premier dictionnaire des 8;ynonymes. Là où le jeune philologue a mis la main se reconnaît le sceau de son génie; et s*ll l'eût mise partout, s*il s'était fait réellement Fauteur et non le simpJe éditeur de la presque totalité du dictionnaire qui porte son nom , je n'aurais certainement pas à diriger contre son livre et contre celui de soD prédécesseur une critique commune K

Ils se réduisent l'un et l'autre au recueil de Beauzée» rendu à l'ordre alphabétique por et augmenté d'analyses de Roubaud. Au lieu de considérer les premiers synonymes comme des ébauches imparfaites , comme des matériaux qui ont besoin d'être remis à l'œuvre et de ressentir l'effet du progrès de la science pour entrer en harmonie avec les autres , les éditeurs juxtaposent des résultats disparates, ceux de Girard acceptés sur parole avec ceux de Roubaud obtenus et vérifiés par l'étymologie. À la*force de vérité qui peut être dans ceux-là comme n'y être pas et qui se sent , pourquoi n'avoir pas ajouté l'autorité incontestable e! manifeste de la méthode? Encore si on cherchait à mettre quelque liaison entre ces éléments d'or^ine diverse , à en marquer les rapports. Mais point : deux ou plusieurs articles ont beau traiter des sujets qui soient les mêmes ou au moins semblables, on n'en tient nul compte, on ne les réunit pas sous un même chef, on ne les rapproche pas, on ne renvoie seulement pas des uns aux autres. Au contradre, les ëditrars semblent s'attacher à l'ordre alphabétique uniquement parce qu'il leur donne moyen de placer à de grandes distances les articles où les mêmes synonymes sont distingués. En appelant dictionnaire l'ouvrage dans le« quel tons les travaux des syncHiymistes viendraient, non pas s'accumuler, mais se ranger et s'ordonner de manière à composer comme un édifice, Beauzée n'avait point entendu qu'on y laisserait régner une pareille incohérence ; la preuve en est dans la manière dont il en use lui-même relativement aux synonymes de Girard : il les dispose, autant qu'il le peut, d'après l'analogie des matières, ayant soin , outro cela , de marquer par des renvois les rapports qu'ils ont entre eux ou avec les articles nouveaux contenus dans le second volume. Au fait , si , malgré cette indication , on.se borne à entasser confusément les articles , pour- (poï donner le nom de dictionnaires à de tels ouvrages? Girard et Roubaud ont mUlidéles leurs simplement. Synonymes français^ bien qu'ils y observent aussi l'ordre alphabétique.

Xon-seulement le désordre est le caractère de ces compilations indigestes, mais encore les doubles emplois et les contradictions y abondent ; ce qui était inévitable dans des livres composés de pièces de rapport auxquelles on se fait scrupule de toucher. Ainsi on y rencontre souvent des articles portant le même titre. Or, s'ils contiennent une seule et même distinction , Tun des deux est inutile , il

1. «La lecture des articles de M. Gaizot m'a fait regretter qae, se contentant d'être l'heureux imitateur de Girard , de Beauzée et de Roubaud , il n*eût pas revu , disons même amélioré les articles qui ne lui appartiennent pas; il a certainement senti la nécessité de cette réfision. » (Piestre, lu Synonymie firamçaise j 2 vol in-12, Lyon, 1810. Arertissement , vui.)*

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fajQait le retranefaer; et, dans le cas contraire, dans le cas où ils sont en désaccord, il MIait prendre paiti, admettre l'un et rejeter l'autre. Mais à l'égard de ces imperfections , les éditeurs ne se permettent qu'une chose , c'est de les dissimuler en éloignant, autant que possible, h la faveur de l'ordre alphabétique, les articles qui en sont entachés. Par exemple , à la lettre F se trouve de Girard l'article Faeth^ aisét et à la lettre A le même article répété et suivi d'un autre de Roubaod qui réfute le premier. Il en est de même pour Charge^ fardeam et faix; Lâche et polirfm; Étonur^sment et surprise; Ckainge^ échange ^ troe et permutatiùn; Excepté ^ hors et hormis; Animal^ béte et bruie; Contentement et satisfaction; et pour nne foule d^autres. Ce qui importe dans ces sortes de travaux , ce n'est pas , comme on semble le croire , la multiplicité des articles , et le plus ou moins d'esprit , de finesse et de sagacité développé par les auteurs , mais la vérité sur le fond des choses ; et , la vérité étant une , les mêmes synonymes ne peoveut pas être traités de vingt manières également vraies. Loin de diminuer la confusion , 3 arrive parfois à M. Guizot de l'augmenter. Girard avait fait un article , Projet , dessein^ et Roubaud un article Très y fort^ bien. A une grande distance de ces articles, réditeur en fournit deux autres de sa composition. Dessein^ projet, en^ trepriêe, et Fort^ très^ sans diercher à les concilier avec les précédents. Le nombre des articles synonymiques ne constitue pas plus une richesse que celai des mots synonymes, si on n'en marque nettement les rapports.

De là vient à ces recueils leur peu d'utilité. Ils sont pl]}s propres à jeter le trouble dans l'esprit qu'à fixer les idées. Le lecteur ordinaire y va chercher, comme en des dictionnaires et en des manuels, non pas une diversité d'opinions qu'il n'a pas le temps ou le talent de discuter et qui ne lui laisse qu'incertitude, non pas des éléments de solution, mais des décisions bien arrêtées, des solutions toutes faites , et c'est aux éditeurs à les lui fournir en s'aidant des travaux des synonymistes comme de simples mémoires. Or, à chaque instant il se voit déçu. Yeut-il connaître, par exemple, en quoi diffèrent la méfiance et la défiance? Il trouve sur ce sujet et Tun à la suite de l'autre deux articles qui enseignent précisément le contraire : qu'aura-t-il gagné à cette lecture? Mais son embarras augmente lorsque les mots dont les différences l'intéressent font partie de nombreux articles. Pour apprendre, par exemple, les caractères opposés de Yépouvante et de Yefproi^ il devra consulter quatre articles empruntés à différents synonymistes où les rapports des deux mots à distinguer Sont obscurcis par leur union avec d'autres mots. S'appliquera-t-il à les dégager et à les comparer et saura-t-il tirer de cette comparaison un résultat qui le satisfasse? N'était-ce pas un devoir de lui épargner ce travail long et difficile? Difficile, disonsnous, et c'est sans doute à cause de cette difficulté même que l'éditeur trop modeste ou trop pressé a mieux aimé donner le tout que de choisir le meillenr. Mais il n'y a pas de milieu entre rapporter fidèlement tous les essais des synonymistes, sans presque aucun avantage pour le public, et se les approprier de manière à s'en servir comme de matériaux pour composer un livre utile où il y ait unité de plan , ensemble et accord , dût l'éditeur ne pas toujours faire entre

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ces essais le choix le phis raisonnable. Encore sera-t-il plos capable à cet égard, que la grande majorité des lecteurs tout à fait étrangère à ces recterches. Que si on se borne à recueillir ces travaux do toutes mains , on n'en formera qu*an pâe-mè\e, un chaos au milien desquels il ne sera pas possible de s'orienter. Poa^ -les rendre profitables, 3 &ut qu'un même esprit ait le courage et la patience de les sowneilre à un remaniement général. N'est-<^ pas ainsi qu'en Usent les auteurs de traités scientifiques à l'égard des mémoires présentés à TlnsUtut? Bs n'en donnent pas la cbllection ; ils les consultent. Assimilation d'une entière justesse , car un livre de synonymes n'est point une œuvre littéraire où le fond soit inséparable de la forme , mais plutôt un traité dont on peut présenter en d'autres on en de mrâidres termes une idée très^^xacte.

Ge travail de conciliation et de fusion, qui consiste à réduire en une seule h^ wS&e divers articles impliquant évidemment la même idée conmiune, doit produire pour la science elle-même un grand avantage : en rapprochant des mots synonymes auparavant isolés , il aura pour effet d'en opérer la distinction et de rendre inutiles à leur égard des recherches ultérieures. Dans le dictionnaire de M. Guizot, le mot malheur fait partie de deux articles : on le trouve ici à côté i*accident et de désastre^ là avec calamité et inforttme. La lecture de ces deux ar^ ticles apprend bien la différence qu'il y a entre mtUheufy accident et désasire , d'une part; entre mcdheufy calamité et infortune , de l'autre; mais non pas cdle qui existe entre aceideni et désastre^ d'une part, calamité ei infortune^ de l'autre; el c'e^l cje que Von connaîtrait, si des deux articles on n'en eût fait qu'un où les cinq mots, malheur , accident^ désastre y calamité et infortune eussent été traités ensemble et caractérisés chacun par rapport à tous les autres ^

Quelle peut donc être dans nos éditeurs la raison de ce respect superstitieux pour des œuvres si diverses , où nécessairement le faux se trouve parfois à côté du vrai! Ite serait-ce pas que , les considérant comme des modèles d'un genre Uttéraire, modèles consacrés par une longue approbation, on se croirait coupa* ble et comme sacrilège d'y changer quoi que ce ftt? Mais qu'on ne s'y trompe pomt : nos éditeurs se permettent cette irrévérence; ils ne se réduisent point au rôle pur et simple de rapporteurs ; ils font souvent acte d'indépendance bon gré, mal gré , tant ils se sentent à l'étroit dans les limites d'une tftche si infructueusement serrile. ÂinM, parmi les synonymes répandus dans l'Encydopédie, ils recaefflentles uns et négligent les autres, apparemment parce qu'ils jugent ceuxlà bons et ceux-ci mauvais. Et ce qu'ils jugent mauvais , un autre le trouverait peut-être bon ; un autre accorderait peut-être une place à ce qu'ils ont exdu , ef, par exemple, aux synonymes, Embrassement et embrassadcy Fleuve et rivière^ Soupir, sanglot^ gémissement ^ etc. Us retranchent deux articles contenus dans Beauzée; ils en donnent de TEncydopédie que Beanzée avait omis. Quelquefois deux synonymistes étant arrivés sur un même article, enchainement et enehalnure^ par exemple, au même résultat, ils suppriment le travail de l'un des deux. M. Guizot, en particulier, substitue un article, Logique, dièkoiiquej de sa façon

1 Voy. Malheur t infortune , etc. , p. 758 si wiv.

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