‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymes, ouvrage qui a obtenu de l'Institut le prix de linguistique en 1853 et en 1858 (volume 2)Chapitre 15 sur 426 · XXVIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXVIII INTRODUCTION

doués de valeurs originelles spéciales peuvent différer essentiellement et appartenir à des ordres d'idées qui ne soient point du tout les mêmes. Ceux-là, qu'on pourrait avec raison appeler synonymes grammaticaux^ sont sujets à des règles générales de distinction qui obligent à les ranger en classes suivant la sorte de modification grammaticale constituant leur différence extérieure et contenant à elle seule leur différence intrinsèque : ceux-ci, les synonymes étymologiques ou h radicaux divers^ se distinguent chacun à sa manière en vertu du sens primitivement attaché à son radicaJ, et, au lieu de pouvoir, comme les précédents, entrer dans un traité méthodique, ils n'ont place que dans un dictionnaire proprement dit où ils se trouvent seulement distribués en familles en raison de leur signification commune. .

Pinsiste sur cette opposition, parce qu'elle est fondamentale et qu'elle seule justifie l'un des principaux changements que j'ai apportés dans les travaux relatifs aux synonymes. II consiste à avoir retiré du dictionnaire des synonymes, tel qu*il était avant moi, tous les synonymes grammaticaux pour les soumettre à des r&gles générales de distinction qu'ils servent eux-mêmes à établir dans une science inductive, science nouvelle , quoique déjà pressentie et préparée par des essais partiels antérieurs, certaine dans ses résultats comme dans ses procédés, et voisine de la grammaire à laquelle elle renvoie encore plus de lumière qu'elle ne lui en emprunte.

Vf. Méthode k suivre pour rendre leur valeur propre aux mots prétendus synonymes.

Le caractère commun à tous les synonymes est contenu dans leur définition : ils semblent avoir absolument le même sens, les uns d'autant plus qu'ils n'ont qu'un seul et même radical, les autres quoiqu'ils aient des radicaux divers. Il y a encore ceci de commun à tous, que les philologues qui s'appliquent à l'étude des uns ou des autres admettent également que cette identité n'est que partielle et relative : d'où il suit qu'elle a des degrés, et que plus elle approche ou parait approcher de l'identité entière et absolue, plus les mots sont synonymes, plus par conséquent il devient nécessaire de mettre entre eux un certain intervalle.

Y a-t-il des mots tout à fait synonymes ou n'y en a-t-il pas? Problème placé au point de départ de ces recherches et dont la solution intéresse leur existence même. Aussi Girard n'a pas manqué de se le proposer d'abord. Il ne pouvait hésiter à le résoudre dans le sens négatif. Son opinion sur ce point avait été celle de Fénelon, et, après Girard, elle devint celle de Dumarsais, de Blair et d'un grand nombre de philologues, notamment de la plupart de ceux qui sur ses traces ont parcouru la même carrière.

Toutefois la question a besoin d'un nouvel examen, car elle en contient trois particulières qui n'ont point été démêlées et qui doivent l'être, si l'on veut avoir sur ce point une doctrine précise.

V Une langue doit -elle avoh* des mots absolument synonymes? Personne n'oserait l'affirmer à moins qu'il ne confondit la superfluité avec l'abondance. En

HtTRODUCTION. XllX

cela consisterait une véritable imperfection. De deux mots qu^on pourrait prendre indistinctement Fun pour l'autre en toute occasion l'un serait superflu. Or, en fait de langue, la raison réprouve tout ce qui n'est qu'une surcharge pour elle : elle n'a point égard à l'harmonie ; elle ne souffre point les doubles emplois même en fayeor de l'harmonie et du plaisir de l'oreille, choses trop vaines pour qu'elle en tienne aucun compte.

2« Y a-(-iI des langues qui renferment des mots de tout point synonymes f On coiiriendra qu'il doit y en avoir, pour peu qu'on réfléchisse à la manière dont se sont formées les langues, du moins celles d'aujourd'hui. Elles ne résultent point d'une convention qui ait attaché , dès le principe , une valeur précise aux signes de la pensée. Elles sont la réunion des débris de plusieurs idiomes. Lorsque diverses peuplades viennent se fondre en un même corps de nation, chacune apporte son vocabulaire, et comme chacune continue pendant plus ou moins de temps à y puiser des mots pour désigner les objets à sa manière, il s'ensuit coexistence de plusieurs langues en une seule, ou, si on l'aime mieux, un grand nombre de synonymes. Il doit s'en trouver surtout et longtemps parmi ceux qui signifient les objets sensibles, comme l'attestent les synonymes si nombreux de la botanique : ils sont à l'usage de la multitude, et c'est la multitude, conune on sait, qui quitte le plus lentement les mœurs de la nationalité primitive. A mesure que l'union devient plus intime entre les éléments de la nation, la même identification s'opère entre ceux de la langue. Tous les mots significatifs d'un même objet ou au moins quelques-uns sont destinés désormais à le représenter sous des faces ou avec des nuances diverses; ou bien, ils tombent tous, hors un seul, qui préfaoL Cbaqoe langue pourrait fournir des exemples de ce travail le plus souvent secret et indélibéré, par lequel elle s'élève peu à peu à l'idéal de la perfection, en se débarrassant des mots sans valeur propre, ou en leur en assignant une. i" Telle langue, et, par exemple, la française, a-t-elle des mots véritablement synonymes? Une langue en contiendra d'autant moins ou sera d'autant moins exposée à en contenir qu'elle sera plus une, que la centralisation intellectuelle sera plus grande chez la nation qui la parle. Sous ce rapport, la nôtre ne saurait avoir de rivale.^ Le français, tel que l'ont fait les écrivains desxvu* et xviii* siècles, ne peut laisser beaucoup à désirer pour la précision des termes. Depuis eux, les idiotismes et les dialectes ont disparu dans l'unité d'une langue commune qui par eux s*est imposée à tous , pm*e de tous ces termes que leur égalité de sens rend pins propres à fatiguer la mémoire qu'à flaciliter l'art de la parole. Non pas qu'il n'y ût encore des synonymes parfaits dans les langages particuliers des différentes sciences, dans ceux de la botanique et de la médecine, par exemple; ils y fourmillent, au contraire, et ils y subsisteront tant qu'une nomenclature venant à l'emporter sur toutes les autres ne se fera point adopter universellement. Mais notre langue conunune en est exempte ; sa grande perfection et son ' unité incomparable, auxquelles les étrangers mêmes rendent hommage, auto-* risent à le croire. < C'est peut-être la seule langue , dit Condillac , qui ne connaisse point de synonymes.»

XXX BfTOOWJCTION.

Le principe common est posé. Qu'il s'agisse des synonymes granmiaticaux ou des synonymes étymologiques, le philologue ne craindra pas, en cherchant à y découvrir des différences, de poursuivre des chimères. Hais, pour réussir , À faut qu'il connaisse et suive la méthode légitime.

La même méthode ne saurait convenir aux deux sortes de synonymes caractérisées plus haut ; c'est même là une des raisons principales qui doivent les fiiire nettement séparer. Il sera donc à propos de déterminer séparément la méthode applicable aux synonymes qui ont le même radical, puis ceQe dont les synonymes à radicaux divers exigent remploi. Nous commencerons par la première.

V. Méthode à soirre pour la distinctioD des synonymes qm ont le même radical et qu'on peut

appeler gr^mmaticaoz.

Cette méthode a cela de commun avec tontes les autres, que Tapplication en a précédé la théorie. De bonne heure les grammairiens avaient observé que de légères variations dans la forme matérielle des mots et des expressions en amenaient de correspondantes dans le sens, légères aussi et difficiles à apercevoir. Grammairien par état et synonymiste par occasion, Beauzée entreprit de tourner ces remarques au profit de l'art des synonymes, pensant avec raison que rien ne pouvait rester étranger à ce dernier de ce qui regarde la distinction des termes équivoques. Des synonymes qu'il a joints à ceux de Girard, une bonne partie sont grammaticaux. 11 a même établi des règles relativement à la (fifférence qu'il faut mettre entre les adverbes et les phrases adverbiales , entre un verbe employé neutralement, et ce même verbe devenu réfléchi. L'influence des préfixes sur la valeur des mots à radical commun paraît l'avoir peu frappé. Hais , à en juger par l'habitude où il est de prendre surtout des exemples parmi ceux où la différence à trouver réside tout entière dans la terminaison, on peut croire qu'il a soupçonné la nature particulière de ces synonymes et la méthode qui leur est propre. Une fois même, mais une seule fbis, ce soupçon devient manifeste, c'est quand, au commencement de l'article Jour^ jwrnée, l'auteur dit expressément : cil me semble qu'il en est de la synonymie de ces deux termes comme de celle d'an et année^ > et en effet il établit entre eirx une différence semblable.

Mais cette partie de la science doit beaucoup plus à Roubaud. Après tout, c'était peu d'avoir multiplié les synonymes grammaticaux, et d'en avoir distingué quelques-uns avec bonheur. Combien était-il plus important de déterminer par le rapprochement des exemples la valeur des préfixes, des terminaisons et des autres circonstances grammaticales ayant un peu dMnfluence sur le sens des mots, pour tirer de là des règles générales de distinction qui se pussent appliquer à toute la série des synonymes entre lesquels ne se trouverait d'autre élément de différence? C'est la méthode que suit Roubaud, mais sans la concevoir sous sa forme nette et générale, sans l'établir au point de départ comme un moyen d'appréciation spécial, sans en déduire toute une théorie sur les synonymes grammaticaux. Ce n'est point une conception préalable d'où il parte et qui préside &

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