TERMINAISON ABD
Gueux i gueusard'
Par la rudesse de ses deux consonnes, cette terminaison annonce déjà une origine barbare, ou gauloise ou germanique. Un autre indice non moins certain, c'est qu'elle se trouve à la fin d'un grand nombre de noms propres , à radicaux non fournis par la langue savante et polie des Ro* mains. Exemples : Lombard , Guiscard , Edouard, Gaspard, Gérard ou Girard, Bernard, Héhrard, Evrard , Blanchard , Richard , Mallard , Colard , et une foule d'autres. A quoi on peut ajouter encore que , parmi les noms communs , elle affecte surtout ceux qui se rapportent à la guerre : Soudard, hussard, poignard, cuissard, brassard, étendard, boulevard, couard, fuyard, traînard. Quand elle se joint à un élément , soit nominal , soit verbal, pour former un qualificatif, celui-ci doit , par toutes ces raisons , appartenir au langage commun et familier. D'où il suit, pour ce qui regarde le fond , qu'elle doit servir à exprimer des qualités peu estimables, peu nobles, basses , comme campagnard, musard^ mMuhard^ bâtard , gueulard , pendard , paillard , poissard.
L'analogie conduit , de plus , à considérer les adjectifs en ard comme fréquentatifs, comme marquant la réitération de l'action , l'habitude «t l'accumulation de la qualité. D'eux dérivent des substantifs féminins abstraits qui, pour en reproduire fidèlement l'idée, doivent s'adjoindre des désinences qui ne l'altèrent point , c'est-àdire équivalentes ou à peu près , pour le sens , à la terminaison ard. Or , ces désinences sont toujours eric et ise : Cafard , cafardetie ou eafardise; bavard, bavarderie; cagnard , cagnarderie; goguenard^ goguenarderie ; gaillard, gaillardise; bdiard, bâtardise; couard, couardise; paillard; paillardise; mignard, mignardise. Et ces désinences indiquent des habitudes mauvaises et relatives à de petites choses , des défauts ou des manies qui font qu^on se porte fréquemment aux actes constitutifs de ces défauts.
GUEUX, GUEUSARD. Coquin, fripon.
Gueusard renchérit sur son synonyme. Ld
STNONTMES QUI ONT LE MÊME RADICAL
gveusard est le gueux déhonté , celui qui gueusaUle, qui a l'habitude de gueuser, celui chez qui c'est un besoin , une manie et un métier de se livrer aux actes du gueux. — En même temps, le mot gueusord est beaucoup plus familier et plus dèdaigneui.
TERJOKAISONS ABD bt 17.
Fuigard^ (ugiiif,
WYàBDj fugitif. Qui est en fuite. Ils se forment en ajoutant, d*un côté, ifk un radical latin, fugere, itum; de Vautre, arâ au même radical francisé , Juir,
Tous deux s'emploient d'abord comme substantifs : des ou les fuyards, des ou les fugitifs; auquel cas ils diflèrent en ce que fugitif n'est pas un terme de guerre comme fuyard : dans une bataille le vainqueur poursuit les fuyards. Une autre différence bien essentielle, c'est que les fuyards fuient actuellement , au lieu que les fu- ■ gitifs oui fui, sont dans l'état de gens qui ont pris la fuite , ou du moins les fugitifs ne sont ' pas appelés ainsi en raison de l'action de fuir , mais en raison du caractère que cette action leur , donne. Les Bomains lurent d'abord un peuple composé de fugitifs , d'esclaves et de brigands (MoRTESQ.). La désinence if ne marque pasJ comme la désinence ard, la réalisation actuelle , de la qualité.
Ces mots se prennent aussi adjectivement l'un et l'autre : des animaux fuyards ou fugitifs. Mais fuyard âgnifie qui ne fait que fuir , et fugitif, qui a fui, ou qui ne peut se tenir de fuir : l'un ex- | prime quelque chose d'effectif, l'habitude, l'autre gueigue chose de postérieur à l'effet, une fuite passée, on quelque chose d'antérieur, l'inclination i fuir. « Je trouvais à M. Lebrun les yeux un peu fuyards , la parole allongée , et la voix incertaine. » Beau m. « Le petit nombre des castors échappés aux chasseurs se disperse ; ils ' deviennent fuyards. » Buff. Dans ces exemples fuyard n'a point du tout le sens qu'on peut reconnaître à fugitif dans les suivants, a Tout chrétien , disait Gonzale , est , de droit divin , le juge et le bourreau d'un infidèle /uytït/.sHARM. a Des œu& de canards sauvages , donnés à couver à une poule , ont d^abord produit des individus sauvages, fugitifs et sans cesse inquiets de trouver leur sêiour de liberté. » Buff.
TEBMINAISONS ÂRD et EUR.
Criard, erieur; "braiUaxd, hraiîleur; pleurard, pleureur, réiillard, vitUlewr. Pillard, pilleur. Trainard, tralneur.
Ces deux terminaisons se construisent quelquefois avec une même base verbale , de manière à former deux expressions à peu près équivalentes, car elles marquent l'une et l'autre que le sujet a la propriété active de faire telle ou telle chose signifiée par le radical commun , et qu'il la manifeste actuellement. La différence alors ne peut être trouvée , à moins de déterminer comparativement la valeur des désinences.
Ard indique plus spécialement l'habitude , et
comme qualité dans le sujet , et par rapport à la fréquente répétition. Eur est plus relatif à l'action , à l'éclat , et qualifie en conséquence ; il annonce qu'on fait profession d'une chose, qu'on s'y porte ouvertement.
Ensuite , ard , plus propre au langage commun et familier, est par lui-même significatif d'un défout , et d'un défaut qui se fait sentir à chaque instant pour et dans les moindres choses.
CRIARD, CRIECR; BRAILLARD, BRAUXEUR; PLEURARD, PLEUREUR. Ils servent à qualifier celui qui crie, braille ou pleure.
L'accessoire des trois adjectifs en ard est l'habitude, la fréquente répétition, le besoin et comme la manie de crier , de brailler et de pleurer à tout propos. Ce qui distingue les trois autres , c'est le bruit , la manifestation actuelle du défout. Un braillard ennuie , parce qu'il revient sans cesse à la charge , parce qu'il ne foit que brailler; un hraiîleur importune, étourdit par son ramage du moment. Dans le prologue de la Princesse d'Élide de Molière, le valet Lyciscas réveillé par d'autres valets les qualifie d'une manière générale de braillards: « Par la morbleu! vous êtes de grands braiUards , vous autres. » Ensuite, tourmenté de nouveau par leurs cris, il s'emporte contre ces brailleurs , contre ces maudits importuns qui braillent pr&Mutement autour de lui : «Diable soient les brailleurs ! Je voudrais que vous eussiez la gueule pleine de bouillie bien chaude. »
D'ailleurs, criard ^ braillard et pleurard sont des termes familiers qui ne se disent guère qu'en parlant des enfonts , et pour marquer un défaut plus petit, plus vilain, plus chétif, d'un ordre tout à fait inférieur.
YÉTILL.4RD, VÉTILLEUR. Qui s'amuse à des vétilles ou à de petites difficultés.
Le premier montre le défaut sous le rapport de sa continuité et dans ce qu'il a de petit, de mesquin; le second le fait voir agissant et produisant présentement son effet. Le vétillard est toujours prêt à vétiller, et il se prend aux plus petites choses ; on le dirait incessamment tourmenté du besoin de trouver à exercer sa manie. « J'ai lu les critiques de mon aîné d'Olivet sur Racine; mon aîné est un peu vétillard. » Volt. Vous direz d'un homme qui vétille dans une affaire : Laissez là ce vétilleur.
PILLARD , PILLEUR. Qui pille et aime à piller.
Le premier se prend bien adjectivement et présente toujours l'habitude dans le sujet : cet homme est d'humeur pillarde. Le second ne s'emploie que comme substantif pour exprimer un sujet d'action , en tant qu'il fait ou a fait cette action , celle de piller. Un grand pillard éprouve continuellement le besoin de piller et s'y sent conune entraîné; un grand pilleur a pillé ou pille beaucoup. ^Ensuite , c'est aux pilleries que s'adonne le pillard, et le pillage qu'exerce lept^ leur; l'un fait en petit ce que l'autre fait en grand.
TRAbfARD, TRAÎNEUR. Soldat qui reste en arrière de la troupe avec laquelle il doit marcher.
Traînard porte un air de dédain qui annonce un faux semblant de manque de force , et l'habi •
. PKE]HËB£ PARTIE
tude , la volonté de se soustraire ainsi à la fatigue commune. Ce mot qualifie donc eu égard au sentiment, à la disposition du sujets si bien même que y par extension , traînard se dit d*un homme lent, négligent. Traineur qualifie en raison du fait. Le traînard aime à traîner , a Thabitude mauvaise, basse, méprisable, de traîner; le traineiMT traîne effectivement. Tout régiment a ses traînards que les officiers doivent gourmander, en même temps qu'ils doivent avoir des égaffda pour les traîneurt.
TRBIiNAISON ON.
' Gensidéyée dans, les qualificatifii^ qu'elle sert & fomer, cette terminaison toute française , et partant ftunllière , semble avoir plus de rapport avec rétat qu'avec Taetioà. D'abord elle a plus d'affinité pour le» bases nominales que pour les bases verbales ; et les verbes qui correspondent anx adjectifii en of», au lieu de leur être antérieure et d'entrer dans leur composition , en dérivent , au contraire , assez souvent : de maç^n on a feit maçounet; de maquignon j vutqmgmmmr; de fripon , fripwuwr ; de fpritofi, grisonner; de polisson, poUss&nner. Qu'on compare cette désDMnce à une désinence vrrânent active, on seetira aussitôt la différence.
Dans eontreftuHon^ saAdtolûm, éneZimUion, codiofi, paff exemple, se trouve un caractère non équivoque d'activité qui disparaît dans comr trtfnçon, exhalaison, indinaison, cuisson , ces dernitrs mots exprimant le résultat ou l'eflfet de Faction marquée par les premiers. Et cette passivité ou cette objectivité des substantifs en on est commune à la plupart de ceux qui ne sont pas des diminutifs , comme moisson , boisson , leçon , foison , toison , maison , raiif en. Il en est de mèflie des qualificatifs qui ont cette terminaison. Le nowrisson est nourri , reçoit la nourriture ; le r^êton , c'est ce qui est rejeté , produit par une plante et à côté d'une plante: l'homme que vous qualifiez de grison , a été fait , est devenu gris : c'est là sa qualité et comme sa façon.
Toutefois , un fait semble démentir cette conjecture , c'est que plusieurs qualificatifs ainsi terminés désignent certains hommes relativement à leurs occupations habituelles : maçon , charron , forgeron , marmiton , champion, espion. Mais ils les désignent, en faisant connaître leur état plutôt que leur profession ou le genre d'actions auxquelles ils se livrent d'ordinaire ; et c'est poui^ quoi ils sont aussi souvent & base nominale qu'à base verbale. Le maçon, le charron ont été faits tels, ainsi que le compagnon; ils appartiennent dans la société à telle classe; ils ont reçu telle forme , telle manière d'être.
TERMINAISONS OJT Er jtBD.
Mignon, migHard. Foupon , poupard.
Ces désinences déterminent la manière d'être : l'une simplement, l'autre en y ajoutant l'idée d'action, laquelle varie suivant les exemples.
MIGNON, VIGNARD. De minor, minus, plus
petit. Ils qualifient des choses qui plaiient par leur petitesse et leur délicatesse.
Le mignon est tel , le mignard se fait teL « Le mignon plaît, et il plaît par sa petitesse même. Le mignard montre l'intention de plaire; et il plaît, s'il est naturel, par quelque chose d'afle&tueux et de flatteur.» Roub. «La marguerite, cette fleur si petite et si mdgnotmo^ 9 hi. c Quand les Parisiennes ouvrent la bouche , ce n'est point la voix douce et mignaitds de nos Yaudoises : c'est un certain accent dur , aigre , interrogatil , impérieux. > lo.
Mais le mignarét, se faisant ou s'efforeanf d'être ce qu'est naturellement le mignon , l'adjectif mûgnard marque presque toujours de l'affectation . 'de Tafféterie , de la fadeur ; aussi à mtgiianf seul correspond un substantif abstrait (mignardise)^ qui signifie une manière par laquelle on affecte la délicatesse.
L'honneur vous apprend-il ces nùgnardés doucean Par qui tous débauchez ainsi les Jeunes cœurs? Mec.
POUPON, POUPARD. Jeune en&nt au maillot de la grandeur d'une poupée.
TouTpon y formé effectivement de povspés , dont on a changé le genre , a le caractère d'un grand nombre de diminutifs semblables : il marque la grosseur dans la petitesse, un petit gros. C'est on jeune enfant quia Te visage plein et potelé, comme le dit fort bien l'Académie. Mais le po/upon est dans un état d'inertie , au lieu que le poypard remue davantage, commence à rire, a une figure qui veut être expressive , bouffonne et gaillarde.
Poupon semble indiquer un gros enfant, tout court, tout rembourré, peu mobile, et dont les yeux disparaissent presque, tant il est jouflTu et bouffi; on dirait une boule de chair. Tout commence à intéresser dans le poupard, son petit geste , son petit rire gai et quelqueibis grotesque, les mouvements de son corps qui toujours sautille et s'efforce d'échapper aux langes qui Tcmprisonnent. La nourrice apporte et présente l'enfant, en disant, voilà le poupon; comme qui dirait, le voilà tel qu'il est, telle que la nature l'a fait; c'est une chose, un produit, un rqeton. Regardez le poupard conviendra mâenx quand on voudra attirer l'attention sur les petites manières du poupon.
Du reste , poupard est un terme extrêmement vulgaire qui ne se trouve dans aucun de nos écrivains , même les plus familiers.