‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymes, ouvrage qui a obtenu de l'Institut le prix de linguistique en 1853 et en 1858 (volume 2)Chapitre 28 sur 426 · LXIV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

LXIV INTRODUCTION

importe à la vérité comme à la paix du monde, que les hommes finissent par s'accorder sur les problèmes qu'ils discutent, pu sur les questions d'intérêt qui les divisent ; et ce qui les en empêche pour l'ordinaire, c'est l'ignorance où ils sont de la propriété du langage. La plus grande partie des disputes sont purement verbales et tomberaient d'elles-mêmes si , en ayant soin de définir les termes et de les réduire'aux collections déterminées des idées simples qu'ils signifient, on s'accoutumait à en faire toujours un usage juste et convenable.

Gomme exercice intellectuel , ces mêmes études n'ont pas une moindre importance. Outre qu'elles nous rendent attentifs sur le choix des mots et sévères avec nous-mêmes, elles augmentent au plus haut point notre sagacité naturelle. L'esprit, suivant Montesquieu, consiste à connaître la ressemblance des choses diverses et la différence des choses semblables. Celui-là donc ne peut manquer d*acquérir de l'esprit, qui a l'habitude de chercher des différences fines et cachées entre les mots les plus semblables, jusqu'à paraître équivalents; il devient de plus en plus habile à pénétrer dans le fond des choses et à les discerner les unes d'avec les autres , talent inestimable, dont Labruyère a dit : « Après l'esprit de discernement, ce qu'il y a au monde de plus rare, ce sont les diamants et les perles. » Bacon (Nav. org. 1, 55) définit aussi l'esprit philosophique et scientifique, une facilité à apercevoir les ressemblances et les différences des choses ; seulement, parmi ceux qui en sont doués, les uns planant et voltigeant au-dessus des objets , en remarquent davantage les ressemblances , tandis que les autres , plus opiniâtres et plus fins , plus capables de méditation , s'arrêtent et s'attachent davantage à en découvrir les différences même les plus subtiles. Il n'importe guère, du reste, à quoi nos facultés se doivent adonner pour acquérir cette aptitude qui, une fois acquise, devient générale et applicable à tout et partout ; témoin l'usage où nous sommes encore de développer les dispositions de nos enfants en leur faisant apprendre des langues qui ne se parlent plus , qu'ils ne parleront point , et dont ils n'éprouveront peut-être jamais , hors de l'école, le besoin ni l'envie de revoir les monuments littéraires.

Non-seulement, par cette occupation plus que par toute autre, l'esprit s'aiguise , se fortifie, gagne en puissance, mais encore il en résulte pour ses connaissances un effet non moins heureux. Le synonymiste n'est point, comme on se l'imaginerait volontiers, un éplucheur de mots dont les recherches n'ont aucun rapport à la pensée. Il n'étudie pas le discours, ainsi que le grammairien » quant à sa forme, mais quant à sa matière : c'est plutôt un logicien obligé par le but même qu'il se propose à ne toir les mots que relativement aux idées dont ils sont les types. U ne dit rien des uns qui soit sans conséquence pour les autres, et il ne saurait donner de la précision aux premiers qu'il n'en donne en même temps aux dernières. Gomme il subordonne sans cesse l'emploi des mots aux vues et aux opérations de l'esprit, il n'apprend à mieux parler qu'en apprenant à penser plus juste. Après sa Méthode de nomenclature chimique^ Lavoisier publia un TraUé élémentaire de chimie, au commencement duquel il remarque expressément que le second de ces ouvrages se trouve contenu dans le premier.

IlCTEODUCTIOIf. L\y

eiqall n*a pu fixer la terminologie de la science sans en éclaircir les idées, sans faire la science dle-mème. « Tandis que je croyais» dit-il, ne m'occuper que de nomenclature » tandis que je n'avais pour objet que de perfectionner le langage de la chimie, mon ouvrage s*est transformé insensiblement entre mes mains, sans qu*ii m'iût éle possible de m*en défendre, en un traité élémentaire de chimie. • Ces! anssî ce qui arrive ati synonymîste. Il semble ne s'occuper que de philologie pure ; mais au fond c'est sur les idées qu'il opère. Loin de rester sans proûi pour l'entendement, son travail, entrepris pour éclaircir les termes et en marquer en <pielque sorte les contours, y répand nécessairement la clarté, tant le j^ipport est étroit entre le signe et l'idée signifiée. De Ut vient que les progrès ialellecluels de Venfant sont généralement en proportion de la connaissance {u'ilacqmert.de la valeur des mots. Yeut-on, par exemple, expliquer précisément la force de signification inhérente à chacun des mots. Sagesse^ prudence , vérin; on Li^e^ ind^endanfj ou Justice, équité^ droiture; ou Sobriété^ frugalité^ teatpérance/ ou Bùtméte^ civil ^ poli^ affable^ gracieux^ ecurtais; ou Entendemeni , vUeiUgeneej conception^ raiso» ^ Jugement , sens^ San êenSf esprit ^ génie ; on aura moins à déterminer le sens littéral de chacun d'eux qu'à développer les caractères distinctife de chaque qualité correspondante , d'après la propriété natureDe des termes : d'où l'on voit que le travail du synonymiste sur une famille de mots semblables revient, à vrai dire, à un court traité ayant pour objet celui qui est indiqué par Vidée commune, et que la théorie contenue dans ce traité s'obtient en interrogeant, sur la vakur particulière des mots, l'usage, l'analyse, l'étymologie, ou quelque autre circonstance purement philologique. C'est pourquoi ces sortes d'études peuvent prêter on grand secours aux sciences psychologiques et morales particulièrement '•

S'il existe une telle harmonie entre les mots et les idées, les distinctions du syno« nymiste onl^ au point de vue de la morale et de l'ordre, une haute importance. En fixant la valeur des termes , elles contribuent à prévenir les égarements des esprits, à en refréner la licence, à rendre en quelque sorte inviolables certaines notions oonununes qui ne peuvent être ébranlées sans que la société et la civilisation soient mises en péril. Service supérieurement apprécié par M. Dupanloup dans son Discours de réception à l'Académie française. L'éloquent prélat a iaii voir combien il est nécessaire pour le maintien de l'ordre et la sécurité de la vie InuDaine que les mots aient des significations distinctes et rigoureuses. Sui* vant liû, un dictionnaire bien fait sous le rapport des définitions serait une des colonnes de ki raison et de la société ; et constater ou rétablir b vrai sens des mots, c'est, en conservant à une nation la vérité et la sagesse, la préserver des perturbations intellectuelles et sociales que les idées busses ou confuses amènent inévitablement.

Tels sont les avantagés principaux attachés dans chaque langue à la comparaison des mots communément réputés synonymes. A quoi on peut ajouter encore : par rapport aux étrangers, qu'elle leur facilite la connaissance d'une

i. Toj. le $ rui* et dernier de oelte introduction , p. &iz et eoir, irir. tbâsç, «

LXVI INTRODUGTIOIV^

langue qa'îb doîtentapprwidrepap principes; par rapport à h postérité^ qu'elle lui assuré Fîntelligence^ dans lea écriyains classique»^ d*ime foule de beautés» qui sans cela vraisemblablement fiissent demeurées inaperçues; et par rapport aux coiitemporains qui parlent cette langue , qu'elle en éclaire à leurs yeux tout le système par les observations qu'elle est obligée de faire sur la vafeur kn gique d*un grand nombre de modifications grammaticales, ainsi que sur ceUe des préfixes- et des terminaisons. Mais ces recherches ont pour le français un mlérèt particulier. Ce qui le distingue, c'est sa grande clarté ^ C'est & cette qoa* lité qu'il doit d'avoir en quelque- smte ravi an latin son ouiversalité dans la plus grande partie de l'Europe ; il y forme généralement le complément d'une éducation soignée; il y est devenu Forgane des sciences et de la philosophie, Forgane des idées générales et de la civilisatiOD même, après avoir été celui de k galanterie et de la conversation; et, depws les conférences de Nimègue, il y a été choisi pour Mre la langue des traités et de la diplomatie. Ghacles-Quint l'ap* pelait déjà la langue dTEstat, parce que, dit le cardinal Du Perron, à qui nous devons ce renseignement, « elle est celle entre toutes qui représente le mieux les choses telles qu'elles sont. » Or, comme Pétude de la synonymie des mots a pour effet de les dépouiller de. toute obscurité, de tonte équivoque, la langue française ne saurait la négliger, à moins de renoncer à sa glorieuse prérogatîre. De plus, notre langue se fitit remarquer entre toutes par un autre caractère bien spécial, qui la dispose plus que toute autre en faveur des travaux dont il est ici question. Nulle ne peut se vanter d'être plus constante, plus fixe, plus une. Dans aucune, les diverses parties de la littérature n'ont été de bonne heure assujetties à des règles phis invariables. Depuis le grand siècle^ grâce à TAcadémie française, grâce à Malherbe, à Yaugelas^ à fioileau et à quelques autres, presque rien n'a été laissé à Farbitraire de l'écrivain. Qu'on se rappelle la critique du Cid par l'Académie. Aussi, pendant que les Allemands n'ent^ident plus Klop** stock, ni les Italiens Dante, ni les Anglais Shakspeare .qu'au moyen de loup commentaires, tous nos auteurs classiques, môme ceux d'époques assez reculées, nous sont d'une intelligence facile. La législation des synenymistes devait naturellement trouver place à côté de celle des grammairiens et des littérateurs. C'est en PraïKe qu'on a dû s'aviser d'abord de séparer^ par des bornes inébranlables, les domaines des mots quasi équivalents. La France a effectivement donné l'exemple, et le traité de Girard, accueilli dès l'abord avec une grande faveur, est devenu le modèle de tous les ouvrages semblables qui ont paru depuis à

1. « Ce qui n*est pas clair n'est pas français. » Rit. c n n'y a jamais eu de langue où Ton ait parlé plus purement et plus nettement qu'en la nôtre, qui soit plus ennemie des équivoques et de toutes sortes d'obscurités. » Vjlug. • Le génie de notre langue est la clarté et Tordre. » Volt, c Qw de choses dans une épilhètel disait Louis XVIII en parlant d'un de ses discours. J'ai tovûours été de l'aTis dê3û68a0t, qui a dit quelque part que, lorsqu'on n'est pas scrupuleux du» le choix des mots , on donne à penser qu'on ne l'est paa davantage sur les choses. Uon peuple est bien persuadé de cette vérité , et les sifflets ne manquent jamais à ceux qui négligent la propriété des termes. H ûiut savoir la grammaire et connaître les synonymes lorsqu'on veut être roi de France. » (Mémoiru d'une femme de qualité tur LouitXVUI^vHy^QU

INTBOOUGTIOlf. LXYU

Yétraxiger. L* Académie ne it qoe eos&rmer le jugemeiit du public eu adiuetlant dans son sein ce phflologae tfstingvé, le premier qui se soit occupé de la synonymie des mots d'une manière spécide, et dont le livre a obtenu cet éloge de ToUaire : « n subosten autant que la langue et servira même à la fiaûre sobsisler. » Ces études n'ont rien perdu de lenr attrait.; elles ne demandent qu'à être Tunimées. L'Académie, qui a couronné l'ouvrage de L'abbé Ronbaud, sans pouîonv â cause des éYénements, lia accorder, comme à Girard, les honneurs suprêmes de la litlératore^ vient de témoigner, d'une manière extrêmement flatteuse pour notre amour-profyre, qu'elle a cessé d'y rester indifférente. L'esprit philosopibiqoe est maintoant trop répeuidn pour que te public n'y repreane pas goût comme au dède dernier. Exécutée sut un plan tout autrement vaste, qoi a permis d'emtafasser et d'utiUser tous les travaux partiels déjà connus, la même entrepose a dûchanger de point de vue et de méthode. Girard, comme s'il se fût agi de travailler pour ravaBcemeat d'une langue encore imparfaite, n'avait conmité goe ses propres réflexions. Il fallait désormais fixer la valeur des mots d'une langue évidemmei^ parvenue à son point de maturité, en suivant des principes de distinction non plus instinctifs et partant arbitraires, mais scientiliques et par conséquent légitimes et sûrs, en constatant l'usage des auteurs classiques et en élevant la synonymique, comme disent les Allemands, à la hauteur d'une science rétrospective. Telle est du moins la manière dojitj'aî conçu cette grande tâche d'après mes maîtres, Beanxée, GondiUac, d'Alembert, Roubaud et M. Guîzot, . et telle est, pour la remplir; la marche que j'ai suivie.

Que les différences cachées sous l'apparente identf lé des termes synonymes soient rarement senties, et qu'il importe néanmoins beaucoup et sous divers rapports qu'elles le soient,, c'est ce qtii résulte de tout ce qui précède. Je suis donc dispensé de répondre à l'objection soivanle, elle se trouve déjà résolue ; ou ces diSEëreuces s'aperçoivent d'elles-mêmes, et dans ce cas il n'est pas besoin de livre ni de science qui enseigne expressément à les trouver; ou elles échappent an commun des penseurs, et akMrs ce scmt des subtilités dignes tout au plos d'attirer l'attention des grammairiens et qu'on peut négliger impunément. n s'élève toutefois contrôla doctrine des synonymistes d'autres difficultés qui demandent un examen à part, parce qu'elles provoquent des restrictions ou des explications qui n!ont pu encore trouver place jusqu'icL

La pijsmière qui se présente nécessairement à la pensée,, dans un temps

comme le nôtre, où des écrivains se glorifient d'avoir secoué toute espèce de

joag, c'est que l'esprit, préoccupé du soin de peser les nK>ts, doit perdre dans

la recbeiicbe scrupuleuse de pareilles minuties une grande partie de sa vigueur,

et deTenir incapable de mouvement et d'élévation. Mais l'étude des synonymes

ne nuit réellement au génie, en ralentissant son activité et en arrêtant sonessor,

que qnand elle n'est pas fsite à propos. Ce n'est pas pendant le moment où s'o-

^kre le travail de la conception» mais bien avant , qu'il convient de s'y livrer. U

bxxùraitde bonne heure s'être tellement familiarisé avec les distinctions établies

> oitreœs sortes de mots, que les meilleurs et les plus justes vinssent comi&e

LXVÏII INTRODUCTiOrf.

d'eux-mêmes s'adapter aux idées, sans qu'on eût besoin d'y songer, non plus qu'aux règles de la grammaire, lorsqu'on e'st à méditer un sujet. On parviendrait ainsi à n'employer jamais que les termes les plus justes, sans effort, sans se donner d'entraves, sans cesser d'être naturel. C'est pourquoi l'étude des synonymes aurait place dans un système d'instruction vraiment national et bien -entendu. Elle devrait, non moins que la grammaire, occuper la jeunesse des écoles. C'est ce qui se pratique en Allemagne et ce qui se pratiquerait aussi chez nous, si l'Université de France avait été fidèle ou était revenue, sur ce point essentiel, àla pensée de Fontanes, son premier grand maître.

Cependant, les prétentions des synonymistes ne sont-elles point exagérées? Ne couvrent-elles pas, de la part de la logique et des ^sciences, une tentative d'usurpation sur les lettres? Exiger du poète et du philosophe, par exemple, la même attention dans le choix des mots, sous le rapport de la justesse, n'est-ce pas méconnaître la diversité des buts auxquels ils tendent l'un et l'autre? Et n*y a-t-il pas une foule de cas, dans lesquels il est permis à l'écrivain artiste de prendre parmi plusieurs termes synonymes celui-ci ou celui-là, sans égard à la nuance d'idée qui le distingue des autres ? Cette observation est juste ; il s'agit seulement d'en fixer la portée.

Girard convient lui-même, ainsi que d'Alembert, qu'il y a des occasions où logiquement le choix entre plusieurs synonymes est assez indifférent. Il n'est pas toujours nécessaire ni même utile de présenter comme modifiée de telle manière I l'idée principale signifiée par tous : c'est alors qu'on peut, à son gré, employer l'im ou l'autre, et qu'en affectant une grande sévérité on donnerait au style une roideur, une monotonie et une régularité fastidieuses. Ainsi le pratiquent nos meilleurs écrivains : ils ne sont quelquefois déterminés à préférer telle expression synonyme de telle autre, dont ils viennent de se servir, que par le besoin d'éviter une répétition ; et c'est pourquoi de ce que deux ou plusieurs mots ayant une signification semblable se trouvent dans une même phrase ou dans un même passage, il ne faut pas conclure aussitôt que l'auteur ait eu l'intention de les opposer en attribuant à chacun une nuance particulière, comme penche naturellement à le croire un synonymiste désireux de confirmer ses distinctions par des exemples décisifs. Ce qui prouve encore que l'observation des différences spécifiques des synonymes n'est pas toujours obligatoire, c'est que d'un grand nombre de termes analogues pour le sens deux ou trois seulement se rencontrent quelquefois dans tout un livre, dont l'auteur a eu besoin d'exprimer à chaque instant l'idée qui leur est commune à tous. Dans chaque famille de synonymes, tout écrivain a ses termes de prédilection, et, pour ainsi dire, ses habitués, auxquels il ne renonce que pour rendre une nuance d'idée bien spéciale et saillante.

Cette concession faite, Girard ajoute, et je me hâte d'ajouter avec lui, qu'il y a encore plus d'occasions, où les synonymes ne doivent ni ne peuvent figurer l'un pour l'autre. Reste à déterminer dans quels genres de discours ou d'écrits ces occasions sont plus fréquentes ou plus rares.

IMTftODIICTIO!!. LUX

Le langage didactique, celui qui sert à renseignement des sciences et des arts,

demande une précision continue. Comme en l'employant on se propose unique*

ment d'instruire, la règle à son égard est inQexible: tout ce qui n'est pas clair lui

répugne; fl &ut en bannir toute expression louche ou indécise capable de jeter

dsms Tesprit de Tobscurité ou de la confusion ; là point de synonymes, de termes

libres, qu'on puisse, suivant son caprice ou des exigences étrangères à Fidée,

agréer ou rejeter; chaque mot doit y avoir une valeur propre et distinctive qui

seule lui mérite d'être préféré aux autres. Du reste, il n'y a pas ici de difOculté.

B soffirait d'ouvrir des livres de logique, de métaphysique, de mathématiques, de

jurisprudence, de théologie, pour juger,, parle soin que mettent leurs auteurs à

déterminer exactement la signification des termes, combien il leur paraît essen-

tiel de s'y conformer en écrivant. Un autre fait non moins significatif, c'est que

parmi les synonjmistes on compte surtout des philosophes, le sophiste Prodicus,

Eberhard, Gondillac, Beauzée, et même des mathématiciens, conmie Romani et

d*AlemberL

Mais il 7 aurait en eflet de l'injustice à vouloir imposer la même obligation au langage oratoire et poétique. Le but de celui qui le parle n'étant pas seulement de se foire comprendre, mais aussi et surtout de plaire et de toucher, de quel droit l'empêcherait-on d'user des mots en conséquence? Une plus grande latitude lui sera donc laissée : il pourra considérer et traiter comme équivalentes

; pour le sens des expressions qui différent pourtant aux yeux du philosophe.

I Encore faut-il s'entendre sur ce privilège. U n'emporte pas que l'orateur et le poète feront des mots un usage tout à fait arbitraire ; et, par rapport à l'usage qn'il leur sera donné d'en faire, les instructions des synonymistes ne cesseront point de leur être utiles. Toujours ils devront, parmi ces termes égaux pour le sens, savoir distinguer et choisir les plus forts , les plus expressifs et les plus nobles; or, ils les trouveront aussi caractérisés sous toutes ces faces dans les dictionnaires des synonymes. Ainsi, qu'un orateur, quand il veut insister pour frapper davantage, accumule les expressions communément tenues pour synonymes, la raison la plus sévère ne saurait le trouver mauvais. Mais de le faire à l'ayenture, de manière, par exemple, à placer après un mot un mot synonyme qui ût moins de force ou de clarté, c'est ce qui n'est permis qu'aux improvisa* leurs, comme condition nécessaire au succès de leurs tours de force. Tout genre de ^tératiire sérieux exige que rien n'y soit donné au hasard de ce qui peut se Saôrepar réflexion et indu^ie. La seule différence qu'il y ait, sous ce rapport, entre les sciences et les arts oratoire et poétique, c'est que les mots se choisissent dans les unes toujours suivant leur conformité logique avec les idées, et dans les autres suivant aussi leur conformité avec les impressions qu'on a en vue de produire. Et, pour être capable d'apprécier l'une et l'autre conformité, il fajut avoir une connaissance presque égale des traités des synonymistes ; car as déterminent non-seulement les nuances de signification des mots, mais encore leur degré de force, de clarté et de noblesse, aussi bien que les différents styles où il convient de s'en servir»

m HTTROIUICTIOII.

Le langage oomiotin lient le miliea entre le langage didactique, d'noe part, et le langage de réloquence et de la poésie, de l'antre. Il demande moins de rigueur que le premier, et souffre moins de liberté que le second. Bar langage commun, il iaut entendre celui dont il e^ fait usage dans les relafions politiques, administratives et ocmimerciales, et en même temps celui de Thistoire, des iK)mans, des nouvelles» des mémoires, des lettnes et de la conversation. Mais, quoiqu'il n^y ait pas toujours stricte obligation, il y a toujours mérite et avantage à ne -s'en servir qu'en tenant compte de l'exacte valeur des termes* « L'esprit de justesse et de disfinctioB, dit Clirard, est le trait qui distingue rhomme délicat de l'homme vdgaire. » 11 est si rare, d'aiDeors, qu'on poitte se négliger sous ce apport, isans nuire à la darté età bt vérité 4u discours 1

Tin. utilité de Tëtude comparative des mots synonymes pour la pliilosoiAâe en particulier.

Cette étude est propre à fournir aux philosophes, pour ce qui concerne la connaissance de l'esprit humain, des indications et des lumières. C'est pour la psychologie un moyen dlnvestigation puissant. Les actes et les capadtés de l'esprit, les passions, les penchants, les qualités du caractère, objets de réflexions continuelles, à cause du besoin qifon a de les connaître pour se bien conduire dans la vie, sont désignés dans le langage ordinaire par des mots qui en expriment les variétés, les degrés et les nuances avec une finesse incroyabie. Ces mots contiennent dans leurs significations, non pas tout ce qu'on peut savoir, mais tout ce qu'on sait, c'est-à-dire la théorie du sens commun et commela sagesse de la nation touchant les faits qu'ils représentent. D'où on peut voir combien il importe d'en comprendre la valeur. Leibnîtz, au témoignage duquel donne un si grand poids en pareille matière sa double qualité de philosophe et de philologue du premier ordre, dit à ce sujet : «Je croîs véritablement que les langues sont le meilleur miroir de l'esprit humain, et qu'une analyse exacte de la signification des mots ferait mieux connaître que toute autre chose les opérations de l'entendement*, »

Cependant les psychologues préfèrent à cette yoie celle deTobservation directe par la conscience. Mais , loin que Tune exclue l'autre, elles sont indispensables l'une à l'autre. Un synonymî^e ne «comprendrait pas les significations des termes philosophiques et les idées du sens commun qui y sont déposées, si la conscience ne lui en révélait Fimage et le type au dedans de lui-même. Nous ne croyons pas d'ailleurs qu'en déterminant avec exactitude les acceptions des mots philosophiques on obtienne une idée des opérations de l'esprit absolue, définitive, à laquelle la réflexion individuelle ne puisse rien ajouter ou changer. Le sens commun ne doit point être substitué h la philosophie ou posé devant elle comme une borne; ce qui arriverait inévitablement, si, pour connaître les phénomènes et les facultés de Fâme, on s'en tenait à la seule méthode recommandée ici par Leibnitz.

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