PREMIÈRE PARTIE
sa signification s'efface en quelque sorte pour ne laisser apparaître que l'action du verbe. Dans l'expression analytique commençant par devenir , c'est au contraire l'adjectif qui prédomine, et devenir n'est qu'un auxiliaire qui n'attire en aucune sorte l'attention.
Le verbe ■ destiné à désigner le fait de la réalisation de la qualité , le représente dans tous, ses degrés , avec ses différentes variations et phases , mais d'une manière générale et vague. La définition , la phrase explicative , ayant surtout rapport , non pas au fait , mais à la qualité , exprime celle-ci dans toute sa plénitude ; c'est une forme absolue , abstraite , simplement énonciative , qui ne comporte ni le plus et le moins, ni les à peu près d'aucune espèce. De sorte que le verbe neutre ne signifie pas toujours simplement devenir tel ou tel , mais le plus souvent commencer ou continuer à le devenir , ou le devenir un peu , ou le devenir un moment : c'est une expression de détail et de circonstance essentiellement relative. Un corps très-chaud peut refroidir, sans pourtant encore devenir froid. Une petite fille très-laide embellit en passant à l'adolescence, sans pour cela devenir belle. De même , une belle femme enlaidit par le seul effet du temps , bien avant de devenir laide. On vieillit à tout âge , même au sortir du berceau : tout vieillit et dépérit en ce monde -, la rose vieillit en naissant. On ne devient vieux qu'à force de vieillir; des jeunes gens diront par forme de plaisanterie, nous devenons vieux. Quand Jacob fut devenu vieux , et non pas , eut vieilli , il appela à lui tous ses enfants et leur donna sa bénédiction. C'est en épaississant , en noircissant , en grandissant qu'on devient épais , noir , grand. Pour devenir mûr , un fruit a besoin de mûrir , ou ce fruit a besoin de mûrir encore.
Cette différence est trop profonde pour avoir échappé oux synonymistes. « On pâlit de colère, de crainte, à la vue d'un danger, dit Condillac; on devient pâle par maladie , parce que le tempérament s'affaiblit, parce qu'on a perdu une partie de son sang. » C'est-à-dire que le verbe exprime un changement de couleur faible et passager , au prix de celui qui est marqué par la phrase explicative. Pareillement, quand on dira de quelqu'un, il est devenu vieux, on voudra faire entendre que sa vieillesse a pour cause l'accumulation des années plutôt que le chagrin, le malheur ou quelque grande catastrophe. Eberhard distingue de même rougir et devenir rouge , dont le premier convient bien quand il s'agit des commencements de la rougeur, et l'autre quand il est question de la rougeur la plus foncée. Dites que les cerises rougissent , si vous parlez des premières teintes que commence à leur donner de fait la maturation ; si vous dites qu'elles deviennent rouges , outre que vous indiquerez par là le caractère , la propriété qu'ont ces fruits de prendre cette manière d'être', plutôt que le fait de la prendre, vous pourrez faire penser qu'ils la prennent au plus haut degré. Il en est de même au moral , quand les deux expressions servent à rendre l'effet de la pudeur : la seconde est plus forte et suppose , non des sentiments de crainte
et de timidité , mais une grande colère et une vive indignation. Une honnête femme rougira d'une offre de mariage qui lui est faite par un homme digne de son amour , et deviendra rouge , si cette même offre part d'un homme vil et abject *.
SYNONYMIE DES VERBES ACTIFS ET DE LEUR DEFI- NITION composée du verbe faire ET d'un SUB- STANTIF CORRESPONDANT.
Caresser, faire des caresses. Complimenter , faire des compliments. Sauter , faire des sauts. Dessiner , faire des dessins. Broder , faire des broderies. Crier, faire des cris. Rêver, faire des rêves. Réfléchir , faire des réflexions. Questionner, faire des questions. Etc. — Choisir, faire choix. Courtiser, faire la cour. — Écarter, mettre à V écart. Envier, avoir envie. Mentir, dire des mensonges. Injurier , dire des injures. Chasser , donner la chasse. Etc.
Les dictionnaires définissent plusieurs verbes actifs par , faire telles ou telles choses , dont l'idée se trouve contenue dans le radical. Ainsi , ils expliquent caresser par, faire des caresses , complimenter par , faire des compliments , et de même de beaucoup d'autres. Mais, quoique ce soit, à tout prendre , la manière la plus juste et la plus convenable de déterminer le sens de ces sortes de verbes , il n'y a point d'identité entre la définition et le défini, l'une n'équivaut point à l'autre, et ce serait souvent une faute de substituer l'une à l'autre.
Quelquefois la définition ne' rend pas exactement l'étendue de l'idée ; ou elle l'augmente , ou elle la diminue. Faire des choses marquées par le radical signifie en faire quelques-unes. Or, le même verbe veut dire , tantôt en faire une seule , tantôt en faire beaucoup. Ainsi , caresser répondrait plutôt à faire une caresse dans certains cas , et dans d'autres à faire beaucoup de caresses. Parmi les verbes ainsi définis , il y en a même
\ . Comme le verbe désigne avec toutes ses circonstances la réalisation ou l'acquisition de la qualité dans le temps, il doit être concret et faire assister en quelque sorte à l'opération d'où provient le changement, montrer la* chose se faisant telle ou telle, l'action en train de s'accomplir : c'est là en effet un de ses caractères essentiels. Cependant, s'il marque comme instantané un changement que sonsynonymereprésente comme progressif, comme produit en vertu d'une cause lente, ce sera ce dernier qui paraîtra faire image et montrer l'action en progrès. Ainsi, il a pdli, il a rougi, désignent un fait si subit qu'on a eu à peine le temps de le remarquer. Il est devenu paie ou rouge annonce au contraire un événement assez long pour qu'on en ait suivi graduellement toutes les phases. La phrase explicative serait donc expressive en même temps qu'indicative ; elle peindrait le changement an lieu de l'énoncer seulement d'une manière abstraite. Ce serait pourtant une erreur de le croire. Il ne résulte de ces exemples particuliers autre chose, sinon que les définitions expriment des changements plus complets, qui demandent plus de temps pour s'accomplir ; mais ils n'en peignent point du tout la gradation, tandis que les verbes neutres peignent et représentent le fait qu'ils signifient, quelque instantané qu'il soit.
SYNONYMES QUI ONT LE MEME RADICAL
qui indiquent essentiellement , les uns qu'il s'agit plutôt d'une seule chose , les autres qu'il s'agit plutôt de beaucoup: sauter, complimenter, dessiner , broder , donnent souvent l'idée d'un seul saut, d'un seul compliment, d'un seul dessin, d'une seule broderie ; tandis que caresser , crier et rêver , c'est plutôt faire une suite de caresses , de cris et de rêves. D'ailleurs, quand on emploie le verbe , on a rarement l'intention d'exprimer que le sujet fait une ou plusieurs des choses marquées par son radical, on ne se décide point, comme le ferait croire la définition , entre l'unité et la pluralité.
Mais supposons que la définition ne changeât rien à l'idée du verbe quant à son étendue , elle la modifierait encore sous deux autres points de vue assez importants.
En analysant et en étendant cette idée , qui est comme compacte et comme concentrée dans le verbe , la phrase explicative lui ôte beaucoup de sa rigueur : elle la rend susceptible d'applications qui l'éloignent plus ou moins de sa valeur propre. Ainsi , suivant une remarque de Bouhours , approuvée par Roubaud et Condillac , caresser , conformément au sens primitif du radical , se dit plutôt en badinant et à l'égard des enfants à qui l'on fait de petites amitiés. « Les femmes menaient par la main leurs petits enfants qu'elles caressaient. » Fén.
Sans cesse, nuit et jour, je te caresserai, Je te bouchonnerai, baiserai, mangerai.
(Arnolphe à Agnès. École des Femmes.) Mol. Mais faire des caresses ne se dit guère que sérieusement, et, c'est traiter les gens d'un air qui marque de l'amitié. « Il persuada l'empereur d'écrire de sa main au cardinal de Fleury de lui faire des caresses , de l'accabler de louanges et de confiance. » S. S. « Ces expressions de Corneille (dans Polyeucte) ne portent-elles pas dans l'esprit l'idée que Pauline doit faire des caresses à Sévère pour l'apaiser? » Volt. Phocas dit à Pulchérie dans Héraclius en parlant de l'empire : Dis que je te le rends, et te fais des caresses Pour apaiser des tiens les ombres vengeresses.
A quoi Roubaud ajoute : «Le verbe caresser exprime proprement une action unique , toute en caresses; tandis que faire des caresses comporte diverses actions du même genre ou de genres différents , distinctes , entrecoupées , variées , entremêlées. Il est bien évident que faire des caresses n'a pas le sens absolu , plein et entier qu'emporte le verbe caresser , qui exclut de l'action tout ce qui n'est pas caresses et la remplit tout entière par des démonstrations affectueuses , même jusqu'à en combler. » — C'est pourquoi si caresser s'emploie aussi quelquefois dans le sens étendu et figuré de faire des caresses , il en diffère toujours en ce qu'il exprime , non une action particulière , mais quelque chose de constant et d'habituel , un système de conduite, te Richelieu a aimé les gens de lettres , il les a caressés , favorisés. » Labr. «N'aije pas à peindre ceux qui caressent également tout le monde , qui promènent leurs civilités à droite et à gauche? » Mol. Et si, d'autre part, faire des caresses peut se dire au propre , comme
caresser, ce n'est que dans un cas particulier, quand on raconte un certain fait, a Ayant bu beaucoup de vin , ce Lapon et cette Laponne commencèrent à se faire des caresses à la laponne. » Regn.
Le verbe renferme plutôt une plénitude de sens , en raison de laquelle il est propre à être employé d'une manière absolue , et non distributivement, à certains égards. L'homme est un animal qui réfléchit; vous ne direz point , qui fait des réflexions. « L'éléphant semble réfléchir , délibérer, penser. » Buff. De même, dans une acception moins générale, un homme qui réfléchit n'est pas seulement un homme qui fait des réflexions , car qui n'en fait pas , au moins quelquefois? C'est un homme qui en fait beaucoup , souvent , qui a l'habitude d'en faire ; en un mot , c'est un homme réfléchi, qui est réfléchi. Par cette 'désignation on le caractérise absolument1. Dans un examen, c'est ordinairement le président qui questionne , et non pas , qui fait des questions le premier. Il vaut mieux laisser crier les enfants , et non pas , leur laisser faire des cris , que de courir au-devant de leurs moindres caprices. Vous direz à une personne d'une manière toute générale et absolue : rêvez-vous la nuit? et d'une manière particulière et relative: avez-vous fait des rêves cette nuit , après avoir entendu le récit de. cette sombre histoire? a Je lui dis : avez-vous fait aussi des rêves cette nuit? Elle rougit et répondit qu'elle rêvait bien rarement. 55 Marm. Pour s'élever aux idées générales , l'esprit est obligé d'abstraire , et pour raisonner juste en parlant des opinions d'une personne , nous devons faire abstraction de nos sentiments pour elle. Quand vous avez taché un linge, il est tout taché; quand vous y avez fait des taches , il est taché en certains endroits , parci par-là. — Pareillement, le verbe raturer exprime une action unique, continue, complète, qui s'étend à toute la chose : si on rature une
\ . C'est le même rapport qui existe entre être faible et avoir des faiblesses. Dans cette dernière locution, le mot des étant partitif, distributif , ôte au sens de sa plénitude et l'affaiblit. On est faible par caractère ; on a des faiblesses par accident , par un entraînement de circonstance. On ne peut dire de chacun qu'il est faible; mais personne n'est exempt Ravoir des faiblesses, ce Tous les hommes célèbres ont eu des faiblesses , nul d'entre eux n'a été un homme faible. » J. J. — Une différence semblable a été remarquée par Voltaire entre être fantasque et avoir des fantaisies. ce Il y a des nuances^, dit-il, entre être fantasque et avoir des fantaisies ." le fantasque approche beaucoup plus du bizarre. Ce mot désigne un caractère inégal et brusque. L'idée d'agrément est exclue du mot fantasque , au lieu qu'il y a des fantaisies agréables. » — Au reste , que le substantif employé avec avoir soit au pluriel ou au singulier, l'expression totale garde toujours le caractère que lui donne le de, qui est essentiellement partitif et distributif, et par conséquent propre à diminuer. C'est pourquoi être ami et être reconnaissant, par exemple, disent plus qu'avoir de l'amitié et avoir de la reconnaissance, ce Cher Deleyre, sans être votre ami, j'ai de l'amitié pour vous, et je suis alarmé de l'état où vous êtes. » J. J. « Tous ceux qui s'acquittent des devoirs de la reconnaissance ne peuvent pas pour cela se flatter d'être reconnaissants. » Laroch.