PREMIÈRE PARTIE
l'opinion que l'on a de sa sûreté. » — L'Académie dit : « Ils le regardaient, sinon comme leur maître, au moins comme leur chef. » On s'en tient , sinon à la lettre , du moins à l'esprit.
Ces locutions ne sont pas seulement synonymes, quand on les considère dans le discours comme modificatives d'une assertion antérieure , mais encore quand on les emploie pour exprimer dans la réalité une restriction , une réserve , à la suite d'une concession , d'une renonciation , d'une perte. Alors elles diffèrent à peu près de même. — Au moins a quelque chose de plus doux; il convient au langage d'un homme résigné , qui passe condamnation sur ce qu'il accorde de luimême, moyennant une compensation qu'il demande ou accepte. « Vous voudriez entrer en composition et faire subsister le principe, au moins pour les justes. » Pasc. a Quand nous ne pouvons pas empêcher l'action, nous purifions au moins l'intention. » Id.
Grand Dieu !....
Je t'offre tout mon sang, défends au moins ma gloire.
Volt.
Vous pourrez rejeter ma prière, Mais je demande au moins que, pour grâce dernière, Jusqu'à la fin, Seigneur, vous m'entendiez parler. Rac.
J. J. Rousseau, après avoir dit qu'il se condamne à un silence éternel sur ses malheurs, ajoute : « Je compte trop sur la Providence pour ne pas espérer au moins le bonheur d'être justifié après ma mort. » — Bu moins est plus rude et plus brusque ; il marque qu'on cède à la nécessité , et c'est une expression ordinairement propre à la vengeance ou à la colère , qui , contrainte de renoncer à un certain avantage , prend d'ellemême tel dédommagement , faute de mieux.
Dans son perfide sang Mazaël est plongé ,
Et du moins à demi mon bras vous a vengé. Volt.
Et périssez du moins en roi, s'il faut périr. Rac. a Votre parti est , puisqu'il faut porter des fers , d'aller porter du moins ceux de quelque grand prince. » J. J.
Si son cœur m'est volé par ce blondin funeste ,
J'empêcherai du moins qu'on s'empare du reste. Mol., École des femmes. Arnolphe1.
Il faut convenir qu'on peut dans certains cas fort rares , il est vrai , employer l'une ou l'autre préposition indifféremment , et même supprimer l'une et l'autre , tant leurs nuances distinctives sont alors délicates et peu importantes pour la pratique. En voici un exemple. Il a failli tomber ou mourir ; il a failli à tomber ou à mourir ; il a failli de tomber ou de mourir. C'est-à-dire il a été sur le point de tomber ou de mourir; peu s'en est fallu qu'il ne tombât ou qu'il ne mourût. D'abord on a dit seulement il a failli à, c'est le
\ . Pour le moins st tout au moins ont aussi chacun sa nuance propre. Pour le moins paraît mieux convenir quand il s'agit de quantité, ce lime faut pour le moins neuf jours de bonne santé pour me faire partir joyeusement. » SÉv. a Les triumvirs n'eurent-ils pas pour témoins autant de puissance que les décemvirs? » Boss. a Cela se monte bien tous les ans à trois mille francs pour le moins. » Mol. ce J'ai pour le moins autant de colère que vous. t> Id. ce Le scandale fut tout aussi grand pour le moins. » J. J. ce Cette femme a pour le moins soixante ans, a pour le moins vingtcinq ans plus que moi. » Moittesq. Mais tout au
seul tour recommandé par l'Académie jusqu'au milieu du xvme siècle ; puis , tout à la fois , il a failli à et il a failli de (Acad. 1762). Enfin on dit également aujourd'hui, toujours suivant l'Académie , il a failli à et de tomber ou mourir , et , sans préposition , il a failli tomber ou mourir. Nous croyons qu'il a failli à est tout à fait vieux et ne se trouve plus que dans les livres écrits avant le xixe siècle , dans ceux de Voltaire et de J. J. Rousseau , par exemple ; qu'il a failli de se dit bien rarement et a déjà passé, et que l'usage veut présentement qu'on supprime, non pas souvent, comme dit l'Académie (1835), mais toujours la préposition à et la préposition de devant l'infinitif qui suit le verbe faillir. C'est , au reste , une manière d'abréger déjà observée au xvnie siècle, ce Je gagnai une fluxion de poitrine dont je faillis mourir. » J. J. ce II vit des mœurs nouvelles , et faillit en être la victime. » In.
Il en est de même de survivre quelqu'un , qui n'a jamais été fort employé, et de survivre à quelqu'un. Survivre quelqu'un ne se dit plus : c'est qu'apparemment il exprimait tout à fait la même chose que survivre à quelqu'un. Roubaud a donc eu tort de chercher à les distinguer.
SYNONYMIE DES VERBES PASSIFS DONT LE REGIME EST PRÉCÉDÉ, D'UN CÔTÉ , DE LA PREPOSITION
de, de l'autre, de la préposition par.
Etre suivi , accompagné , précédé , vu , aimé , haï , honoré, craint, saisi, frappé, etc., de et par quelqu'un, de et par quelque chose. — De et par crainte , de et par dépit ; de et par force ; d'avance et par avance ; de préférence et par préférence.
Les prépositions sont destinées à marquer les rapports des choses, et non les choses ellesmêmes, leurs qualités ou leurs actions. Si le même rapport se trouve exprimé par deux prépositions , il y a entre elles synonymie. Mais cette synonymie n'étant que partielle , puisque les deux prépositions sont alors également usitées , quelle différence peut encore faire distinguer l'une de l'autre et décider laquelle il convient de préférer dans tel ou tel cas? Elles ne sauraient guère différer encore , si ce n'est par la manière plus ou moins générale-, vague, étendue, ou particulière , expresse , étroite , dont l'une et l'autre signifient le rapport commun. Le même rapport qui a coutume de lier deux ou plusieurs choses se trouve quelquefois avoir lieu entre objets qui ne le comportent pas d'ordinaire , ou bien qui d'ordinaire ne le comportent pas au même degré. Ce sont là deux vues de l'esprit qui déterminent presque toujours à prendre de deux prépositions, équivalen-
moins est préférable par rapport à l'état ou à la qualité, ce Si les pensées ne sont pas ici tout à fait noires, elles y sont tout au moins gris-brun. » SÉv. ce Qui lui a dit que ce n'est pas là une installation d'un roi déjà établi, ou tout au moins déjà désigné de Dieu avec un droit certain à la succession? » Boss. Et toutes les hauteurs de sa folle fierté Sont dignes tout au moins de ma sincérité. Mol. ce Je le tiens tout au moins pour suspect. » J. J. ce Si cela était vrai, je serais un extravagant, tout au moins. » Id. « Si sa fortune était petite, elle était sûre tout au moins. » Laf.
SYNONYMES QUI ONT LE MEME RADICAL
tes en apparence , l'une de préférence à l'autre. Or, il est de fait que les prépositions les plus usuelles, comme à et de, employées dans des locutions qui ne diffèrent d'autres locutions qu'en ce que celles-ci contiennent d'autres prépositions , comme par , pour , avec , sont celles qui expriment le rapport de la manière la plus générale , la plus indéterminée , la moins spéciale , la moins remarquable. Pour nous en tenir à de et par qui , placés après les verbes passifs , servent à marquer le rapport d'un agent qui modifie et d'une chose qui est modifiée , nous dirons que de désigne cette modification comme elle se fait à l'ordinaire , ou ce rapport entre choses entre lesquelles il existe d'ordinaire , ou ce rapport sans rien de particulier qui le spécialise, ni de précis qui le détermine.
Même , à en juger extérieurement à l'aide de l'oreille seule , il y a dans l'emploi de par quelque chose de rude, d'inaccoutumé, de moins coulant , de' moins facile à prononcer , qui arrête et témoigne qu'on a eu dessein d'exprimer plus fortement , plus spécialement le rapport , et de le faire remarquer davantage. De nous est si familier qu'il passe inaperçu. Il était suivi de son domestique signifie un rapport tout simple , un fait qui ne donne pas à réfléchir , qui n'offre rien de particulier à l'esprit , qui ne sort pas de l'ordre commun. Il était suivi par son domestique signifie le même rapport , mais en annonçant qu'il n'a pas lieu comme à l'ordinaire, soit que le maître se soit fait suivre par son domestique de peur de quelque danger , soit que le domestique ait suivi son maître pour l'observer , pour épier ses démarches.
Ainsi , telle est la différence qui existe entre les deux prépositions de et par , alors qu'elles paraissent pouvoir être indifféremment employées et se suppléer l'une l'autre. De est plus général, moins caractérisant pour la circonstance ; il marque souvent une modification produite sans action précise, sans volonté spéciale, sans intention expresse d'agir : c'est la différence du général au particulier, de l'indéterminé au déterminé, de l'habituel à l'extraordinaire, de ce qui arrive comme de coutume , sans rien de plus , à ce qui arrive dans des circonstances et d'une manière spéciale en vertu d'une intention bien marquée. Des exemples sont nécessaires pour dissiper ce que cette dictinction peut avoir d'obscur ou de douteux.
Un général est suivi de son armée , et suivi de près par lés troupes ennemies. Un homme est suivi de son chien ou d'une personne , qui marche derrière lui sans aucune intention ; on est suivi par des voleurs , par un agent de police.
Accompagné de énonce simplement un fait, celui d'une personne , qui , en compagnie d'une ou de plusieurs autres , parcourt tel ou tel chemin ; accompagné par réveille naturellement dans l'esprit une idée de surveillance ou de respect. « Télémaque était accompagné par Minerve. » Fén.
Un prince marche précédé de ses gardes. On ne doit se hasarder dans certaines contrées que précédé par un guide.
On se fait suivre, accompagner ou précéder par et non de quelqu'un , au moins la plupart du temps ; c'est que la plupart du temps on se sert
de ce tour dans des occasions particulières , où. il est besoin de marquer intention , acte spécial de volonté.
Le soleil est vu de tout le monde ; il est vu par les Américains , quand il ne l'est plus par les Européens ; il y a des corps célestes qui n'ont été vus que par quelques astronomes. Une personne est vue de tous ceux qu'elle rencontre ; le juge d'instruction, voulant constater qu'elle était en tel endroit à telle heure , recherche par qui elle a été vue.
Un homme , une femme sont aimés de tout le monde. Un homme est aimé de tous les partis ; par ses collègues, par ses adversaires mêmes. Cette femme est aimée de tous ceux qui la connaissent ; dans sa jeunesse , elle a été aimée par son cousin.
De même , on est haï de tout le monde ; on est haï par ses proches , car c'est ici une haine remarquable , peu ordinaire , à laquelle on ne s'attendrait pas. Je suis haï d'un homme qui fut toujours mon ennemi , et haï par un homme qui a été mon ami. La haine , qu'exprime haï par , peut aussi se faire remarquer en raison de sa force ; de atténue l'idée ou l'affaiblit en l'étendant, en la généralisant. Tarquin était haï de tous les Romains , et spécialement par ceux que sa tyrannie avait particulièrement blessés , comme Brutus.
Honoré de indique un honneur rendu habituellement : un père est honoré de ses enfants; honoré par un honneur particulier , rendu dans une certaine occasion : il fut honoré par le roi qui daigna l'aller voir chez lui.
Vous direz d'une manière générale : Il n'y a pas à balancer pour un roi entre être aimé et être craint de ses sujets; et d'une manière particulière , dans un cas unique : Ce roi fut aimé , en même temps que craint par ses sujets.
Une seconde différence , dérivée de la première et plus apparente , consiste en ce que par et de s'emploient plus volontiers, l'un au propre, et l'autre au figuré. Cela doit être. De ces deux prépositions laquelle, si ce n'est de, c'est-à-dire celle qui entraîne pour accessoires la généralité et l'indétermination , exprimera un rapport vague , idéalisé, transporté du physique au moral? Toutefois, cette différence n'est pas décisive; il y a, comme on a pu le voir par les exemples précédents , des cas où l'on se sert des deux prépositions au physique , et d'autres où on s'en sert également au moral. Alors , pour se guider dans le choix de l'une ou de l'autre , il faut recourir à la première distinction.
On est saisi par des voleurs ; on est saisi de crainte , de douleur. On est frappé par un maître ; ouest frappé de terreur, d'épouvante. « Quand on exerce les sens extérieurs , on se sent actuellement frappé par l'objet corporel qui est au dehors et présent ; au lieu que l'imagination est affectée de l'objet , soit qu'il soit présent ou qu'il ne le soit pas. » Boss. Un édifice est consumé par le feu ; un homme est consumé d'amour ou de regrets. Un voleur a été vu par quelques personnes; on est bien ou mal vu de quelqu'un. J'ai été blessé par vous; et j'ai été blessé de vos propos. Une action , chose abstraite , métaphysique , est suivie d'une autre , et non par une autre ; la mort de