‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 141 sur 881 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

César fut suivie de grands prodiges. On est admiré par tout le monde , quand on reçoit de tout le monde des témoignages extérieurs d'admiration ; et admiré de tout le monde , quand on inspire à tout le monde le sentiment intime de l'admiration. On dit saigner du nez , au figuré , pour signifier , manquer de courage dans l'occasion ; on ne pourrait pas donner ce sens éloigné à saigner par le ne% , il représente trop précisément le fait physique.

C'est toujours à ce caractère essentiel de généralité et d'indétermination , d'une part , de particularité et de précision , de l'autre , qu'il en faut revenir. Si sa réalité avait encore besoin de preuves , il serait facile d'en trouver. Ainsi la préposition de est si bien indéterminée , au moins comparativement à par , qu'elle exige la suppression de l'article là où la préposition par exige qu'il demeure : il était suivi de soldats , par les ou par des soldats. On prend une ville d'assaut, c'est la manière ordinaire ; on la prend par surprise , c'est une manière rare et remarquable par cela même. Pareillement , on voit de ses yeux , on touche de ses mains , on entend de ses oreilles ; mais un aveugle voit par les yeux de son guide.

Une autre preuve résulte du sens évidemment attaché à chacune de ces deux prépositions dans certaines locutions synonymiques , dont elles font toute la différence. Ainsi de et par servent quelquefois à exprimer le motif qui fait agir : de crainte , par crainte; de dépit, par dépit. En pareil cas, de ne convient que dans les phrases absolues, et par dans les propositions où l'on ajoute au mot qui le suit quelque déterminatif : on recule de crainte , on recule par crainte du poignard , de la mort , de la justice ; on quitte de dépit une réunion où l'on se trouve , on la quitte par dépit de s'y entendre railler. De crainte et de dépit sont de véritables adverbes , qui ne demandent et ne souffrent rien après eux.

De et par ont encore entre eux le même rapport dans les locutions adverbiales, de force et par force, d'avance et par avance.

De force implique une force générale , vague , sans précision , sans rien qui la signale : de gré ou de force, c'est-à-dire, qu'on le veuille ou qu'on ne le veuille pas -, j'y vais , mais j'y vais de force , c'est-à-dire , contre mon gré.

Tu te fais obéir ou de force ou de gré. Lajf. Par force annonce une force éminente , remarquable , une insigne violence ; aussi l'Académie lui donne-t-elle pour équivalent , à force ouverte , de vive force. « Labérius fut humilié de son métier , quoiqu'il le fît par force. » J. J.

D'avance ne contient que l'idée d'anticipation; par avance y joint celle d'empressement , d'intention spéciale , de prévoyance et de précaution. Un débiteur , qui paye d'avance , paye avant le temps , et voilà tout ; celui qui paye par avance a un motif particulier , il craint peut-être qu'à l'échéance , il ne se trouve avoir dépensé l'argent qu'il possède aujourd'hui. Dans cette phrase, faire des dettes c'est se priver d'avance de l'argent qu'on recevra, par avance serait tout à fait déplaeé. Une prévention ou un préjugé est une opinion prise d'avance (S. S.) ; un habile écrivain se trouve

avoir répondu d'avance , sans s'en douter , à toutes les objections qu'on devait lui faire (J. J.); les remords font participer d'avance les méchants à la réprobation du démon (Mass.). Mais par avance est de rigueur dans des exemples tels que les suivants : a Jésus-Christ annonce par avance toutes ces choses à ses disciples , afin qu'ils n'en soient pas surpris lorsqu'elles arriveront. » Bourd. « Le secret de trouver la mort douce et consolante, c'est de se détacher par avance de tout ce qu'elle nous enlèvera. » Mass. œ Voler par avance était trop de prévoyance pour moi. » J. J.

Pareillement , on emploie de préférence quand on est presque indifférent , et par préférence quand il s'agit d'une préférence expresse. Aussi de préférence est bien plus rarement employé que par préférence , le mot préférence indiquant déjà par lui-même un choix , c'est-à-dire une action réfléchie et volontaire. « On n'écoute que ce qu'on veut entendre par préférence. » Cond. « Vous donnez votre attention , lorsque vous vous occupez par préférence d'une idée qui s'offre à votre esprit. » Id.

Il y a entre le français et le latin une grande analogie , quant à la manière dont ces deux langues se comportent à l'égard du complément des verbes passifs. Nous suppléons aux cas des déclinaisons latines par les deux prépositions à , qui répond au datif, et de, qui répond au génitif et à l'ablatif. Le complément du verbe passif se mettait à l'ablatif en latin ; aussi le faisons-nous précéder en français de notre préposition de , représentative de l'ablatif. Mais quand les Latins voulaient exprimer une modification plus spéciale , plus remarquable , ils avaient recours à une préposition, db; de même nous, en pareille circonstance , nous ne nous contentons pas de notre de , si usuel , si fréquent , et signe d'un cas , nous nous aidons d'une préposition spéciale , par. Seulement les Latins ne trouvaient la modification remarquable, digne d'être rendue d'une façon précise et particulière , que quand elle était produite par un être animé. La règle est différemment appliquée , mais la même au fond.

SYNONYMIE DE LA PREPOSITION à AVEC LES PRE- POSITIONS sur , par , avec , pour , etc.

A cheval, sur un cheval; etc. t- Juger à et par (juger sur) ; au moyen , par le moyen ; tomber , jeter à terre; tomber , jeter par terre.— Pêcher à la ligne et avec une ligne ; se battre à l'épée et avec une épée ; avoir affaire à et avec quelqu'un; rapport à et avec; comparer à, comparer avec; etc. — Bois à et pour brûler; table à et pour jouer; attention, fermeté, attachement , etc. , à et pour; propre , bon , utile, etc., à et pour; etc. — Etc.

Lorsque deux expressions synonymes diffèrent seulement par des prépositions qui en font partie , celles-ci désignent un rapport commun , puisque les deux expressions sont synonymes ; mais elles le désignent , chacune à sa manière , puisque les deux expressions sont usitées. Or, quant à la manière dont elles désignent un même rapport , deux prépositions ne peuvent différer . sinon en ce que

SYNONYMES QUI ONT LE MÊME RADICAL

Tune le représente avec plus de rigueur et de précision que l'autre , et comme plus étroit. Ce fait, déjà avancé et établi précédemment, va recevoir ici un nouveau degré d'évidence..

, Parmi les prépositions françaises , il en est deux , à et de, que l'usage a dépouillées presque totalement de leur valeur originelle, pour leur faire signifier les rapports les plus généraux , les plus abstraits , les plus vagues , notamment ceux que les Latins et les Grecs rendaient par les cas de leurs déclinaisons , le datif et le génitif. Cette absence d'originalité leur donne une sorte d'aptitude universelle à marquer les rapports des choses, rapports indiqués , d\m autre côté , par des prépositions spéciales. De là une foule de synonymes , pour la distinction desquels une seule chose est d'ordinaire à observer , c'est qu'à et de , quand ils expriment le même rapport que les autres prépositions, le font d'une manière moins spéciale, moins rigoureuse , moins remarquable , ou montrent ce rapport comme ordinaire ou habituel. C'est ainsi , et ainsi seulement , que de se distingue de par après les verbes passifs. A plus forte raison est-ce ainsi qu'à doit différer des prépositions sur , par, avec, pour, etc., quand il lui arrive d'en être synonyme , puisqu'il y a dans à encore plus de vague , d'indétermination et de généralité que dans de. Tout ce qui suit vient à l'appui de cette conclusion et la met hors de doute.

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