PREMIÈRE PARTIE
d'autre destination. Concourir pour une place , c'est aspirer à posséder cette place seul , à l'exclusion des autres ; au lieu que l'effet qu'on concourt à produire sera rapporté à 'tous ceux qui auront concouru à sa production. On est absolument porté à une chose pour laquelle on a de l'inclination , et relativement plus porté pour une chose que pour une autre. On s'intéresse à quelqu'un sans que cet intérêt nuise à celui qu'on porte à d'autres ; mais dans une affaire où des concurrents sont en présence, vous vous intéressez pour celui-ci ou pour celui-là.
Enfin , de la généralité inhérente à à et de la spécialité qui caractérise pour résulte, pour les locutions verbales synonymiques- dans lesquelles ils entrent comme seul élément de différence , un trait de grande importance. Pour rend l'action du verbe remarquable par l'effort , l'application , le soin , l'attention qu'il exprime de la part du sujet. Conspirer , concourir à conviennent même en parlant de l'action des choses inanimées ; il n'en est pas ainsi de conspirer et de concourir pour. On travaille quelquefois à sa propre perte sans le vouloir , même sans le savoir , sans s'en douter ; on ne travaille que pour un but qu'on se propose et qu'on s'efforce d'atteindre. Dans tous les cas, travailler à n'est que spontané et ne suppose qu'une application modérée : c'est ainsi qu'un bon fonctionnaire travaille au bien-être de son pays , tout en ne songeant peut-être qu'à ses propres intérêts. Travailler pour est toujours volontaire et marque beaucoup de soin et d'effort. Il en est de même de s'appliquer pour par rapport à s'appliquer à. On emploie une partie de son temps à faire telle ou telle chose , et tous ses efforts pour arriver au but de ses désirs. « S'affectionner à , dit Marmontel , c'est s'attacher ; s'affectionner pour , s'intéresser vivement , se passionner. » L'un consiste en un certain laisser-aller de sympathie, l'autre en une affection active. S'intéresser à, c'est n'être pas indifférent, se trouver touché en entendant un récit ou en voyant un spectacle; impression purement passive : quand on s'intéresse pour , on déploie de l'activité , on se porte à des démarches. S'empresser pour faire une chose marque bien plus d'empressement , de zèle ou d'ardeur que s'empresser à ou de la faire. (Voy. p. 60). « La fille d'un pauvre laboureur était belle comme le jour. Toute la jeunesse de son voisinage s'empressait pour l'a voir, et chaque jeune homme eût cru assurer le bonheur de sa vie en l'épousant. » Fén. « Ces ambassadeurs athéniens, les philosophes Carnéade, Diogène et Gritolaùs, furent extraordinairement accueillis à Rome. Ils parurent des hommes merveilleux , et les jeunes gens s'empressèrent pour les entendre. » Cond.
A n'est donc plus qu'indicatif du but lointain auquel tend l'action; il est tout objectif. Pour, au contraire, est subjectif; il appelle l'attention vers l'agent , il fait remarquer la part considérable que celui-ci prend à l'action pour arriver à un but prochain et précis. C'est pourquoi à est plutôt suivi d'un substantif significatif du but à atteindre , et pour , d'un infinitif marquant une action précise , à faire à l'instant.
Dans les locutions adverbiales , en apparence équivalentes, qui admettent, l'une à. l'autre pour, ces deux prépositions produisent toujours le même effet qu'après les substantifs et les verbes. Rapporter un discours mot à mot, c'est le rapporter à peu près tel qu'on l'a tenu. « Je vais vous rapporter sa réponse presque mot à mot. » J. J. « J'ai rendu les scènes anglaises presque mot à mot, malgré la difficulté de la rime. » Dest. Rapporter un discours mot pour mot marque plus de précision et de rigueur : c'est , nonseulement n'y rien changer d'essentiel , le rendre par des termes équivalents , mais pousser la fidélité jusqu'à rapporter les propres termes dont s'est servie la personne qui a parlé, ce Le chancelier me dit mot pour mot ce que j'avais dit à la Chapelle ; je convins qu'il n'y avait pas un mot de changé. » S. S. « La mémoire des mots consiste à réciter fidèlement et à rendre mot pour mot ce qu'on a appris par cœur. » Roll. On rend bien ce qu'on rapporte mot à mot; on reproduit d'une manière parfaitement exacte ce qu'on rapporte mot pour mot. On traduit mot à mot (Boss., Volt.) ; une traduction n'est jamais qu'une copie plus ou moins approchante : mais apprendre par cœur, c'est apprendre mot pour mot (Roll., Fén.), et citer un passage, c'est le transcrire mot pour mot (Volt.).
Le rapport est le même entre à jamais et pour jamais. A jamais est indéfini , vague , hyperbolique ; pour jamais est précis et positif : le premier permet encore , dans un avenir indéterminé , l'espérance d'un retour qu'exclut rigoureusement le second. C'est, d'une part, une expression qui convient au langage passionné , et qui peut recevoir des augmentatifs : à tout jamais , au grand jamais; c'est, de l'autre, une expression d'une valeur pleine et entière , laquelle appartient au langage froid et exact de la philosophie. « Exemple mémorable à jamais. » J. J. a Jour à jamais malheureux ! » Barth. « Sésostris laissa l'Egypte riche à jamais. » Boss.
Moi , parler pour Valère ? il faudrait être folle. Que plutôt a jamais je perde la parole ! Regn. « Le traité de Westphalie sera peut-être à jamais parmi nous la base du système politique. » J. J. J'ai cru que cette nuit serait sa nuit dernière , Et que je fermerais pour jamais sa paupière. Regn. « Elle n'est plus. Mes yeux ont vu fermer les siens pour jamais. » J. J. « En sortant de ce monde , je tombe pour jamais dans le néant ou dans les mains d'un Dieu irrité. » Pasg.
Une différence semblable a lieu aussi entre alors et pour lors, expressions synonymiques, comme signifiant , l'une et l'autre , en ce tempslà. La première est l'expression ordinaire , courante , usuelle ; elle rappelle une époque étendue , pendant laquelle se faisait tout un genre ou toute une suite d'actions ; elle s'emploie surtout avec un verbe à l'imparfait. « On pensait alors (au temps des rois de Rome) dans les républiques d'Italie, que les traités qu'elles avaient faits avec un roi ne les obligeaient point envers son successeur. » Montesq. « Les forces du Nord étaient toutes en Orient , en Egypte , Ionie , Grèce , seuls pays où il y eût alors (lors des empires d'Orient et d'Oc-
SYNONYMES QUI ONT LE MÊME RADICAL
rident) quelque commerce. » Id. « La correspondance de Voltaire avec le prince royal de Prusse faisait du bruit alors. » J. J. « Durant les terribles chaleurs qu'il faisait alors. » Id. « Les guerres qu'il y avait alors en Asie. » Fén. « Solon divisa les citoyens en trois différents ordres, selon les biens dont chaque particulier était alors en possession. » Id. Pour lors est l'expression remarquable, de choix, celle qu'on préfère pour indiquer l'époque courte et précise à laquelle un événement particulier , unique , s'est passé : elle convient surtout dans le récit d'un fait avec le parfait défini. «. Tout est changé , dit pour lors un homme qui.... » Montesq. « Et comment, lui dis-je pour lors?... » Id. « L'histoire moderne nous fournit un exemple de ce qui arriva pour lors (après la mort de Lucrèce) à Rome. » Id. « Je fis pour lors si peu d'attention à son langage que.... » J. J. a Pour lors il n'y eut plus moyen de m'en dédire. » Id. ce Cette femme pour lors mourante. » Id. ce Platon avait quarante ans pour lors (lors de son premier voyage en Sicile). » Fen. ce Heureusement pour Platon , Annicéris de Cyrène s'étant trouvé pour lors dans le pays , il l'acheta au prix de vingt mines. » Id. Montesquieu a parfaitement observé cette distinction dans le passage suivant des Lettres persanes : ce Monsieur , dit pour lors un ecclésiastique, vous parlez là du temps le plus miraculeux de notre invincible monarque : y a-t-il rien de si grand que ce qu'il faisait alors pour détruire l'hérésie? »
AU MOINS, POUR LE MOINS. En mettant les choses au plus bas , au minimum , pour ne pas dire plus.
Pour le moins est plus précis et suppose une estimation rigoureuse, ce Apprenez qu'il y a seize ans pour le moins que l'homme dont vous nous parlez périt sur mer. » Mol. Au moins se dit approximativement , sans qu'on soit bien sûr de son calcul, ce Un tel livre doit donner au moins vingt mille francs de profit au libraire. » J. J.