‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 163 sur 881 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

à la vérité ; de l'autre , on se représente celui qui est l'objet de l'accusation comme éprouvant un tort , comme blessé dans son honneur ou dans ses biens. Le calomniateur accuse faussement ; l'innocent est accusé à faux. L'adverbe a plus rapport au fait, et la phrase adverbiale au droit. Aussi à faux , et non pas faussement , peut s'employer dans des cas où il n'est pas question d'action ni d'agent, d'accusation ni d'accusateur. « Ce n'est pas un ministre de J. C, c'est un usurpateur qui porte à faux ce titre honorable. » Mass.

ÉTROITEMENT, À L'ÉTROIT. De manière à avoir peu de place et de liberté.

Étroitement exprime cet état en rapport avec une action ou un agent qui y met. « Son père la mit en un de ses châteaux , gardée étroitement par des gens du duc d'Hanovre. » S. S. « Les deux princes furent enlevés et conduits à Leipsick où on les enferma étroitement. » Volt. A Vétroit désigne le même état , mais absolument : être à l'étroit (Laf. , Dest.) , être logé (Acad.)ou assis (Les.) à l'étroit. — On dit bien cependant , selon l'Académie , être logé étroitement et à l'étroit. Mais où vous êtes étroitement logé eu égard à vous , vous êtes logé à l'étroit eu égard au local. Quand vous êtes étroitement logé, vous souffrez, vous êtes gêné, mal à l'aise, votre condition et vos goûts sont contrariés ; quand vous êtes logé à l'étroit , le lieu que vous habitez est trop resserré, il faut ou le quitter ou l'agrandir. On est , on se trouve à Vétroit , comme on est , comme on se trouve au large, et ces deux expressions sont moins relatives aux sentiments éprouvés dans les états qu'elles rappellent , qu'à la constitution des choses qui produit ces états.

ORDINAIREMENT, À L'ORDINAIRE , se disent en parlant de ce qui a souvent lieu.

Mais ordinairement se borne à exprimer que l'action marquée par le verbe se passe ou arrive souvent; à l'ordinaire, selon la manière ordinaire , rappelle une habitude établie , qui a déjà une existence indépendante du fait dont on parle et conformément à laquelle il a lieu. Ordinairement est purement phénoménal et fixe toute l'attention sur l'action dont il s'agit ; à l'ordinaire se rapporte à quelque chose d'objectif, à une habitude, aune règle déjà constituée antérieurement. Dire qu'on fait une chose ordinairement , c'est dire qu'on la fait fréquemment , qu'on a coutume de la faire ; dire qu'on fait une chose à l'ordinaire , c'est dire qu'on fait dans un cas particulier une chose qu'on a coutume de faire et comme on a coutume de la faire. Ce qui arrive ordinairement a coutume d'arriver (solet) : ce qui arrive à l'ordinaire arrive à la manière accoutumée (ut solet).

Ici se présente l'occasion naturelle de vérifier ce que nous avons plusieurs fois supposé , savoir que le sens particulier de la préposition ne fait ! rien au rapport de l'adverbe à la phrase adver- j biale , et qu'on peut n'en tenir aucun compte dans la détermination de ce rapport. Si cela est, ! comme nous l'avons cru et admis jusqu'à pré- \ sent , il faut que nous découvrions la même dif- j férence , par exemple , entre ordinairement et à l'ordinaire, entre ordinairement et d'ordinaire,

'est-

et entre ordinairement et pour l'ordinaire , c' à-dire celle qui résulte du caractère verbal de l'adverbe. Y a-t-il donc la même opposition entre ordinairement et chacune de ses trois prétendues explications , à l'ordinaire , d'ordinaire et pour l'ordinaire ? Examinons attentivement.

Ordinairement est seul phénoménal ; il signifie seul ce qui arrive et ne signifie que cela. Les trois phrases adverbiales, au contraire, représentent , non ce qui se passe ou a lieu effectivement , mais ce qui est en soi , de droit , dans le vrai ; elles se disent dans l'ordre des idées et non dans l'ordre des faits. Quand vous dites, les femmes sont ordinairement inconstantes, vous racontez ; mais quand vous dites , telle femme est inconstante à l'ordinaire , ou bien , d'ordinaire ou pour l'ordinaire les femmes sont inconstantes, vous rappelez ou vous énoncez théoriquement, didactiquement une règle ou un principe. Là vous êtes historien , vous faites le récit de ce qui se passe et se voit réellement ; ici vous êtes dogmatiste , vous prononcez une sentence ou une maxime : là vous rapportez une observation , ici vous exprimez une idée. Les ambitieux hantent ordinairement la cour, c'est-à-dire que c'est là ce qui arrive et ce qui se voit : d'ordinaire ou pour l'ordinaire les ambitieux hantent la cour , c'està-dire, règle générale, indépendamment des temps et des lieux et abstraction faite de la réalité, c'est une vérité, une loi que les^ ambitieux hantent la cour. Quand je dis, tous les états violents ne sont pas d'ordinaire (ou pour l'ordinaire) de longue durée (P. R.) , je ne fais allusion à rien d'effectif, à rien qui se soit passé , j'affirme que cela est dans le vrai , idéalement , et que , si par hasard il vient à se trouver des états violents, ils ne seront pas de longue durée. Aussi les phrases adverbiales se prennent-elles d'une manière absolue pour indiquer, non pas ce qui arrive ou est arrivé, mais ce qui doit ou devrait, ce qui peut ou pourrait arriver. « Il donne l'assurance de n'agir point d'ordinaire sans consulter. » FÉN.

Tu sais que d'ordinaire,

Quand l'amour veut parler, la raison doit se taire.

Regn.

« Voici la conduite que pour l'ordinaire tu dois tenir.» Mal. «Il faut que le monde prédestiné serve et gémisse pour l'ordinaire sous l'oppression des méchants. » Boss.

Ordinairement désigne quelque chose qui se fait; d'ordinaire et pour l'ordinaire signifient quelque chose qui est. Je vais ordinairement dans une maison où je vais souvent, où il n'est pas rare de me voir , où vous avez pu me rencontrer ; d'ordinaire ou pour l'ordinaire je dîne ou passe mes soirées dans une maison, c'est-à-dire que c'est pour moi une habitude formée , un pli pris , une loi. Ce que j'exprime par ordinairement , c'est l'action , le phénomène et la fréquence du phénomène ; ce que j'exprime par d'ordinaire et pour l'ordinaire, c'est l'habitude en soi, et non sa manifestation , la chose et non le fait.

Donc les trois phrases adverbiales , malgré la diversité de leurs prépositions, sont dans le même rapport d'opposition à l'égard de l'adverbe.

SYNONYMES QUI ONT LE MÊME RADICAL

Néanmoins cette même diversité leur donne à chacune , quand on les considère entre elles , une nuance propre et caractéristique ; en sorte que , après les avoir séparées toutes trois de l'adverbe , sans tenir compte du sens particulier des prépositions , rien ne nous empêche de les distinguer à présent entre elles en cherchant avec soin les légères modifications de sens attachées à à, à de et à pour. C'est même , à le bien prendre , une digression indispensable.

A l'ordinaire rappelle vaguement une habitude établie , conformément à laquelle on agit ; d'ordinaire et pour l'ordinaire déterminent précisément que c'est une habitude de faire telles choses. Dans à l'ordinaire , à produit un effet tel , que l'idée de l'habitude vous frappe peu ; dans d'ordinaire et pour l'ordinaire , de et pour énoncent , font remarquer , apprennent que c'est une habitude de faire telle espèce d'actions. Avec à l'ordinaire on fait allusion à ce qui est généralement su ; avec d'ordinaire et pour l'ordinaire on déclare spécialement , particulièrement , que la coutume est de faire ceci ou cela.

Le pasteur était à côté ,

Et récitait, a l'ordinaire,

Maintes dévotes oraisons. Laf.

Le galant donc investit Lucrèce Qui ne manqua de faire la tigresse A l'ordinaire. Id.

« Riez , Zélie , soyez badine et folâtre à votre ordinaire.» Labr.

D'autre part , pour l'ordinaire est plus rigoureux que d'ordinaire , conformément à la différence générale des prépositions de et pour; et ce qui le prouve encore , c'est que pour , et non pas de, nécessite l'emploi de l'article. Pour l'ordinaire désigne une coutume passée en loi , une habitude devenue règle générale ; c'est une expression de légiste et de formaliste qui nie plus positivement les exceptions. «La diversité des temps est pour l'ordinaire commune à tous les verbes. » P. R. « Pour l'ordinaire , les noms latins terminés en us , s'ils ne sont que de deux syllabes . on ne les change point , comme Cyrus , Crésus , Porus.» Vaug. Bossuet dit en parlant de la milice romaine : a Pour l'ordinaire on ne comptait plus les prisonniers parmi les citoyens et on les laissait aux ennemis. »

2° La phrase adverbiale étant composée d'un adjectif pris substantivement et de la préposition en. Entièrement , en entier ; vainement , en vain ; secrètement, en secret ,• publiquement , en public ; etc.

Entre l'adverbe et la phrase adverbiale adjective la différence est toujours la même , quelle que soit la préposition qui , dans la phrase adverbiale , précède le substantif. En conséquence de ce qui vient d'être démontré , que cette préposition soit à ou en ou toute autre , il n'importe : la phrase adverbiale adjective est toujours à l'égard de l'adverbe dans le rapport de l'objectif au subjectif, de l'être au phénomène , de ce qui est à ce qui se fait ou arrive -, et c'est là seulement ce qu'il faut considérer, si on veut arriver à saisir en quoi , dans le cas dont il s'agit, l'adverbe se distingue de son explication.

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