PREMIÈRE PARTIE
ce qu'on voulait faire. » Il y a donc la même différence entre ces deux expressions qu'entre entièrement et en entier. D'après cela , vainement conviendra bien avec les verbes se tourmenter, se fatiguer , s'efforcer , chercher . poursuivre , tenter , parce qu'ils marquent l'empressement, l'attente et l'espoir du sujet dont ils font ressortir d'autant plus la déception.
Toutefois Roubaud propose un nouvel aperçu qui complète le précédent plutôt qu'il ne le contredit; car il a comme celui-ci son fondement dans le caractère verbal de l'adverbe. Suivant lui, vainement regarde l'ouvrage et en vain l'objet; le premier marque l'inutilité du travail , et le second l'inutilité de la chose à laquelle on a travaillé. Quand je n'ai pu faire ma tâche , j'ai travaillé vainement; quand j'ai fait ma tâche, mais que ce qui en résulte n'est pas bon , avanta7 geux , profitable , j'ai travaillé en vain. Vainement est qualificatif d'un fait , en vain qualificatif d'un objet , d'une chose faite , étant telle ou telle. Quand on travaille vainement, il n'y a pas d'effet produit ; quand on travaille en vain , l'effet produit n'est pas ce qu'il devrait être. Dans Girard vainement est subjectif, car il fait songer au sujet qui échoue; en vain est objectif, car il rappelle essentiellement l'objet qui reste inachevé, inaccompli : ce sont les deux faces d'une même chose. Dans Roubaud vainement est subjectif, ou , si l'on veut , verbal, car il appelle l'attention sur l'ouvrage ou la tâche du moment , sur ce qui est de fait , effectif, sur ce qui dépend de l'action du sujet; en vain est objectif, car il se rapporte à ce qui résulte de l'ouvrage , à la partie qui ne dépend pas de l'action et a en soi , au fond , telle ou telle qualité.
Mais bornons-nous à considérer la théorie de Roubaud seule. Vous parlez vainement à un sourd , vous ne pouvez vous en faire entendre. Vous ne parlez pas vainement , mais en vain , à un obstiné , car vous vous en faites bien entendre, mais les choses que vous lui dites sont inefficaces , impuissantes à le persuader. Au contraire , un père réprimande vainement , mais non pas en vain son fils , qu'il veut tout d'un coup faire renoncer à des liaisons dangereuses, quand ce fils, sans y renoncer en effet, songe au moins à les rendre moins étroites et plus choisies. Qu'on agisse vainement ou en vain, il y a toujours déception. Mais , d'une part , la déception provient de l'impuissance de l'effort relativement à un acte spécial , à un effet immédiat ; de l'autre , elle résulte de l'insuffisance de l'action par rapport à un but ultérieur. Vous travaillez vainement à une chose , quand vous ne pouvez venir à bout de la faire ; vous y travaillez en vain , si cette chose , après qu'elle aura été faite , ne doit servir de rien à un but éloigné que vous vous proposez. Là, vous échouez dans votre action; ici, dans votre dessein, Là , vous êtes déçu comme agent , et ici en raison de la qualité de l'objet ou de la chose faite. a Si le Seigneur n'élève pas l'édifice , ceux qui l'élèvent auront travaillé en vain, in vanum, comme dit le texte , et non vainement. Ils n'auront pas travaillé vainement , car ils auront élevé l'édifice ; ils auront travaillé en vain , car ils n'au-
ront fait qu'un vain édifice qui ne subsistera pas. » Rodb. « Celui qui ne fait que des choses, vides de sens , de raison , de vertu , consume vainement le temps; celui qui fait des choses utiles, mais inutilement , ou sans qu'on en profite , l'emploie en vain. » Id. Vainement se dit de ce qui manque d'arriver; et en vain de ce qui est arrivé, mais sans fruit. Vous demandez vainement la grâce, vous ne pouvez l'obtenir, malgré vos prières; vous la recevez en vain (Boss.), vous l'avez obtenue , mais vous n'en profitez pas. Des assiégés tentent vainement de fermer les portes , ils ne peuvent y réussir ; ils les ferment en vain, (Volt.), si cette fermeture n'empêche pas les ennemis de pénétrer dans la place. Quand vous agissez vainement , ce qui est vain , c'est votre action, elle échoue; quand vous agissez en vain, ce qui est vain , c'est votre œuvre , la chose faite , elle n'est pas bonne ou utile.
SECRÈTEMENT, EN SECRET servent à qualifier des actions qui ne sont pas sues ou aperçues. Mais en disant secrètement , vous présentez comme secrète l'action , quant à la manière dont elle se passe , et en employant en secret , vous la présentez comme secrète en elle-même. Secrètement signifie , à la rigueur, de manière à n'être pas vu , de peur d'être vu faisant l'action , et ce mot suppose presque toujours l'intention, le soin d'échapper aux regards; en secret, à part, sans être vu , qualifie ce qui est , et non ce qui se fait , l'action comme étant de telle ou telle sorte. Ce que vous dites ou faites secrètement , vous en faites un secret; ce que vous dites ou faites en secret est secret. Dans Molière , Lubin dit à Georges Dandin : a On m'a enchargé de prendre garde que personne ne me vît. Je suis bien aise de faire les choses secrètement , comme on m'a recommandé. » Et un peu plus loin : « Vous êtes donc un causeur , et vous allez redire ce que l'on vous dit en secret. » Ce que l'on vous dit en secret , c'est-à-dire les choses en elles-mêmes secrètes qu'on vous dit. « Voët accusait Descartes d'être un athée , et même d'enseigner finement et secrètement l'athéisme. » Mal.
Thésée, avec Hélène uni secrètement , Fit succéder l'hymen à son enlèvement. Rac
Mon cœur, je l'avouerai, lui pardonne en secret. Id. Ce qui , dans ce dernier exemple , est secret , ce n'est pas le fait du pardon , mais le pardon en lui' même.
ce Vous faites en secret beaucoup d'actions naturelles et légitimes, que la bienséance ne permet pas de faire devant tout le monde ; vous ne les faites pas secrètement , car vous ne vous en cachez pas, et tout le monde peut savoir ce que vous faites. Vous trameriez secrètement un complot : vous faites en secret une confidence. Au milieu d'un cercle , vous parlez à une personne en particulier et tout bas ; vous ne lui parlez pas secrètement , car on voit que vous lui parlez : vous lui parlez en secret ou à part , car on n'entend pas ce que vous lui dites. » Roub.
On dira secrètement , en parlant des actions susceptibles de n'être pas aperçues , en tant qu'elles ne sont pas aperçues, et dont leur auteur veut qu'elles ne soient pas aperçues pendant qu'elles
SYNONYMES QUI ONT LE MÊME RADICAL
s'accomplissent ; et en secret , en parlant des choses secrètes en elles-mêmes.
Qu'on dise à Josabet Que Mathan veut ici lui parler en secret. Rac. Mathan se soucie peu qu'on le voie causer avec Josabet ; ce n'est pas le fait de l'entretien qui est qualifié, mais l'entretien lui-même, les choses qui doivent en faire le sujet. Pardonner, désirer, soupirer, pleurer en secret, ce n'est point faire ces actions de manière à n'être pas vu les faisant, c'est les faire sans qu'elles soient sues ou connues.
PUBLIQUEMENT, EN PUBLIC. Devant tout le monde.
Publiquement , de manière à être vu ou entendu de tout le monde -, en 'public , de manière qu'on est vu ou entendu de tout le monde. En public exprime une circonstance objective , indépendante du sujet, considérée en elle-même, et publiquement, une circonstance toute relative au sujet. Aussi le premier s'emploie-t-il dans des locutions absolues , et le second dans des locutions particulières et déterminées : paraître ou parler en public , faire ou dire telle ou telle chose publiquement. Quand on dit de quelqu'un qu'il a parlé ou paru en public, la proposition a un sens complet , se suffit à elle-même , vous n'en demandez pas davantage. Si on rapporte qu'il a fait ou dit telle ou telle chose publiquement , vous n'êtes pas satisfait, vous voulez savoir pourquoi il n'a pas craint d'agir ainsi, vous songez aux raisons qui l'ont porté à ne point se cacher. On ne fait point en particulier ce qu'on fait en public , ni en cachette ce qu'on fait publiquement.
DÉFINITIVEMENT , EN DÉFINITIVE. Par jugement définitif.
L'un caractérise la chose comme événement, comme ayant lieu. On a jugé une affaire définitivement tel jour , en présence de telles personnes , après avoir longtemps différé. L'autre caractérise la chose en soi : une affaire jugée en définitive ne peut plus être remise en question. Une affaire n'est point encore jugée définitivement quand on doit faire de nouveau l'action de l'examiner , de la discuter ; elle n'est point encore jugée en définitive, quand la sentence déjà rendue n'a pas en elle-même la force d'arrêter toute enquête, toute décision ultérieure. Ainsi l'adverbe est phénoménal et extrinsèque -, la phrase adverbiale est essentielle et intrinsèque.
GÉNÉRALEMENT, EN GÉNÉRAL. A peu d'exceptions près.
L'un se dit dans l'ordre des faits , des événements-, il est empirique : l'autre s'emploie dans l'ordre des idées; il est ontologique et logique. Opinion généralement reçue , bruit généralement répandu; homme généralement estimé; on remarque assez généralement que.... Il est vrai en général que.... Généralement parlant , les hommes à systèmes sont obstinés : on en rencontre peu qui ne le soient pas. Quand on soutient que telle forme de gouvernement conviendrait mieux aux peuples parvenus à tel degré de civilisation, on parle en général , on ne prétend pas que cela soit vrai absolument, sous tous les rapports, dans toutes les circonstances.
PARTICULIÈREMENT, EN PARTICULIER. Spécialement. Il aime tous les arts en général et particulièrement la peinture, ou, et la peinture en particulier.
En particulier signifie simplement, entre autres ; particulièrement entraîne toujours , si légère qu'elle soit, une certaine idée de préférence, de prédilection de la part du sujet, laquelle détermine celui qui parle à choisir cet art parmi les autres pour le citer. C'est pourquoi on dirait bien : Il aime tous les arts en général, mais particulièrement la peinture, et, non, mais la peinture en particulier.
PLEINEMENT, EN PLEIN. Complètement, non à moitié , à demi , jusqu'à un certain point.
L'adverbe n'est usité que pour exprimer des états subjectifs de l'âme humaine : être pleinement convaincu ou justifié. En plein ne s'emploie qu'objectivement, en parlant d'objets matériels. Le soleil donnait en plein sur nous. Donner en plein dans un piège.
GRANDEMENT, EN GRAND. On pense , on agit grandement ou en grand , c'est-à-dire d'une manière grande.
Grandement annonce une grandeur propre au sujet, et en grand une grandeur établie en dehors et indépendamment de lui , à laquelle il se conforme. L'un le caractérise lui-même en tant que pensant et agissant , l'autre caractérise la nature de ses pensées et de ses actions. Celui qui pense et agit grandement, répugne à, .s'occuper de détails ; les pensées et les actions de celui qui pense et agit en grand , n'ont rien de mesquin ni de futile. Ensuite , grandement se dit plutôt en parlant du fait, de la manifestation, de l'appareil extérieur , et en grand du fond même , de la réalité. Il peut y avoir de l'ostentation, de l'enflure dans celui qui agit grandement; agir en grand suppose toujours une grandeur, une noblesse , une élévation effectives.
§111. Adverbe et phrase adverbiale substantive-
qualificative.
Sagement, en sage; aveuglément , en aveugle; lâchement, en lâche; héroïquement , en héros ; philosophiquement , en philosophe ; fraternellement , en frère; amicalement, en ami; saintement , en saint; sottement , en sot; cavalièrement, en cavalier; etc.
Toutes les phrases adverbiales ci-dessus examinées diffèrent de l'adverbe par un caractère d'objectivité. Ainsi se conduire avec sagesse fait penser à la sagesse de la conduite , des entreprises et des démarches; au lieu que se conduire sagement place la sagesse dans l'agent et la montre comme lui étant inhérente. De même agir à V aveugle, c'est agir n'étant pas éclairé ou selon un mode constitué hors du sujet, à la manière aveugle ; et agir aveuglément, c'est agir en aveugle qu'on est, en s'aveuglant.
Mais voici une sorte de phrase adverbiale qui est subjective comme l'adverbe lui-même , c'est-àdire modificative de l'action avec rapport à une qualité du sujet : en sage , en aveugle , en lâche, etc. Est-ce donc à dire qu'il y ait alors complète identité entre l'adverbe et son explication , entre sage-
ment et çn sage , aveuglément et en aveugle , et ainsi des autres?
Il est à remarquer d'abord que l'adverbe , quoiqu'il soit de la même famille que le substantif de la phrase adverbiale , a passé par l'adjectif dont il a dû prendre les nuances. Gela est évident pour les adverbes héroïquement, philosophiquement, fraternellement , amicalement , comparés aux substantifs des phrases adverbiales, en héros, en philosophe , en frère , en ami. Quelquefois , il est vrai , et l'adverbe et le substantif paraissent venir ou plutôt viennent réellement de l'adjectif qui leur correspond. Exemples : Sagement, en sage; saintement, en saint; aveuglément, en aveugle; lâchement, en lâche. Alors, comme toujours, il y a dans la signification de l'adverbe quelque chose qui rappelle son origine ; ce qui n'a pas lieu pour le substantif. En général, l'adverbe n'existe pas par lui-même, mais en rapport nécessaire avec l'adjectif dont toujours il dérive. Il n'en est pas de même du substantif, partie du discours de sa nature indépendante. De là il suit que l'adverbe n'a pas la même plénitude de signification que la locution adverbiale , parce qu'il a subi l'influence ordinairement atténuative de l'adjectif. En héros , en sage, en sot, signifient, comme le héros, le sage, le sot, comme le type accompli de l'héroïsme , de la sagesse , de la sottise , c'est-à-dire héroïquement, sagement, sottement, d'une manière pleine et absolue. Mais héroïquement , sagement , sottement reviennent à , d'une manière qui tient de l'héroïsme , de la sagesse , de la sottise , qui y a rapport , qui en donne simplement l'idée. Se conduire cavalièrement , c'est se conduire d'une manière cavalière , qui tient du cavalier , lequel est quelquefois , et sous certains rapports , brusque et hautain : c'est là, en effet, le sens de l'adjectif. En cavalier suggère l'idée du cavalier tout entier , telle qu'elle est exprimée par le substantif, et non une idée partielle , relative , approximative , comme celle que désigne l'adjectif. Ainsi, le sens de l'adverbe correspond exactement à celui de l'adjectif qui l'engendre , et de plus , comme l'adjectif a la propriété de se placer avant le substantif, l'adverbe, en cela différent delà phrase adverbiale , a celle de se placer avant le verbe , ce qui modifie et l'adjectif et l'adverbe de telle sorte qu'ils deviennent des expressions plus indéterminées , plus éloignées de la signification native et rigoureuse , expressions qu'on emploie sans conséquence et sans en bien peser la valeur ».
D'autre part , il importe de considérer dans l'adverbe un des caractères qu'il tient de son rapport avec le verbe , c'est-à-dire , non pas celui de la subjectivité dont il ne peut être question ici, puisqu'il lui est commun avec la phrase adverbiale substantive-qualificative , mais celui de la
^ . La phrase adverbiale substantive ressemble sous ce rapport à la phrase adverbiale substantivequalificative. La locution avec sagesse, par exemple, diffère aussi de sagement par la rigueur et la précision avec lesquelles elle rappelle l'idée radicale. Mais la locution en sage, outre qu'elle est subjective, ce qui la distingue déjà à'avec sagesse, exprime la qualité dans le sujet, non pas seulement à la rigueur, mais pleinement. Se conduire sagement, c'est
phénoménalité ou de la contingence. A celui qui se conduit sagement, aveuglément, sottement, il arrive de se conduire ainsi ; c'est un fait , quelque chose d'accidentel et de passager : celui qui se conduit en sage , en aveugle , en sot , est un sage , un aveugle , un sot ; c'est en lui une qualité portée au plus haut point et permanente. « Ce médecin suivait en aveugle les règles des anciens. » Les. « Catinat reçut cette mortification en philosophe , et fit admirer sa modération et sa vertu. » S. S.
Donc enfin ce qui distingue dans tous les cas la phrase adverbiale substantive-qualificative , c'est la plénitude et la constance de la qualité qu'elle représente comme possédée par le sujet.