‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 166 sur 881 · SYNONYMIE DES EXPRESSIONS QUI NE DIFFÈRENT QUE PAR L'ORDRE DES MOTS · texte numérisé non relu

SYNONYMIE DES EXPRESSIONS QUI NE DIFFÈRENT QUE PAR L'ORDRE DES MOTS

Savant homme , homme savant. Habile ouvrier , ouvrier habile . Véritable ami, ami véritable. Tendres regards, regards tendres. Etc. Maltraiter, traiter mal. Mal parler, parler mal. Mal interpréter, interpréter mal. Mal mener, ' mener mal. Bien ou mal faire, faire bien ou mal. Surveiller , veiller sur.

Dans certaines langues , l'adjectif occupe , par rapport au substantif, une place invariable. En allemand et en anglais , par exemple , il* se met toujours avant. Il n'en est pas de même en français : des adjectifs y précèdent constamment les noms qu'ils qualifient , tandis que d'autres , et ce sont les plus nombreux , doivent les suivre dans tous les cas. Ainsi nous disons : habile avocat , cher ami , bonne personne , hautes pensées , dure nécessité , etc. ; d'un autre côté , lettre anonyme , habit rouge , zone torride , homme altier , intrépide, inébranlable, absurde; affaire grave, lieu charmant. Auxquels convient-il d'accorder la première place et auxquels la seconde? Il faut consulter, pour le savoir, l'usage, l'oreille et les dictionnaires ; ceux-ci , quand ils sont bien faits et remplis d'exemples choisis avec discernement, peuvent fournir sur ce point d'utiles instructions.

Mais , outre ces adjectifs qui n'ont qu'une place déterminée , les uns avant , les autres après leurs substantifs , il en existe dans notre langue toute une classe qui ont le privilège de se mettre tantôt avant, tantôt après. Nous disons également : savant homme, homme savant; habile ouvrier, ouvrier habile; véritable ami, ami véritable; tendres regards , regards tendres; suprême intelligence, intelligence suprême ; prof ond savoir, savoir profond; malheureuse affaire, affaire malheureuse; magnifique appartement , appartement magnifique; absurde système, système absurde; accablante nouvelle , nouvelle, accablante; d'ar-

se conduire d'une manière sage , d'une manière qui tient de la sagesse ; se conduire avec sagesse et en sage, c'est faire preuve d'une véritable sagesse. Toutefois avec sagesse fait considérer cette qualité dans les effets, dans les œuvres, et en sage la représente dans l'agent; ensuite, si en sage ne reproduit pas mieux, avec plus de force, l'idée de sagesse, il la reproduit à un plus haut degré , il l'exprime dans le sujet comme étant parfaite, accomplie.

SYNONYMES QUI ONT LE MÊME RADICAL

dents désirs, des désirs ardents; céleste honte, bonté céleste , etc. Or, la position de ces adjectifs devant ou après les substantifs importe si fort, qu'elle produit quelquefois deux sens , deux locutions tout à fait différentes , comme grosse femme et femme grosse , grand homme et homme grand , unique tableau et tableau unique; c'est naturellement aux dictionnaires à signaler ces variations considérables dans la valeur des termes suivant leur place respective. Mais d'autres fois, comme on a pu déjà le remarquer par les exemples, homme savant, savant homme; habile ouvrier, ouvrier habile , etc. , la manière de placer l'adjectif paraît indifférente , tant est légère et peu apparente la modification qu'elle apporte dans l'idée concurremment exprimée par l'adjectif et par le nom auquel il est joint. C'est alors aux synonymistes à indiquer en quoi consiste cette modification , à la faire sentir , à la mettre en lumière , et à établir une règle générale qui guide sûrement dans le choix du rang qu'il convient de donner à l'adjectif dans telle ou telle circonstance. C'est ce que nous allons essayer de faire en nous aidant des observations de Roubaud.

\ ° L'adjectif préposé exprime une qualification essentielle, caractéristique; c'est une épithète de nature. V adjectif postposé exprime une qualification accessoire , accidentelle ; c'est une épithète de circonstance.

En mettant l'adjectif avant le substantif , nous les unissons si étroitement , qu'ils s'identifient en quelque sorte et deviennent comme inséparables , la chose ne se concevant plus sans sa qualité. Dans le savant homme , vous considérez surtout et vous présentez l'homme comme savant; sa science fait corps avec lui , fait partie de sa substance. Au contraire, l'adjectif postposé n'est jamais au substantif que comme l'accident à l'égard de la substance; son idée n'est que secondaire, indicative. Dans Y homme savant, vous remarquez et faites remarquer la science comme un fait, et non comme une qualité inhérente à sa personne. Le savant homme est constitué savant, Yhomme savant est reconnu savant ; un savant homme est un savant , un homme savant n'est que savant.

Lorsque les consuls romains avaient eu des succès, leurs soldats les saluaient empereurs; et si le sénat leur confirmait ce titre, ils pouvaient se flatter d'obtenir le triomphe. Mais dès qu'ils avaient triomphé , ils perdaient le titre d'empereur ainsi que le commandement. Or ce titre , qui n'était que passager dans les consuls , devint perpétuel dans César , et on y ajouta , pour prérogative , qu'il disposerait de toutes les armées avec un pouvoir absolu. Pour étendre ainsi la signification du mot , on le mit devant et non plus après le nom du prince , et on dit : Imper ator C. J. Caesar , au lieu de dire , comme on avait fait jusqu'alors , C. J. Csesar imperator (Cond.).

La science du savant homme tient à lui , est incorporée à lui , parce que , dans le langage , l'adjectif savant, placé avant homme, se fond avec lui et devient partie de lui-même ; ce n'est plus qu'm seul mot composé. En effet, comment se

sont formés tant de mots composés d'un adjectif et d'un substantif, encore bien distingués l'un de l'autre , tels que petit-maître , gentilhomme , sagefemme , si ce n'est parce que la position des adjectifs les rendait caractéristiques et singulièrement propres à faire corps avec le substantif? Et n'est-ce pas à cause de l'union intime établie par la seule position de l'adjectif entre lui et le substantif, qu'on se permet de les envisager et de les traiter comme une seule expression complexe en les faisant précéder ou suivre d'un nouvel adjectif : parfait honnête homme (Rac.) ; l'honneur qu'on nous rend pour de véritables actions vertueuses (Boss.) ; le vrai honnête homme (Laroch.) ; cepauvre honnête homme , infortuné grand homme (Volt.); ce grand homme sec, un savant homme aimable? Au contraire, la science de Yhomme savant ne lui est qu'ajoutée ; c'est une qualité particulière qui s'en détache aisément , et qui n'indique pas l'idée principale et prédominante qu'on se fait de lui.

Si , dans le courant d'un discours , je veux caractériser d'un seul mot Démosthène, je l'appelle un éloquent orateur; je l'appellerai orateur éloquent , si mon dessein est de détailler ses qualités particulières , si son éloquence est l'une des faces sous lesquelles je le présente' successivement. — On est habile homme en général , absolument , sous tous les rapports. « On dit que le président de Novion est habile homme. » Fén. « Aristote fut le premier philosophe de son temps et le plus habile homme qui ait jamais été. » Roll. Dans l'occasion on agit en homme habile. « Octave se conduisit avec Cicéron en homme habile : il le flatta, le loua, le consulta. » Montesq. «Molière se conduisit en homme habile (pour faire jouer avec succès le Misanthrope). » Lah.

Dites d'un homme que c'est un savant homme , d'un ouvrage que c'est un excellent ouvrage, d'un chrétien que c'est un parfait chrétien , vous n'avez plus rien à ajouter , et en effet on ajoute rarement d'autres qualifications à celles-là , parce qu'on a déjà fait connaître du sujet sa qualité essentielle et fondamentale. Mais on dira bien, c'est un homme savant , généreux , poli : c'est un ouvrage excellent, profond, lumineux : c'est un chrétien parfait , tolérant, sociable, instruit.

2° L'adjectif préposé exprime une qualification déjà établie, connue, incontestée ; il est analytique. Postposé, il exprime une qualification nouvelle, une union d'idées faite a l'instant même ; il est synthétique.

Les connaissances que nous possédons et les jugements que nous portons sont de deux sortes , les uns analytiques , les autres synthétiques , les uns par lesquels nous développons ce que nous savons , nous tirons d'un concept ce qui y est contenu , les autres par lesquels nous ajoutons à ce que nous savons ce que nous apprenons ; ou bien , en considérant la chose , non pas relativement à nous , mais relativement à ceux à qui nous parlons , les uns par lesquels nous énonçons ce qui est su ou connu , nous nous exprimons en gens qui savent , s'adressant à des gens qui savent , et

Page 1