‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 167 sur 881 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

les autres par lesquels nous énonçons quelque chose d'intellectuellement nouveau que nous faisons savoir ou connaître, nous nous exprimons en gens qui viennent d'apprendre , s'adressant à des gens qui ignorent. Or , la locution composée d'un adjectif qui précède et d'un substantif qui suit , convient particulièrement dans les propositions analytiques , au lieu que la même locution , ses termes étant intervertis , s'emploie mieux dans les propositions synthétiques. Un passage de Roubaud que nous nous bornons à citer peut servir ici d'éclaircissement et de justification.

« Lorsque vous dites un savant homme, vous supposez que cet homme est savant; et lorsque vous dites un homme savant , vous assurez qu'il l'est. Dans le premier cas, vous lui donnez la qualification par laquelle il est distingué; dans le second, celle par laquelle vous voulez le faire distinguer. Là , sa science est hors de doute ; ici , vous voulez la faire connaître.

« Si un homme est renommé par sa science , ou si vous venez de parler de sa science éminente , vous direz plutôt ce savant homme; sinon , vous direz plutôt cet homme savant ou qui est savant. Après que vous avez parlé des émotions qu'une mère éprouve à la vue de son enfant , vous direz ses tendres regards plutôt que ses regards tendres: les regards d'une mère émue sont nécessairement tendres, et c'est ce que vous exprimez par de tendres regards; mais lorsque la qualité des regards n'est point déterminée, vous la distinguez en mettant après le sujet l'épithète de tendres. Vous allez raconter une affaire malheureuse; et, après le récit , vous dites , voilà une malheureuse affaire. Dans la première position, le substantif précède l'adjectif par la raison qu'il est naturel que le sujet soit annoncé avant sa qualité, le principal avant l'accessoire; l'esprit reste d'abord en suspens sur la nature de l'affaire : dans la seconde position, l'adjectif précède le substantif, parce que l'esprit est déjà instruit et décidé sur la nature de l'objet et que les deux idées sont déjà indissolublement liées ensemble ; et que si la qualification suivait le sujet , elle paraîtrait oiseuse et lâche , à moins que vous n'y ajoutassiez une modification, voilà, par exemple, une affaire bien malheureuse , ce qui présenterait une idée nouvelle d'estimation. »

3° L'adjectif préposé qualifie d'une manière pleine , entière, accomplie, et, postposé , d'une manière vive et saillante.

En donnant le premier rang à l'adjectif, nous le fondons, pour ainsi dire, avec le substantif, si bien que la qualité devient substantielle, et, pour lui ôter toute idée d'accidence , nous ne lui laissons, non plus qu'à la substance, aucune détermination , soit quant à l'étendue , soit quant au degré. En terminant par lui, nous le mettons plus en relief, nous le rendons plus frappant, plus saisissant. Là , la qualité est achevée , portée au comble, on ne peut plus rien y. ajouter; ici, comme la dernière impression est toujours la plus forte , la qualité produit souvent plus d'effet , est plus expressive et se fait plus vivement sentir. Là , elle est entière , mais en quelque sorte intrin-

sèque; ici, elle est extrinsèque et plus remarquable '.

Un excellent fruit est parfait ; un fruit excellent produit une sensation plus douce. Un tendre regard est un regard tel que ceux qu'on appelle ordinairement de ce nom; un regard tendre flatte davantage, parce qu'il est spécialement tendre. Il y a bien plus de force dans un combat sanglant que dans un sanglant combat, la dernière expression ne réveillant qu'une idée commune sans rien mettre de particulier sous les yeux. De même, horrible aspect, affreux séjour, triste accident, malheureuse aventure, fâcheuse affaire vous font distinguer l'espèce d'aspect, de séjour, etc., car il y a des aspects attrayants, des séjours agréables; mais ce sont là des locutions toutes faites dont on se sert sans conséquence; et en disant un aspect horrible, un séjour affreux , vous appuyez , bon gré , mal gré , sur le dernier mot , dont l'idée vous émeut davantage : c'est un aspect particulièrement horrible , un séjour particulièrement affreux. Un cruel homme est un homme ennuyeux, importun; un homme cruel est un homme inhumain , insensible , qui aime à faire ou à voir souffrir.

La raison de cette règle réside dans une règle plus générale : c'est que, dans les substantifs composés, le premier mot perd de sa force et s'efface en partie. En allemand, avec les deux mots Oel , huile , et Baum , arbre , on forme deux substantifs composés , l'un signifiant huile d'olive , Baumôl, et l'autre olivier, Oelbaum. Un étranger a peine à se rappeler lequel des deux exprime l'arbre, et lequel le fruit; une simple observation peut le tirer d'embarras : celui-là exprime le fruit , dans lequel le fruit est indiqué le dernier , Baumôl; et celui-là l'arbre, dans lequel le mot arbre se montre en dernier lieu, Oelbaum. Quant à la première partie du mot complexe , elle reste , pour ainsi dire, dans l'ombre. De même dans nos mots composés, venus du grec, philosophe, logomachie, et dans ceux qui sont tout français, petit-maître , sage-femme , c'est le dernier élément qui attire principalement l'attention.

4° Avant le substantif, Vadject qualifie d'une manière absolue; après, d'une manière relative.

A vrai dire , l'adjectif précédant le substantif ne jouit de cette plénitude de signification, qui le

\ . Les participes passés pris adjectivement se mettent toujours après le substantif : enfant chéri, juge éclairé , censeur instruit, prophète inspiré. C'est qu'il est de leur nature ( voy. p. 36 ) d'exprimer une qualité survenue, acquise, résultant d'une modification accidentelle, qualité saillante et qui attire particulièrement l'attention.

ce M. le Prince, dit Voltaire, est toujours appelé le grand Condé.... Si on l'avait nommé Condé le grand, ce titre ne lui fût pas demeuré. » Le grand, mis après le substantif, eût trop fait saillir la qualité exprimée par ce mot. C'est à cause de cela qu'on ne permet cette disposition dumot qu'à l'égard des rois : Louis le Grand , Alexandre le Grand. Pour les particuliers tout ce qu'on peut accorder , c'est de dire le grand un tel. <c On a dit le grand Condé , le grand Colbert , le grand Corneille, comme on a dit Louis le Grand. » Makm.

SYNONYMES QUI ONT LE MÊME RADICAL

distingue, que parce qu'il se prend alors absolument, c'est-à-dire indépendamment de tout rapport particulier, abstraction faite de toute détermination, de toute spécification. C'est là ce qui le rend propre à exprimer la qualité constante , habituelle , à signifier que l'objet est tel ou tel de tout point; tandis que, placé après le substantif, il exprime la même qualité comme partielle , accidentelle, passagère. Différence tranchante et féconde , surtout quand les deux locutions ne se considèrent pas sous le point de vue de la force, par rapport à l'effet que produit sur nous le sujet qualifié , mais seulement par rapport à leur étendue. Le savant homme l'est absolument, a de grandes connaissances en tout genre; l'homme savant ne l'est que relativement à une science dans laquelle il est versé ; et de là vient que cette locution est beaucoup plus propre que la précédente à recevoir des déterminations ultérieures : homme savant en histoire, en mathématiques; ouvrier habile dans la menuiserie , pour la confection de certains meubles; appartement magnifique par l'ameublement, les ornements, les tentures. En un mot , le savant homme l'est substantivement en quelque sorte , il possède la science ou le savoir ; et Yhomme savant ne l'est qu'accidentellement, il a du savoir ou de la science. L'ouvrier habile a de l'habileté dans sa partie; l'habile ouvrier peut exécuter habilement tout ce qui se rapporte à son art , même trouver des perfectionnements , même concevoir des procédés nouveaux. Un appartement magnifique ne l'est qu'à certains égards : ou il ne l'est qu'aux yeux de celui qui le juge tel , ou il doit son éclat à des décorations faites spécialement pour une occasion; magnifique appartement donne l'idée d'embellissements plus durables, plus solides, plus essentiels , tenant plus à l'édifice même , à sa construction , à sa hauteur , à sa grandeur en tous sens. Un ami vous a rendu un service : vous dites qu'il s'est comporté comme un ami véritable. « M. de Kaiserling s'est conduit avec le roi en serviteur vertueux et auprès du prince en ami véritable. » Volt. Le véritable ami est tel absolument , et non relativement à un fait , à quelque chose d'effectif et de déterminé , qui ait eu lieu. « Je fis en cette occasion au delà de ce qu'on pouvait attendre d'un véritable ami. » Delaf. Un sage philosophe est un sage ou tout près de l'être ; un philosophe sage est encore loin de là , il travaille à y parvenir. Un dévot personnage est un dévot de profession ; un personnage dévot ne professe pas la dévotion , quoiqu'il la pratique. La grosseur d'une grosse femme s'étend à tout son corps et dure indéfiniment; la grosseur d'une femme grosse , c'est-à-dire enceinte , n'est que partielle et accidentelle. La chagrine vieillesse est le caractère commun de l'âge : un individu a une vieillesse chagrine.

5° Avant le substantif, V adjectif qualifie plutôt d'une manière abstraite et en s'éloignant du sens propre,- après, il qualifie plutôt d'une manière concrète et en restant plus près du sens primitif.

Si, placé avant le substantif, l'adjectif est significatif de l'essence , analytique et absolu , il ne peut

pas ne pas être abstrait , ne pas représenter quelque chose d'idéal , car ces caractères ne conviennent à aucune qualité réelle. Les exemples confirment pleinement cette conclusion.

Dans un seul homme, un unique tableau , seul et unique sont abstraits et purement numériques ; on les oppose à plusieurs. « Un homme inégal n'est pas un seul homme , ce sont plusieurs. » Labr. « Un seul homme suffit pour peupler toute la terre. » Boss. «L'homme orgueilleux qui a tant de possessions, ne peutplus se compter pour un seul homme. » Id. Dans un homme seul , un tableau unique , seul et unique prennent une valeur plus concrète et plus réelle. D'une part , un homme seul est un homme isolé , sans société , réduit à lui-même. « On trouve une grande utilité dans l'union ; si l'un tombe , l'autre le soutient. Deux hommes reposés dans un même lieu se réchauffent mutuellement : qu'y a-t-il de plus froid qu'un homme seul? » Boss. « Qu'un homme seul , sans livre et sans aucun secours des lumières communiquées , parvienne à devenir de lui-même un très-médiocre botaniste , c'est une assertion ridicule à faire. » J. J. « Le renne se défend d'un loup seul. » Buff. D'autre part, un tableau unique n'est pas comparable à d'autres , on n'en trouverait pas un qui le valût.

Le véritable ami est une sorte de type ou d'idéal de l'amitié; un véritable ami s'y conforme. Un habile homme sait se tirer d'embarras , d'un mauvais pas , sait manier l'intrigue ; un homme habile est plutôt un homme adroit , qui a de la dextérité , au propre. Un parfait imbécile, un parfait coquin se disent tous les jours ; déplacez l'adjectif, c'est-à-dire , rendez-lui son sens propre , il y aura contradiction dans les termes.

Qu'on parcoure toutes les locutions différentes (et non pas les différentes locutions) ' qui contiennent le même adjectif, mais placé ici avant, là après le substantif, on trouvera toujours à la locution où l'adjectif précède un caractère d'abstraction et d'idéalité , une valeur plus éloignée de la valeur réelle et fondamentale. Un taureau furieux est en furie ; un furieux taureau est d'une grandeur énorme. Dans pays plat se trouve l'idée première de platitude , d'infériorité physique '.pays plat , pays de plaines , par opposition aux pays de montagnes, a Ordinairement je trouve à douter en ce que le commentaire n'a daigné toucher : je bronche plus volontiers en pays plat ; comme certains chevaux que je connais /qui choppent plus souvent en chemin uni. » Montaign. « II se peut que les pays montagneux aient éprouvé par les volcans et les secousses de la terre autant de changements que les pays plats. » Volt. Dans plat

\ . Différentes ou diverses choses signifient simplement plusieurs choses. « On trouve en plusieurs endroits des sources d'eaux chaudes, des agates et différentes pierres précieuses. » Barth. « Terpandre composa pour divers instruments des airs qui servirent de modèles, j» Id. — Des choses différentes ou diverses sont des choses bien distinctes ou éloignées les unes des autres, opposées ou même qui se combattent. « Les dieux proposent des avis différents, et les soutiennent avec chaleur. » Barth. « Les Néréides sont toutes distinguées par des agréments divers. » Id, «Des agitations diverses. » J. J.

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