‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 168 sur 881 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

pays se trouve l'idée d'à ne infériorité abstraite , d'une importance moindre : plat pays signifie la campagne, les villages, par oppositions aux villes. « Il est injuste que les riches , les grands , les nobles ne payent point , et les pauvres gens du plat pays payent tout. » Charr. « Tout le plat pays était conquis , et Famagouste était la seule ville qui ne se fût pas rendue. » Delaf. « On ne savait alors ni fortifier les frontières ni faire la guerre dans le plat pays. » Volt.

Un homme plaisant plaît par des manières enjouées ; un plaisant homme ne plaît pas du tout ; c'est un homme bizarre , ridicule , singulier. L'homme grand est d'une grande taille ; le grand homme a un grand mérite moral. L'homme honnête, conformément à l'idée primitive, a l'honnêteté des manières et des procédés ; l'honnête homme a celle des mœurs et de l'âme. L'homme malhonnête manque de politesse, est incivil, rude, blessant; le malhonnête homme manque à la probité et à l'honneur : « Que celui que j'ai pu offenser sans le vouloir dise de moi que je suis un homme malhonnête , j'y consens ; mais qu'il ne dise pas que je suis un malhonnête homme , car je jure que je le prendrai à partie , et le forcerai à prouver son dire , ou à se rétracter publiquement. » Beaum. De même, l'homme galant est adonné à la galanterie ; le galant homme a des mœurs et des procédés nobles et honnêtes : « L'homme galant se rapproche plus du petitmaître , de l'homme à bonnes fortunes ; le galant homme tient plus de l'honnête homme. » Volt. Un homme brave a de la bravoure ; un brave homme a de la probité, des vertus, des qualités sociales.

Un ami vrai ne nous ment pas, ne nous cache pas nos vérités , mais nous les découvre franchement : « Un ami vrai , qui ose nous dire nos défauts , est, disait Socrate, le plus grand présent des dieux. 5> Cond. Un vrai ami nous aime vraiment et prend au besoin nos intérêts : « Un vrai ami est une chose avantageuse , même pour les plus grands seigneurs, afin qu'il dise du bien d'eux, et qu'il les soutienne en leur absence même. » Pasc. Un homme pauvre manque de biens-, le pauvre homme inspire du mépris ou de la compassion. a. Lorsqu'on dit d'un homme, ce pauvre un tel, ce n'est jamais dans le sens di'esurientes implevit bonis , mais toujours dans celui de beati pauperes spiritûs. » Beaum. Linière voyant ensemble Chapelain et Patru , disait que le premier était un pauvre auteur , et le second un auteur pauvre.

Une chose nouvelle est une chose nouvellement faite , arrivée , mise à la mode ; une nouvelle chose est une chose autre que celle qu'on tenait , dont on s'occupait. Les termes propres conviennent, sont appropriés à ce qu'on veut exprimer : vous répétez les propres termes de quelqu'un , ou ses mêmes termes. Voix commune , qui ne s'élève pas audessus de l'ordinaire ; commune voix , accord de toutes les voix, de tous les suffrages, unanimité.

Air mauvais , air redoutable ; mauvais air , vilain air.

Cléon, lorsque vous nous bravez, En démontant votre figure^

Vous n'avez pas l'air mauvais , je vous jure , C'est mauvais air que vous avez.

Le comte de Choiseul.

Une épigramme méchante, des vers méchants ne sont pas bons , sont pleins de méchanceté , en laissant à ce mot toute sa force radicale -, une méchante épigramme et de méchants vers ne sont pas bons en ce sens détourné et affaibli, qu'ils ne valent rien , qu'ils ne sont pas bien faits. De même dans l'homme méchant la méchanceté est plus vive , plus énergique , plus cruelle que dans le méchant homme , qui manque simplement de bonté morale , qui fait ou a fait de mauvaises actions.

Un ministre citoyen a les qualités d'un bon citoyen , est zélé pour les intérêts du pays ; citoyen ministre , formule dont on se servait du temps de la république en s'adressant aux ministres, ne laisse' plus au mot citoyen qu'une signification vague , réminiscence obscure et éloignée de la signification originelle. « Je vous ai prévenu , citoyen ministre, etministre citoyen, que.... » Beaum.

« Glorieux parallèle renferme un sens ironique , que parallèle glorieux n'indiquerait pas. » d'Al.

Enfin, dans les substantifs composés, beaufrère, beau-fils, grand-père, grand-oncle, francmaçon , sage-femme , que reste-t-il du sens primitif des adjectifs beau, grand, franc et sage?

6° Avant le substantif, l'adjectif qualifie plutôt d'une manière vague et indéterminée; après, d'une manière précise.

Ce vague et cette indétermination de la locution où l'adjectif précède tiennent à ce qu'elle exprime la qualité absolument , sans détermination ni spécification quelconque ; et , à son tour , cette indétermination explique pourquoi la même locution est toujours celle qui se prête aux acceptions détournées. L'année dernière indique nettement la dernière année qui vient de s'écouler ; la dernière année ne détermine pas par rapport à quelle époque , à quelle période , à quelle série d'années on doit l'entendre. De même, l'heure dernière exprime toujours précisément le dernier moment de la vie : « Un père de famille, sentant approcher son heure dernière, dispose de ses biens par son testament. » Boss. La dernière heure se dit d'une heure , qui n'est pas si déterminément dernière en quelque sorte , qui ne l'est que relativement à une période de temps qu'il faut désigner : dans cette école on étudie trois heures de suite le soir : quand vient la dernière heure on s'occupe de telle chose. Si vous dites un père bon , je conçois un père qui a de la bonté , de la douceur , de l'indulgence ; si vous dites un bon père , je conçois un père qui remplit tous les devoirs de la paternité , mais je ne sais en quoi consiste précisément sa bonté , à pardonner ou à châtier , pas plus que je ne sais quel est le degré et l'espèce de grosseur de la grosse femme. Qu'on prononce les mots rue sale, je comprends aussitôt qu'il s'agit d'une rue malpropre , pleine d'ordures et d'immondices ; sale rue n'indique pas quelle sorte de saleté on reproche à la rue dont il est question , et si on l'appelle ainsi parce qu'il s'y commet des actions déshonnêtes.

SYNONYMES QUI ONT LE MÊME RADICAL

11 est mutile de multiplier les exemples ; tous ceux qui ont été cités plus haut, ou au moins la plupart , conviennent également ici ; il n'y a qu'à se les rappeler. Nous ajouterons seulement une remarque. Si la poésie , comme le prétend Roubaud, emploie de préférence la construction qui met l'adjectif avant le nom, ce n'est pas que celle-ci soit plus forte, plus énergique, plus expressive que le tour synthétique , car nous avons prouvé le contraire au paragraphe 3 , mais c'est que la poésie aime le vague et hait la précision.

De toutes ces distinctions résulte , par rapport aux adjectifs auxquels elles s'appliquent, une conséquence importante, c'est que la propriété qu'ils ont de changer de valeur dans le discours suivant leur position , de même que les chiffres dans les nombres supérieurs à dix, constitue pour notre langue une véritable richesse. Les langues , l'allemand et l'anglais , auxquelles manque ce moyen de varier le sens d'une locution qualificative , en variant seulement l'ordre de ses termes, sont obligées d'avoir deux mots pour exprimer ce que nous exprimons par un seul en ayant soin de le mettre à la première ou à la seconde place. Le mot bon de bon père se traduirait en allemand par gut , et le mot bon de père bon par gutig.Seul, dans le sens où nous le prenons quand nous disons un seul homme , correspond à l'allemand einaig , et dans le sens qu'il a dans la locution , un homme seul , il se rendrait exactement par allein.

Mais les adjectifs ne sont pas les seuls mots qui se chargent ainsi d'accessoires différents selon leur place relativement aux substantifs. 11 en est de même de certains adverbes et même de certaines prépositions par rapport à de certains verbes , que tantôt ils précèdent , et que tantôt ils suivent. De là de nouveaux synonymes analogues aux précédents pour l'origine , et tout à fait semblables , comme il est facile de s'en convaincre , quant aux règles de distinction qui leur conviennent : maltraiter , traiter mal; mal parler , parler mal; mal interpréter, interpréter mal; malmener, mener mal; bien ou mal faire , faire bien ou mal; surveiller , veiller sur.

On doit remarquer d'abord une circonstance commune à tous ceux de ces verbes composés dont les termes constitutifs s'écrivent encore séparément : mal parler , mal interpréter , mal ou bien faire; ils s'emploient uniquement à l'infinitif, et au participe ou seul ou accompagné de l'auxiliaire avoir. Or, l'antipathie de ces locutions pour les temps proprement personnels n'est-elle pas déjà une marque de leur impuissance à exprimer ce qui est relatif? N'est-ce pas là une preuve que ce qu'elles rendent particulièrement bien , c'est le général et l'absolu? Mais traitons séparément et sans esprit de système chacune d'elles; cherchons à les distinguer des expressions synonymiques dont elles ne diffèrent, sous le rapport grammatical, que par l'ordre de leurs éléments.

MALTRAITER, TRAITER MAL. Traiter d'une manière qui n'est pas convenable.

La seule place de mal dans maltraiter donne à ce dernier mot une plénitude de sens que l'on

chercherait en vain dans traiter mal. Traiter mal ,

c'est simplement ne pas traiter avec tous les

égards , avec toutes les attentions qu'on mérite ,

user de procédés mauvais. *

Cette ingrate de fièvre, injuste, malhonnête,

Qui traite mal les gens qui la logent chez eux. Moi..

Vous traitez mal, Pauline, un si rare mérite ,

c'est-à-dire Sévère , en supposant qu'il vient ici

braver un malheureux.

Polyeucte, Corn.

« Il est bien triste que cet officier , qui sert si bien depuis 22 ans , soit traité si mal , pendant qu'on prodigue les rangs à une foule de gens sans nom et sans service. » Fén. «Marat, dans son livre, traite mal ses contemporains (manque pour eux de ménagements , déprise les vérités qu'ils ont annoncées). » Volt. — Maltraiter , c'est traiter beaucoup plus rudement , se porter à des injures et à des violences. « Télémaque sentit dans son cœur une douleur extrême de voir son père si maltraité (rudement frappé à l'épaule par Antinous). » Fén. « Si on maltraite un homme , si on le tue , cette action peut être commandée par la justice. »Boss. ce Si ce serviteur est méchant et qu'il commence à maltraiter ses compagnons , à s'enivrer et à mener une vie dissolue.... » Id.

Dans un autre sens , maltraiter dit plus encore que traiter mal : on maltraite généralement , habituellement ; on traite mal dans une circonstance particulière. On maltraite ses domestiques, et on traite mal un domestique qui vient de commettre une gaucherie. Ce serait parler sans justesse que de dire qu'un enfant depuis le berceau a été traité mal par son père.

Enfin, maltraiter désignant le mauvais traitement d'une manière pleine , absolue , accomplie , est moins propre à signifier faire faire mauvaise chère à ses hôtes , que traiter mal qui veut dire seulement traiter d'une manière peu convenable , avec trop peu d'égards.

MAL PARLER, PARLER MAL. Parler d'une ma nière contraire aux règles.

Beauzée pense que l'un signifie parler d'une manière contraire aux règles de la morale , dire du mal , et l'autre parler d'une manière contraire aux règles de la grammaire, y manquer en parlant. Il se peut que cette différence soit la vraie; car l'analogie est pour que mal parler se prenne dans le sens le plus abstrait , pour médire ou dire des paroles offensantes; et la même analogie exige qu'en employant parler mal on conserve au mot mal un sens moins éloigné ou plus voisin du sens propre et primitif, et c'est ce qu'on fait en lui donnant celui de parler sans correction. Cette distinction est aussi confirmée par l'usage. On dit plutôt mal parler de quelqu'un (Boss. , Fén. , Labr., Mol., Volt., J. J., Mal., Cond., Roll.), et parler mal sa langue (Volt.) ou le français (Id.). Absolument , mal parler , c'est médire : « Heureux est l'homme qui ne se porte point à mal parler , et qui ne s'arrête pas même à écouter le mal. » Bourd . Absolument , parler mal, c'est être mauvais orateur ou mauvais écrivain. «Dans ce conseil de régence le duc d'Orléans parla bien , parce qu'il ne pouvait pas parler mal , même dans les plus mauvaises thèses. » S. S. « Au partir ne vaut pas

Page 1