PRÉFIXE RE
Luire , reluire. Jaillir, rejaillir. Sentir, ressentir. Se sentir, se ressentir. Épandre , répandre. Abaisser, rabaisser. Abattre, rabattre. Avilir, ravilir. Emplir, remplir. Assurer, rassurer. Assembler, rassembler. Éveiller, réveiller. Vêtir, revêtir. Souvenir, ressouvenir. Nom, renom. Etc.
La particule re se trouve , en français comme en latin , placée au commencement d'un grand nombre de mots composés. Originairement, elle donne l'idée d'un espace parcouru de nouveau , soit en sens inverse , soit dans le même sens ; et de là vient qu'elle est tantôt adversative ou réactive , comme dans répugner , résister , réprouver , repousser , et tantôt itérative , comme dans relire, reprendre, revenir, refaire. Le verbe récrire se prend dans les deux significations; car il veut dire , d'un côté , écrire à qui nous a écrit , lui faire réponse écrite , et de l'autre , écrire une seconde , une troisième lettre.
Par cela seul qu'elle est itérative , cette particule doit être augmentative , c'est-à-dire marquer une augmentation d'efforts , d'énergie de la part du sujet de l'action, et une augmentation de difficulté de la part de ce qu'il fait. Car , outre que la répétition des actes prouve qu'on tient à arriver au but , qu'on y emploie toutes ses forces , ce qu'on ne fait qu'à plusieurs reprises offre nécessairement plus de difficulté à vaincre , et quelque chose de plus extraordinaire que ce qui se fait en une seule fois. Ce caractère d'augmentation sert surtout à déterminer le sens des mots dans lesquels re ne désigne pas une succession d'actions, mais une action continuée, comme dans retenir , rabaisser , remplir. Quelquefois, au lieu d'être précisément augmentative , la particule désigne seulement de la part du sujet une intention , et par conséquent une action expressément volontaire, tandis que cette même action apparaît , dans le mot simple , comme spontanée et naturelle. D'autres fois , au contraire , l'augmentation va jusqu'à l'excès.
De ce que la particule re est itérative , il ne s'ensuit pas seulement qu'elle doive être augmentative dans un grand nombre de cas , mais aussi qu'elle doit marquer souvent une rénovation ou le rétablissement d'un état antérieur. Alors le mot qu'elle commence suppose un changement qu'on répare , et le retour à l'état primitif. Ainsi regagner ne signifie pas proprement gagner une seconde fois, ni gagner avec beaucoup d'efforts, mais gagner ce qu'on avait perdu , revenir à la possession d'une chose.
Enfin , une dernière remarque au sujet des mots qui ont cette initiale , comparés aux mots simples qui ne l'ont pas , c'est que les premiers sont d'un usage généralement plus étendu , et se disent plus volontiers au sens moral et figuré. Propriété qui ,
du reste , paraît appartenir à tous les mots composés qui commencent par une particule. Ainsi nous employons plutôt au figuré entraîner que traîner , attirer que tirer. « On dit plus ordinairement se repaître que se paître de vent ou de chimères. » Acad. Quand on étale un grand luxe , il semble aux spectateurs « qu'on repaît leurs yeux de ce qui devrait paître leur ventre. » Charr. Il en est de même de redoubler par rapport à doubler : « La vue des Tarquins parut avoir doublé les forces des Romains en redoublant leur courage. » Roll.
LUIRE, RELUIRE. Eclairer , jeter ou répandre de la lumière; au figuré, briller, paraître.
Reluire est adversatif ou réactif, et quelquefois augmentatif. Ce qui luit brille d'une lumière qui lui est propre. «La vérité universelle n'a pas" besoin de rayons empruntés pour luire. » Fén. Ce qui reluit brille d'une lumière d'emprunt, éclaire par réflexion. « Toutes les surfaces extrêmement polies reluisent , et renvoient la lumière. » Acad. Le soleil luit; une glace reluit, lorsqu'elle renvoie la lumière qu'elle reçoit. Dans luire la lumière est égale et continue , parce qu'elle vient de la chose même ; dans reluire elle est accidentelle et variable , parce qu'elle dépend des circonstances.
Au figuré se trouve la même différence. Luire se dit de ce qui paraît dans une chose , et reluire de ce qui paraît dans une chose , mais comme un reflet. Dans cet exemple de Boileau , Et dès qu'un mot plaisant vient luire à mon esprit, Je n'ai point de repos qu'il ne soit en écrit. Luire fait entendre que le mot plaisant sort de l'esprit même de l'auteur qui l'a trouvé. Mais le caractère contraire se montre bien dans cette phrase de Bossuet : « Où a-t-on pris qu'il n'y ait pas en Dieu une justice dont celle qui reluit en nouS ne soit qu'une étincelle?» Et dans cette autre de Fénelon : « C'est la vérité par elle-même qui reluit dans cette vérité particulière et communiquée. » On dit également que l'espérance luit et reluit dans le cœur de quelqu'un : la première expression marque simplement qu'il espère ; et la seconde représente en lui l'espérance comme un effet dont elle rappelle la cause.
Ensuite, reluire a parfois plus de force que luire : ce qui est reluisant est deux ou trois fois luisant , c'est-à-dire très-luisant.
Enfin reluire peut signifier luire de nouveau après avoir cessé de luire , revenir à un état antérieur de lumière ou de clarté. « Que les fidèles travaillent tous à se réformer , afin que l'Eglise refleurisse , et qu'on voie reluire sur elle la beauté des anciens jours ! » Fén.
JAILLIR , REJAILLIR. Ils se disent de Faction d'un liquide qui sort avec impétuosité et s'élance rapidement.
Dans rejaillir la particule re est réactive, ou augmentative , ou l'un et l'autre en même temps, a Rejaillir , dit Condillac , se dit proprement des
fluides . qui , ayant jailli contre un corps , réfléchissent et retombent dans des lieux où ils n'étaient pas d'abord dirigés. » L'eau jaillit , puis , rencontrant un obstacle qui la renvoie , elle rejaillit. Dans rejaillir , il y a non-seulement jet , éruption , mais aussi répulsion de l'obstacle contre lequel le liquide va frapper. « C'est le même amour (de Dieu le Père) qui va droit à son fils et rejaillit sur nous. » Boss. «Polyphème se saisit de deux de mes compagnons et les écrase contre une roche comme de jeunes faons; leur cervelle rejaillit de tous côtés. »FÉN.
Le plus souvent rejaillir signifie , non pas rigoureusement jaillir une seconde fois et en un autre sens , mais jaillir beaucoup de fois et çà et là , en divers sens , de toutes parts , avec force et abondance , jaillir et jaillir encore.
Faites courir, bondir et rejaillir cette onde. Del. « Jaillir , dit Roubaud , exprime proprement l'action de s'élever avec force , de sortir comme un trait, de former un jet subit; et rejaillir, l'action de se répandre à la suite du jaillissement, de suivre des directions différentes , de former par son abondance des jets divers. »
Jaillir se dit plutôt des liquides pour lesquels le mouvement semble être en quelque sorte naturel, et qui ne* sont pas jetés fort loin; au lieu que rejaillir convient mieux en parlant de ceux qui s'échappent violemment de l'endroit où ils étaient retenus , et qui sont lancés à une grande distance. « Le tuyau, par lequel l'eau rejaillit, la contient pour la jeter bien haut au milieu des airs et pour la verser dans le bassin de marbre qu'on lui a préparé. » Boss.
D'autres fois rejaillir exprime un retour du liquide vers sa source , ou vers le lieu d'où il est parti. De l'eau qui tombe rejaillit. « Les fontaines se souvenant toujours de leurs sources, portent leurs eaux, en rejaillissant , jusqu'à leur hauteur, qu'elles vont chercher au milieu de l'air.»
Au figuré, même différence. Les idées, les expressions jaillissent d'un esprit fécond, d'une bouche éloquente. Rejaillir marque le contrecoup, le retour, l'action de retomber de l'un sur l'autre : la gloire des grands hommes rejaillit sur les princes qui savent les employer.
SENTIR, RESSENTIR. Éprouver quelque chose d'agréable ou de désagréable.
Ressentir , c'est sentir par réflexion , par contrecoup. On sent ses propres maux, on ressent ceux des autres. «Ressentir les maux du prochain.» Boss. « Voyait-il un membre affligé, il ressentait toute sa douleur. » Id. a Dans toutes les épreuves de l'Église et dans toutes ses douleurs, elle ne sent rien que je ne ressente avec elle. » Bourd.
Sentir marque quelque chose d'intime, de subjectif; ressentir est relatif à une cause étrangère dont on reçoit l'action. Ainsi, l'âme, distincte du corps , sent ses maux , et ressent ceux du corps, a L'âme , dit Pascal , ressent les passions du corps. » a Le premier homme , dit Malebranche , ressentait du plaisir dans ce qui perfectionnait son corps , comme il en sentait dans ce qui perfectionnait son âme. » On doit se servir de sentir toutes les fois que l'on veut simplement
exprimer l'affection de l'âme , forte ou faible ; et , au contraire , de ressentir quand on veut faire entendre qu'elle est la suite ou l'effet de telle ou telle chose. On sent les atteintes de la goutte, quand on commence à en souffrir ; à la suite d'un excès de table, on ressent les atteintes de la goutte. On ressent plutôt qu'on ne sent les effets de la haine ou de la libéralité de quelqu'un. Labruyère dit que nous ressentons de la colère contre ceux qui nous raillent ; et dans cette phrase sentir serait impropre , parce que la colère est ici clairement l'effet de la raillerie. Quelquefois ressentir signifie sentir bien après l'impression , à une époque qui en est éloignée : les femmes de la Chine auxquelles on casse les pieds , pour les rendre petits , ce ressentent cette douleur pendant toute leur vie. » Bcjff. ccDamon ressent la perte de son ami dans ce moment , tout comme il la sentait au moment de ses funérailles. » Mabm.
Se SENTIR , se RESSENTIR. Éprouver quelque reste d'un mal qu'on a eu , les suites d'un malheur , ou l'influence , soit heureuse , soit funeste de quelque chose.
Nous nous sentons de ce qui vient de nousmêmes, de notre bonne ou de notre mauvaise conduite ; nous nous ressentons de ce qui vient des autres, des fautes de nos parents, par exemple.
Ensuite , on se ressent longtemps après , ou à une grande distance : Quiconque a négligé son éducation s'en ressent toujours, ce Ce n'est pas que mon cœur se ressente encore de ses anciennes blessures. » J. J. Dans la hiérarchie administrative , si l'un des employés principaux obtient de l'avancement , le moindre commis peut quelquefois s'en ressentir, ce De cette autre mienne vie qui loge en la connaissance de mes amis, je sais bien que je n'en sens fruit ni jouissance que par la vanité d'une opinion fantastique : et, quand je serai mort , je m'en ressentirai encore beaucoup moins. » Montaigne.
ÉP ANDRE, RÉPANDRE. Laisser tomber, jeter çà et là, en plusieurs endroits.
Répandre enchérit sur épandre; il marque plus d'impétuosité dans l'action , une plus grande dispersion de la chose versée. On épand un liquide en l'étendant , en l'étalant doucement ; on le répand, en le jetant de tous côtés avec force ou de haut. Montaigne dit , pour marquer que les princes doivent être modérés dans leurs libéralités , qu'il faut épandre le grain , non pas le répandre. Épandre est d'un usage très-borné, et se dit principalement en parlant d'un fleuve dont les eaux se déploient paisiblement sur un espace plus ou moins étendu, ce Ce fut alors , dit Fléchier , que la charité , comme un fleuve , rompit ses bords et Répandit sur tant de terres arides. » ce La lame affaiblie qui vient Répandre sur la rive basse en un léger réseau. » Buff. ce Un embrasement qui, poussé par les vents , Répand au loin dans une forêt. » Labr.
ARAISSER, RARAISSER. Ils expriment l'action de faire passer de haut en bas , de diminuer la hauteur , la valeur , le prix , la dignité , le mérite , la réputation.
Abaisser marque une dépression modérée. L'action de rabaisser est plus forte ; car rabaisser ,
SYNONYMES QUI ONT LE MÊME RADICAL
c'est abaisser encore davantage , de plus en plus , avec effort ou redoublement d'action. On abaisse le mérite par un mot , un propos , en passant ; on s'acharne à le rabaisser. Rabaisser emporte plus de force non-seulement dans l'action , mais aussi dans l'intention , dans la volonté ; il suppose ordinairement de l'animosité.
De plus , rabaisser donne l'idée d'un état antérieur au-dessus duquel on s'est élevé et auquel ramène celui qui rabaisse; c'est pourquoi l'on dit plutôt rabaisser qu'abaisser les prétentions de quelqu'un, le caquet, le ton d'une personne, l'orgueil , l'arrogance , la présomption et tous les vices qui font qu'on se met à une hauteur démesurée ou illégitime. On se rabaisse pour rentrer dans un état au-dessus duquel on avait voulu s'élever.
Quelquefois rabaisser est réactif; il exprime que des personnes abaissées par d'autres font ensuite et réciproquement subir à celles-ci le même sort : « Les religieux , qui avaient été abaissés par les jésuites, les rabaissèrent à leur tour. » Volt.
ABATTRE, RABATTRE. Ces deux mots se disent en parlant de l'orgueil , de la fierté , de l'arrogance qu'on fait tomber ou qu'on rabaisse.
Abattre exprime cette idée sans aucun accessoire.
Ses malheurs n'avaient point abattu sa fierté. Rac. Rabattre, c'est abattre avec force. « L'arrogance des princes , dit Bossuet , est fortement rabattue par le spectacle de la suite des empires. » — « Ce sont les pieds du paon qui abattent son orgueil. » Montaign . « La fortune , qui prend plaisir à rabattre notre présomption, n'ayant pu faire les malhabiles sages, elle les fait heureux, à l'envi de la vertu. » Id.
D'ailleurs, presque toujours rabattre suppose que le sujet de l'action s'anime et fait de grands efforts , tandis que celui contre qui il agit résiste avec plus ou moins d'opiniâtreté.
Qu'il soit brave guerrier, qu'il soit grand capitaine , Je saurai bien rabattre une humeur si hautaine. Corn. On ne dit pas plus abattre qu'abaisser le caquet ; il faut dire le rabattre ou le rabaisser.
AVILIR, RAVILIR. Abaisser de manière à rendre vil , méprisable , à couvrir de honte , d'opprobre, d'infamie.
Ravilir est augmentatif, c'est avilir à plusieurs reprises , avec redoublement d'action : le métier d'espion ravilit. « Une puissance ennemie , dit Bossuet au sujet du culte païen , avait entrepris de ravilir le nom sacré de Dieu. » « Jean- Baptiste n'est rien de ce qu'on pense : il n'est point Elie , il n'est point prophète ; et bien loin d'être le Messie, il n'est pas digne, dit-il, de lui délier ses souliers : car il se sert même de cette expression basse , afin de se ravilir tout à fait. » Id.
Ravilir marque souvent aussi le rétablissement d'un état antérieur : l'éclat et la renommée avaient ennobli les beaux-arts ; la pauvreté les ravilit. « Tout est à nous p ar Jésus-Christ , dit encore Bossuet ; il n'y a rien au-dessus de nous , pourvu seulement que nous ne nous ravilissions pas nous-mêmes. »
EMPLIR, REMPLIR. Rendre un vase plein,
mettre dans un vaisseau jusqu'à ce qu'il soit plein.
Remplira, deux nuances distinctives. D'abord, il désigne une réparation , le complément d'un vide partiel , une réitération de l'action de verser; de sorte qu'il signifie ajouter ce qui manque pour que la chose soit tout à fait pleine. On emplit tout d'un coup et ordinairement un petit espace , un objet ou un vase de médiocre capacité , sa main (Boss.), ses poches (Ducl.), un verre ou une bouteille (Acad.), une cuiller (Labr.), une cruche (Laf.). « Il prend la grande cuiller, la plonge dans le plat, l'emplit, la porte à sa bouche. » Labr. Psyché, heureusement parvenue à la fontaine de Jouvence , « emplit sa cruche. » Laf. Quand l'âne , chargé d'épongés , s'est jeté à l'eau , L'éponge devint si pesante, Et de tant d'eau s'emplit d'abord,
Que l'âne succombant ne put gagner le bord. Laf. Mais un étang se remplit d'eau par des crues successives.
Le second caractère de remplir tient au premier. Emplir se prend ordinairement à la rigueur , de manière que le vase n'est empli que quand il n'y reste point de vide ; et , au figuré , il exprime de même une plénitude absolue. Montaigne dit , en parlant de l'immuable éternité de Dieu : « Par un seul maintenant il emplit le toujours. » Dieu ne pourrait entièrement emplir aucun espace par un certain nombre de petites boules ; car les boules qui se touchent laissant un espace triangulaire , il faut pour l'emplir autre chose que des boules (Mal.). Au contraire , remplir marquant succession , action partielle , se prend souvent dans un sens relâché pour désigner seulement l'abondance ou la multitude. De là vient qu'il est d'un usage beaucoup plus étendu au propre , et surtout au figuré. Emplir se dit proprement des vases, des vaisseaux, des choses destinées à contenir de certaines matières ; remplir se dit indifféremment de toute place occupée par la multitude ou par la quantité. Vous emplissez une cruche d'eau , un verre de vin , un sac de blé , vos poches de fruits , une bourse d'argent; vous remplissez une rue de gravois, une basse-cour de fumier, un pays de mendiants, un bois de voleurs , et , de quelque matière que ce soit, des trous, des interstices, des fondrières, des vides qu'il faut boucher. — Dans le sens figuré , on se sert toujours de remplir : remplir une charge , un emploi ; une tête remplie de pensées , d'affaires. « L'imagination grossit les plus petits objets jusqu' à en remplir notre âme. » Pasc. C'est avec raison que Laharpe reproche à Voltaire d'avoir mis emplir au lieu de remplir dans ce vers de Mérope :
L'horreur et la vengeance empliront tous les cœurs.
ASSURER, RASSURER. Au propre, ces deux mots signifient affermir , rendre stable ; et , au figuré, tranquilliser, donner de l'assurance.
Au propre , on assure contre un danger possible ou éventuel , et on rassure ce qui est près de tomber, ce qui menace ruine. « Si loin que vous étendiez votre prévoyance , jamais vous n'égalerez les bizarreries de la fortune : vous aurez tout assuré aux environs , l'édifice fondra tout à coup
par le fondement. » Boss. « Si Ton n'assure le fondement, on ne peut assurer l'édifice. » Pasg. Rassurer exprime qu'il y a plus à craindre , et que la chose a déjà été endommagée ou ébranlée. « Il faut rassurer cette muraille , elle menace ruine. » Agad. a Télémaque luttant contre Hippias le presse et l'attaque ; il l'ébranlé , il ne lui laisse aucun moment pour se rassurer. » Fén.
Au figuré, il en est à peu près de même. On assure le faible , et on rassure le peureux : on assure celui qui n'est pas ferme , résolu , qui manque de confiance ; on rassure celui qui est déjà troublé , intimidé , en proie à la crainte ou à la terreur. Un homme va subir une opération , vous YassureZ en lui donnant de la confiance ^ quand arrive le moment , et qu'il tremble à la vue des instruments et des apprêts, vous le rassurez. Il faut , bien entendu , pour rassurer , plus d'efforts et plus de soins.
Du reste, assurer, dans le second sens, n'est guère employé que par les poètes.
Princesse, assurez-vous, je les prends sous ma garde.
Rac.
0 bonté qui m'assure autant qu'elle m'honore.
Esther a Assuêrus. Id.
Occupé seulement de l'âpre jalousie , Rien ne peut V 'assurer , de tout il se défie. Laf,
Et encore à propos de ces deux vers de Corneille : Un oracle m'assure , un songe me travaille.
(Dans Horace.) Et tâchons d'assurer la reine qui te craint.
( Dans Nicomède.) Voltaire déclare expressément que le verbe assurer n'est pas français dans cette acception. Il est certain qu'il l'a été autrefois. « La compagnie assure jusques aux enfants. » Montaign. « La gloire de mourir avec fermeté, l'espérance d'être regretté, etc., font, pour nous assurer, ce qu'une simple haie fait souvent à la guerre pour assurer ceux qui doivent approcher d'un lieu d'où l'on tire. » Laroch. « Mlle de Saldagne tremblait comme la feuille ; Verville n'était guère plus assuré. » Scarr. « Je vois bien ce que c'est; vous voulez assurer les maris , afin que , n'ayant point de soupçon de vous, ils vous laissent faire vos recherches en toute liberté. » Malh. « Il ne faut pas tant de discours pour conduire les âmes selon les voies de Dieu. Quand vous m'avez exposé les choses , mon silence même vous assure. » Boss.
ASSEMBLER, RASSEMBLER. Mettre ensemble, réunir des personnes ou des choses auparavant isolées.
Rassembler suppose plus de difficulté , dans ce sens que les choses auxquelles il s'applique sont plus éloignées , plus disséminées , plus éparses , en plus grand nombre , et qu'elles ne sont pas accoutumées à se trouver réunies , à aller ensemble. De sorte que, d'un côté, nous assemblons les choses ou les personnes qui ne sont pas éloignées de nous , que nous avons sous la main , que nous savons où trouver ; tandis que nous rassemblons celles qui ne sont pas près de nous , que nous sommes obligés de faire venir de loin et à grand'peine. L'éloquence consiste à persuader des hommes assemblés (J. J.); c'est la poésie qui a rassemblé les hommes des forêts où ils étaient èpars
que
et errants (Fén.). Rollin dit que , pendant Antoine était allé à Brindes , Octave assembla un corps de troupes , et , dans un autre endroit , qu'un général surpris n'eut pas le temps de rassembler ses soldats , qui étaient dispersés çà et là dans uno parfaite sécurité. Ou bien nous assemblons des choses analogues, et rassemblons des choses dissemblables. « Selon Aristote , dit Malebranche , le feu est un élément chaud et sec qui assemble les choses de même nature : l'eau est un élément froid et humide qui rassemble les choses de même et de différente nature. »
D'un autre côté, assembler, en parlant des personnes, marque quelque chose d'ordinaire et qui se fait dans un lieu destiné à cet effet ; tandis que rassembler désigne une réunion irrégulière , inaccoutumée, improvisée. A la nouvelle de la fuite de Louis XVI , les membres de la Convention, qui s'étaient assemblés le matin, se rassemblèrent à onze heures du soir. Un prince qui assemble souvent ses troupes pour contempler ses forces, les rassemble quelquefois pour marcher contre l'ennemi. — Ce que rassembler exprime d'extraordinaire ne porte pas seulement sur le fait de la réunion, mais aussi sur son objet, comme on le voit par les deux exemples précédents. « Constant assemblait tous les jours de nouveaux conciles pour réformer les symboles. » Boss. « Par combien de subtilités , de détours et d'équivoques les protestants ont tâché de rassembler les membres épars de leur réforme désunie. » Id.
ÉVEILLER , RÉVEILLER. Tirer du sommeil.
On réveille difficilement , brusquement , à une heure inaccoutumée , quand on n'a pas dormi suffisamment, d'un profond et pénible sommeil. « Réveiller , dit Marmontel , est plus vif et plus prompt. » Ce verbe marque redoublement d'effort et de résistance, a Le lendemain, à l'heure marquée , il fallut réveiller d'un profond sommeil cet autre Alexandre. » Boss. «On remarque que le prince (de Condé) ayant tout réglé le soir, veille de la bataille (de Rocroi), s'endormit si profondément qu'il fallut le réveiller pour combattre. On conte la même chose d'Alexandre.» Volt. Condé ayant battu le maréchal d'Hocquincourt à Blénau , « le cardinal Mazarin, effrayé, courut à Gien, au milieu de la nuit , réveiller le roi qui dormait , pour lui apprendre cette nouvelle. » Volt.
Pour éveiller celui qui a le sommeil tendre , le moindre bruit suffit. Quant à celui qui a le sommeil dur, il faut le réveiller, c'est-à-dire s'y prendre à plusieurs fois , en le sollicitant , en le secouant. On réveille et on n'éveille pas un mort, ou quelqu'un de sa léthargie , de son assoupissement , on s'éveille tard , et on se réveille en sursaut. Dans les Euménides d'Eschyle , Apollon est venu à bout d'endormir les Furies, a et leur sommeil est bien dur, car il se passe beaucoup de temps avant que Clytemnestre parvienne à les réveiller. » Lah. « Ceux des Êtoliens qui dormaient eurent bien de la peine à se réveiller. » Roll. On dit plutôt s'éveiller, et être réveillé ou réveiller les autres, car le réveil spontané est presque toujours facile, doux, naturel; au lieu que le réveil produit par d'autres ou sur d'autres
SYNONYMES QUI ONT LE MÊME RADICAL
est soudain et plus ou moins violent. « Il s'est éveillé , et m'a réveillé, criant au meurtre. » Scarr.
On éveille et on s'éveille à l'heure ordinaire , quand il est déjà grand jour. « Je m'éveille le matin avec une joie secrète de voir la lumière.» Montesq.
Il est, parbleu, grand jour. Déjà de leur ramage Les coqs ont éveillé tout notre voisinage. Regn. Mais on réveille et on se réveille au milieu ou au commencement de son sommeil , ou bien de grand matin. <c Le fâcheux , entrant dans la chambre de son ami qui commence à s'endormir , le réveille pour l'entretenir de vains discours. » Labr. « Je ne sais pas quel plaisir vous prenez à me réveiller si matin. »Mol.
Malebranche distingue différentes sortes de sensations , les unes fortes et vives , qui , dit-il , étonnent l'esprit et le réveillent avec force , comme lui étant fort agréables ou fort incommodes; d'autres faibles et languissantes, qui touchent peu l'âme, et qui par conséquent Véveillent à peine , ne lui étant ni fort agréables ni fort incommodes.
Ensuite, réveiller marque le rétablissement d'un état instantanément changé, c'est-à-dire qu'il suppose qu'on s'était éveillé déjà une fois, puis rendormi : ceux qui s'étant éveillés n'ont pas soin de se lever, courent risque de se réveiller fort tard. Ce caractère a bien plus d'importance au figuré qu'au propre. On éveille comme on anime le courage , la haine , la colère , en les excitant dans le cœur d'un homme qui ne les a pas ; on les réveille , comme on les ranime , en les renouvelant dans le cœur d'un homme qui les a perdus ou qui les perd.
VÊTIR , REVÊTIR. Ils se disent en parlant des habits dont on se couvre.
On revêt ce dont on se couvre en second lieu , après s'être vêtu , des habits qui se superposent aux vêtements. On est vêtu de ses habits ordinaires , de ceux qui sont faits pour le besoin et la commodité ; on est revêtu d'habillements extraordinaires par-dessus les premiers, comme, par exemple , d'une armure , des insignes de la royauté , de la pourpre impériale , et en général des habillements faits pour distinguer les honneurs et les dignités.
Un évêque officiant est vêtu de sa soutane , et revêtu des habillements pontificaux, « L'évêque est à l'église avec son clergé, et ils sont déjà revêtus. » Boss. « Le grand prêtre Jaddus s'était avancé , revêtu de ses habits pontificaux , au-devant d'Alexandre, avec tous les autres prêtres, revêtus aussi de leurs habits de cérémonies, et tous les lévites vêtus de blanc. » Roll.
SOUVENIR, RESSOUVENIR. Idée précédemment acquise, puis oubliée, et ramenée enfin devant les yeux de l'esprit.
Ce dont on se ressouvient est d'un temps éloigné, et n'a laissé dans l'esprit que des traces obscures, qui ne peuvent être retrouvées qu'à force de recherches et d'efforts, <c On se ressouvient des choses passées et éloignées. » Vaug. a Ta lettre nous a fait ressouvenir d'une brouillerie dont on avait perdu la mémoire , tant elle
est absolument passée. » Pasc. « Dieu enfin se ressouvint de tant de sanglants décrets du sénat contre les fidèles. » Boss.
a Le ressouvenir , dit fort bien Roubaud , est le souvenir renouvelé d'une chose plus ou moins éloignée, du moins de notre esprit, et difficile, soit à retrouver , soit à reconnaître. Le souvenir est plutôt d'une chose plus ou moins présente à l'esprit , plus ou moins facile à rappeler , plus ou moins fidèlement représentée; le ressouvenir est plutôt d'une chose plus ou moins oubliée , plus ou moins difficile à retrouver, plus ou moins imparfaitement retracée. »
a Cypsèle avait tout oublié ; mais Périandre le pressa tant , qu'à la fin Cypsèle se ressouvint des dernières paroles que Proclée leur avait dites. » Fén. ce Télémaque croyait même se ressouvenir confusément d'avoir vu en Ulysse des traits de cette ressemblance. » Id.
NOM , RENOM. Grande réputation.
Il y a dans renom l'idée de la répétition du nom , lequel s'est étendu en passant de bouche en bouche; de sorte que renom est le superlatif de nom. Par le nom on est connu , distingué , tiré de l'obscurité ; par le renom on fait du bruit , on a de la vogue , on jette de l'éclat. Avec un grand nom on est estimé; avec un grand renom, on est célèbre , on occupe les cent bouches de la renommée.
On se fait un nom , un grand nom en littérature , dans la critique , au barreau , même dans les arts industriels ; le renom , comme la gloire , s'acquiert surtout par les armes. « Des chevaliers de haut renom. » Les. Don Sanche , à qui Chimène confie sa vengeance , est un guerrier sans renom ; ses mains n'ont point été rendues glorieuses par des exploits fameux. Lafontaine a dit au sujet de Richelieu :
Que la nuit d'aucun temps ne borne la carrière
De ce renom si beau, si grand, si glorieux.
EMPORTER, REMPORTER. Ils se disent tous deux pour exprimer l'action d'obtenir un prix.
On emporte le prix qui n'est pas disputé; on remporte celui qui est mis au concours. Pour emporter l'un, il suffit d'être fort; pour remporter l'autre, il faut être plus fort que les autres, il faut triompher de ses concurrents. La Fontaine dit au Dauphin , en lui dédiant ses fables , qu'il emportera le prix de son travail , s'il parvient à lui plaire. Le Cid, vainqueur de don Sanche , remporte le prix du combat ; et ce prix est Chimène.
Emporter le prix , quoiqu'on le dise rarement , est néanmoins la seule expression convenable quand il ne s'agit pas d'un prix proposé à des concurrents et destiné à celui qui surpassera les autres, mais d'un avantage quelconque auquel on aspire. Charost voulait être fait duc et pair; le roi s'y refusait; Charost insista, et à la fin « il emporta le prix de sa persévérance. » S. S. a. La sainteté est une vaste carrière où il y a toujours à courir pour emporter le prix. » Bourd. a On en voit qui portent assez bien la croix d'abord et qui se relâchent ensuite : ce n'est point à eux que la couronne est promise , et ce n'est point ainsi qu'on emporte le prix. » Id.