‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 235 sur 881 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

OEuvre est abstrait et formel ; ouvrage , concret et matériel. OEuvre s'emploie surtout en morale , parce qu'on y considère le mérite intrinsèque des actes , eu égard à l'intention seulement et indépendamment des effets réels, des conséquences extérieures des actions. L'ouvrage est Vœuvre matérialisée ou la matière mise en œuvre; c'est quelque chose de réel , un produit , au lieu que l'œuvre est quelque chose d'idéal , une production.

La création est l'œuvre de la Toute-Puissance ; le monde sorti des mains du Créateur, dans six jours d'exécution, est son ouvrage. On donnera le nom à' œuvres de Dieu aux œuvres de la grâce , comme on dit , travailler à l'œuvre de son salut , faire de bonnes œuvres; les ouvrages de Dieu sont le monde et toutes les parties de la création. Voltaire dit, en parlant des miracles : «Les œuvres de Dieu ne doivent ressembler en rien aux œuvres des hommes.... Dieu, qui ne descend plus sur la terre , y descendait souvent , au temps des patriarches, pour voir lui-même ses ouvrages. » On se met à l'œuvre quand on se met à travailler-, on se met à l'ouvrage quand on commence à donner , par son travail, des formes à la matière. Les sciences et la littérature sont les œuvres de l'esprit , et on appellera ouvrages de l'esprit les traités de logique , de mathématiques , les poèmes , les discours , etc. , ou bien les livres qui les contiennent.

En un mot , œuvre signifie absolument. , en soi , ce qui est fait -, ouvrage donne l'idée de telle matière ayant reçu d'un ouvrier , dans l'espace , ou , tout au moins, dans le temps, telle forme ou telle façon. On dit bien d'une manière entièrement générale : à l'œuvre on connaît l'ouvrier ; mais si on spécifie , si on descend aux réalités , si on se représente quelque chose comme sorti des mains d'un ouvrier, comme subsistant, il faudra se servir du mot ouvrage.

On dit bien aussi , en parlant des productions de l'esprit, mais au pluriel et d'une manière tout idéale, tout abstraite, œuvres mêlées, œuvres complètes , œuvres posthumes , œuvres morales ; mais , dès qu'on spécifie , l'esprit se représente une chose comme un résultat , comme le produit de Faction d'ouvrer, et alors il faut préférer le mot ouvrage. Il y a dans les OEuvres de Boileau un petit ouvrage bien précieux.

Vous trouverez quantité de locutions et de proverbes où entre le mot œuvre et où celui d'owvrage ne conviendrait pas; c'est , encore une fois , que le premier est absolu, idéal, général, abstrait ; tandis que le second , concret et particulier , ne se dit que d'un objet travaillé ou façonné , d'une certaine matière qui a reçu d'un ouvrier une certaine forme.

TERMINAISONS AGE et MENT.

Lavage, lavement. Arrosage, arrosement. Blanchissage, blanchiment. Rapatriage , rapatriment. Babillage, babilleme7it. Frottage, frottement. Équarrissage , équarrissement. Etc.

Les désinences âge et ment terminent plusieurs synonymes à base verbale et qui signifient ou l'action marquée par le verbe radical ou le résul-

tat de cette action. L'une et l'autre sont toutes françaises, et de là vient que les synonymes qu'elles servent à former expriment des actions communes , des opérations manuelles : ce sont des termes la plupart en usage dans les arts et métiers. Cependant ce dernier caractère convient plus particulièrement encore aux mots terminés en âge , et c'est par là principalement qu'ils se distinguent 8e leurs synonymes.

Ainsi lavement et lavage signifient également l'action de laver ; mais en ce sens lavement a plus de noblesse et ne s'emploie que dans des locutions qui appartiennent au langage de l'Église : le lavement des pieds , le lavement des autels. «Le lavement du baptême est la figure de la régénération spirituelle. » P. R. — De même arrosement est plus noble qu'arrosage et se prend plus volontiers dans le sens figuré. « L'aridité dans les âmes regarde la privation de la grâce et de Yarrosement céleste , où l'âme tombe par son péché. » Boss. — Blanchiment et blanchissage expriment tous deux l'action d6 blanchir et le résultat de cette action. Mais le premier se dit en parlant de choses moins communes et moins basses , et , par exemple , des pièces de toiles qui sortent des mains du tisserand , de la monnaie d'argent et de la cire : non pas que ces choses soient sales comme celles qu'on met au blanchissage ; c'est une préparation qu'on leur fait subir pour qu'elles perdent une couleur qu'elles ne doivent point avoir.

— Rapatriage est encore plus commun , plus familier que rapatriment. Sosie dit à Cléanthis dans l'Amphitryon de Molière :

Hé bien ! tu vois, Cléanthis, ce ménage. Veux -tu qu'à leur exemple ici Nous fassions entre nous un peu de paix aussi, Quelque petit rapatriage ? Mol.

— De même babillement appartient au langage de la médecine , au lieu que babillage est un mot familier et de la conversation.

Ensuite , le substantif en ment exprime plutôt encore une action qu'un résultat; pour le substantif en âge, c'est le contraire. — Frottement et frottage rappellent l'idée exprimée par le verbe frotter. Mais , outre que frottage est seul un terme de métier et désigne seul ce que fait un frotteur , il exprime moins l'action elle-même que son résultat, c'est-à-dire, l'ouvrage du frotteur, ce pour quoi on le paye. C'est , au contraire , l'action que désigne frottement : on électrise un corps par le frottement. — Il en est de même des mots équarrissement et équarrissage , dont le premier appartient au langage commun et le second est un terme technique de charpenterie ; l'un signifie plutôt l'action , l'autre le résultat : une poutre qui a subi Y équarrissement a tant de pieds d'equarrissage. *

Enfin, à la terminaison âge s'attache toujours une idée d'ensemble , de totalité , d'action plus étendue. — Ainsi Y arrosement se dit en parlant d'une seule plante ou d'une chambre; l'arrosage est Y arrosement en grand , ou l'action d'arroser des terres , des prairies entières au moyen d'eau qu'on fait venir d'une rivière ou d'un ruisseau. Une plante a besoin à? arrosement , et une prairie d'arrosage (Acad.). On dit Y arrosement d'un ci-

SYNONYMES QUi ONT LE MÊME RADICAL.

seau (Buff.), des vaisseaux lymphatiques (Volt.), et l'arrosage des places publiques et des rues (Beaum.). — Le dégraissement , le nettoiement, le débâclement , à l'égard du dégraissage , du nettoyage et du débâclage, non-seulement se disent en parlant de choses plus nobles, et ont plus de rapport à l'action qu'au résultat, mais encore expriment une action simple, un fait particulier, et non pas une opération étendue qui constitue une profession ou un métier. On dira donc plutôt , par exemple, le .nettoiement d'un peigne ou d'une glace, et le nettoyage des rues.

Montesquieu et Beaumarchais emploient cahotement au lieu de canotage. Les deux mots pourraient être usités sans faire double emploi. Cahotement s'appliquerait aux belles voitures, et cahotage aux mauvaises charrettes ; de plus , cahotement représenterait comme moins fréquent le fait d'être cahoté.

TERMINAISONS AGE et URE.

Engrenage, engrenure. Boursouflage , boursouflure (boursouflement).

Âge et ure terminent quelques synonymes à base verbale qui expriment le résultat de l'action signifiée par le verbe radical. Ce qui fait la différence de ces synonymes , c'est que la terminaison âge marque plus particulièrement ensemble, réunion.

Aussi l'Académie définit parfaitement Yengrenure et Y engrenage , qui sont deux termes de mécanique : « Y engrenure est la position respective de deux roues dont l'une engrène dans l'autre ; et Y engrenage est la disposition de plusieurs roues qui engrènent les unes dans les autres. »

Boursouflage et boursouflure se disent tous deux de l'enflure du style. Mais le premier de ces mots semble signifier plus que le second. Boursouflure s'emploie au propre ' ainsi qu'au figuré , et au propre il exprime , comme enflure , comme brûlure, quelque chose de local et de restreint. Il doit en être de même au figuré • tandis que boursouflage est plus général , plus étendu. Un style plein de boursouflure est boursouflé dans plusieurs endroits ; un style plein de boursouflage l'est partout. On ne dirait pas qu'un discours , dans lequel il y a de la boursouflure , n'est que boursouflure , pas plus qu'on ne dit qu'un corps brûlé n'est que brûlure; mais on dit bien qu'un discours n'est que boursouflage.

Il semble aussi que dans le boursouflage il y ait , non-seulement une vaine pompe et une magnificence outrée , comme dans la boursouflure , mais encore de l'embarras, de l'obscurité résultant d'une certaine complication.

Enfin, boursouflure s'employant au propre ainsi qu'au figuré 3 n'est au figuré qu'une méta-

\ . Au propre on dit aussi boursouflement. Mais le boursouflement est un fait, un phénomène , quelque chose qui arrive, qui passe ; au lieu que la boursouflure est un effet, un état, quelque chose qui est, qui demeure. «Je ne sais si le grand boursouflement que l'alun prend au feu ne doit être attribué qu'à la raréfaction de son eau de cristallisation. » Buff. Avoir de la boursouflure dans le visage. (Acad.)

f phore qui exprime la qualité du style boursouflé d'une manière détournée et affaiblie, au lieu que boursouflage n'ayant que le sens figuré, est , pour qualifier le même style , le mot propre , celui qui le caractérise de la manière la plus nette et la plus forte.

TERMINAISON TÉ (OSÏTÉ).

Sommet , sommité. Efficace , efficacité. (Cal , callosité).

La terminaison té , en latin tas , et en grec tyk (acidité, aciditas, atis , ô;utyi;, yitoç; légèreté, le\ltas , xouçotyiç) , désigne les qualités abstraites et indépendantes de tout ce qui les accompagne dans les objets.

SOMMET, SOMMITÉ. Ces deux mots signifient le haut de certaines choses , telles que les montagnes , les rochers , les tours , les toits.

L'un est concret, Tautre abstrait; l'un exprime une partie de la chose , l'autre sa surface la plus élevée , et ce dernier n'emporte absolument d'autre idée que celle de hauteur. Un oiseau s'élève jusqu'à la sommité d'une tour , et s'abat sur son sommet. Quand on dit, l'armée ennemie occupa les sommités des montagnes , ou absolument les sommités , on n'a égard qu'à la position élevée ou supérieure occupée par les ennemis. Mais on dira bien que les ennemis ont dépouillé de leurs forêts les sommets des montagnes. « Une partie des Alpes est couverte d'énormes sommets de glaces qui s'accroissent incessamment. » J. J. « On voit palpiter , dans quelques enfants nouveau-nés , le sommet de la tête à l'endroit de la fontanelle. » Buff. C'est parce que sommité est seul abstrait et dégagé de toute idée accessoire , qu'il peut seul s'employer au figuré , pour marquer en littérature ce qu'il y a dans les matières qu'on traite de plus superficiel. Cet auteur n'a traité que les sommités de son sujet.

EFFICACE , EFFICACITÉ. Force , vertu de quelque cause pour produire son effet. Ils correspondent aux mots latins , efficacia et efficacitas.

«Le premier, dit Condillac, a été plus usité, le second prévaut aujourd'hui. » De même Voltaire : ce Efficace , pris comme substantif, n'est plus d'usage; on dit efficacité. » Ce changement, combattu d'abord par Bouhours, est fondé en raison , car la terminaison té est particulièrement destinée à marquer une propriété.

C'est ici le lieu de déterminer la valeur de la terminaison composée osité , qui contient la différence des deux mots synonymes cal et callosité , en latin callus et callositas. Tous deux signifient des durillons qu'on a aux pieds ou aux mains, et qui consistent dans une peau plus épaisse et plus forte que dans les autres parties.

Le cal est un durillon unique , bien distinct; la callosité est proprement la qualité de ce qui est calleux , ou plein de cals , et par suite une partie des chairs calleuse ou remplie de cals; elle a donc plus d'étendue, sans former un cal aussi déterminé. Il vient des cals aux mains , à force de travailler , et aux pieds , à force de marcher, Buffon dit que le chameau naît avec des callo-

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