TERMINAISON ESSE
La finale esse n'est point latine, mais toute française. Pour certains mots , elle paraît venir du latin issa , comme messe , de missa; promesse, àepromissa; dans d'autres, elle correspond à itia ou ities : tristesse, de tristitia; mollesse, de mollitia ou mollities. Roubaud la dérive de l'infinitif latin esse, qui marque l'existence d'une manière indéfinie. Quoi qu'il en soit, il est essentiel d'observer que cette désinence , inconnue en latin , désigne ordinairement des noms abstraits , comme rudesse , tendresse , adresse , politesse , ou un titre de femme , comme prophétesse , princesse, diaconesse*. Nous n'avons guère en français que deux mots de cette terminaison qui soient synonymes d'autres mots à radical commun et à terminaison différente , savoir , déesse et simplesse, lesquels ont beaucoup d'analogie, l'un avec déité , l'autre avec simplicité.
TERMINAISONS ESSE et TÉ. Déesse, déité. Simplesse, simplicité.
DÉESSE, DÉITÉ. Divinité fabuleuse du sexe féminin.
L'un marque le titre , l'autre la qualité ou l'essence : Junon était une déesse du premier ordre , et une puissante déité. C'est la même différence qui se trouve entre Dieu et divinité.
La géante paraît une déesse aux yeux. Mol.
Moi (Vénus) don t les yeux ont mis deux grandes dèitès
Au point de me céder le prix de la plus belle,
Je me vois ma victoire et mes droits disputés
Par une chétive mortelle (Psyché) ! Id.
— J'irais, j'irais pour vous, ô mon fidèle espoir!
Implorer aux enfers ces trois fières déesses
Que jamais jusqu'ici nos vœux ni nos promesses N'ont eu l'art d'émouvoir.
Puissantes déités, qui peuplez cette rive,
Préparez, leur dirai-je, une oreille attentive
Au bruit de mes concerts. J. B. Rouss.
Ensuite , la terminaison latine imprime au mot déité un caractère de noblesse qui le rend exclusivement propre au style poétique.
; SIMPLESSE, SIMPLICITÉ. Qualité de ce qui est simple, simplex, sineplexu, sans composition, sans épaisseur, sans doublure, sans mélange, sans apprêt , sans recherche , sans ornement , sans artifice , sans feinte , sans art.
Simplicité a toutes les acceptions de son adjectif. Simplesse, avec sa terminaison française, est dans notre langue , comme liesse et prouesse , par exemple , un mot du bon vieux temps , et nos écrivains qui en font encore usage , comme Montaigne et Marot , l'emploient dans le style familier, uniquement pour qualifier un homme ingénu, doux, uni. Les deux mots n'ont donc quelque rapport de synonymie que dans le sens moral.
Moralement, la simplicité est la vérité d'un caractère innocent et droit , qui ne connaît ni le dé-
l. Les titres de femmes, ainsi terminés, viennent du grec ou sont formés à l'imitation du grec. Diaconesse est le grec bioiY.ôvieau. ; et comme nous disons princesse, les Grecs disaient dans le même sens êeeW- >iff<r« et ecvocaséc
guisement , ni la malice ; la simplesse est l'ingénuité d'un caractère bon , doux et facile , qui ne connaît ni la dissimulation , ni la finesse , ni , pour ainsi dire, le mal. « On dit que ce que j'appelle franchise, simplesse et naïveté en mes mœurs, c'est art et finesse, et plutôt prudence que bonté. » Montaign. «Ce mémoire est partout un chef-d'œuvre de simplesse et de bonne foi. » Beaum.
« Autant la simplicité est naturelle , dit Roubaud , dont nous suivons ici les distinctions , autant la simplesse est naïve. La simplicité tient à une innocence pure ; la simplesse à une bonhomie charmante. La simplicité, toute franche, montre le caractère à découvert; la simplesse , toute cordiale , s'y abandonne sans réserve. En un mot, la simplesse est la simplicité de la colombe. Nicole et Lafontaine étaient des hommes simples : dans Nicole, c'était de la simplicité, et dans Lafontaine , de la simplesse. La simplicité fait qu'on ne cherchera pas à donner bonne opinion de soi aux autres , et qu'on demeure souvent méconnu ; la simplesse fait- qu'on s'ignore, soi, lors même qu'on est bien connu de tout 1^ monde. Avec de la simplicité , on conviendra que son ouvrage est bon; avec de la simplesse, on ne sait pas s'il l'est. »
TERMINAISON ANCE ou ENCE.
Repentir, repentance. Peine , pénitence. Souvenir, souvenance. Etc. Ordre, ordonnance. Aise, aisance.
La terminaison ance ou ence vient d'antia ou entia, lesquels terminent en latin beaucoup de substantifs qui ont des correspondants en français, comme constantia, constance; intelligentia, intelligence. Elle est évidemment la terminaison des participes présents actifs légèrement modifiée ; à'abundans on a fait abundantia , et d'abondant abondance; à'intelligens intelligentia , et d'intelligent intelligence. Les substantifs terminés en ance ou en ence doivent donc avoir le plus grand rapport de signification avec les participes présents actifs , c'est-à-dire participer du verbe et de l'adjectif en même temps. En tant qu'ils participent du verbe , ils marquent l'action , et une action présente , ou l'état , et un état présent ; c'est pourquoi plusieurs se trouvent avoir pour synonymes des substantifs en ion. Mais , en tant qu'ils participent de l'adjectif, ils désignent quelque chose de durable , de permanent , d'habituel , action , état ou qualité.
Avant d'appliquer ces deux règles à des mots d'une synonymie assez étroite , nous indiquerons comment Roubaud a établi la seconde , en prenant pour exemples des noms , la plupart faciles à distinguer.
« La repentance , dit-il , est au repentir ce que la pénitence est à la peine. Le repentir et la peine peuvent être bornés"àun acte, à un mouvement, à un sentiment, à un ressentiment passager; mais la repentance et la pénitence annoncent une durée , une succession , une habitude , un exercice ou une souffrance continue ou habituelle de
repentir et de peine '. La terminaison ance , ence , latin antia , entia , désigne l'existence , la durée , la possession d'être , l'état de subsister ; du mot ens , être, qui est. — Ainsi, la souvenance ( mot également disgracié) n'est pas un simple souvenir , quelquefois momentané , accidentel, fugitif; c'est un souvenir durable , constant , fidèle , toujours plus ou moins présent en quelque sorte2.— Ainsi , l'espérance désigne une habitude , une disposition de l'âme , une manière d'être : Y espérance fait des actes , elle habite , pour ainsi dire , en nous; tandis que nous n'aurons souvent qu'un espoir léger , instantané , qui passe , s'éclipse comme une lueur , un éclair. — Ainsi , la concurrence désigne un état libre et habituel de concours , et le concours n'est qu'un acte de concurrence : on met un prix au concours , et les personnes sont en concurrence. — La même différence est très-sensible dans déplaisir et déplaisance , et mille autres mots semblables.» — On dit, un moment d'oubli; on est dans Youbliance.
Une autre observation tend à confirmer la règle , c'est que tous les noms en ance sont du genre féminin , et presque tous leurs synonymes de même Radical du genre masculin.
ORDRE, ORDONNANCE. Tous deux indiquent la disposition de certaines choses réunies.
Mais , ordre n'ayant pas de terminaison significative, exprime cette disposition en elle-même et d'une manière absolue. Ordonnance l'exprime relativement à celui qui l'a produite et à la manière dont il l'a produite. On dit ordre en parlant des choses qui sont au rang , à la place où elles doivent être essentiellement, naturellement; et on ne dit ordonnance qu'en parlant de celles qu'il dépend de l'homme d'arranger, comme une bataille , un poëme , un tableau , un bâtiment , un festin , un ballet. L'ordre de bataille est la disposition selon laquelle une armée doit être rangée , et l'ordonnance de la bataille est la disposition selon laquelle une armée est ou a été rangée pour combattre. Il y a souvent peu d'ordre dans l'ordonnance d'un ouvrage. — On admire dans un bel ordre cet ordre lui-même , et dans une belle ordonnance l'habileté de l'ordonnateur, ce Paul Emile dit à ceux qui vantaient avec étonnement la belle ordonnance de ses fêtes et de ses jeux , que c'était du même fonds d'esprit que partait l'habileté et à bien ranger une armée en bataille et à bien ordonner un festin. » Roll. L'ordre est une chose : on en a ou on en manque , on en met
1 . « Le vice laisse , comme un ulcère en la chair, une repentance en l'âme, qui toujours s'égratigne et s'ensanglante elle-même. » Montaign. «Le plus souvent une longue et inutile repentance est le salaire de la course et liàtiveté de la délibération et consultalion. » Charr.
2. « J'ai souvenance marque un temps éloigné. » Marm. ce Pourquoi ne dirait-on pas qu'une longue souvenance.à.\x passé éclaire un vieillard sur l'avenir?» Id.
L'âne vint à son tour, et dit : J'ai souvenance
Qu'en un pré de moines passant..., Je tondis de ce pré la largeur de ma langue. Laf.
Mais la jouissance
Du vieillard cassé,
C'est la souvenance
Du bon temps Dassé. Regn.
dans ce qu'on fait. L'ordonnance est une action : on est chargé de l'ordonnance d'un repas (Rac).
Ces deux mots sont encore synonymes dans le sens de commandement. Alors ordre désigne toujours la. chose en elle-même et dépouillée de caractères particuliers, le simple acte d'autorité exercé sur quelqu'un; V ordonnance fait considérer celui dont cet acte émane ou la forme de sa promulgation ; c'est un ordre donné par une ou plusieurs personnes qui ont droit et pouvoir de le donner, et sa promulgation est solennelle, entourée d'apparat. — Ensuite , l'ordonnance est et plus générale et plus permanente. Elle concerne un plus grand nombre de personnes et est plus étendue : on se soumet aux divers articles d'une ordonnance ; on formule une ordonnance. L'ordre , tout passager , ne vaut que pour le moment ; l'ordonnance peut passer pour un ordre permanent, pour un règlement qui demeure et doit atteindre un grand nombre de personnes dans l'avenir.
AISE, AISANCE. Ces deux mots signifient d'abord une absence de gêne ; et , dans ce sens , l'un est passif, l'autre actif; l'un exprime un état, l'autre une facilité à faire quelque chose. On est ou l'on se met à l'aise ou à son aise avec ses supérieurs ; on se comporte avec aisance dans la société , on a de l'aisance en ses manières.
Aise et aisance expriment ensuite l'état d'une personne satisfaite de sa position, et donnent l'idée de commodité et de bien-être : on est à son aise ou dans l'aisance.
Mais le premier de ces mots n'est relatif qu'à l'état du sujet qui se trouve commodément , et le second l'est aussi à ce qui le produit, aux objets qui font qu'il est bien. En outre , aise indique un état passager, et aisance un état permanent. L'aise est un accès de joie , on la sent : témoigner l'aise de revoir quelqu'un (Mol.); saint Jean- Baptiste , dans le sein de sa mère , saute d'aise à l'approche de Marie (Boss.). L'aisance est un état de joie, elle règne: ce Je ne connais rien de plus agréable que de voir régner l'aisance et la joie dans tout un peuple. » Fén. On se trouve quelquefois à l'aise , on est assis à l'aise; on est habituellement , on vit dans l'aisance. — Et l'aisance a non-seulement plus de durée que l'aise , mais encore plus d'étendue ; elle embrasse toute une position ; elle fait qu'on jouit amplement de tout ce qui est nécessaire pour rendre la vie agréable ; de sorte que , ce qui suffit pour vous mettre à votre aise , ne suffirait pas pour vous mettre dans l'aisance. L'artisan qui a de quoi vivre honnêtement est à son aise ; l'homme riche et opulent est dans l'aisance.
TERMINAISONS ANCE et MENT.
Allégeance , allégement.
ALLÉGEANCE , ALLÉGEMENT. Soulagement, diminution de peine.
Si l'allégeance n'est pas plus solide et ne correspond pas à de plus grands maux, elle est au moins plus durable . elle se fait sentir ou doit se faire sentir plus longtemps. Chimène dit au roi dans le Cid :
Enfin mon père est mort, j'en demande vengeance.