‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 25 sur 881 · INTRODUCTION. XXIX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XXIX

cela consisterait une véritable imperfection. De deux mots qu'on pourrait prendre indistinctement l'un pour l'autre en toute occasion l'un serait superflu. Or, en fait de langue, la raison réprouve tout ce qui n'est qu'une surcharge pour elle : elle n'a point égard à l'harmonie ; elle ne souffre point les doubles emplois même en faveur de l'harmonie et du plaisir de l'oreille, choses trop vaines pour qu'elle en tienne aucun compte.

2° Y a-t-il des langues qui renferment des mots de tout point synonymes ? On conviendra qu'il doit y en avoir, pour peu qu'on réfléchisse à la manière dont se sont formées les langues, du moins celles d'aujourd'hui. Elles ne résultent point d'une convention qui ait attaché , dès le principe , une valeur précise aux signes de la pensée. Elles sont la réunion des débris de plusieurs idiomes. Lorsque diverses peuplades viennent se fondre en un même corps de nation, chacune apporte son vocabulaire, et comme chacune continue pendant plus ou moins de temps à y puiser des mots pour désigner les objets à sa manière, il s'ensuit coexistence de plusieurs langues en une seule, ou, si on l'aime mieux, un grand nombre de synonymes. Il doit s'en trouver surtout et longtemps parmi ceux qui signifient les objets sensibles, comme l'attestent les synonymes si nombreux de la botanique : ils sont à l'usage de la multitude, et c'est la multitude, comme on sait, qui quitte le plus lentement les mœurs de la nationalité primitive. A mesure que l'union devient plus intime entre les éléments de la nation, la même identification s'opère entre ceux de la langue. Tous les mots significatifs d'un même objet ou au moins quelques-uns sont destinés désormais à le représenter sous des faces ou avec des nuances diverses; ou bien, ils tombent tous, hors un seul, qui prévaut. Chaque langue pourrait fournir des exemples de ce travail le plus souvent secret et indélibéré, par lequel elle s'élève peu à peu à l'idéal de la perfection, en se débarrassant des mots sans valeur propre, ou en leur en assignant une.

3° Telle langue, et, par exemple, la française, a-t-elle des mots véritablement synonymes? Une langue en contiendra d'autant moins ou sera d'autant moins exposée à en contenir qu'elle sera plus une, que la centralisation intellectuelle sera plus grande chez la nation qui la parle. Sous ce rapport, la nôtre ne saurait avoir de rivale. Le français, tel que l'ont fait les écrivains desxvn* etxvnr3 siècles, ne peut laisser beaucoup à désirer pour la précision des termes. Depuis eux, les idiotismes et les dialectes ont disparu dans l'unité d'une langue commune qui par eux s'est imposée à tous , pure de tous ces termes que leur égalité de sens rend plus propres à fatiguer la mémoire qu'à faciliter l'art de la parole. Non'pas qu'il n'y ait encore des synonymes parfaits dans les langages particuliers des différentes sciences, dans ceux de la botanique et de la médecine, par exemple; ils y fourmillent , au contraire , et ils y subsisteront tant qu'une nomenclature venant à l'emporter sur toutes les autres ne se fera point adopter universellement. Mais notre langue commune en est exempte ; sa grande perfection et son unité incomparable, auxquelles les étrangers mêmes rendent hommage, autorisent à le croire. « C'est peut-être la seule langue , dit Condillac , qui ne connaisse point de synonymes. »

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