DEUXIÈME PARTIE
la méthode la plus scrupuleuse et la plus uniforme de la grammaire : on voit toujours venir un nominatif substantif qui mène son adjectif comme par la main. » Fén. Épithète, venant du grec , a plus de noblesse : il ne se dit que par rapport à l'éloquence et à la poésie. «Les épithètes contribuent beaucoup à l'élégance et à la force du discours , surtout lorsqu'elles sont figurées et métaphoriques, s Roll. « Nos poètes sont pleins d' épithètes forcées, d' épithètes cousues , font des vers chargés d' épithètes pour attraper la rime.» Fén.
Quant au sens, Yadjectif est indispensable; il détermine , décide et circonscrit l'idée : Y épithète n'est qu'utile; elle est de pur ornement, elle embellit ou relève l'idée. On ne dit pas , un adjectif oiseux , comme on dit , une épithète oiseuse. Dans ces phrases , l'homme sage est libre dans les fers, l'esprit chagrin souffre et fait souffrir les autres, sage et chagrin sont des adjectifs; qu'on les supprime , on rendra confuse , incomplète ou vague l'idée des noms auxquels ils sont joints , et fausses ou toutes différentes les phrases où ces noms figurent comme sujets. Mais dans pâle mort , nuit obscure , tyran cruel , pâle , obscure et cruel sont des épithètes; si on les retranche, l'idée reste entière , ainsi que la proposition dont chacun de ces noms peut faire partie; seulement , on affaiblit l'expression ou on la décolore. Les adjectifs appartiennent proprement à la diction; ils sont nécessaires à l'intelligence du discours. Les épithètes regardent l'élocution ; elles servent à la beauté et à l'énergie du discours. Dans les sciences, on indique les espèces d'un genre en joignant différents adjectifs au nom de ce genre (Buff.). Les faiseurs de panégyriques devraient toujours s'interdire les mots de ïéros , de grand; ils devraient louer par les choses et point par les épithètes. (Sév.).
Enfin, suivant la juste observation de Dumarsais , adjectif s'emploie de préférence en parlant des choses , et épithète , à cause de son origine plus relevée, en parlant des hommes. «Même justesse dans le choix des adjectifs pour qualifier les choses et des épithètes pour qualifier les hommes. » Marm. C'est , en particulier , du mot d' épithète qu'on se sert, et non pas de celui d'adjectif, pour signifier ironiquement une qualification injurieuse dont on embellit pour ainsi dire le nom de quelqu'un. « Quel plaisir pour un valet de chambre d'appeler impunément son maître maroufle , ivrogne , coquin , paresseux ! Je rends aujourd'hui à Monsieur les belles épithètes dont il m'honore tous les jours. » Dest.
1° AFFAIBLIR, ÉNERVER; — 2° AMOLLIR, EFFÉMINER. Diminuer la force ou les forces.
Affaiblir et énerver ont une plus grande étendue de signification : ils ne se disent pas seulement des personnes, mais aussi des choses. Ainsi, par exemple , on affaiblit et on énerve l'autorité , on affaiblit et on énerve des preuves , des pensées , des discours , par la manière dont on les expose ou dont on les rend. — Ensuite, quand il est question des personnes, affaiblir et énerver se rapportent plutôt au corps , au lieu qu'amollir et efféminer regardent l'âme. « Le travail de cabinet
rend les hommes délicats , affaiblit leur tempérament. y> J. J. « Ces plaisirs d'Emile irritent son amour sans efféminer son cœur. » Id. a Le luxe fait plus que d'énerver les corps , il amollit et corrompt les âmes. » Marm. — Enfin , lors même qu'affaiblir et énerver servent à exprimer une action exercée sur l'âme , ils ne sont relatifs qu'à une seule de ses qualités , sa force ou son courage précisément; amollir et efféminer , au contraire , embrassent toute la personne morale , ses mœurs , ses goûts , ses inclinations. On ne dit guère des peuples affaiblis ou énervés, mais on dit communément des peuples amollis ou efféminés.
Sous le joug des Tarquins , la cour et l'esclavage
Amollissaient leurs mœurs, énervaient leur courage. (Arons parlant des Romains dans Brutus). Voi/r.
1* Affaiblir, énerver.
Affaiblir marque l'effet, énerver la cause; on affaiblit en énervant, on est affaibli parce qu'on est énervé , les nerfs étant ce à quoi tient la force. De là vient qu'affaiblir se trouve quelquefois après énerver, <c L'imagination donne aux sens une activité précoce qui ne peut manquer d'énerver , d'affaiblir d'abord les individus, puis l'espèce même à la longue. » J. J. — Secondement , l'action d'affaiblir est quelquefois produite par l'âge et n'a pas de cause extérieure; celle d'énerver , au contraire , est accidentelle et causée par quelque chose d'étranger au sujet. Catilina dit à ses complices dans Rollin : « Ceux que nous attaquons , affaiblis par la caducité , énervés par les délices, sont tombés dans une langueur universelle. » — En troisième lieu, on affaiblit ce qui est fort ; on énerve ce qui est nerveux, vigoureux, plein de force. Un acteur qui n'est pas à la hauteur de son rôle , affaiblit Racine et énerve Corneille ; on affaiblit un témoignage (Montesq.) en lui ôtant quelque chose de sa valeur; on énerve la justice (Fén.) ou la discipline ( J. J. ) en lui ôtant quelque chose de sa rigueur.
2° Amollir, efféminer.
Amollir a plus de rapport à l'incapacité du sujet, et efféminer à son état. L'homme amolli n'a plus de fermeté ; l'homme efféminé est rendu semblable à une femme. L'idée propre à amollir est celle de relâchement. « On faisait chanter aux Grecs les vers d'Homère pour leur inspirer le mépris de la mort , des richesses et des plaisirs qui amollissent l'âme. » Fén. « Tous les peuples d'Italie n'étaient pas également belliqueux : les Toscans étaient amollis parleurs richesses et par leur luxe. » Montesq. « Les joies des sens amollissent l'âme , la rendent légère , ôtent la réflexion , le poids de l'esprit et du jugement , dissipent au dehors et ne laissent ni force ni courage pour Dieu. » Boss. Ce qui caractérise efféminer, c'est l'idée d'un état de dégradation et de honte. « Hercule avait oublié sa gloire jusqu'à filer auprès d'Omphale , comme le plus lâche et le plus efféminé de tous les hommes. » Fén. « Des princes fainéants et efféminés. » Mass. Les mignons de Henri III ,
D'un maître efféminé corrupteurs politiques , Plongeaient dans les plaisirs ses languears léthargiques.
Voï/r.
SYNONYMES À RADICAUX DIVERS
« L'irréligion attache à la vie, efféminé , avilit les âmes. » J. J. « Corneille se vante de n'avoir jamais peint l'amour que mêlé d'héroïsme , il ne le croit digne de la tragédie qu'avec ce mélange , et il prétend que tout autre amour ne peut qu'affadir et efféminer Melpomène. » Lah.
AFFECTATION, AFFÉTERIE. Noms de deux défauts qui consistent l'un et l'autre à s'éloigner du naturel dans ce qu'on fait.
Mais affectation exprime le genre , et afféterie une espèce de ce genre. Il y a toutes sortes d'affectations , une affectation de tels ou tels sentiments, une affectation de piété, une affectation d'esprit, etc.; il n'y a qu'une sorte d'afféterie, c'est une affectation de grâces : « L'abus des grâces est l'afféterie. » Volt.
L'affectation est fausse; l'afféterie, mignarde. L'affectation veut paraître ce qu'elle n'est pas; Yafféterie veut plaire , intéresser, par des mines , en se montrant gentille, agréable, doucereuse. L'affectation peut être grave ou en matière grave ; Yafféterie est un petit défaut, un défaut de petitmaître ou de petite-maîtresse, un goût d'enjolivements. L'une est indigne d'un homme vrai; l'autre, d'un homme sérieux , d'un esprit mâle. « La sévérité des anciens romains donna au mot elegantia un sens odieux : ils regardaient l'élégance en tout genre comme une afféterie , comme une politesse recherchée , indigne de la gravité des premiers temps. » Volt. « En égalant et aplanissant toutes choses par le moyen des liaisons, vous verrez que d'un pathétique fort et violent vous tomberez dans une petite afféterie de langage qui n'aura ni pointe ni aiguillon. » Boil.
Rollin dit des sophistes : « Le grand théâtre où ils cherchaient à briller était les jeux olympiques ; là ils étalaient avec affectation tout ce que l'éloquence a de plus pompeux; on sent bien où une telle affectation pouvait les mener , et combien elle était propre à ruiner le goût de la bonne et saine éloquence. » Ailleurs , parlant de Quintilien : « Une rejette point, dit-il, les ornements; mais il veut que l'éloquence , ennemie du fard et de toute grâce empruntée , n'admette qu'une parure mâle , noble et majestueuse ; s'il fallait choisir, il aimerait mieux la rudesse et la grossièreté des anciens que Yafféterie étudiée des modernes. »
Du reste , c'est surtout dans le langage presque toujours fade de la- galanterie que le mot d'afféterie convient. Affété paraît avoir été formé de ad et de fatuus , d'où dérivent fat et fade. « Dans la Pluralité des mondes , l'art de Fontenelle est encore mêlé d'affectation, et même d'une espèce d'afféterie galante déplacée partout , et plus encore dans un livre de physique. » Lah.
Pour venir à ses fins, l'amoureuse Nérie Eut recours aux regards remplis ^'afféterie. Laf. Faudra-t-il de sang-froid, et sans être amoureux, Pour quelque Iris en l'air faire le langoureux?... Je laisse aux doucereux ce langage affété Où s'endort un esprit de mollesse hébété. Bon.. Si quelque autre, affètêe en sa douce malice, Gouverne son œillade avecq' de l'artifice , J'aime sa gentillesse. Rkgnier
AFFECTÉ, COMPOSÉ, APPRÊTÉ (ARRANGÉ, CONCERTÉ). Ces épithètes désignent dans les
personnes quelque chose de recherché, de peu naturel.
L'opposition est assez grande entre affecté et composé. L'un regarde la manière dont on fait, et l'autre la manière dont on est. On dit , agir avec affectation , et affecter de faire quelque chose ; se composer ou être composé indique une certaine forme donnée au visage , au geste , à la contenance. L'homme affecté s'efforce de plaire, et il fait tout ce qu'il peut pour cela ; l'homme composé veut imposer ou en imposer , et il dispose tout son extérieur en conséquence." Là , prétentions et empressement; ici, réserve et froideur. Le but du premier est de se faire valoir, celui du second de se faire considérer. La coquette est affectée, la prude composée. Faites l'aimable ou le gentil , vous êtes affecté; faites l'homme d'importance , vous êtes composé. Les personnes vaines sont d'ordinaire affectées; avec de la morgue on a, on prend généralement l'air composé. Dans un de ses sermons , Bourdaloue dit aux dames qui l'écoutent : « Ce qui m'étonne , c'est qu'après tant de communions on en voie toujours parmi vous d'aussi passionnées pour cette vanité , d'aussi affectées dans leurs personnes, d'aussi curieuses de plaire. » D'un autre côté, dans la Coquette de Regnard , Colombine dit à Isabelle : « Il n'y a que les sottes qui se persuadent d'attraper des hommes par des airs composés. Je te suis caution qu'une fille n'est piquante qu'autant qu'elle a pris sel dans la coquetterie. »
Apprêté, qui a de Y apprêt, comme la toile gommée ou la dentelle empesée , exprime de la roideur et de la contrainte , mais sans impliquer l'idée de tromperie. Ce qui est affecté ou composé manque de vérité ; ce qui est apprêté manque d'aisance. Des soupirs ( Volt. ) et des respects (Boil. ) affectés sont faux, et il est rare qu'on se compose sans se contrefaire. Mais ce qui est apprêté est simplement guindé : apprêté signifie un défaut purement esthétique et presque toujours littéraire '. « Buffon n'est jamais ni roide comme Thomas , ni apprêté comme Fontenelle. » Lah. « Cette saillie me paraît beaucoup trop apprêtée.» Id. « Quel style épistolaire! qu'il est guindé! que d'exclamations! que d'apprêts! » J. J. « Une société plus agréable que le langage apprêté des cercles.» Id. « Cela sent trop son rhéteur. Ce tour est trop apprêté, cette expression trop prosaïque.» Volt. « Il eût été mieux que Sertorius eût répondu aux civilités de Pompée sans le dire : cela donne à son discours un air apprêté et contraint.» Id.
Ainsi, on est principalement affecté dans ses
<. Apprêté sous ce rapport, ressemble à arrangé et à concerté , qui , comme lui , marquent un défaut de peu de conséquence, un manque d'abandon ou de laisser aller. Mais il y a excès de préparation dans ce qui est apprêté, excès d'ordre dans ce qui est arrangé, excès d'ajustement et d'accord dans ce qui est concerté. L'air apprêté messied particulièrement dans un discours improvisé ou qu'on veut faire passer pour tel; l'air arrangé est tout à fait déplacé dans l'ode, dont le style impétueux souvent marche au hasard; il ne doit y avoir dans VIliade aucun air concerté y s'il est vrai que ce poëme soit un ouvrage de pièces de rapport.