DEUXIÈME PARTIE
ment les choses les plus douces qui sont les plus agréables aux sens , mais celles qui les chatouil*lent d'une façon mieux tempérée; ainsi que le sel et le vinaigre sont souvent plus agréables à la langue que l'eau douce. » Desc. <* C'est autre chose de dire qu'une consonnance est plus douce qu'une autre , et autre chose de dire qu'elle est plus agréable; car tout le monde sait que le miel est plus doux que les olives , et toutefois force gens aimeront mieux manger des olives que du miel. » Id.
Suave a aussi son acception étendue et détournée. Il s'emploie à l'égard des qualités senties par la vue, l'ouïe et le goût, quand ces qualités sont d'une douceur particulière , qui demande pour la rendre une expression extraordinaire. L'eau douce n'est ni salée ni amère ; l'eau suave a une douceur propre. Les vins suaves ont parmi les vins doux un je ne sais quoi qui les distingue et que les gourmets savent apprécier. Il y a des couleurs douces , comme il y en a de rudes ; la couleur de l'émeraude est suave , tel peintre a un coloris suave.
Flatteur ne convient que pour ce qui est senti; ou perçu par l'oreille : un murmure flatteur; le son flatteur de sa voix ; le Rhin dort au bruit flatteur de son onde naissante (Boil.). Flatteur veut toujours dire doux à entendre.
Délectable , délicieux , délicat et exquis sont par rapport aux mots qui précèdent des superlatifs. Ils attribuent aux choses la propriété de causer, non pas du plaisir simplement, mais des délices ou un très-grand plaisir.
Ce qui est délectable paraît devoir être ce qu'est effectivement délicieux, très-agréable (voy. Ire partie, p. 243). Ce qui est délicat a la qualité exprimée par délectable et délicieux, mais factice, et non pas naturelle : on dit un fruit délectable ou délicieux, et une chère ou une table délicate.
Exquis semble équivaloir tout à fait à délicat; étant participe passé comme ce dernier , il représente comme lui une qualité qui dépend de l'art et du goût des hommes , qui résulte de l'arrangement des choses , de l'apprêt , et qui est fort estimée, qui a une grande valeur d'opinion. On dit un mets exquis ou délicat , et , en parlant de la faculté par laquelle nous apprécions un mets. un goût exquis ou délicat. Mais ce qui est exquis n'a rien de commun , est choisi ou distingué -, ce qui est délicat n'a rien de grossier , est fin. Il fallait à Apicius des mets exquis et recherchés avec soin; il faut à certains estomacs débiles des mets délicats , tendres , légers.
S° Riant, gracieux, attrayant, charmant: Qui excite un sentiment ou des sentiments de plaisir.
Ce qui est riant ou gracieux plaît ; ce qui est attrayant attire ; ce qui est charmant plaît ou attire extrêmement , d'une manière merveilleuse , irrésistible.
Riant regarde l'air, et gracieux les manières. « Là , toute la nature était riante et gracieuse. y> Fén. Riante a rapport seulement à l'aspect, et gracieuse aux accidents de terrain , aux sinuosités des cours d'eau, aux agitations des arbres. Ce qui est riant n'est pas triste , mais gai ; ce qui est gracieux se meut , se présente, se tourne d'une
manière aisée et élégante. On dit un aspect riant (Acad.) , une maison riante (Id.); et, un tour gracieux "(F 'en.), de gracieux contours (Acad ), des manières gracieuses (le). Pour réussir dans les arts d'agrément , un auteur doit choisir des sujets riants et les traiter d'une manière gracieuse. Un spectacle riant suppose des objets immobiles; un spectacle gracieux suppose un certain jeu d'acteurs1.
Attrayant marque l'attrait, la propriété d'attirer, de faire venir à soi. Ce qui est attrayant séduit. « Elle a la bouche grande; mais on y voit des grâces qu'on ne voit point aux autres bouches ; et cette bouche , en la voyant , inspire des désirs ; elle est la plus attrayante , la plus amoureuse du monde. » Mol. «De là ils iront voir le Vésuve. Conçois-tu ce que cette vue a de si attrayant? » J. J.
Charmant , qui charme , qui enchante , qui produit sur nous une impression mystérieuse et surnaturelle , a une force de signification singulière. L'objet charmant nous transporte; il n'y a rien au-dessus. « Le paysage de Genève est charmant; il n'y a rien de si agréable dans la nature.» J. J.
Comment me trouves-tu ? — Charmante.
Votre beauté surprend , ravit, enlève, enchante.
Regw.
Le colibri et l'oiseau-mouche, ces deux chefsd'œuvre , ces deux merveilles de la nature , sont dans toute la rigueur du terme , et suivant la juste expression de Buffon, de charmants oiseaux.
AGRÉMENTS, GRÂCES, AMÉNITÉ. Qualités qui rendent aimable et par lesquelles plaisent les personnes, les discours, les écrits.
V aménité, du latin amœnus , riant, doux, consiste dans la douceur. Il y a des grâces piquantes , celles de l'épigramme , par exemple , et les agréments de "la figure ne sont pas incompatibles avec un certain air de hauteur , d'empire et de fierté ; mais Y aménité exclut tout ce qui est de nature à blesser les autres. Les agréments et les
h. Girard a comparé ensemble agréable et gracieux seuls et sans les autres mets considérés dans tout cet article. 11 a été conduit à la même distinction. On est agréable par toutes sortes de qualités ; on n'est gracieux que par celles qui se voient , qui tombent sous les yeux. L'homme agréable peut plaire par ce qui n'est pas apparent, observable, extérieur, c'est-à-dire par le fond, par l'esprit, l'humeur, le caractère; l'homme gracieux ne plaît que parle dehors, l'air, l'abord , les manières. On ne s'ennuie pas avec \'agreable, il amuse, il intéresse; on est ravi de l'accueil et des façons du gracieux, il est avenant ou poli. On dit d'une manière générale et abstraite, il est agréable de vivre avec ses amis; gracieux est toujours une expression concrète , relative aux formes ou à la forme. — D'ai leurs, agréable n'implique aucune action de la part du sujet; et c'est au contraire ce que gracieux suppose. ^Gracieux est un terme qui manquait à notre langue, et qu'on doit à Ménage. Il veut dire plus qu'agréable ,• il indique l'envie de plaire. » Volt, ce Junon emprunte la ceinture de Vénus pour se rendre toute gracieuse. •» Roix. Mais Alcibiade était agréable (Fén. ) naturellement, sans chercher à l'être. En matière d'art, la chose agréable agrée ; la chose gracieuse est tournée de manière à agréer, mais il est à craindre qu'elle ne tombe dans l'affectation.
SYNONYMES À RADICAUX DIVERS
grâces sont plutôt des qualités esthétiques ou relatives à la beauté; l'aménité est une qualité morale , qui se rapporte à la bonté , et qui a sa source dans le caractère. Les agréments et les grâces d'un homme galant ou d'un écrivain spirituel ne nous touchent pas de la même manière que Y aménité d'un vieillard bon et inoffensif ou que celle d'un auteur plein d'onction, tel que Fénelon et quelquefois Lafontaine.
Aménité , amœnitas , a été renouvelé des Latins au xvme siècle. Il était inconnu au xvne.
« On appelait ce vallon le Tempe de Sicile , à cause de sa riante aménité.» Marm. « V aménité est dans le caractère, dans les mœurs ou dans le langage, une douceur accompagnée de politesse et de grâce. » Id. « Catulus avait autant de douceur et d'aménité dans l'esprit et dans les mœurs que Marius était rustique et féroce. » Roll. « La langue latine manque de certaines lettres , comme upsilon et zêta , qui sont d'une douceur extrême , et qui répandent dans le discours je ne sais quelle aménité. » Id. « Fréjus écouta ces réflexions avec une paix profonde , et les paya de l'aménité d'un sourire tranquille et doux. » S. S. « Dans une compagnie (l'Académie) où Fénelon plus gracieux et plus tendre (que Bossue!) apporta cette onction et cette aménité qui nous font aimer la vertu. » Vauv. « Toi qui as surpassé Bossuet et Pascal en aménités et en grâces (Fénelon) , aimable génie ; toi qui fis régner la vertu par l'onction et par la douceur. » Id. « Point d'aménité , point de douceur dans les ouvrages de J. B. Rousseau.» Volt. «La douceur de son commerce (de Mari vaux) et l'aménité de ses mœurs faisait aimer et estimer sa personne. » D'Al.
Les grâces, à leur tour, diffèrent des agréments, en ce qu'elles supposent la personne en action. On dit de certains animaux , du cheval et du cerf, par exemple , qu'ils ont de la grâce , et de certains objets inanimés, incapables de se mouvoir, tels que lieux ou maisons, qu'ils ont des agréments.
Pareillement, les grâces dans l'homme tiennent aux manières, à la parole, à l'accueil, au geste. «Il met de la grâce dans tout ce qu'il fait. » Acad. «Les grâces particulières de la prononciation grecque sont en partie perdues pour nous.» Lah. « A travers .des dehors si affreux (de Cléopâtre défigurée et désormais sans agréments à cause de la privation de nourriture qu'elle s'était imposée pour mourir et des meurtrissures qu'elle s'était faites) perçaient les grâces touchantes qui brillaient dans tous ses mouvements. » Roll. Les agréments , au contraire , dépendent des traits. « Ce Georges Villiers est ce même Buckingham , fameux alors dans l'Europe par les agréments de sa figure. » Volt. « Corysante , la jeune fille d'une merveilleuse beauté , perdit tous ses agréments et devint hideuse. » Fén. — «Le cardinal de Rohan , doué de tous les les agréments de la figure, de l'esprit, de l'élocution, d'un caractère facile et doux , d'un accueil enchanteur , d'une politesse parfaite, avec des grâces naturelles et touchantes. » Marm.
Par conséquent , les grâces expriment une qualité accidentelle , fugitive , de circonstance , et les agréments une qualité fixe et permanente.
On admire les grâces d'une femme pendant qu'elle marche, qu'elle se présente ou qu'elle danse-, les agréments des femmes se conservent mieux dans les pays tempérés que dans les pays chauds (Montesq.). « Quelque grâce qu'ait aux yeux de J. G. les larmes d'un pénitent, elles ne peuvent jamais égaler les chastes agréments d'une sainteté toujours fidèle.» Boss.
Ensuite , les agréments se rapportent au fond , sont quelque chose de plus solide , de plus sérieux; au lieu que les grâces n'allant pas au delà de la forme , expriment une qualité plus superficielle et toute bornée à la façon. «Boileau a eu plus de force et de vérité que d'élévation et de délicatesse , plus de solidité et de sel dans la critique que de finesse ou de gaieté , et plus d'agrément que de grâce. » Vauv. «Des auteurs sublimes n'ont pas négligé de primer encore par les agréments , flattés de remplir l'intervalle qui sépare les extrémités et de contenter tous les goûts.» Id. Ils auraient dédaigné de primer par les grâces : les grâces ne conviennent guère qu'au petit et au joli , à tout ce qui n'a de valeur que par l'élégance, la délicatesse et le fini.
Enfin, on dit également les agréments de l'esprit et les agréments du corps , parce que l'esprit comme le corps , peut être doué d'avantages qui font qu'il agrée. Mais comme c'est principalement par le corps , par ses actions et ses mouvements , que se développent les manières, on dit particulièrement bien les grâces du corps. « Les chemins qui conduisent les hommes à l'autorité et à la gloire étant fermés aux filles , elles tâchent de se dédommager par les agréments de l'esprit et du corps : de là vient leur conversation douce et insinuante : de là vient qu'elles aspirent tant à la beauté, et à toutes les grâces extérieures , et qu'elles sont si passionnées pour les ajustements.» Fén. « Il semble , dit Girard , que le corps soit plus susceptible de grâces, et l'esprit d'agréments: l'on dit d'une personne qu'elle marche , danse , chante avec grâce, et que sa conversation est pleine d'agréments. »
AGRICULTEUR, CULTIVATEUR, COLON. Aucun de ces termes n'était usité dans notre langue avant le xvme siècle. Ce sont les noms des hommes qui cultivent la terre et habitent les champs , comme l'indique leur radical commun, le verbe latin colère, cultiver, habiter.
Agficultor, que reproduit exactement notre mot agriculteur, avait déjà en latin un certain caractère de noblesse , qu'il tenait de sa terminaison ou de sa première partie , ager, champ cultivable, par opposition aux landes et aux bruyères. En français agriculteur est un terme relevé. Il représente en bien ou comme considérables les hommes auxquels il s'applique. Les agriculteurs forment un ordre dans l'Etat. « En Scandinavie, la royauté et la liberté subsistaient ensemble : les agriculteurs avaient part à la législation aussi bien que les grands du royaume. » Volt. «En mortifiant le parlement, Louis XIV voulut encourager la noblesse qui défend la patrie , et les agriculteurs qui la nourrissent. » Id. — Un agriculteur est un propriétaire qui fait valoir par luimême et en grand. « David descendit chez Yagri-